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10/11/2011

Stratégies militaires

Comme j’habite près de Waterloo et de son célèbre ‘champ de bataille’, je m’y rends parfois, pour y boire quelque chose à la terrasse de la brasserie ‘Wellington’ en compagnie de ma mère âgée, quelquefois aussi pour m’y promener du côté de la Ferme d’Hougaumont.

 

Je suis à chaque fois effaré quand je réalise combien Napoléon a été stupide d’accepter de combattre dans les conditions de terrain que Wellington (qui connaissait le lieu et l’avait choisi à l’avance) lui présenta sur un plateau en guise de cadeau mortel.  Wellington dont les troupes anglaises tenaient les hauteurs et réussirent à les tenir jusqu’à ce que la cavalerie et les grognards eussent été décimés.  À un kilomètre à peine de la hauteur où se situe actuellement le ‘Lion’, on peut encore voir la ferme de Hougaumont, une ferme aux murs pas trop élevés mais que les troupes de Napoléon ne parvinrent pas à conquérir malgré les furieux assauts de toute la journée du 18 juin 1815.  Et, entre le Lion et cette ferme, sur le flanc droit des troupes de Wellington (flanc gauche de celles de Napoléon), on peut voir l’endroit exact où se trouvaient en ce jour fatidique pour l’Empereur français des pièces d’artillerie britannique qui prirent les fantassins, puis la cavalerie, français, en enfilade.  Ce n’est pas à cause de l’obsession de l’attente de Grouchy (dégustant ses fameuses fraises de Wépion selon ce qu’on en sut) que Napoléon perdit cette bataille, mais simplement, parce qu’il choisit une stratégie pensée à la hâte, sans tenir compte de l’aspect du terrain défavorable pour son armée et qu’il s’entêta à faire diversion via la ferme d’Hougaumont et celle de la Haie-Sainte, alors qu’une attaque frontale sur le gros des troupes de Wellington, de fantassins soutenue par l’énorme cavalerie du maréchal Ney, auraient peut-être fait basculer le destin en sa faveur.

 

Ce principe d’être sur une hauteur et de dominer l’ennemi, de voir tout ce dont il est capable de faire, est un principe qui a hanté l’esprit de nombreux militaires tout au cours des conflits armés

 

Moins d’un demi-siècle plus tard, lors de la guerre civile aux États-Unis, ce fut le général sudiste R. E. Lee qui se fourvoya les premiers jours du mois de juillet 1863 en lançant ses troupes à l’assaut des hauteurs aux environs du village de Gettysburg, malgré l’avis contraire de certains de ses meilleurs généraux.  Ils s’y cassèrent les dents les Sudistes, perdirent le gros de leur armée, une armée dont les soldats étaient meilleurs que les Yankees (citadins pour la plupart et peu habités à la rude vie de plein air), mais que l’imbécillité d’un général conduisit à une mort certaine.

 

Cinquante ans plus tard, au-dessus des tranchées opposant troupes allemandes et alliées sur le front de l’Ouest, se jouaient des combats aériens, dont les couleurs dans le ciel étaient pareilles à des jeux de papillons - dangereux.  Les Allemands l’emportaient souvent car ils sortaient par paquets disciplinés et groupés, restaient groupés le plus longtemps possible et choisissaient toujours de se trouver plus haut que leur ennemi et ‘chutant’ du soleil, idéal pour ne pas être vu par l’adversaire.  Et, évidemment, ils s’attaquaient en bande à des pilotes alliés isolés.

 

Cette question de tenir les hauteurs !  Les Allemands, lors de la Première guerre mondiale, s’étaient toujours arrangés pour dominer les hauteurs ; il suffit de lire le déroulement de la bataille de l’Yser, près d’Ypres.  Quand je visite le très beau cimetière britannique de ‘Tyne Cot’ à Passendaele (qu’on écrivait de ce temps-là Passchendaele)  aux tombes blanches et pelouses vertes immaculées, et qu’on regarde le paysage, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les Allemands ont tenu ces hauteurs jusqu’en octobre 1917. Ils dominaient toute une partie de la Flandre occidentale, et étaient capables de grouper des tirs d’artillerie sur toute menace du côté des Alliés.  Parfois, ce furent les éléments naturels qui s’opposaient aux attaques victorieuses comme par exemple en été 1917 lors de l’offensive contre Passchendale lorsqu’il plut sans discontinuer tout un mois et que des Tommies périrent noyés dans des trous d’obus.

