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08/05/2014

La Grande guerre, le choc des stratégies mais une immense boucherie

Centenaire de Première guerre mondiale oblige, je m’y remets, visite de lieux liés à la guerre que j’avais déjà visités il y a très longtemps, relis de livres essentiels et surtout avec la maturité en plus, je me fais des réflexions sur certaines choses, il y a une refonte de mes idées, réflexion sur les concepts militaires, les stratégies, tactiques, les comportements des soldats des différentes armées impliquées en Europe durant cet effroyable conflit.

 

Relisant un livre[1] sur les premières actions de guerre de l’armée britannique venue à l’aide de la Belgique – puisqu’elle était l’une des nations garantes de l’intégrité et de la neutralité du pays tout comme la France et l’Allemagne -, j’ai d’emblée été frappé par certains faits liés à la stratégie du BEF (British Expeditionary Force) que je compare aux stratégies française et belge, autres armées ayant eu à supporter l’impact de l’attaque en force des troupes du Kaiser.

 

Tout d’abord, étant donné que les Allemands attaquent la Belgique le 4 août (1914), que les Français n’ont rien de plus pressé que de se ruer pour reconquérir la Lorraine et que les Anglais mobilisent leur armée de métier, en Belgique, ce sont donc seuls les soldats belges et les troupes de la maréchaussée qui résistent à l’envahisseur.

 

Les Allemands, d’après tous les commentaires, attaquent en masse et par masses compactes (on parle parfois de mer de gris ou de vert-de-gris), après des tirs d’artillerie et aidés par des tirs de mitrailleuses ravageurs.

 

D’après toutes les photos que j’ai vues et les récits, je constate que les troupes belges n’attaquent pas, ils jouent la défensive, profitent d’accidents de terrain (bois, forêts, talus surélevés) ou de barricades faites à l’improviste pour s’opposer – souvent avec succès – à l’avance allemande toutefois inexorable compte tenu de la suprématie en matériau humain.  D’après certains récits, on peut même dire que les soldats et cavaliers belges pratiquent une sorte de guérilla rurale, ce qui, d’une certaine façon, exaspéra la fureur des Allemands, piaffant d’être tenus en échec aussi longtemps par une minuscule armée d’un minuscule état et, partant, cette ire provoqua nombre de dérives et crimes de guerre.

 

Quand les troupes françaises arrivèrent en Belgique, elles aussi au secours de la Belgique mais également pour s’opposer à cette déferlante qui commençait sérieusement à menacer leur propre pays, elles couvraient un front qui s’étendait – pour la Belgique – des Ardennes jusqu’à Mons où – aux environs du 20 août 14 – les Britanniques entrèrent en action.  Notons au passage que les soldats et cavaliers belges résistent jusqu’à cette date, date à laquelle, abandonnant Louvain et Bruxelles, le Roi, l’état-major et l’armée se replient sur la place forte d’Anvers.

 

Pour les chefs militaires français, la retraite est un concept militaire inconnu.  En cas de guerre, les plans prévoient une attaque par cavalerie et fantassins, officiers le sabre au clair, le clairon appelant à l’attaque et les troupes – portant le képi et pantalon rouge amarante -, les hommes de troupe baïonnette au canon.  C’est ce qu’on a qualifié de furia francese.

 

Ce que les stratèges français n’ont pas prévu c’est que la guerre a changé de visage et que le nouveau visage de la guerre c’est l’introduction et l’utilisation par l’armée impériale allemande  de l’artillerie légère et lourde (cf. déjà le bombardement par artillerie des forts liégeois puis de la place fortifiée d’anvers) et de mitrailleuses en masse (12.000 au mois d’août côté allemand[2]).

 

Le résultat – à imputer à la seule bêtise des chefs militaires français de l’époque incapables de s’adapter à de nouvelles situations –, ce sont des massacres de leurs propres troupes gigantesques, effroyables.  130.000 soldats français tués en août 1914 dont 20.000 pour la seule journée du 22 août tués principalement dans les Ardennes belges.  Et pourquoi?  Aucune communication entre troupes à l’avant et officiers supérieurs, aucune artillerie ou mitrailleuses de soutien, désorganisation des attaques et des actions de défense (cf. ‘22 août 1914, le jour le plus meurtrier de l’histoire de France’ par Jean-Michel Steg).

