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12/06/2012

La Barbarie, corollaire inévitable de la condition humaine ?

Le hasard de mes lectures fait en sorte que je lis simultanément deux livres en grande partie à teneur historique qui me font comprendre que la barbarie en temps de guerre n’était pas une espèce de sauvagerie débridée à forme humaine comme on aurait pu le croire, mais, plutôt, tout au contraire, était intrinsèque à la condition humaine, quelles que soient les nationalités, races, convictions religieuses ou morales.

 

Quelques exemples illustrent très bien cette faculté qu’ont eue des êtres humains par ailleurs tout à fait normaux à se conduire d’une manière qu’on appelle communément ‘bestiale’ lors de conflits armés.

 

«À peu de distance, des soldats japonais brandissant de longs bâtons en bambou firent irruption dans l’U.S. Army Hospital Number 2, où se trouvaient 6.000 hommes malades et blessés, des Philippins pour la plupart.  Les vainqueurs firent sortir les patients de leurs lits, par la porte d’entrée principale et on leur ordonna de marcher sur la route.  Un grand nombre des prisonniers – certains n’ayant plus qu’une jambe – n’avait que des béquilles de fortune.  Comme ils se traînaient sur la route, les bandages se défirent et les gardes défirent les plâtres, causant ainsi de fortes hémorragies.  Un grand nombre de Philippins tourna de l’œil et mourut dans les fossés avant même d’avoir marché un mille.

 

À l’hôpital numéro 1, que les Japonais avaient bombardé quelques jours plus tôt et qui n’était plus qu’un amas de ruines, des Américains malades et blessés, vêtus de pyjamas, erraient en rond, hébétés.  On les rassembla, et à l’aide de canons de fusil et de bâtons de bambou, on les força à se mettre en rangs passables de prisonniers de guerre ambulants. Ils tentèrent de marcher mais la majorité des hospitalisés tomba sur les côtés où ils furent laissés à agoniser et, à la fin, à mourir. 

 

…/…

 

Des horreurs à répétition furent observées par Bill Begley : ‘Il y avait un petit garçon philippin d’une dizaine d’années à peu près, en haillons, maigrichon, et avec les côtes saillantes de faim.  Comme nous passions, il nous fit le signe V de la victoire.  Cela rendit furieux les Japs.  Ils piquèrent une lame de baïonnette dans son corps.  Sa mère, tout en pleurant, se précipita à ses côtés alors qu’il saignait tout son sang, et les Japs la passèrent également à la baïonnette.  Les deux corps furent laissés tels quels le long de la route. »

 

Ces extraits du livre « The great Raid » de William B. Breuer, dépeignent certaines des scènes que durent endurer les prisonniers américains et philippins, victimes et protagonistes de l’infâme prise et marche de Bataan (Philippines, 1941), restée dans la mémoire de ceux qui ont conservé un certain sens de l’histoire comme l’un des sommets de barbarie et de cruauté humaines en temps de guerre.  Et, en plus, à l’égard de prisonniers de guerre qui, en principe, auraient dû être protégés par les conventions de Genève et de La Haye.

 

Mais pour ceux qui connaissent l’histoire du Japon et du conflit dans le Pacifique, on sait de longue date que les camps de prisonniers, fussent-ils de guerre ou civils, sous administration japonaise supportent très bien la comparaison avec les camps de la mort nazis ; les méthodes de punitions ou de mises à mort de prisonniers, cruelles, injustes, aléatoires, se valaient de part et d’autre des forces de l’Axe.

 

Autre exemple de cruautés, plus récent, plus proche de nous.

 

« Le 11 janvier 2002, des soldats du GRU assassinèrent six civils et brûlèrent leurs corps au cours d’une opération qui fut officiellement qualifiée par le quartier-général de l’armée comme opération pour capturer le leader tchéchène rebelle Chattab.

 

…/…

 

Chejedi, Larissa et Noura furent arrêtées promptement, on leur mit des bandeaux sur les yeux et elles furent jetées à l’arrière d’un camion.  Un peu plus tard, elles durent en descendre et marcher vers l’avant en se tenant par la main.  Elles reçurent ensuite l’ordre d’ôter leur bandeau ; elles se trouvaient contre un mur d’une maison démolie.  Elles surent immédiatement ce qui allait se produire.  Les fédéraux tuèrent d’abord Larissa.  Elle implora leur pitié disant ‘Je suis Russe, je suis née dans la province de Moscou !  Nous n’avons rien vu !  Nous ne dirons rien !’  Elle avait quarante-sept ans et fut tuée sur le coup, sans souffrir.  Noura fut la suivante qu’ils tuèrent.  Elle les implora également ‘Les gars, je n’ai que quarante-trois ans !  J’ai trois fils, comme vous !’

