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19/02/2018

KILLING ZOE - FILM CULTE

KILLING ZOE – FILM CULTE?

Je viens de voir avec plus de vingt ans de retard ce film du réalisateur américain Roger Avary, produit et présenté par le Français Samuel Hadida.

Avary avait visité un immense local désaffecté de banque typiquement américaine avec sous-sol et salles de coffres et il en avait été ébahi au point d’écrire un scénario dont l’action, paradoxalement, devait se passer dans une banque française, à Paris. Et, comme il le dit lui-même, quoi de plus différent d’une banque française qu’une banque américaine typqie. Et, immédiatement, il eut l’idée de ce titre saugrenu: KILLING ZOE. L’histoire est simple: Zed {Eric Stolz}, un craqueur de coffre débarque à Paris, invité par son vieux pote Eric {Jean-Hugues Anglade}. Il passe quelques heures en compagnie d’une prostituée occasionnelle, Zoe {Julie Delpy}; ensuite, Eric débarque dans sa chambre et l’invite à faire le tour du Paris des camés. La joyeuse bande réunie pour le hold-up de la seule banque à Paris ouverte le 14 juillet est pour le jour suivant. La nuit sera une nuit d’éclatements et de folie, surtout psychédéliques sans qu’on lésine sur les drogues à prendre. Puis, sans repos, sans plan puisque tout le monde sait ce qu’il doit faire, la camionnette s’arrête devant la banque et les malfrats s’y engouffrent. Portant des masques, presque de clowns. Et, comme le dit le feuillet de présentation «le hold-up tourne vite au carnage.». Et pourquoi tuer Zoe? Parce que cette prostituée occasionnelle d’hôtels pour touristes, qui s’était dite étudiant, travaille en réalité à la banque et jouera un rôle majeur vers la fin du film; elle a vu le visage d’Eric, le meneur, et l’a reconnu, lui qui l’a flanquée nue hors de la chambre de Zed et qui, à un certain moment, avait ôté son masque.

Roger Avary connaissait bien Quentin Tarantino et l’idée de son scénario datait du temps où Quentin allait présenter son ‘Reservoir Dogs’ en France {et Samuel Hadida y était pour beaucoup}. Tarantino fut aussi présent lors du tournage du film, principalement aux States et on voit certaines images où il a l’air de bien se marrer.

Puisqu’il il y a la violence dans le film de Tarantino et celui d’Avary, on pourrait croire, à première vue, que le second est un vague copié/collé du premier avec, évidemment, des moutures et des coloris un rien différents.

Dans un documentaire faisant partie du coffret de ce film, le réalisateur Avary explique qu’au début il avait absolument tenu à ce que Jean-Hugues Anglade joue le rôle d’Eric, le meneur de cette bande hétéroclite de malfrats pétés et en passe de disjonction le jour du hold-up. Anglade qui porte les cheveux très long dans le film fut peut-être le choix décisif et l’acteur qui fait de ce film un film culte. Car, Avary explique qu’il a revu le scénario avec les acteurs principaux – dont Anglade – et qu’il fut à l’écoute de leurs suggestions, de même si un des acteurs avait, en cours de tournage de scène(s), une suggestion, il l’écoutait, l’analysait et souvent, l’approuvait.

Pour moi la différence fondamentale entre Reservoir Dogs et Killing Zoe est très simple, outre le talent des deux réalisateurs.

Reservoir Dogs nous présente une vision totalitariste de l’Amérique au travers de ce prisme partie intégrante de la vie américaine qu’est la violence. Chez Tarantino, la violence est massive, institutionnalisée, calculée, presque mathématique, froide, inhumaine, presque nazie ou stalinienne.

Avec le film d’Avary, et sans doute cela tient au fait qu’il a moulé les acteurs dans un cadre somme toute plus humain, moins institutionnalisé, moins totalitaire, la violence – et il y en a pas mal au fond– est le fait de mecs pétés, qui disjonctent sans pour autant totalement péter les plombs. Eric en premier lieu qui sait qu’il a le sida et qui, au fond, s’en fout, mais a en lui une graine de folie qu’il maîtrise ou laisse s’épancher au gré de son humeur borderline. Ses comparses sont représentés comme des d’imbéciles, pas futés pour un sou, pas comme Eric, capable de lâcher des phrases qui pourraient être le fait d’un poète idéaliste, ou de pousser quelques phrases d’une chanson fétiche.