 

En dépit de leur supériorité en armement lourd et mitrailleuses, les Allemands ne sont pas non plus à l’abri de stratégies imbéciles décidées par leurs chefs militaires.  Ainsi lors des premiers affrontements avec les troupes britanniques dans les environs de Mons (Mons, Obourg, Nimy, Dour), d’après des témoignages ou journaux de participants britanniques, les Allemands déferlent par vagues entières, compactes.  En octobre (20-22 octobre) et en Flandre (Langemarck), bien plus tard, dans ce qu’on a qualifié de journée des étudiants, près de 25.000 engagés allemands, étudiants, partirent à l’assaut, bras dans les bras avec sur la tête leur casquette d’étudiant (d’après des témoignages de soldats britanniques présents) et se firent tuer, eux qui n’avaient eu pratiquement aucun entraînement militaire.

 

Toutefois, les forces britanniques, issues d’une solide tradition militaire qui les avait vues se déployer et combattre en Inde, en Afrique du Sud, en Egypte, en Afrique de l’Ouest, souvent opposées à des troupes irrégulières (Afrikaners, insurgés en Afrique, en Inde…) avaient axé leur stratégie militaire sur une discipline de fer et de puissance de feu (pensons aux carrés que formaient les troupes de Wellington à Waterloo en juin 1815) et sur l’aptitude de tous les soldats de la troupe à exceller dans le tir.  Les soldats de l’armée britannique avaient donc l’obligation mais aussi la capacité de tirer 15 balles à la minute (n’oublions pas que les chargeurs à l’époque pour les fusils Lee Enfield étaient d’une capacité moindre, tout au plus 5/6 cartouches).

 

Et, donc, dès les premiers engagements sur sol belge, après des journées de marche, souvent de nuit, les troupes britanniques recherchèrent des lieux appropriés leur permettant d’assurer une défense efficace, des zones de tir libres de tout obstacle.  Et quand apparurent donc les premières vagues de soldats de l’armée impériale allemande, les Britanniques tirèrent de leur capacité maximale (300/400 balles la minute pour une simple section!), ce qui, pour les Allemands donna l’impression que les troupes adverses avaient des mitrailleuses en surabondance, alors qu’en fait il n’y en avait que deux par bataillon et que le contingent de Grande-Bretagne ne disposait que d’un nombre limité de pièces d’artillerie.

 

Et, rapidement, que vit-on?  Les troupes française sur le flanc droit des troupes britanniques, cédèrent, se replièrent en désordre, laissant les Anglais à nu du côté de Mons avec un écart entre les troupes alliées de kilomètres qui alla en s’accentuant.

 

Les Britanniques ne perdirent pas le nord, ils décidèrent de se replier, le faisant d’une façon ordonnée dans la plupart des cas, avec arrière-garde chargée de maintenir à distance les ennemis, évacuation ordonnée du charroi d’artillerie quand ce fut possible et des unités de fantassins.  Dans un certain chaos, des arrière-gardes ne furent pas prévenues à temps du repli, mais c’était en pleins combats.

 

Lorsqu’on voit les différences de stratégie dès le début du conflit, on constate d’emblée que seules les armées belge et britannique, avaient une capacité à résister avec utilisation judicieuse des caractéristiques de terrain (l’armée belge était désavantagée car petite de taille, constituée surtout de recrues à la suite de la mobilisation et sans le secours d’artillerie de campagne ou de mitrailleuses) et des circonstances.  Le coup de génie de l’inondation des plaines de l’Yser via les barrages de Nieuport fut également un élément primordial qui sauva l’armée belge et stabilisa le nord du front allié.