 

‘J’étais la troisième’ dit Chejedi, concluant son récit.  ‘Ils pointèrent leurs armes sur moi et tout s’arrêta.  Je revins à moi quand je sentis une douleur atroce et ne réalisa que bien plus tard ce qui s’était passé.  J’avais perdu connaissance et les soldats devaient avoir négligé de vérifier si je vivais encore.  Ils avaient rassemblé nos corps, y jetant un matelas dessus et le mirent en feu.  Ils voulaient brûler les corps afin que personne ne puisse savoir ce qui s’était produit et ce fut cette douleur qui me ramena à la conscience… »

 

Ces deux extraits sont tirés d’un livre d’articles qu’écrivit Anna Politkovskaïa sur ses expériences et interviews durant la seconde guerre de Tchétchénie, republiés à titre posthume puisqu’elle fut assassinée en 2006 (Anna Politkovskaja – Niets dan de waarheid).

 

Dans le second exemple de massacre de civils (trois femmes), quel fut leur crime ?  D’avoir assisté à une scène de pillage de maisons par des fédéraux (soldats de l’armée russe).  Simplement.

 

Anna Politkovskaïa parla aussi et abondamment de l’actuel président Ramzan Kadyrov et de ses troupes d’élite, sans langue de bois.

 

Belle leçon de démocratie d’une journaliste intrépide qui dut payer de sa vie d’avoir osé dire la vérité dans un pays – la Russie – officiellement démocrate et dont les leaders sont courtisés par l’ensemble des représentants de nations démocratiques, dont la nôtre…

 

                                                                       *

 

La barbarie en temps de guerre est-elle à faciès humain ou intrinsèque à la condition humaine ?

 

Certains pensent que ces faits de barbarie gratuite, que l’on retrouve dans quantités de conflits au cours du XXe siècle (invasion de l’Ethiopie par les Italiens, guerre civile en Espagne, Deuxième guerre mondiale, guerre de Corée, guerres du Vietnam, Cambodge, Laos, conflits armés ou guerres d’indépendance en Afrique et, plus proche de nous, Rwanda, guerre civile en Yougoslavie, rébellions en Tunisie, Égypte, Libye, massacres en Syrie…) sont à mettre sur le compte d’individus isolés non représentatifs de l’ensemble de la population.

 

Pourtant, quand on lit des ouvrages historiques ou des récits de survivants de faits de terreur, notamment durant la Deuxième guerre mondiale et au sujet de ce qu’on a qualifié d’‘Holocauste’, on ne peut manquer de constater que souvent, outre les tortionnaires que tout le monde connaît et condamne – à savoir les nazis -, il y eut fréquemment des complices locaux tout aussi zélés qui n’hésitèrent jamais à égaler ou surpasser leurs idoles idéologiques en brutalités gratuites.

 

Je me suis ainsi intéressé de près à la Lettonie et à la Lituanie, que j’ai visités et à propos desquels j’ai lu nombre de livres historiques ou de récits de survivants juifs de l’Holocauste dans les baltes.  Il est frappant de voir que du jour au lendemain, des gens ordinaires, des citoyens lambdas tout à fait normaux, se mirent à agir avec une effroyable brutalité à l’égard des Juifs que ne justifiait nullement un simple sentiment d’antisémitisme à leur égard, aussi vif fût-il.  Des centaines, sinon des milliers de citoyens lettons et lituaniens, forts de l’arrivée victorieuse de la Wehrmacht, ne se contentèrent pas d’arrêter des Juifs dans leur pays – ou de les voler –, afin qu’ils soient remis aux Allemands.  Non, ils prêtèrent main forte et prirent un malin plaisir à humilier, torturer, battre les Juifs et à pratiquer des pogromes (Riga et dans d’autres lieux en Lettonie, Kaunas et dans d’autres endroits en Lituanie) dès le début juillet 1941.  Et on parle ici de milliers de victimes tombées aux mains de ‘patriotes’ lettons ou lituaniens, enivrés de cette puissance absolue, de cette force aveugle, que l’invasion allemande leur insuffla.