Dans une interview qu’il donna, Anglade parla de «panache» pour indiquer comment devait apparaître son personnage. On pourrait aussi parler de ‘furia francese’. Ce ‘panache’ fait penser à certaines scènes de combat du ‘Jeanne d’Arc’ dans lesquelles on voit des collaborateurs de Jeanne tels les acteurs Greggory et Cassel se jeter avec un plaisir vraiment humain dans la bataille contre les Anglais. Eric, dans le film, apparaît, imprévisible, pas un tueur machiavélique, simplement quelqu’un pour qui la vie des autres n’a aucune espèce d’importance. Il ne torture pas, il flanque le canon du pistolet dans la bouche d’une bonne femme, compte jusqu’à trois et comme on ne lui donne pas l’accès à la salle des coffres, il pète la gueule de la bonne femme. On pourrait presque dire comme pour les mafiosi qui venaient trucider un autre mafioso ‘ce n’est pas personnel, just doing our job’. Une autre fois, il descend d’une rafale un Amerloque qui se plaignait de n’être qu’un touriste venu changer de l’argent et qui finit par dire que ‘sans eux, ils seraient encore tous allemands’. Ces explosions soudaines et imprévisibles mettent en exergue l’immense talent d’Anglade qui joue parfaitement le petit malfrat existentialiste, un rien loser, un rien flamboyant, qui jubile même quand il apprend que la banque est cernée par la police et qui décide sur-le-champ de demander un avion et de se rendre à l’aéroport avec des otages. Sans réflexion, sans plan, du pur spontané. De l’humain face à la violence totalitariste chez Tarantino ou chez les frères Coen {je pense à cet autre film culte peu connu chez nous, Blood Simple}.

Si chez Tarantino, la violence est prévisible, inscrite dans les gènes des personnages principaux puisque ressortissant à l’un des aspects essentiels de la vie américaine, commencée par le feu et le sang lors de la conquête de l’Ouest, ici, dans le film ‘Avary, elle est surtout le fait d’un individu aux tendances hybrides, centrifuges, donc humaine au lieu d’être institutionnalisée, même si cet aspect humain de la violence a de multiples causes tout aussi humaines et personnelles, dont la principale est sans doute celle d’un loser rêveur arrivé à la fin de son parcours humain et qui a décidé de partir en beauté et avec panache.

Quand on voit que maintenant la Une et la Deux de la RTBF, RTL-TVI, TF1, France 2, Arte Belgique, sont passés massivement en mode séries policières où il ne se passe strictement rien d’exciting, puisque ce sont dans l’ensemble des produits US, français voire belges sans scénaristes valable ni imaginatifs, sans acteurs crédibles, des personnes qui se content de faire du remplissage d’écriture ou d’écran, il reste réconfortant que certains cinéastes de talent aient réalisé des films d’art dont l’emballage extérieur est pétri de violence. Toutefois, pour le film d’Avary, j’ai oublié de dire qu’il recèle énormément d’humour, parfois même par et à cause des aspects comiques de certaines scènes violentes et, surtout, grâce au talent d’Anglade et de ses comparses qui se complaisent dans leurs moutures d’écervelés et pétés.

KILLING ZOE, un scénario peut-être banal au départ mais dont la réalisation s’est avérée sublime et là on revient à l’essentiel du cinéma, les qualités intrinsèques d’acteurs ou celles de réalisateurs qui parviennent à extraire le meilleur d’acteurs et, si les acteurs sont excellents comme ceux du film, tant mieux.

16:54 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

28/02/2016

ART

ART

 

Souvent, au réveillon ou pour mon anniversaire, je regarde certaines de mes émissions favorites. Là où d’autres regarderaient peut-être ‘Le Père Noël est une Ordure’ ou un show de leur(s) comiques préférés, je choisis une émission de la BBC enregistrée il y a près de 20 ans qui met en exergue le compositeur polonais classique Górecki {prononcé Gouretski, le ‘ou’ long).

 

L’émission en elle-même est extraordinaire. On interviewe le compositeur et on intercale des extraits de sa IIIe Symphonie, qui eut l’honneur du hit-parade britannique à la fin des années 80. C’est une symphonie dédiée au souvenir de la guerre, de ce que les Polonais subirent, y compris les Juifs.