 

Si les Français faillirent perdre Paris dès le mois de septembre, ils le doivent à la bêtise de leur haut commandement militaire, des êtres bornés, incapables et criminels, qui envoyèrent à une mort certaine des bataillons entiers de soldats courageux mais aussi de l’élite intellectuelle et du corps des officiers et sous-officiers de métier. Ce fut finalement Joffre qui sauva Paris (bataille de la Marne), aidé par les troupes britanniques.  Mais à quel prix?

 

La guerre des tranchées et l’arrivée de certains autres stratèges militaires obnubilés par les offensives provoqua encore plus de tueries inutiles :Haig du côté britannique avec son offensive de 4 mois sur Passchendaele en 1917; Nivelle du côté français et son offensive meurtrière sur le Chemin des Dames en 1917 qui aboutit à des émeutes au sein de l’armée française, mais aussi du côté allemand, pensons à l’offensive de Verdun qui visait à saigner la France et qui saigna les deux pays.

 

Il est triste de constater finalement que parmi toutes ces nations belligérantes, seule la Belgique peut-être eut à cœur de préserver ses troupes et de ne pas trop les envoyer dans des attaques de prestige, mal pensées ou de diversion.

 

La Grande guerre, oui, mais aussi une immense boucherie humaine dont les hauts gradés ne sortiront nullement indemnes…



[1]‘1914’ par Lyn McDonald, l’une des meilleures historiennes de ce conflit, auteur aussi d’un livre célèbre sur Passchendaele (Passendael).

[2]Cf. ‘La Grande défaite des stratèges’, Géo Histoire de février/mars 2014.

15:06 Publié dans Passions, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

22/04/2014

Certains aspects ignorés de la Première guerre mondiale

Récemment, en zappant je suis tombé sur une émission de Ruquier où avaient été invités les réalisateurs d’ ‘Apocalypse 14-18’.  Et j’ai entendu quelqu’un dire ‘il n’y avait ni bons ni mauvais’ et cela sembla être la conclusion de cette partie du débat.

 

Aberrant!

 

L’Autriche déclare la guerre à la Serbie à la suite de l’attentat de Sarajevo, l’Allemagne envahit la Belgique et s’attaqua à la France et on ose dire 100 ans après qu’il n’y eut ni mauvais ni bons dans ce conflit!

 

La semaine dernière, j’ai regardé les deux premiers épisodes d’ ‘Apocalypse 14-18’, bien que je me méfie de ces réalisateurs car pour leur documentaire sur la Deuxième guerre mondiale, j’avais ça et là noté des raccourcis historiques gênants ou des failles d’information; puis il y eut ce documentaire qu’ils firent sur Hitler où leur thèse voulait qu’Hitler ait été victime de délires.  Ces auteurs avaient évidemment confondu délires du point de vue d’un symptôme médical d’une psychose (paranoïa par exemple) et le simple fait que Hitler dès les années 20 et surtout dans son livre ‘Mein Kampf’ avait défini de manière précise quels étaient les ennemis de la Nation allemande et ceux responsables de l’état de faillite dans laquelle elle se trouvait alors, à savoir les bolcheviques et les Juifs.  Et après ‘Mein Kampf’, il poursuivit sans cesse, convainquit les généraux de l’armée, les industriels, la population, de la nécessité d’en découdre avec ces ennemis du IIIe Reich, les bolcheviques et les Juifs.  Et ce n’étaient pas là des délires psychotiques mais des visions politiques. Il était certes fou et de plus en plus vers la fin de sa vie, mais ce qui le motiva depuis le 11 novembre 18 (le coup de poignard dans le dos du soldat allemand), ce furent des idées fixes, et, il se forgea les moyens pour les réaliser, avec l’aide de toute une nation allemande – et autrichienne - enthousiaste.

 

Les deux premières parties d’Apocalypse 14-18 sont excellentes en ce qui concerne le choix des photos et images animées et colorisées (comme on dit maintenant), mais ce qui m’a frappé d’emblée – moi qui m’intéresse aux guerres depuis plus de 50 ans -, ce furent les failles, les non-dits, qui étaient essentiels pour comprendre cette mécanique de destruction à grande échelle que fut ce conflit.