 

Nous avons tous lu des récits réels de faits de brutalité ou de barbarie qui se sont produits durant la guerre d’Algérie, commis par des Français tout à fait ordinaires ou des fellaghas normaux.  Ou durant la guerre du Vietnam tant du temps de l’occupation française que du temps de la coopération américaine.  Le Viêt-Cong et l’allié nord-vietnamien ne faisaient pas dans la dentelle.  Ainsi, lors de la fameuse offensive généralisée du Têt (janvier/février 1968), rien qu’à l’ancienne capitale impériale Hué, on trouva un charnier de près de 5.000 civils sud-vietnamiens, assassinés par les troupes nord-vietnamiennes.  Sans doute pour crimes de ‘bourgeoisie’ ou de collaboration avec les Américains.

 

Tout le monde se souvient des massacres des camps de Sabra et Chatilah en 1982, perpétrés par des miliciens des Phalanges chrétiennes (les Falangistes), sous l’œil bienveillant des troupes d’occupation (illégale) israéliennes, occupant une bonne partie du Liban.  Dans le film « Lebanon » du réalisateur israélien Samuel Maoz (primé à Venise en 2009), on voit une scène dans laquelle un Falangiste du Liban dit à un prisonnier arabe, sans doute Syrien, tout ce qu’il compte lui faire quand  les Israéliens le transféreront à leur autorité (un œil crevé, le pénis coupé et en finale l’écartèlement entre deux voitures…).

 

Durant la guerre d’indépendance d’Israël (1948), des Israéliens commirent des viols et des massacres de civils palestiniens à Deir Yassine (je pense de mémoire qu’il s’agissait d’une attaque groupée des groupes ‘Stern’ et de l’Irgoun Zwaï Leumi).  Maintenant, des jeunes soldats de Tsahal sont obligés de pratiquer des frappes ciblées avec ou sans dommages collatéraux, à détruire des maisons de kamikazes palestiniens auteurs d’attentats à la bombe, à en chasser leurs familles, ou à tirer à balles réelles sur des gosses qui jettent des pierres.  Ce sont eux aussi des hommes normaux, ordinaires, souvent à peine sortis de l’adolescence, et ils le font sans scrupules éthiques, sans se poser des questions métaphysiques, sans même se dire qu’il y a un peu plus de soixante ans, ceux qui auraient pu être leurs arrière-grands-parents subirent le même genre de sévices.

 

J’ai lu des descriptions de tortures infligées soit par des Serbes, soit par des Croates, durant la guerre civile en Yougoslavie, qui défient l’imagination du plus tordu des écrivains goths.  Je me souviens notamment d’une scène réelle où un survivant de massacre a assisté de loin et caché dans des buissons, au rôtissage à la broche d’un prisonnier (le porc à la broche était une spécialité yougoslave).

 

Comment et pourquoi un homme ordinaire, dès qu’il se sait nanti d’une autorité morale ou militaire, d’une puissance l’autorisant à tout et n’importe quoi, dès qu’il se sait investi d’un chèque en blanc pour tuer, torturer, violer, voler, piller, devient-il une bête et se met-il à commettre l’inimaginable ?  À outrepasser les principaux les interdits des dix commandements ?

 

Je dois dire, je n’ai aucune explication psychologique à y donner.

 

J’ai lu des centaines, sinon des milliers, de récits, de descriptions, de brutalités commises en temps de guerre, qu’elle fût déclarée, larvée ou civile.  Et je sais de longue date que souvent, les tortionnaires, les tueurs, les violeurs, les massacreurs, étaient des hommes tout à fait ‘normaux’ et ordinaires, des hommes qui aimaient leur femme et leurs enfants, leurs animaux domestiques, des hommes qui auraient versé des larmes s’il était arrivé quelque chose de grave à un des leurs.  Des hommes qui n’hésitèrent jamais à tuer des enfants réputés ennemis ou ‘nuisibles’, à anéantir leurs familles.  Des hommes qui furent des gardes de ghettos ou de camps de la mort, où des gens crevaient de faim.  Des hommes ordinaires qui se gaussaient des souffrances des autres, qui, souvent, firent preuve de sadisme à l’égard de leurs victimes.

