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08/11/2012

'C'est la faute à Di Rupo', leitmotiv de Bart De Wever

 

Ford Genk ferme.  Di Rupo est le seul responsable. Il s’agit de la ‘wallonisation’ de la Flandre.

 

Quelque chose dérange Bart De Wever sur le plan politique et son impact sur la Flandre, c’est la faute à Di Rupo, au PS, à la Wallonie, aux Wallons.  Ne l’a-t-il pas dit lors d’une interview au Spiegel, en Belgique, il y a quelque temps ? Il y a en Belgique deux nations qui avancent selon deux vitesses et systèmes tout à fait différents (les Wallons à la traîne évidemment).  Oubliant par ailleurs Bruxelles, comme d’habitude, capitale de la Flandre mais que personne en Flandre n’aime ni ne défend jamais parce que trop francophone et francophile.

 

Après la marche triomphale de De Wever le 14 octobre dernier, certains (le bourgmestre de Gand Termont, le syndicaliste wallon Digneffe, le père Tobback) ont dit que certaines choses dans cette marche triomphale, cette manière de battre le pavé en célébrant la victoire, faisaient penser à Hitler, aux nazis, à l’ostracisme vis-à-vis des Juifs.

 

Pour bien comprendre la nature fasciste de la démarche de stigmatisation systématique de Di Rupo, du PS et de la Wallonie, qu’utilise à si bon escient De Wever, il faut nécessairement se plonger dans des textes de spécialistes de la psychologie des masses, car ici avec De Wever et ces dérapages verbaux perpétuels qu’il utilise comme des leitmotivs dénués d’idées nouvelles, nous ne sommes plus dans le strict cadre de débats et de déclarations politiques ordinaires mais plutôt dans une forme d’ostracisme.

 

Que disait Friedrich Hacker au sujet tu totalitarisme de type nazi sans son livre ‘Agression’ ?  « Pour les nationaux-socialistes, l’Allemagne, l’identité allemande, la mission allemande, furent des concepts centraux, autour desquels toutes les autres valeurs pouvaient se grouper et qui donnaient cependant des images expressives, dramatiques, du contre-type, de l’anti-image.  Dans la focalisation de l’ennemi non-allemand, on pouvait y emboîter en politique interne  les communistes, les libéraux, les Juifs ».

 

Voilà les deux éléments essentiels d’une démarche de type fasciste : nous avons d’une part un personnage à l’ego surdimensionné qui croit à lui seul personnifier sa ‘Nation’ et, pour rallier le plus possible de voix d’électeurs dégoûtés par les partis politiques traditionnels, il crée l’anti-image, le contre-type, en d’autres mots l’« ennemi », celui par qui et à cause de qui tous les maux, tous les malheurs, surviennent et qu’il faut combattre en premier lieu et tout le temps en matraquant le message sans arrêt.  Di Rupo, son nœud papillon (l’objet de risées chez les nationalistes flamands et même de slogans politiques nationalistes), les Wallons, la Wallonie, le PS, sont les archétypes de l’ennemi du développement et de l’épanouissement de la Nation flamande.  Pourquoi ?  Pour une question d’argent.  Ces Wallons (fainéants) leur coûtent bien trop et mettent en danger leur propre bien-être flamand.

 

Que disait Erich Fromm au sujet du narcissisme de masse (dans « Le cœur humain ») ? : «En ce qui concerne la pathologie du narcissisme collectif, le symptôme le plus évident et le plus fréquent consiste, comme dans le cas du narcissisme individuel, en un manque d’objectivité et une déformation du jugement rationnel.  Si l’on songe par exemple aux théories des petits Blancs du Sud des Etats-Unis sur les Noirs, ou encore à celles des nazis sur les Juifs, il est facile de voir à quel point elles sont faussées (…) Le narcissisme collectif demande une satisfaction, au même titre que le narcissisme individuel.  À un certain niveau, cette satisfaction est fournie par le dogme commun de la supériorité du groupe auquel on appartient, supériorité qui a pour corollaire l’infériorité de tous les autres groupes. »

 