 

Aucune mention, aucune photo (il y en a pourtant) de la première attaque aux gaz (ypérite) du 22 avril 1915 à Steenstraat (près de l’Yser) où des soldats français furent les premières victimes (des indigènes en fait). L’utilisation de gaz asphyxiants, une monstruosité que reprirent à leur compte les nazis pour les camps de la mort. On commente évidemment certains faits (notamment la journée où l’armée française subit sa plus grosse perte en hommes, car un livre vient de paraître à cet égard et tout le monde en parle), nul mot par contre sur la première retraite des Français à Charleroi, du contingent britannique à Mons. 

 

J’ai entendu dans le documentaire que les Français assuraient la retraite en parfait ordre.  C’est parfaitement faux, seuls les Britanniques et les Belges assurèrent des retraites ordonnées (avec arrière-garde chargée de tenir l’ennemi à distance), pour les Français par contre il n’y avait pas de plan de retraite, ce fut parfois le chaos sur les routes car les plans militaires français étaient fondés sur le ‘furia francese’, l’attaque à la baïonnette, dont nulle mention dans le documentaire.  Stratégie d’imbéciles pourtant essentielle et qui coûta des centaines de milliers de vis de Français fauchés par les tirs de mitrailleuses allemandes.

 

Je n’ai rien entendu dire non plus sur les stratégies militaires, le plan von Schliefen qui prévoyait de contourner les Français via la Belgique, le fait qu’une fois les forces allemandes tenues en échec un peu partout (France/Belgique), les Boches firent en sorte de détenir les hauteurs (cf. le saillant d’Ypres, Passendaele, etc.) leur permettant des champs de tir meurtriers via les mitrailleuses afin de contrer les attaques ennemies.  On parle du massacre et de l’incendie de Louvain mais rien sur les autres exactions boches qui furent aussi sanglantes que nombreuses.  Évidemment, on ne peut pas parler de tout mais on pourrait à tout le moins avoir parlé de la manière dont les Allemands outrepassèrent les règles en usage vis-à-vis des populations locales lors de conflits armés.

 

Dans le passage sur l’invasion des Dardanelles, c’était tout à fait frappant, la manière dont les Turcs, conseillés par d’excellents généraux allemands, tenaient les hauteurs et firent des ravages parmi les troupes ANZAC (Australiens et Néo-Zélandais), françaises et britanniques envoyées au casse-pipe. Aucune mention de ce bateau britannique, qui lors du débarquement dans un port des Dardanelles en avril 1915, et duquel débarquèrent des troupes britanniques fauchées par des mitrailleuses et mortiers situés sur les sommets aux mains de Turcs. Aucune mention non plus de Pine Cove aux Dardanelles, cette attaque par les soldats de la cavalerie légère australienne (à pied, évidemment) envoyés à l’assaut hors des tranchées sur une position ennemie en hauteur et bien organisée, alors qu’en fait cette attaque ne fut qu’une simple diversion chargée de concentrer des forces adverses alors qu’un autre débarquement avait lieu sur cette presqu’île.  Unité presque décimée dans sa totalité.  Aucune mention de la faiblesse intrinsèque des officiers supérieurs britanniques et français, incapables de s’adapter à de nouvelles situations militaires et dont les états-majors se trouvaient en général dans des châteaux à une quinzaine de kilomètres à l’arrière.  Ni aucune mention de l’incapacité d’un général Samsonov à Tannenberg en Prusse orientale qui se suicida, endossant la responsabilité de la défaite de l’armée russe.  Aucune mention de la vaillance des soldats russes et de l’incapacité notoire des officiers supérieurs, du manque de coordination – et de plans stratégiques - entre les deux armées russes attaquant à Tannenberg.  Etc.  aucune mention de la stratégie de génie de l’armée belge – et du Roi Albert qui fit inonder les polders, permettant ainsi que l’armée boche fut stoppée dans son élan invincible.