 

Ah, ces hauteurs chères aux Allemands !  Il en fut de même au Sentier des Dames en France (que j’ai visité) et dans certains des lieux de guerre du côté de Verdun, où atteindre l’une ou l’autre Cote dominant le paysage était, pour les Allemands et les Français, devenu une nécessité stratégique, des endroits qu’on se disputait au prix de milliers de vies.  Et, quand, en 1998, je visitai Gallipoli en Turquie (ce paysage de l’autre côté du lieu célèbre où eut lieu le siège de la ville de Troie) et qu’en car nous montâmes ces collines vers le sommet, je fus effaré de voir comment des ‘stratèges’ militaires du calibre de Winston Churchill avaient pu imaginer un débarquement de troupes là tout en bas, des soldats ne se doutant de rien et à qui l’ordre fut donné de monter à l’assaut de positions bien installées avec couverture d’artillerie d’appui tout à fait adéquate parce que, il faut préciser que les troupes turques qui réussirent à décourager toute tentative d’accès à ces hauteurs, furent conseillées par des Allemands, ces spécialistes des stratégies aux positions avantageuses.  Ce n’est pas pour rien qu’on limogea Churchill après cet échec cuisant.

 

Il n’y a pas que les hauteurs qui fournissent un avantage stratégique, l’organisation, la conception de l’attaque  est essentielle.  Le principe de la Blitzkrieg allemande jumelant attaques aériennes, de chars d’assaut et de troupes de fantassins véhiculés, fut un principe novateur qui fut désapprouvé par l’État-major français à la veille  de la Deuxième guerre mondiale (seul De Gaulle avait soutenu cette idée d’avoir des troupes blindées) et par Staline et ne trouva non plus aucun écho positif ni dans le Royaume-Uni ni aux States ni au Japon.

 

Le principe d’innovation fut ce qui réussit aux U-Boot allemands durant la deuxième guerre mondiale, du moins durant les premières années de conflit.  Là, idéalement, ils attaquaient par ‘meutes’ (Wolf packs en anglais) ; dès qu’un U-Boot avait repéré un convoi ‘ennemi’ dans l’Atlantique, il en transmettait les coordonnées à l’État-major de Dönitz puis, tout en suivant le convoi, il attendait que dix ou douze autres sous-marins le rejoignent, puis le coup de signal de l’hallali était donné.  Ce qui fit qu’en 1940 et jusqu’en 1941, ces attaques de sous-marin furent désastreuses pour l’Angleterre qui perdit des millions de tonnes de bateaux coulés, avant qu’ils ne réagissent par des tactiques combinant protection de destroyers et surveillance aérienne.  Par contre, lors de la même guerre, après la défaite de la France, lorsqu’il n’y avait plus que le Royaume-Uni pour s’opposer aux nazis, Göring, le maréchal bedonnant, ‘as’ de la première guerre mondiale (il combattit dans l’unité de  von Richthofen) mais piètre stratège, convainquit Hitler de lui laisser carte blanche, il réduirait bientôt les Anglais à la reddition.  Et, là, au lieu de diversifier les attaques et d’attaquer plutôt par petits groupes – ce qui aurait eu pour résultat de désorganiser le «RAF  Fighter Command » britannique en rupture de pilotes -, Göring choisit d’attaquer l’Angleterre par des raids aériens en masse de centaines de bombardiers et de Stukas, de jour, puis de nuit.  Il faut avoir lu des récits de pilotes ayant combattu dans la Royal Air Force pour savoir à quel point ténu la survie aérienne du Royaume-Uni a tenu et de quel courage ils ont fait preuve !  Ce n’est pas pour rien que Churchill eut cette phrase remarquable à leur égard « never so many owed so much to so few » (jamais autant de personnes n’ont dû autant à aussi peu !).  Et, au passage saluons le courage de ce pilote belge de la RAF qui mitrailla le siège de la Gestapo avenue Louise et qui, hélas périt plus tard.