 

Pourquoi cette dichotomie dans ces cerveaux de tortionnaires qu’on pourrait – à la rigueur – qualifier de schizophrénique puisque d’un côté il y a un homme normal fonctionnant de manière normale dans la vie civile et, d’un autre côté, ce même homme endosse un uniforme, une responsabilité militaire et le voilà parfait sadique dénué de toute empathie, l’esprit froid se riant de ses (futures) victimes réduites à l’état d’objet ?

 

J’ai dit, plus haut, bêtes mais ce comportement anormal en temps de guerre ou de conflit où l’individu est assujetti à une autorité publique, morale ou religieuse, qui lui donne un blanc-seing pour se conduire comme un dégénéré n’a strictement rien à voir avec le comportement des animaux.  Rares dans la gent animale sont les animaux qui jouissent du spectacle de leur « cruauté » (à nos yeux, il s’agit de cruauté) ; le plus souvent, cette soi-disant cruauté tient à la survie de l’espèce ou au comportement pour séduire.  Les animaux tuent pour manger, tuent pour conquérir ou appâter une femelle, tuent pour se défendre lorsqu’ils sont attaqués.  Il y  parfois des cas de cruauté parmi les animaux à l’égard de ceux qui sont considérés comme trop faibles, certes.

 

De nombreux écrivains – Orwell et Koestler notamment et Soljenitsyne en ce qui concerne l’histoire du Goulag soviétique – nous ont de longue date mis en garde contre les totalitarismes.  Ils nous ont appris que des gens ordinaires, embrigadés dans ces engrenages de pouvoir absolu devenaient souvent d’une cruauté robotique et sadique défiant l’imaginaire à l’égard de ceux qualifiés d’ennemis.

 

Et là réside peut-être la solution de cette énigme, du pourquoi de ces comportements aberrants d’hommes en temps de guerre, en temps de conflits armés, ou, simplement, en temps de paix vis-à-vis de prisonniers de l’État, de gens considérés comme des ennemis du peuple, de la nation, du pays.

 

Hitler l’avait bien compris, lui qui dès la rédaction de « Mein Kampf » avait nommément cité tous ceux qui étaient des ennemis de la race aryenne dont il se croyait le défenseur et l’unique représentant.  Staline n’agit pas autrement puisqu’il imagina à lui seul toute une série d’ennemis du peuple (Koulaks, Tchétchènes, contre-révolutionnaires, Tatares, Ukrainiens, Trotskistes, révisionnistes, sociaux-démocrates, médecins juifs, etc.).

 

Qualifier quelqu’un d’ennemi, c’est le dégrader dans l’échelle humaine.  C’est faire de lui un animal, un objet, à qui on retire immédiatement toute prétention humaine, une chose taillable et corvéable à merci.  Une chose qui sera punie pour la simple raison qu’elle a été déclarée ennemie par une autorité qui s’est arrogé le pouvoir de le faire.  Une chose qui sera torturée, tuée, ou emprisonnée avec ou sans forme de procès, avec ou sans brutalité, avec ou sans fixation de durée de peine.

 

C’est donc facile : un kamikaze intégriste ne tue pas des gens.  Il tue des choses, des objets. Car ce sont là des ennemis de sa cause, de son peuple, de sa conviction, de sa croyance, de ses idées.  Et cette distanciation schizophrénique est suffisante pour qu’on puisse lui accoler l’épithète de normalité et, partant, de justification éthique.

 

Et, gare à ceux qui s’écartent des sentiers battus.  Récemment un rappeur iranien vivant en Allemagne s’est vu décerner une fatwa de mise à mort avec prime à la clé parce que dans l’un de ses morceaux, il s’était moqué de certains aspects de la religion islamique (cf. un article récent dans der Spiegel)…Salman Rushdie, lui, vivant encore toujours caché et ce depuis des décennies sait ce qu’il en est quand on se moque de certains aspects du Coran…

 

Comme quoi, je me dis toujours une chose qui me paraît une évidence crasse.  Mes voisins ont l’air normal.  Je me demande ce qu’ils feraient si on leur flanquait un uniforme sur le corps, des armes à la main et si une autorité légale ou autre leur disait soudain que ce voisin de mon espèce est un ennemi de l’État…

 

 

10/11/2011

Stratégies militaires

Comme j’habite près de Waterloo et de son célèbre ‘champ de bataille’, je m’y rends parfois, pour y boire quelque chose à la terrasse de la brasserie ‘Wellington’ en compagnie de ma mère âgée, quelquefois aussi pour m’y promener du côté de la Ferme d’Hougaumont.