 

Certaines des images nous montrent Górecki arpentant les camps d’Auschwitz et de Birkenau {ce dernier étant la fabrique à tuer en masse avec six complexes de chambres à gaz et de fours crématoires}, nous faisant part de ses réflexions. La BBC ne nous épargne pas les images atroces de cadavres, notamment certaines du camp de Bergen-Belsen où on voit des anciens gardiens de camp emporter, traîner des cadavres décharnés et les balancer dans une immense fosse commune.

 

Cette symphonie, excellente du point de vue instrumental, réserve également d’extraordinaires passages chantés. Je pense à celui où la mezzo-soprano chante ‘Mère ne pleure pas’, la phrase qu’on avait retrouvé griffonnée sur le mur d’une cellule où une jeune fille de 20 ans avait été détenue avant son meurtre par les nazis.

 

Et puis, insidieusement, les images glissent vers une réalité plus proche, celles de la famine en Éthiopie (la BBC fit à ce sujet un extraordinaire reportage fin 1984 si mes souvenirs sont bons). Là, on voit des enfants décharnés, le ventre gonflé, les yeux déjà mourants. Et, la BBC ose faire la comparaison avec les images des victimes, juives et autres, du nazisme. D’autres images, de victimes d’attaques au gaz par Saddam Hussein, de massacre en ex-Yougoslavie. Oui comparaisons peut-être osée par la BBC mais elle a raison. La misère humaine, qu’elle soit provoquée par son semblable ou par les aléas d’une nature capricieuse, mérite un traitement égal. Même si les motifs de l’un ne sont pas les raisons de l’autre.

 

Et, ce qui me sidère toujours quand je revois pour la énième fois cette émission, c’est la qualité de ceux qui l’ont pensée et montée. C’est de l’art pur.

 

Et, je me dis aussi que la RTBF n’a jamais eu, n’aura jamais, au sein de son personnel, des gens capables de penser de tels projets, de les mettre sur pied, et de monter et présenter une émission capable de faire réfléchir et d’émouvoir surtout. Toucher un public par autre chose que par des séries, des comiques qui ne le sont pas ou des projections où la part aux films policiers ou thrillers est plus importante que celle donnée à l’art pur.

 

J’y pensais hier en regardant le film THE SEARCH, du réalisateur de THE ARTIST, Michel Hazanavicius. Ce film-ci nous montre toute l’atrocité de la seconde guerre en Tchétchénie. Par les yeux d’un enfant dont les parents ont été tués par les troupes d’occupation russes, par les yeux d’un Russe conscrit de force, par les yeux de la sœur du jeune garçon qui le cherche désespérément, le réalisateur nous dresse devant notre regard médusé un portrait grandeur nature de la cruauté humaine, de l’horreur d’un conflit interne dont personne, en Europe ou à l’ONU ne voulait entendre parler mais qui constitua l’une des atrocités majeures du troisième millénaire naissant. J’avais déjà lu deux ouvrages de référence à ce sujet, dont celui de la journaliste assassinée Politovskaïa, mais ici, confronté à ces images d’une sauvagerie parfois hyperréaliste, aucun doute n’est plus possible. On ressent de l’empathie pour ce peuple martyre, pour les immenses souffrances dont il a été victime à deux reprises en moins de dix années. Et, le personnage principal, ce gosse de 9 ans, Hadji, par son mutisme qui disparaîtra par la magie de la gentillesse et l’empathie qu’interprète à merveille Bérénice Bujot, par ses yeux torturés, par sa peur des soldats, par son inébranlable courage, nous va droit au cœur. Jusqu’à pleurer.

 

Il n’est pas étonnant que ce film ne participe pas à la distribution des prix tant en Amérique qu’en France ou en Belgique. Trop artistique, trop engagé, trop réel, trop humain après tout. Excusez du peu, mais c’est de l’art à l’état pur, qui touche, émeut et produit une impression ineffaçable une fois qu’on a entrevu cette part de merveille que constitue une telle réalisation non commerciale, non populaire et dérangeante.