 

Autres lieux, autres bêtises stratégiques.  Hitler a perdu la guerre sur le front de l’Est - et fort heureusement-, non pas parce que les Soviétiques étaient plus doués sur le plan stratégique, simplement parce que, à un certain moment et contre l’avis des principaux protagonistes des unités de Panzer, il a décidé, un peu avant septembre 1941 de ne plus concentrer l’essentiel des deux flèches blindées vers Moscou, mais d’obliquer par le sud et le nord afin de prendre la capitale en étau ; il s’était dit que l’objectif majeur pour les Allemands devait être les champs pétroliers proches de l’Oural, ce qui fit qu’il affaiblit les unités du Groupe Centre (attaquant Moscou) et fit transférer des divisions entières vers le Groupe d’Armée du Sud.  Cet affaiblissement relatif en troupes blindées et SS de choc permit au général soviétique Joukov de raffermir les défenses autour de Moscou (et pas n’importe comment, en embrigadant civils pour creuser des défenses antitanks, etc.) et d’en faire un anneau de fer, pratiquement infranchissable.  On pourrait dire par ailleurs qu’Hitler avait perdu la guerre dès le moment où Mussolini se mit en tête d’attaquer la Grèce puis la Yougoslavie et n’y réussissant pas, dut faire appel au grand frère allemand ce qui retarda de deux précieux mois l’attaque de l’URSS et permit au général « hiver » de gagner la bataille de Moscou.  Et, on peut dire que si Hitler avait attaqué en avril 1941 au lieu de fin juin 1941, il aurait conquis Moscou. Certes.  Mais, aurait-il conquis l’URSS ? On peut en douter.  Les Soviétiques qui craignaient l’intervention japonaise en Sibérie ou dans le nord de la Mandchourie, conservèrent jusqu’en 1943 des millions d’hommes sous les armes, et, d’après ce qu’on en dit, ces troupes ‘sibériennes’ étaient les meilleures, les plus motivées ; elles auraient de toute manière fait la différence sur le long terme ne fût-ce que en raison des difficultés logistiques que les Allemands auraient eu à transporter remplacements, nourriture, équipement et matériel militaire au fin fond de l’URSS.

 

Les Japonais ont aussi appris des Allemands.  Dans les innombrables îles et atolls du Pacifique qu’ils défendaient, ils avaient d’ordinaire construit des lignes de défense souterraines (pas de tranchées susceptibles d’être touchées par des bombes) croisées, calculées pour prendre en enfilade tout assaut de troupes terrestres.  Ainsi, sur l’atoll de Tarawa, les Américains perdirent 1.500 hommes et il leur fallut près de 4 jours pour s’emparer d’une île faisant deux ou trois kilomètres carrés.  Il faut dire que les Amtracks débarquèrent les Marines en pleins coraux et que le commandement japonais avait donné l’ordre de stopper l’assaut sur les plages mêmes.  À Iwo Jima, ce fut le même topo, 5.000 Marines tués et trois semaines nécessaires pour s’emparer de l’île.  À Okinawa, ce fut encore pis, 15.000 GI’s (il y avait des Marines et d’autres corps d’armée) tués et six semaines nécessaires pour vaincre.  Mais là, pour la première fois, les Américains avaient débarqué sur un territoire japonais.  Des centaines de civils japonais choisirent d’ailleurs de se suicider plutôt que de se laisser faire prisonnier par les ‘diables blancs’.

 