 

Je suis à chaque fois effaré quand je réalise combien Napoléon a été stupide d’accepter de combattre dans les conditions de terrain que Wellington (qui connaissait le lieu et l’avait choisi à l’avance) lui présenta sur un plateau en guise de cadeau mortel.  Wellington dont les troupes anglaises tenaient les hauteurs et réussirent à les tenir jusqu’à ce que la cavalerie et les grognards eussent été décimés.  À un kilomètre à peine de la hauteur où se situe actuellement le ‘Lion’, on peut encore voir la ferme de Hougaumont, une ferme aux murs pas trop élevés mais que les troupes de Napoléon ne parvinrent pas à conquérir malgré les furieux assauts de toute la journée du 18 juin 1815.  Et, entre le Lion et cette ferme, sur le flanc droit des troupes de Wellington (flanc gauche de celles de Napoléon), on peut voir l’endroit exact où se trouvaient en ce jour fatidique pour l’Empereur français des pièces d’artillerie britannique qui prirent les fantassins, puis la cavalerie, français, en enfilade.  Ce n’est pas à cause de l’obsession de l’attente de Grouchy (dégustant ses fameuses fraises de Wépion selon ce qu’on en sut) que Napoléon perdit cette bataille, mais simplement, parce qu’il choisit une stratégie pensée à la hâte, sans tenir compte de l’aspect du terrain défavorable pour son armée et qu’il s’entêta à faire diversion via la ferme d’Hougaumont et celle de la Haie-Sainte, alors qu’une attaque frontale sur le gros des troupes de Wellington, de fantassins soutenue par l’énorme cavalerie du maréchal Ney, auraient peut-être fait basculer le destin en sa faveur.

 

Ce principe d’être sur une hauteur et de dominer l’ennemi, de voir tout ce dont il est capable de faire, est un principe qui a hanté l’esprit de nombreux militaires tout au cours des conflits armés

 

Moins d’un demi-siècle plus tard, lors de la guerre civile aux États-Unis, ce fut le général sudiste R. E. Lee qui se fourvoya les premiers jours du mois de juillet 1863 en lançant ses troupes à l’assaut des hauteurs aux environs du village de Gettysburg, malgré l’avis contraire de certains de ses meilleurs généraux.  Ils s’y cassèrent les dents les Sudistes, perdirent le gros de leur armée, une armée dont les soldats étaient meilleurs que les Yankees (citadins pour la plupart et peu habités à la rude vie de plein air), mais que l’imbécillité d’un général conduisit à une mort certaine.

 

Cinquante ans plus tard, au-dessus des tranchées opposant troupes allemandes et alliées sur le front de l’Ouest, se jouaient des combats aériens, dont les couleurs dans le ciel étaient pareilles à des jeux de papillons - dangereux.  Les Allemands l’emportaient souvent car ils sortaient par paquets disciplinés et groupés, restaient groupés le plus longtemps possible et choisissaient toujours de se trouver plus haut que leur ennemi et ‘chutant’ du soleil, idéal pour ne pas être vu par l’adversaire.  Et, évidemment, ils s’attaquaient en bande à des pilotes alliés isolés.

 

Cette question de tenir les hauteurs !  Les Allemands, lors de la Première guerre mondiale, s’étaient toujours arrangés pour dominer les hauteurs ; il suffit de lire le déroulement de la bataille de l’Yser, près d’Ypres.  Quand je visite le très beau cimetière britannique de ‘Tyne Cot’ à Passendaele (qu’on écrivait de ce temps-là Passchendaele)  aux tombes blanches et pelouses vertes immaculées, et qu’on regarde le paysage, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les Allemands ont tenu ces hauteurs jusqu’en octobre 1917. Ils dominaient toute une partie de la Flandre occidentale, et étaient capables de grouper des tirs d’artillerie sur toute menace du côté des Alliés.  Parfois, ce furent les éléments naturels qui s’opposaient aux attaques victorieuses comme par exemple en été 1917 lors de l’offensive contre Passchendale lorsqu’il plut sans discontinuer tout un mois et que des Tommies périrent noyés dans des trous d’obus.