 

C’EST ARRIVÉ LOIN DE CHEZ NOUS, MAIS CELA DEVRAIT NOUS TOUCHER CAR CE SONT LÀ NOS FRÉRES ET SŒURS, NOS PÈRES ET MÈRES QU’ON ASSASSINAIT DANS CE PAYS LOINTAIN…

 

Cependant, moi, dans mon coin, en catimini, c’est ce que j’aime voir, loin de ce que les foules adulent. Loin de ce que l’actualité me brandit au nez…

11/06/2015

Marc Chagall, peintre iconoclaste, juif, traditionnaliste et moderne

Marc Chagall était né juif, dans une famille traditionnelle vivant dans un Shtetl {partie de village qui, en Russie et Pologne, était dévolue aux habitants juifs, pas un ghetto en soi, un simple regroupement social dû aux affinités évidentes ou à la politique russe de confinements des Juifs dans certaines zones}.  Pourtant, très tôt il sentit le besoin de dessiner et de peindre, transgressant ainsi l’un des interdits de la religion judaïque.

 

Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles vient de donner l’occasion aux amateurs de peinture moderne, soit de découvrir ce peintre peu adulé par le grand public, soit de découvrir ou de redécouvrir partie de son œuvre (comme Picasso et Dali, il peignit beaucoup et, malheureusement, une grande partie de ses œuvres d’avant la Première guerre mondiale fut volée ou disparut dans des collections privées et inaccessibles).

 

L’exposition était bien présentée, bien agencée, et les toiles et autres dessins bien éclairés.  La librairie recelait aussi nombre d’ouvrages intéressants sur ce peintre méconnu du grand public mais aux aspects attachants.

 

Ce n’était pas la première exposition de Chagall que je vis;  j’eus l’occasion de  voir partie de ses œuvres surtout russes et juives d’esprit à Vienne, il y a une dizaine d’années, à Paris au Musée juif quelques années plus tard, ensuite une exposition consacrée à ses illustrations de l’Ancien Testament à  Cateau-Cambrécis dans le nord de la France et, en novembre 2013, une exposition au Musée juif de New York consacrée à ses années d’exil aux États-Unis, durant la guerre.

 

Si je ne compte pas Chagall parmi le top de mes peintres préférés, il fait incontestablement partie du patrimoine culturel de la peinture que j’entretiens dans mes pensées, tout d’abord parce qu’il est moderne – et j’aime la peinture moderne du moins figurative et/ou surréaliste – et que les aspects juifs de sa peinture me tiennent à cœur, moi qui me suis intéressé aux Juifs, l’Holocauste, Israël, l’histoire de son peuple, ses souffrances, ses déchirements.  Donc, chaque fois que j’en ai l’occasion, je cours voir ses œuvres.

 

Toute sa vie, Chagall restera marqué par le Shtetl natal (Vitebsk étant sa ville natale), des images mentales ou projetées, des symboles liés aux Juifs, à son enfance.  Même durant son temps en France avant la Première guerre mondiale, dans l’entre-deux guerres, plus tard en exil aux États-Unis, ou après son retour définitif en France, nombre de ses tableaux illustreront des scènes imaginaires mais inspirées de son enfance juive au sein du Shtetl à Vitebsk.  Certains des tableaux de l’exposition de Bruxelles {cf. ‘Rabin au Citron Vert/Au-dessus de Vitebsk, etc.} donnaient une assez bonne idée de ces thèmes qui le hantèrent toute sa vie et qui représentent un des aspects originaux de son œuvre, cette capacité de mêler ‘folklore’ juif/russe aux traits les plus modernes.

 

Car au-delà d’un certain modernisme qui a parfois flirté avec le surréalisme, ce qui frappe le plus chez Chagall, c’est l’utilisation des symboles.  Ainsi, à Bruxelles, je n’ai pratiquement pas vu de tableaux ou d’œuvres arborant une énorme pendule (une toile unique, je crois), alors qu’à New York, ils abondaient.  Dans son enfance, et pourquoi donc?, Chagall avait été terrifié par une énorme pendule appartenant à son grand-père et cette terreur enfantine se répercuta dans nombre de ses créations.  Le violoniste jouant sur un toit d’une maison du Shtetl inspira le titre du musical et film américain ‘Fiddler on the Roof’ (Un Violon sur le Toit), au départ de la toile ‘La Musique’ datant de 1920.[i]

 

Mais, l’un des symboles les plus frappants, moins présenté dans l’exposition de Bruxelles malheureusement bien qu’elle eût été fort représentative de son œuvre considérable, fut l’image du Christ et, surtout, la signification que Chagall donna à la crucifixion du Christ.  Chagall ne se convertit jamais au christianisme {après la mort de son épouse juive Bella, sa compagne américaine Virginia et la Russe Valentina furent et restèrent chrétiennes; ‘Vava’ donna d’ailleurs une sépulture chrétienne à Chagall!}, mais il employa l’image symbolique du Christ {un Juif!} surtout pour dépeindre les souffrances du peuple juif durant (1) la violence infligée aux Juifs en Russie traditionnaliste et (2) la période de la barbarie nazie.