Certains ont critiqué l’usage de la bombe atomique à Hiroshima, puis à Nagasaki.  Et pour moi qui ai visité Hiroshima et qui ai vu le seul bâtiment détruit demeuré tel quel en souvenir de ce moment atroce à 8.15 heures le 6 août 1945, pour moi qui ai lu notamment ‘Kuroi Ame’ (Pluie noire) d’un auteur japonais et le merveilleux récit de John Hersey à ce sujet, je suis évidemment sensible à l’atrocité que fut la bombe atomique, non pas pour ceux qu’elle fit disparaître tout de suite, mais pour ceux qui survécurent, des heures, quelques jours, des semaines, des mois, des années, parfois avec des douleurs et des maladies apparentées, effroyables.  Mais, si on voit, militairement et stratégiquement parlant, qu’il fallut 15.000 tués, 45.000 blessés et six semaines pour s’emparer d’Okinawa, on comprend qu’une attaque frontale du Japon lui-même, compte tenu du degré de bourrage de crânes qui commençait dès l’enfance, compte tenu des principes chers au bushidō (l’art du guerrier), compte tenu de la question d’honneur (ne pas perdre la face) prépondérante dans la mentalité nipponne, compte tenu du silence persistant de l’Empereur Hiro-Hito, on estime qu’il aurait fallu peut-être un an pour vaincre le Japon, au prix d’un million du tués et blessés.  Sans parler des pertes japonaises qui n’ont jamais fait l’objet de probabilités.  Car, à l’instar de ce qu’a dit Churchill début juin 1940 alors que l’opération d’évacuation de Dunkerque venait d’être terminée  et qu’il ne restait que la Grande-Bretagne pour s’opposer à la barbarie nazie ‘Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les lieux de débarquement, nous nous battrons sur les collines ; nous ne nous rendrons jamais…’, on peut estimer logiquement que vu le degré de fanatisme foncier des Japonais, cela aurait été pire car, chez eux, deux éléments dominaient, d’une part le Pays du Soleil Levant (dont l’Empereur descendait de Dieux, à l’époque, ne l’oublions pas) n’avait jamais été conquis, d’autre part, il y avait chez les Japonais un racisme à l’égard de toutes les autres races non-nipponnes et, certainement, vis-à-vis des Blancs qu’ils exécraient.

 

Mais l’Amérique qui joua un rôle non négligeable dans la défaite de l’Allemagne et du Japon (concentrant l’essentiel de son effort militaire sur le front du Pacifique, ne l’oublions pas) s’est ensuite embourbée dans des conflits qui ne furent jamais des victoires mais qui avaient plutôt l’amère saveur de défaites : Vietnam, Irak, Afghanistan.  L’Amérique n’a jamais su innover en matière militaire.  Elle se fonde sur un support aérien colossal et quand les conditions de terrain sont adverses, eh bien, les hommes de troupe là en bas n’ont qu’à se débrouiller (l’exemple le plus ancien c’est la bataille des Ardennes où les avions restèrent cloués au sol à cause du brouillard, fin décembre 1944 puis quand parut le soleil, ce fut le renversement stratégique).  Les Britanniques, eux, ont innové car, généralement, lorsqu’ils participent à un conflit, ils essaient de connaître la mentalité, les us et les coutumes, parfois la langue, des gens avec qui ils seront en contact et ne font pas feu n’importe comment ni pour n’importe quoi (sauf, évidemment en Irlande du nord lors du fameux « bloody Sunday »).  De plus, leurs unités de SAS sont parmi les meilleures troupes d’élite du monde, disciplinées, superbement entraînées et dont les conditions d’admission sont d’une rudesse physique effroyable.

 

Israël qui avait une des meilleures armées au monde (juin 1967) a perdu de son esprit de pionnier et n’innove plus.  Dans ce petit pays où la perte de tout soldat est durement ressentie, lors des derniers ‘conflits’ (invasion du sud du Liban fin 2008, attaques périodiques dans la bande de Gaza), on a pu voir des soldats aux pieds de plomb, incapables de réduire de petits groupes de troupes du Hamas ou du Hezbollah, se faisant appuyer par des hélicoptères de combat, avions de chasse ou artillerie, comme les Américains le font, des tactiques illusoires face à un adversaire se ‘fondant comme un poisson dans l’eau parmi la population locale’.  Le revers, c’est qu’on tire dans le tas, se souciant peu des pertes civiles.  Pertes civiles qu’on qualifie modestement de ‘dommages collatéraux’.

 

Le conflit récent en Libye a montré ce qu’une armée d’amateurs face à une armée démotivée s’appuyant sur des mercenaires, pouvait donner.  Le chaos, car, il ne faut nullement se leurrer, s’il n’y avait pas eu les frappes aériennes de certains pilotes de chasse occidentaux (GB ; France, Belgique, etc.), ils en seraient encore à se battre là-bas et, peut-être même Kadhafi l’aurait emporté en fin de compte.

 

Certains se demandent, pourquoi avoir une armée, pourquoi avoir des armes ?  Oui, en Europe, aux States, pourquoi ?

 

Sauf que l’ennemi actuellement peut revêtir la forme d’une femme soi-disant enceinte et être assise à côté de vous dans le métro ou dans le tram à Bruxelles, Londres ou Paris, attendant le moment propice de faire sauter sa ceinture de bombes miniaturisées.

 

Voilà la face de la guerre de demain.

 

Y sommes-nous préparés ?