 

Ah, ces hauteurs chères aux Allemands !  Il en fut de même au Sentier des Dames en France (que j’ai visité) et dans certains des lieux de guerre du côté de Verdun, où atteindre l’une ou l’autre Cote dominant le paysage était, pour les Allemands et les Français, devenu une nécessité stratégique, des endroits qu’on se disputait au prix de milliers de vies.  Et, quand, en 1998, je visitai Gallipoli en Turquie (ce paysage de l’autre côté du lieu célèbre où eut lieu le siège de la ville de Troie) et qu’en car nous montâmes ces collines vers le sommet, je fus effaré de voir comment des ‘stratèges’ militaires du calibre de Winston Churchill avaient pu imaginer un débarquement de troupes là tout en bas, des soldats ne se doutant de rien et à qui l’ordre fut donné de monter à l’assaut de positions bien installées avec couverture d’artillerie d’appui tout à fait adéquate parce que, il faut préciser que les troupes turques qui réussirent à décourager toute tentative d’accès à ces hauteurs, furent conseillées par des Allemands, ces spécialistes des stratégies aux positions avantageuses.  Ce n’est pas pour rien qu’on limogea Churchill après cet échec cuisant.

 

Il n’y a pas que les hauteurs qui fournissent un avantage stratégique, l’organisation, la conception de l’attaque  est essentielle.  Le principe de la Blitzkrieg allemande jumelant attaques aériennes, de chars d’assaut et de troupes de fantassins véhiculés, fut un principe novateur qui fut désapprouvé par l’État-major français à la veille  de la Deuxième guerre mondiale (seul De Gaulle avait soutenu cette idée d’avoir des troupes blindées) et par Staline et ne trouva non plus aucun écho positif ni dans le Royaume-Uni ni aux States ni au Japon.

 

Le principe d’innovation fut ce qui réussit aux U-Boot allemands durant la deuxième guerre mondiale, du moins durant les premières années de conflit.  Là, idéalement, ils attaquaient par ‘meutes’ (Wolf packs en anglais) ; dès qu’un U-Boot avait repéré un convoi ‘ennemi’ dans l’Atlantique, il en transmettait les coordonnées à l’État-major de Dönitz puis, tout en suivant le convoi, il attendait que dix ou douze autres sous-marins le rejoignent, puis le coup de signal de l’hallali était donné.  Ce qui fit qu’en 1940 et jusqu’en 1941, ces attaques de sous-marin furent désastreuses pour l’Angleterre qui perdit des millions de tonnes de bateaux coulés, avant qu’ils ne réagissent par des tactiques combinant protection de destroyers et surveillance aérienne.  Par contre, lors de la même guerre, après la défaite de la France, lorsqu’il n’y avait plus que le Royaume-Uni pour s’opposer aux nazis, Göring, le maréchal bedonnant, ‘as’ de la première guerre mondiale (il combattit dans l’unité de  von Richthofen) mais piètre stratège, convainquit Hitler de lui laisser carte blanche, il réduirait bientôt les Anglais à la reddition.  Et, là, au lieu de diversifier les attaques et d’attaquer plutôt par petits groupes – ce qui aurait eu pour résultat de désorganiser le «RAF  Fighter Command » britannique en rupture de pilotes -, Göring choisit d’attaquer l’Angleterre par des raids aériens en masse de centaines de bombardiers et de Stukas, de jour, puis de nuit.  Il faut avoir lu des récits de pilotes ayant combattu dans la Royal Air Force pour savoir à quel point ténu la survie aérienne du Royaume-Uni a tenu et de quel courage ils ont fait preuve !  Ce n’est pas pour rien que Churchill eut cette phrase remarquable à leur égard « never so many owed so much to so few » (jamais autant de personnes n’ont dû autant à aussi peu !).  Et, au passage saluons le courage de ce pilote belge de la RAF qui mitrailla le siège de la Gestapo avenue Louise et qui, hélas périt plus tard.