 

Je me suis dit finalement que ce sont là d’excellents monteurs d’images – qui sont extraordinaires – mais de là à vouloir faire œuvre d’historiens, il y a un pas qu’ils ont franchi, certes, mais je juge qu’il leur manque le background (le fond) étayé par des dizaines voire des centaines d’ouvrages sur le sujet abordé.  C’est certes utile pour un très grand public qui n’y connaît pas grand-chose ou pour des gens comme moi qui souhaitent voir des images inédites, mais le recours aux ouvrages historiques sérieux demeure nécessaire.

 

 

Comme j’étais à la Mer la semaine dernière, j’ai voulu revoir certains lieux de batailles, cimetières et autres endroits liés à la guerre.  Malheureusement, nous n’avions pas de carte d’état-major, nous étant dits que la Région flamande aurait paré à tout avec de claires indications (wat wij zelf doen, doen wij beter/ce que nous réalisons nous-mêmes, nous le faisons mieux)

 

Vladslo,  en premier lieu où se trouvent les deux célèbres statues de Käthe Kollwitz. À l’entrée de ce village, une plaque indique qu’il y a bien un cimetière militaire allemand, puis dans la traversée du village ou plus loin, aucune plaque indiquant la direction à suivre, ni à la sortie du village.  Nous l’avons trouvé au pifomètre car je savais qu’il était en dehors du village et à l’orée d’un bois.  Donc, nous avons roulé vers tous les bois que nous apercevions au lointain.  Le jour suivant, nous voulions visiter trois endroits dans les environs de Passendaele (un mot clé pour les Britanniques et Canadiens, ce nom de village).  Prenant un raccourci via Langemark, nous nous disons pourquoi ne pas aller voir le cimetière militaire allemand de ce lieu qui, lui aussi, contient quatre belles statues de soldats.  Jamais trouvé!   Aucune plaque de direction! (pourtant nous y étions déjà allé au moins deux fois).  Pis, nous nous sommes perdus dans Langemark (aucune plaque vers quoi que ce soit), puis, sortant du village, joie un cimetière britannique ‘ Cement Farm’.  Et nous avons abouti à Ypres plutôt qu’à Passendale.  Car nous avions perdu trop de temps avant le retour chez nous.

 

Voyant le Boyau de la Mort (bien indiqué), je me suis fait la réflexion qu’il y a quantité de photos du Roi Albert et de la Reine Elisabeth, visitant les postes en première ligne.  Je ne me souviens pas d’une seule photo de Premiers ministres britanniques ou français ou de hauts généraux (Joffre, Nivelle, Haig, etc.) jamais capturé dans des tranchées du front.

 

À la librairie du Musée d’Ypres (In Flanders Fields) nous y avons fait un tour pour y acheter une carte détaillée de tous les lieux à visiter, et, stupéfaction, il y a là des livres en néerlandais et en anglais.  Rien en français, comme s’il n’y avait pas eu de Français dans les champs de Flandres.  Pourtant il y a bien une plaque sur le mur de la Halle aux Draps remerciant les soldats français ayant combattu en Flandres.

 

On sait que c’est Geert Bourgeois le flamingant qui est ministre du tourisme dans le gouvernement flamand, aurait-il donné des instructions pour qu’il n’y ait aucun livre français sur la guerre en vente à cet endroit?  Pourtant, les bons romans français abondent et on connaît aussi des traductions des écrits de Remarque ou de Junger, car il n’y a pas plus de livres en allemand en vente dans ce point-librairie, pourtant je suppose qu’il doit y avoir des touristes allemands, petits-enfants de certains de ces soldats ayant combattu en Flandre.

 

La Flandre qui fait tant de chichis pour la célébration du centenaire de cette guerre particulièrement sanglante, a raté le coche.  Elle aurait pu revoir sa signalisation et rendre la vie un peu plus facile pour ceux qui, comme mon épouse et moi-même, avons un intérêt pour ce qui s’y est passé.  Prévoir aussi des toilettes dans ces endroits, car la majorité des personnes qui visitent ont un certain âge et, souvent, des problèmes de vessie (pas de toilettes à Vladslo ni au boyau de la Mort).