Caractéristique ici sont le manque total d’objectivité et une déformation – pathologique – du jugement rationnel. Prenons le cas de Ford Genk que De Wever a traité de « wallonisation de la Flandre », la faute à ce marxiste de Di Rupo qui refuse d’alléger les charges patronales.  Les patrons de Ford ont clairement indiqué que ce n’était pas le niveau salarial plus élevé dans l’usine de Genk qui était la raison de la fermeture, mais une surcapacité de production.  Et, même si cet argument de coût salarial trop élevé tenait la route, réfléchissons de manière rationnelle et objective.  Di Rupo est le premier ministre d’un gouvernement de coalition comprenant 6 partis, dont 3 partis flamands représentant la majorité des voix dans la partie flamande et démocratique du parlement fédéral.  Peut-on croire un seul instant, quand on voit la durée des discussions pour boucler le budget, que Di Rupo impose une politique marxiste aux 5 autres partis de son gouvernement sans leur consentement ?

 

Une autre preuve évidente de ce narcissisme collectif autour de la personne du chef de la N-VA, c’est que s’il devait ne plus être à la tête de son parti, le nombre d’adhérents et de voix électorales chuterait d’une manière drastique.  Pourquoi ?  Parce que, bon parleur et débatteur tel qu’il l’est incontestablement, il se pose de plus en plus non pas comme l’homme fort de la Flandre mais comme son seul porte-parole.  Il rassemble donc en lui et autour de sa seule personne toutes les opinions opposées aux partis traditionnels, qu’il gagne par des slogans simplistes, d’ultra-droite, poujadistes, nationalistes, répétitifs, ce qui fait que tous ceux qui se sentent d’esprit N-VA sont fiers de cette appartenance, « nous contre tous les autres ».  Il y a une part d’illumination sectaire dans cette démarche de type fasciste qu’a accentué la marche triomphale d’Anvers le soir du 14 octobre 2012.  Et là encore, alors qu’on aurait pu s’attendre chez tout homme ‘normal’ à la révélation de sentiments de joie personnels et compréhensibles vu les circonstances de l’accès au mayorat d’Anvers, peut-être même des larmes ou un rire gêné, qu’a-t-on vu ? De Wever brandit à nouveau le spectre du Di Rupo marxiste, source de tous les maux de la Flandre.  De Wever a célébré non pas son choix en tant que bourgmestre potentiel de la ville la plus peuplée de Belgique, mais la victoire contre le marxisme à la Di Rupo. Il a élevé un simple scrutin communal au rang de référendum fédéral.  Cela m’a fait penser non pas aux marches triomphales que les nazis firent en Allemagne dans les années 30 mais à cette danse de la victoire d’Hitler après la signature de l’acte de reddition de la France en juin 1940. « Je les ai eus ! »  Esprit de revanche, petit esprit borné !  Mais futé car il engrange les voix de tous les dégoûtés, les envieux, les égoïstes, les partisans d’une Grande Flandre Indépendante.

 

Revanchisme, perte de rationalité, manque d’objectivité, slogans poujadistes à l’emporte-pièce, cela colle à une démarche fasciste éprouvée.  Qu’écrivait récemment un commentateur flamand dans « Weekblad », le supplément du week-end du Standaard du 3 novembre 2012, à propos de la controverse entre Digneffe et De Wever : « …c’est dommage mais en essence, Digneffe n’a rien dit de choquant et, en même temps, sa remarque n’était pas non plus dénuée de tout sens : il faut en effet craindre que De Wever, dans les prochaines années, imputera nombre de problèmes d’Anvers au PS.  Il l’a fait les années précédentes avec les problèmes de la Belgique et de la Flandre.  Dans toutes les élections récentes, son mélange de nationalisme et de libéralisme de droite lui a délivré des succès monstrueux, donc, pourquoi changerait-il. »  Et un sondage récent abonde dans ce sens, 37 % environ des Flamands trouvent la N-VA un parti crédible, les autres partis flamands (hormis Groen) tombant en dessous des 20 % de crédibilité.

