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22/10/2011

Hitler fut-il un "illuminé" dépourvu d'idéologie ?

Dans Moustique 41, un article est consacré à Hitler avec une interview des réalisateurs du documentaire « Apocalypse : Hitler ».

J’y lis notamment ces phrases étonnantes d’Isabelle Clarke –l’une de réalisatrices du documentaire - : « Oui.  Nous démontrons qu’Hitler était un illuminé persuadé d’avoir entendu des voix l’invitant à restaurer à tout prix la grandeur de l’Allemagne. (…) Il n’a pas d’idéologie à proprement parler mais est entouré d’idéologues comme Joseph Goebbels, chef de la propagande, qui sont de vrais inspirateurs. » (cf. page 32).

J’ai tout le respect dû aux deux réalisateurs qui ont certainement consacré des centaines sinon des milliers d’heures à visionner et choisir des extraits de films et documents, mais, puisque je m’intéresse à la Deuxième guerre mondiale et, particulièrement, à la Shoah, pourquoi ne pas citer quelques déclarations d’Hitler qui indiquent, à mon sens et également selon des historiens consacrés qu’Hitler avait bien une idéologie propre – qu’il avait modulée bien avant la fin des années 30 dans « Mein Kampf ».  Il n’a d’ailleurs jamais eu besoin de sous-fifres du calibre de Goebbels, Himmler, Heydrich, Goering, pour lui indiquer quelle était la voie à suivre pour réaliser ses ambitions politiques :

(1)   « Le but juif final, c’est la dénaturalisation, l’abâtardissement par le mélange racial des autres peuples, l’abaissement du niveau des races les plus supérieures, de même que la domination par cette purée de race par le biais de l’extermination de l’intelligence populaire et de son remplacement par des membres de son propre peuple » (citation de « Mein Kampf » cité à la page 293 de « Hitler » par Joachim Fest).

(2)   « Le Juif ressortit à une race, mais n’est pas un être humain. Il ne peut pas être un être humain au sens de l’image de Dieu, de l’Éternel.  Le Juif est le portrait craché du Diable.  La   juiverie signifie une tuberculose de la race des peuples » (discours d’Hitler au Cirque Krone en mai 1923 – op. cité page 303 par Joachim Fest.)

(3)   « …si la juiverie financière internationale au sein et en dehors de l’Europe devait réussir à entraîner une nouvelle fois les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat n’en sera pas la bolchevisation de la Terre et, ainsi, la victoire de la juiverie, mais la destruction de la race juive en Europe » (célèbre discours d’Hitler au Reichstag le 30 janvier 1939).

Il est faux de dire qu’Hitler n’avait aucune idéologie.  Tout avait déjà été écrit dans « Mein Kampf ».

Son idéologie de revanche, de vengeance et d’expansion de l’Allemagne, a été inspirée par le Traité de Versailles de 1919 et les conditions imposées à l’Allemagne, jugées injustes, son antisémitisme acquis lors de son séjour à Vienne dans des asiles pour démunis, ses échecs de carrière artistique et ses idées grandiloquentes de pureté de la race aryenne (peut-être en partie inspirée par les thèmes des opéras de Wagner, trouvant leurs racines dans les sagas nordiques et un romantisme guerrier et conquérant d’élite).

Il me paraît bien trop réducteur de réduire l’affreuse tragédie – ayant tout de même coûté au bas mot 50 millions de vies humaines – que fut la Deuxième guerre mondiale aux délires d’un « illuminé ayant entendu des voix ».

N’oublions jamais qu’Hitler fut élu au suffrage démocratique et installé à la tête de la Chancellerie par un processus électoral parfaitement démocratique. Il fut élu sur la base des idées qu’il avait défendues et qui étaient connues ainsi que grâce au soutien d’industriels allemands, ayant subodoré en Herr Hitler quelqu’un qui sortirait le pays de la crise financière dans laquelle l’Allemagne était plongée, quelqu’un qui leur profiterait à long terme.  Et, ainsi, ce n’est pas étonnant qu’on retrouva, tout au long de la guerre, ces grosses industries allemandes telles Siemens, Krupp, IG Farbenindustrie, etc., employant des esclaves logés dans des camps de concentration ou d’extermination (Sachsenhausen, Birkenau, Buchenwald) sans se soucier de leur bien-être ou de leurs conditions de vie…

Hitler a eu la chance (pour notre malheur à nous conquis) de pouvoir compter sur des personnalités intelligentes (Heydrich, Goebbels, Doenitz) ou sur des suppôts à l’âme de fonctionnaire qui exécutaient ses moindres souhaits sans l’ombre d’une hésitation morale ou religieuse (Himmler, Jodl, Eichmann, etc.).  Mais il ne faut nullement se leurrer ou se faire d’illusions, ces sous-fifres, aussi intelligents furent-ils (le nombre de personnalités intelligentes ou intellectuelles entourant Hitler fut, somme toute, assez limité), n’avaient nullement en eux l’étoffe, le « charisme », le culot, le génie machiavélique, que possédait Hitler.  Si Hitler avait été tué à Ypres en 1917, il n’y aurait pas eu de Deuxième guerre mondiale.  Ces Goebbels, Goering, Heydrich, Himmler, il leur manquait tout simplement l’étoffe diabolique nécessaire pour réaliser ces rêves insensés déjà pensés et couchés sur papier dans « Mein Kampf », ce pouvoir démoniaque d’orateur hors pair capable à lui seul de galvaniser les foules jusqu’au délire (pensons aux grands rassemblements populaires à Berlin, Vienne, etc…), cette volonté inébranlable d’oser ce que personne – quasi – avait osé avant lui, s’attaquer au monde entier y compris l’URSS.