 

Ce qui, d’un certain point de vue, est iconoclaste.  Tant pour les Chrétiens que pour les Juifs. Les Chrétiens ayant gommé l’aspect juif du Christ, les Juifs ayant gommé l’origine juive de ce Christ chrétien. Le tableau – vu à New York – ‘La Crucifixion blanche (the White Crucifixion), de 1938 symbolise, via l’image du Christ crucifié, la souffrance du peuple juif qui, en Russie, ne l’oublions jamais, fut souvent l’objet de pogromes, d’écartement de la vie sociale, de bannissement puisque sous les Tsars et durant toute une époque (jusqu’aux premières réformes institutionnelles de 1905), les Juifs devaient vivre dans une zone déterminée, appelée ‘Pale’ en anglais, représentant une zone de confinement obligatoire.  À Bruxelles, le tableau ‘Apocalypse en Lilas’ traitait de la même thématique, le Christ victime juive de persécutions dont un svastika symbolisait l’agresseur nazi.  Iconoclaste, Chagall le fut car dans un de ses tableaux célèbres, on pouvait voir Lénine faisant une pirouette…Chagall qui occupa des fonctions de commissaire dans un centre culturel peu de temps après la révolution d’octobre 1917…

 

Chagall, sans être un grand intellectuel, était au courant, durant son exil aux Etats-Unis, de ce qui se tramait en Europe et de l’énorme pogrome nazi dont furent victimes les populations juives d’Europe de l’ouest comme de l’est et, plus particulièrement, ceux qui lui tenaient à cœur, de cette Russie éternelle. 

 

Voilà ce qu’il avait écrit:

 

‘Je les vois se traînant en loques,

Pieds nus, appuyés sur des bâtons muets,

Les Frères d’Israël, Pissarro,

Modigliani, nos frères, - poussés

Avec des cordes

Par les fils de Dürer, Cranach,

Et Holbein – vers la mort dans les

Crématoires.’[ii]

 

J’ai remarqué que dans certains de ses tableaux des années 70 exposés à Bruxelles, Chagall revenait à une esthétique ‘russe’ (cf. par exemple les toiles ‘Job’, et ‘Le Fils Prodigue’, mais les contrastes et l’iconoclastie de l’utilisation des couleurs étaient déjà tempérées par rapport à certaines de ses œuvres bien plus originales voire marquantes où les mauves, les verts criards ne manquaient pas, un des traits caractéristiques et originaux de Chagall, cette utilisation de couleurs ‘fauves’.

 

N’oublions pas qu’outre ses toiles – dont, on a pu le voir à Bruxelles, nombre appartient à des collections privées -, Chagall créa des habits, tentures murales et décors pour des ballets ou opéras, il peignit un plafond à l’Opéra de Paris (l’exposition de Bruxelles montra une toile de concept de cette peinture murale), des vitraux à la Cathédrale Saint-Etienne de Metz et à l’hôpital Hadassah à Jérusalem, des tapis muraux à la Knesset (parlement israélien) et de grandes tentures de part et d’autre de l’entrée du Metropolitan Opera à New York.

 

Chagall fut juif, son univers mental resta éternellement ancré dans la vie et l’univers juifs, d’ailleurs sa langue véhiculaire fut toujours le yiddish même s’il parlait le français et l’anglais (moins bien) et le russe.  Pourtant, en dépit du judaïsme affiché de nombre des symboles qu’il utilisa, son œuvre transcende les frontières nationales, ethniques ou culturelles, et cela c’est le génie de l’artiste, puisant dans ses propres racines, transposant en symboles ou images picturales ce que son existence à pétri en son for intérieur et, atteignant ainsi à l’universel.

 

Il n’est pas nécessaire d’être juif ou ferré en judaïsme pour apprécier l’œuvre et les créations de Chagall car elles ressortissent au patrimoine universel, intangible mais ô combien proche de nous, de notre sensibilité artistique…

 

 



[i]Certains des éléments biographiques sont extraits de ‘Marc Chagall’ biographie de Jonathan Wilson

[ii]Affiché à l’exposition de New York au Musée juif intitulée ‘War, Exile, Love’ (Guerre, Exil, Amour)