 

Le philosophe Marcel Gauchet, interviewé dans Marianne (du 6 au 12 novembre 2010) indiquait ceci à propos du totalitarisme : « Les totalitarismes s’efforcent de résoudre un autre aspect du problème de la représentation : la discordance des opinions.  Le parti conjure magiquement cette discordance : il permet d’obtenir le peuple-idée en actes.  Au-delà, le leader suprême résume en sa personne à la fois l’âme du peuple et le corps de la collectivité. »

 

Coucou !  Ne repensez-vous pas à De Wever qui veut personnifier l’âme et le corps de la collectivité de sa Nation flamande ?  La N-VA est d’ailleurs, en Flandre – hormis le Blok dont on connaît la politique – le seul parti qui se pose des questions sur la Nation flamande, tentant tant et plus d’en revenir à cette notion qui n’est qu’un tremplin vers une émancipation régionale sous la forme d’indépendance.  Mais une Nation flamande quand on connaît les susceptibilités et sensibilités des West-flandriens et Limbourgeois opposés à la soi-disant suprématie des Anversois, tous ignorant bien sûr la destinée de Leur Capitale Bruxelles !

 

Toutefois, De Wever, en dehors de ses diatribes contre Di Rupo et les Wallons, personnifie un autre danger que peu d’observateurs notent.  Il représente un courant nationaliste et néolibéral de la pire espèce sur le plan économique.  Il est soutenu par une partie importante du patronat flamand (47 % des patrons d’entreprises voteraient N-VA selon un sondage d’il y a un mois).  Et, s’il ne peut être taxé de racisme (hormis à l’égard des Wallons et des Bruxellois, ce qui n’est en soi pas rien), on peut le soupçonner de mettre le social au rang des valeurs dont il faudrait revoir l’architecture dans le sens d’une déconstruction organisée.  Dans l’éthique néolibérale à laquelle il adhère à fond, seul le travail est digne d’être considéré comme noble.  Il conduit au bien-être.  Et s’il faut booster certains des secteurs de la sécurité sociale (allocations familiales, vacances annuelles qui profiteraient ainsi aux Flamands travailleurs), il me paraît clair qu’un De Wever ne doit pas être essentiellement différent du perdant des élections américaines, Mitt Romney (De Wever ne professe-t-il pas une grande admiration pour Cameron qui est en train de saper dans les dépenses publiques dont les sociales et dont le pays n’a jamais signé le volet social du Pacte de croissance européen) ;  je pense qu’un De Wever au pouvoir s’attaquerait aux allocations de chômage, favoriserait sans doute les 2e et 3e piliers des pensions (leitmotiv des néo- ou ultralibéraux).  Dans son premier jet de programme de discussions pour Anvers, n’a-t-il pas mis que pour les demandeurs d’assistance sociale (CPAS), une des conditions d’accès à l’aide sociale serait un passage obligatoire par des cours de langue néerlandaise ?  Ou l’ostracisme par la langue du sol.

 

Voilà.  De Wever n’est pas un fasciste.  D’aucune façon.  Mais pourquoi, lui qui est un historien réputé, utilise-t-il ces méthodes fascistes de stigmatisation systématique d’un ennemi de sa Nation qu’il croit représenter en son humble personne ?

 

Un point positif, à ce qu’il me semble, c’est que j’ai lu que certaines têtes pensantes de la N-VA sont assaillies de mails et de courriers critiques, voire injurieux. Ce qui me fait dire qu’il y a en Flandres des personnes qui ne sont pas dupes du jeu aux relents fascistes que joue De Wever.

 

Il nous incombe à nous francophones et Wallons d’attaquer De Wever – non pas par peur de la scission du pays – là où il est réellement vulnérable : sur son apparenté de démarche avec Hitler, sur ses programmes économique et social à la Cameron et Mitt Romney, sur son dédain du social, sur son racisme vis-à-vis des francophones et des Wallons.  Sur sa haine viscérale de Bruxelles qu’il se plaît à ne pas reconnaître ni en tant que région ni en tant que partenaire futur pour des discussions sur l’avenir confédéral de la Belgique…

 

Il n’est pas trop tard mais il serait temps que l’on recadre ce bonhomme en le plaçant dans son véritable – et dangereux – contexte historique.