 

Et dans le même ordre d’idée, ne serait-il pas temps d’effacer de la Tour de l’Yser cette mention odieuse ‘AVV/VVK’ (Alles voor Vlaanderen/Vlaanderen voor Kristus- Tout pour la Flandre/la Flandre pour le Christ), alors qu’il y a au sous-sol un musée sur la guerre et que cette Tour est censée être un ouvrage célébrant la Paix, alors que ce symbole odieux ne célèbre que l’intolérance, la petitesse d’esprit et la haine – vis-à-vis des francophones.

 

Pauvre Flandre, c’est vrai que ce qu’ils font ils le font mieux, ainsi la série ‘In Flanders Fields’ dont je n’ai supporté qu’une partie du premier épisode, était un navet, artificiel, mettant en scène une famille bourgeoise et ne montrant au fond rien du menu fretin de peuple qui supporta l’essentiel des combats dans les tranchées et de l’occupation boche. 

 

Pour ceux qui s’intéressent au cinéma, je recommande quatre films : ‘Les Croix de Bois’ (français, un classique du genre, avec des plans latéraux d’attaque magnifiques, souvent imités par la suite) ‘A l’Ouest Rien de Nouveau  (version Lewistone, 1929, mais aussi le remake, bien fait), et ‘Passchendaele’ un film canadien récent sur la conquête de cette hauteur qui prit 4 mois aux forces britanniques, de juillet à octobre 1917, aux prix de centaines de milliers de morts des deux côtés, et, finalement ‘Gallipoli’ un superbe film australien, l’un des premiers où joua Mel Gibson et qui décrit minutieusement ce que fut la campagne des ANZAC aux Dardanelles.

11/03/2014

Peter Kollwitz mourut en Belgique et ce fut juste

Récemment, mon épouse qui était à la Panne m’a demandé si un livre sur Peter Kollwitz en néerlandais m’intéressait.

 

Peter Kollwitz m’est connu surtout parce que j’admire sa mère, Käthe Kollwitz, sculpteuse, dessinatrice et peintre, morte en 1945 et qui a milité pour la gauche à Berlin – par ses œuvres notamment – dans ce Berlin qui au début du 20e siècle connaissait encore la misère dans les quartiers ouvriers.

 

J’ai déjà visité à de nombreuses reprises les musées qui montrent des œuvres de Kollwitz, le musée de Berlin mais aussi à Koekelaere en Flandre, car, assez étrangement le destin de Kollwitz, fils et mère, est lié à la Flandre.

 

En 1914, quand éclatent les hostilités au départ de l’ultimatum austro-hongrois aux Serbes puis que, par le jeu des alliances (la Grande Entente) Allemands se joignent aux Austro-Hongrois tandis que la France, l’Angleterre et la Russie s’opposent à leurs desseins machiavéliques de conquête territoriale, Peter et son frère sont enthousiastes et s’engagent pour la bonne cause boche.

 

Comme on le sait, les Boches, envahissant la Belgique dès le 4 août 1914, ne firent pas dans la dentelle.  Il y eut des massacres de civils.  Comme me le rappelait encore un copain récemment, son propre grand-père fut parmi des civils fusillés par les Boches en 14, il en réchappa et dut sortir de dessous les cadavres pour s’échapper. Il n’y eut pas qu’un massacre, moi-même, dans ma jeunesse, j’ai connu une dame (la grand-mère d’un condisciple) qui avait été prise dans un massacre dans le Namurois et y avait survécu.

 

Peter Kollwitz s’engagea donc et vint combattre en Belgique, dans les Flandres.  Il y mourut le 22 octobre 1914.

 

Après la guerre, sa mère inconsolable fit son deuil à sa manière, elle sculpta deux superbes œuvres, représentant le père agenouillé et la mère dans une posture de recueillement du type de la Pietà.