 

Autres lieux, autres bêtises stratégiques.  Hitler a perdu la guerre sur le front de l’Est - et fort heureusement-, non pas parce que les Soviétiques étaient plus doués sur le plan stratégique, simplement parce que, à un certain moment et contre l’avis des principaux protagonistes des unités de Panzer, il a décidé, un peu avant septembre 1941 de ne plus concentrer l’essentiel des deux flèches blindées vers Moscou, mais d’obliquer par le sud et le nord afin de prendre la capitale en étau ; il s’était dit que l’objectif majeur pour les Allemands devait être les champs pétroliers proches de l’Oural, ce qui fit qu’il affaiblit les unités du Groupe Centre (attaquant Moscou) et fit transférer des divisions entières vers le Groupe d’Armée du Sud.  Cet affaiblissement relatif en troupes blindées et SS de choc permit au général soviétique Joukov de raffermir les défenses autour de Moscou (et pas n’importe comment, en embrigadant civils pour creuser des défenses antitanks, etc.) et d’en faire un anneau de fer, pratiquement infranchissable.  On pourrait dire par ailleurs qu’Hitler avait perdu la guerre dès le moment où Mussolini se mit en tête d’attaquer la Grèce puis la Yougoslavie et n’y réussissant pas, dut faire appel au grand frère allemand ce qui retarda de deux précieux mois l’attaque de l’URSS et permit au général « hiver » de gagner la bataille de Moscou.  Et, on peut dire que si Hitler avait attaqué en avril 1941 au lieu de fin juin 1941, il aurait conquis Moscou. Certes.  Mais, aurait-il conquis l’URSS ? On peut en douter.  Les Soviétiques qui craignaient l’intervention japonaise en Sibérie ou dans le nord de la Mandchourie, conservèrent jusqu’en 1943 des millions d’hommes sous les armes, et, d’après ce qu’on en dit, ces troupes ‘sibériennes’ étaient les meilleures, les plus motivées ; elles auraient de toute manière fait la différence sur le long terme ne fût-ce que en raison des difficultés logistiques que les Allemands auraient eu à transporter remplacements, nourriture, équipement et matériel militaire au fin fond de l’URSS.

 

Les Japonais ont aussi appris des Allemands.  Dans les innombrables îles et atolls du Pacifique qu’ils défendaient, ils avaient d’ordinaire construit des lignes de défense souterraines (pas de tranchées susceptibles d’être touchées par des bombes) croisées, calculées pour prendre en enfilade tout assaut de troupes terrestres.  Ainsi, sur l’atoll de Tarawa, les Américains perdirent 1.500 hommes et il leur fallut près de 4 jours pour s’emparer d’une île faisant deux ou trois kilomètres carrés.  Il faut dire que les Amtracks débarquèrent les Marines en pleins coraux et que le commandement japonais avait donné l’ordre de stopper l’assaut sur les plages mêmes.  À Iwo Jima, ce fut le même topo, 5.000 Marines tués et trois semaines nécessaires pour s’emparer de l’île.  À Okinawa, ce fut encore pis, 15.000 GI’s (il y avait des Marines et d’autres corps d’armée) tués et six semaines nécessaires pour vaincre.  Mais là, pour la première fois, les Américains avaient débarqué sur un territoire japonais.  Des centaines de civils japonais choisirent d’ailleurs de se suicider plutôt que de se laisser faire prisonnier par les ‘diables blancs’.

 