Et, pour les non-spéalistes, l’idéologie d’Hitler était simple :

-          Pureté de la race : création du mythe de l’Übermensch aryen et des races inférieures à détruire (ausrotten en allemand, qui veut dire « exterminer ») ;

-          Drang nach Osten – l’expansion vers l’Est, nécessaire pour la survie économique de l’Allemagne ;

-          Effacer la honte de la défaite de 1918 (il suffit de voir qu’un des premiers actes d’Hitler vainqueur de la campagne de mai/juin 1940 fut d’aller se pavaner à Paris, l’armistice avec la France ayant été signé dans le wagon ayant servi à la signature de celui de novembre 1918…).

Et, Goebbels, Goering, ne furent que des valets qui, tout comme Heydrich, Himmler, Jodl, etc., avaient juré obéissance absolue au Führer afin de réaliser ses desseins machiavéliques, racistes et fous.

D’autre part, n’oublions pas, aussi, que le peuple allemand soutint Hitler jusqu’à la fin, cet esprit de « Kadavergehorsamkeit » (obéissance absolue de cadavre) fut en fait l’huile nécessaire pour que les rouages de destruction de peuples, de pays, de « races », de cultures, purent fonctionner jusqu’à la fin.

Je viens justement de regarder le documentaire « La Traque des Nazis » réalisé par les mêmes réalisateurs que ceux d’ « Apocalypse » et d’  « Apocalypse : Hitler ». Et j’ai également été frappé par cet aspect réducteur.   On y parle de Simon Wiesenthal (ancien détenu de camps et qui a échappé un certain nombre de fois à la mort) et, beaucoup de Serge et Beate Klarsfeld. J’ai beaucoup d’estime pour Serge Klarsfeld, que j’ai rencontré en juillet 2010 à Paris, dans le cadre d’un projet de parution en français de témoignages de survivants de l’Holocauste en Ukraine et en Lettonie (la Shoah par balles), mais il faut tout de même se rendre compte que Wiesenthal a œuvré des années 50 jusqu’à sa mort en 2005 et que son œuvre de traque des nazis est actuellement continuée par Efraim Zuroff qui s’est spécialisé dans la traque des collaborateurs des nazis aux niveaux inférieurs et, principalement, dans les anciens républiques des pays de l’Est (états baltes, Hongrie, Croatie, etc.), tandis que les Klarsfeld, eux, ont eu une action décisive pour faire traduire en justice des nazis coupables de crimes en France, ce qui est extraordinaire en soi.  Serge Klarsfeld, à mon sens, outre ses réussites de chasseur de nazis et de collaborateurs doit être distingué comme historien et documentaliste exceptionnel de l’Holocauste en France.  On lui doit des ouvrages détaillant les noms, prénoms, date de convoi et destin de tous les Juifs de France raflés ; il a participé, avec, l’historien belge Maxime Steinberg, à la rédaction du « Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique », ouvrage remarquable où j’ai retrouvé le nom du frère mort à Auschwitz d’une voisine juive d’une rue de Bruxelles où j’ai habité vers le milieu des années 50.  On lui doit le détail des noms de Juifs tués en France, gravés sur le mur du Mémorial de la Shoah à Paris (où figure celui de son père Arno). Cet aspect remarquable du travail en profondeur de Serge Klarsfeld n’a pas été mentionné dans le documentaire cité (‘La Traque des nazis’).

Je dis clairement, il est bien de faire des documentaires sur Hitler et sur cette période sombre de notre histoire humaine.  Il faut toutefois se méfier des amalgames réducteurs, des rapprochements simplistes (« il a entendu des voix »).

Qu’Hitler ait été fou au sens psychiatrique du terme, nul n’en doute.  Toutefois, sa campagne de France, son attaque simultanée de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et de la France, son emploi de la Blitzkrieg, la campagne de Russie jusqu’en septembre 1941 (avant qu’il ne prît la décision lourde de conséquences de ne plus foncer sur Moscou mais de prendre la ville en étau par le sud et le nord) ne furent pas des décisions d’un illuminé.  Elles furent le fait d’un homme d’une intelligence moyenne qui eut des trouvailles de stratégie militaires brillantes, osées, pour l’époque.  Heureusement, par la suite, sa folie croissante, sa paranoïa, son entêtement imbécile, firent en sorte que ces victoires, ces faits d’armes de pays conquérant devinrent des tombes pour ses armées, son peuple et l’honneur de l’Allemagne. 

Quant à  l’Holocauste, fut peut-être bien un délire à l’origine, qu’il mit sur papier et proclama à de nombreuses reprises et qu’il eut le culot de réaliser.  Cet Holocauste ne fut toutefois possible que grâce au concours enthousiaste d’une partie non négligeable de l’armée, de la SS et du peuple, allemands, ainsi que près de 300 000 collaborateurs dans les pays conquis. Gagnés à sa cause.  À son idéologie perverse.