 

Käthe Kollwitz était une artiste dont les œuvres irradient un profond pessimisme.  Il y a des dessins chez elle qui sont d’une noirceur incommensurable, décrivant la misère coutumière des petites familles ouvrières de Berlin, ou des cycles dédiés à des grèves (d’ouvriers de filatures par exemple).  Ses statues représentent souvent une femme agenouillée ou dans la posture de la Pietà, tenant un enfant dans les bras.  Les traits de visage sont rudes, un peu à l’instar de cette incomparable artiste qui, en vieillissant, eut des traits de plus en plus marqués par le délitement du temps.  La mort de son fils Peter – en plus d’une relation conjugale qui, avec le passage des années et des épreuves, était devenue plus une affection entre camarades de combat social qu’un véritable amour  - l’avait marquée à jamais.

 

Käthe Kollwitz créa donc son hommage au fils décédé, les statues côte à côte furent installées dans le cimetière flamand où reposaient les restes du corps de son fils, dans les années 20. 

 

Puis, après un certain temps, il y eut un regroupement de tombes et c’est maintenant au cimetière militaire allemand de Vladslo (région de Dixmude) que sont installées ces superbes statues représentant en fait le père et la mère de Peter Kollwitz.

 

Dès qu’on entre dans le cimetière, on aperçoit les deux statues dans le fond, témoins silencieux et merveilleux d’une douleur illimitée et pérenne.

 

La pierre tombale où git leeur fils leur fait face, à quelque dix mètres des parents éplorés.

 

Les cimetières allemands sont en général d’une tout autre nature que les cimetières britanniques du style de Tyne Cot (Passendaele).  Le sombre domine, les arbres, les pelouses, les pierres tombales plates, engagent au silence et au recueillement.  Il y a très peu de fleurs, tout est deuil, deuil, deuil.  Dans les cimetières militaires britanniques, le deuil est allié à la couleur, aux fleurs, aux pelouses bien vertes, tout est exposé, sans arbres, sans ombre, au grand jour.  Une façon différente de concevoir le deuil.

 

Quand je visite ce cimetière de Vladslo, je vois cette tombe de Peter Kollwitz, le fils d’une artiste d’un talent considérable pour qui j’éprouve une admiration sans bornes, et pourtant, même si je comprends la douleur d’une mère qui a perdu son fils, je me dis que non je n’achèterai pas ce livre sur Peter Kollwitz.  Je sais (puisque j’ai lu des biographies de sa mère) qu’il s’est engagé avec une solide dose d’enthousiasme dans cette guerre de type colonial qui visait l’annexion de territoires (le nôtre en l’occurrence, mais aussi celui de la France), non je ne veux pas savoir ce qu’il a fait d’août à octobre 1914.

 

Non, son destin ne m’intéresse pas, pis, je me dis que c’était bien qu’il mourût en Belgique car l’armée de Boches dans laquelle il servait avait pratiqué des massacres de civils, avait incendié des maisons (notamment la bibliothèque de Louvain), c’étaient des sauvages, des Huns partis à la conquête de territoires pour satisfaire l’ambition d’Empereurs arrogants, dignes descendants de la mentalité du 19e siècle, celle des conquêtes par la force.

 

Qu’était-il donc venu faire en Flandre Peter Kollwitz? Sinon y semer la mort, la destruction et la douleur, comme ses camarades d’armée, enthousiastes, épris de gloire militaire qui croyaient encore qu’il était bon de mourir pour la Patrie.

 

Eh bien, il est mort pour sa Patrie dévoyée.  Le pis c’est la douleur de sa mère.  Et si j’aime le cimetière de Vladslo, ce n’est pas parce que Peter Kollwitz y git, c’est parce que là il y a une œuvre d’art exceptionnelle, le don d’amour d’une mère pour son fils.

 

En toute éternité.  Paix aux âmes de bonne volonté, mais les Boches ayant débarqué en Belgique en 1914 n’étaient pas des gentlemen ni de bonne volonté, ils avaient l’arrogance des Huns, des troupes de Ghengis Khan.  Comme leurs fils qui débarquèrent vingt-six ans plus tard…