Certains ont critiqué l’usage de la bombe atomique à Hiroshima, puis à Nagasaki.  Et pour moi qui ai visité Hiroshima et qui ai vu le seul bâtiment détruit demeuré tel quel en souvenir de ce moment atroce à 8.15 heures le 6 août 1945, pour moi qui ai lu notamment ‘Kuroi Ame’ (Pluie noire) d’un auteur japonais et le merveilleux récit de John Hersey à ce sujet, je suis évidemment sensible à l’atrocité que fut la bombe atomique, non pas pour ceux qu’elle fit disparaître tout de suite, mais pour ceux qui survécurent, des heures, quelques jours, des semaines, des mois, des années, parfois avec des douleurs et des maladies apparentées, effroyables.  Mais, si on voit, militairement et stratégiquement parlant, qu’il fallut 15.000 tués, 45.000 blessés et six semaines pour s’emparer d’Okinawa, on comprend qu’une attaque frontale du Japon lui-même, compte tenu du degré de bourrage de crânes qui commençait dès l’enfance, compte tenu des principes chers au bushidō (l’art du guerrier), compte tenu de la question d’honneur (ne pas perdre la face) prépondérante dans la mentalité nipponne, compte tenu du silence persistant de l’Empereur Hiro-Hito, on estime qu’il aurait fallu peut-être un an pour vaincre le Japon, au prix d’un million du tués et blessés.  Sans parler des pertes japonaises qui n’ont jamais fait l’objet de probabilités.  Car, à l’instar de ce qu’a dit Churchill début juin 1940 alors que l’opération d’évacuation de Dunkerque venait d’être terminée  et qu’il ne restait que la Grande-Bretagne pour s’opposer à la barbarie nazie ‘Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les lieux de débarquement, nous nous battrons sur les collines ; nous ne nous rendrons jamais…’, on peut estimer logiquement que vu le degré de fanatisme foncier des Japonais, cela aurait été pire car, chez eux, deux éléments dominaient, d’une part le Pays du Soleil Levant (dont l’Empereur descendait de Dieux, à l’époque, ne l’oublions pas) n’avait jamais été conquis, d’autre part, il y avait chez les Japonais un racisme à l’égard de toutes les autres races non-nipponnes et, certainement, vis-à-vis des Blancs qu’ils exécraient.

 

Mais l’Amérique qui joua un rôle non négligeable dans la défaite de l’Allemagne et du Japon (concentrant l’essentiel de son effort militaire sur le front du Pacifique, ne l’oublions pas) s’est ensuite embourbée dans des conflits qui ne furent jamais des victoires mais qui avaient plutôt l’amère saveur de défaites : Vietnam, Irak, Afghanistan.  L’Amérique n’a jamais su innover en matière militaire.  Elle se fonde sur un support aérien colossal et quand les conditions de terrain sont adverses, eh bien, les hommes de troupe là en bas n’ont qu’à se débrouiller (l’exemple le plus ancien c’est la bataille des Ardennes où les avions restèrent cloués au sol à cause du brouillard, fin décembre 1944 puis quand parut le soleil, ce fut le renversement stratégique).  Les Britanniques, eux, ont innové car, généralement, lorsqu’ils participent à un conflit, ils essaient de connaître la mentalité, les us et les coutumes, parfois la langue, des gens avec qui ils seront en contact et ne font pas feu n’importe comment ni pour n’importe quoi (sauf, évidemment en Irlande du nord lors du fameux « bloody Sunday »).  De plus, leurs unités de SAS sont parmi les meilleures troupes d’élite du monde, disciplinées, superbement entraînées et dont les conditions d’admission sont d’une rudesse physique effroyable.

 

Israël qui avait une des meilleures armées au monde (juin 1967) a perdu de son esprit de pionnier et n’innove plus.  Dans ce petit pays où la perte de tout soldat est durement ressentie, lors des derniers ‘conflits’ (invasion du sud du Liban fin 2008, attaques périodiques dans la bande de Gaza), on a pu voir des soldats aux pieds de plomb, incapables de réduire de petits groupes de troupes du Hamas ou du Hezbollah, se faisant appuyer par des hélicoptères de combat, avions de chasse ou artillerie, comme les Américains le font, des tactiques illusoires face à un adversaire se ‘fondant comme un poisson dans l’eau parmi la population locale’.  Le revers, c’est qu’on tire dans le tas, se souciant peu des pertes civiles.  Pertes civiles qu’on qualifie modestement de ‘dommages collatéraux’.

 

Le conflit récent en Libye a montré ce qu’une armée d’amateurs face à une armée démotivée s’appuyant sur des mercenaires, pouvait donner.  Le chaos, car, il ne faut nullement se leurrer, s’il n’y avait pas eu les frappes aériennes de certains pilotes de chasse occidentaux (GB ; France, Belgique, etc.), ils en seraient encore à se battre là-bas et, peut-être même Kadhafi l’aurait emporté en fin de compte.

 

Certains se demandent, pourquoi avoir une armée, pourquoi avoir des armes ?  Oui, en Europe, aux States, pourquoi ?

 

Sauf que l’ennemi actuellement peut revêtir la forme d’une femme soi-disant enceinte et être assise à côté de vous dans le métro ou dans le tram à Bruxelles, Londres ou Paris, attendant le moment propice de faire sauter sa ceinture de bombes miniaturisées.

 

Voilà la face de la guerre de demain.

 

Y sommes-nous préparés ?