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02/09/2014

Paris est-elle déjà entrée au 21e siècle?

Paris est une ville incomparable dont on ne se fatigue pas.  Capitale de culture grâce à ses nombreux musées, c’est aussi une ville qui a des attraits architecturaux de haut niveau historique, de très beaux parcs, c’est une ville d’histoire où se sont en effet passés certains des événements qui ont créé le monde tel que nous le connaissons maintenant (je pense notamment à la Déclaration des droits de l’homme, au principe d’égalité, au Code Napoléon pour les principes de droit).

 

Je fréquente Paris depuis 47 ans et je ne m’en lasse jamais.  J’y trouve une cordialité chez les serveurs de cafés, bistros et restaurants (souvent des hommes, souvent encore avec le tablier blanc traditionnel) et un humour qui fait défaut ici en Belgique.  On dit des Parisiens qu’ils sont arrogants, froids, mais même quand j’achète un croissant dans une boutique de métro ou dans une boulangerie, l’accueil est chaleureux.  Que Paris soit une ville chère et surtout pour les boissons (19 euros par exemple pour deux verres de vin blanc dans le quartier latin) n’étonnera personne.  Par contre, celui qui veut boire ou manger à n’importe quelle heure n’a que le choix, je n’ai jamais vu une ville où il y avait autant de débits de boisson ou de restaurants.  Et on sait que la qualité de la nourriture dans certains établissements (je pense aux brasseries par exemple, comme Bofinger près de la Bastille, dont l’intérieur de style Art Nouveau est de toute beauté) y est incomparable.

 

Pourtant, abstraction faite des trésors de culture et de beautés architecturales qu’offre Paris aux millions de touristes, un récent séjour dans cette capitale européenne m’a laissé sur ma faim sur un certain nombre de plans.  Qui me font dire que Paris, pour aussi moderne qu’elle se targue d’être, n’est pas encore entrée de plain-pied au 21e siècle.

 

Un: le métro de Paris est fabuleux, rapide et pas trop cher (13 euros et quelques cents pour un carnet de 10 tickets).  Cependant, il faut être en très bonne santé et forme, ne pas être du tout handicapé ou diminué dans ses moyens physique, ne pas être une mère avec enfant en poussette pour le fréquenter.  Pratiquement aucun escalator (hormis à la Gare du Nord et aux Halles).

 

Souffrant d’un léger problème de ménisque interne (à opérer), j’y ai souffert dans ces fichus métros, avec parfois, un demi-kilomètre de dédales de corridors à parcourir (par exemple à la Station Châtelet pour sortir en direction de Beaubourg/des Halles), avec à chaque sortie de métro des dizaines et dizaines de marches d’escalier.  À Paris, c’est simple, je n’ai pas vu de handicapés ni dans les métros ni en surface.  Je présume que si on est handicapé à Paris, on reste chez soi. Je n’ai jamais vu non plus de mères/pères avec voitures d’enfant dans le métro. Je comprends que placer des ascenseurs dans certains stations serait inutile vu la longueur des corridors à emprunter, mais installer des escalators à certains endroits serait peut-être utile.  Question de se dire on est au 21e siècle, youpi!  Ou est-ce l’idée que la RATP se fait de la mise en forme obligatoire des usagers de métro?

 

Deux: les toilettes (W.-C.) dans certains cafés ou établissements (par ex. dans un café face au musée d’Orsay ou un autre en face de l’École militaire) ne sont pas encore au diapason d’une hygiène acceptable sur le plan européen, surtout si on compare ces lieux à certains pays dont la propreté est exemplaire (Pays-Bas par exemple).  Au Musée de l’Armée (Invalides), tant dans les toilettes pour hommes que pour dames, il n’y avait plus d’eau pour la chasse, les ‘choses’ s’accumulaient donc dans le pot du cabinet.

 

Trois: dans certains musées surtout fréquentés par les étrangers (le d’Orsay par exemple), les indications de titres et lieux d’œuvres picturales sont en français exclusivement.

 

Quatre: la gare du Nord est le seul endroit de départ que je connaisse au monde (j’ai visité plus de 50 pays) où les heures de départ ne sont affichées qu’un quart d’heure au grand maximum avant l’embarquement.  Évidemment, les voyageurs futés savent que les Thalys partent des voies 8 et 9.  Également, il y a très peu d’endroits où s’asseoir dans l’attente du départ.

 

Comme je suis curieux, un moment à Paris, j’ai regardé les annonces affichées sur les vitres d’une agence immobilière.  Et j’ai vu un appartement d’un peu plus de 8 mètres carrés en vente pour près de 80.000 euros.  J’ai l’impression que même Dutroux a une cellule qui doit faire plus de 8 mètres carrés (soit 4 mètres de longueur sur deux mètres de largeur par exemple).  J’imagine, moi qui me retrouverais seul et obligé d’aller vivre à Paris, ce que je pourrais caser dans une pièce aussi exiguë.  Avec mes centaines de livres à lire et centaines de livres dans mes deux bibliothèques (certains dans des coffres), mes centaines de CD, les vêtements et paires de chaussures…je serais obligé d’installer le tout verticalement (y compris le lit) et de séjourner peut-être dans un espace utile d’un mètre carré pour y vivre, pratiquer mes loisirs, manger, faire mes ablutions et dormir.  LE PIED!   Toutefois, un appartement d’une cinquantaine de mètres carrés allait dans les 270.000 euros, ce qui au fond est la surface d’un grand studio chez nous mais à un prix double.  Ce qui me fait dire que Paris et la France sont en passe de devenir un pays à deux vitesses.  Les nantis se paient des apparts incroyablement chers, les classes défavorisées migrent vers les banlieues et les problèmes tels qu’on les connaît dans les banlieues.

 

Paris, par contre (ville blessée, ville outragée, ville martyrisée…mais ville libérée) a, je crois, le plus grand nombre de jolies filles et femmes au kilomètre carré. Un régal pour les yeux, surtout pour quelqu’un comme moi qui ai fréquenté les rames de métro à 7 heures et demi du matin à Bruxelles avec les hordes de Flamandes laides et pressées d’aller dans leur administration. Et Paris a le plus grand nombre d’affiches dans les métros.  Et parmi les meilleurs musiciens de métro (sauf peut-être ceux de New York), j’y ai vu un mec jouer au soprano le morceau du film ‘Schindler’s List’ d’une façon belle et prenante.  Ce qui m’a frappé aussi à Paris, c’est que les tagueurs ne font pas de dessins, uniquement des graffitis et inscriptions ‘littéraires’. Pas d’œuvres d’art à vrai dire comme on peut les voir dans d’autres pays.  Ce manque de dessins tient-il à l’interdiction de peindre qui vaut pour les Musulmans?

 

Par contre, Paris est une ville qui vit, qui bouillonne, une ville toujours en émoi, une ville sûre, même si dans le deuxième métro que nous avons emprunté, nous avons vu une dame étrangère (polonaise je crois) qui a retrouvé son portefeuille tombé par terre et qui d’après sa mine, venait de se faire voler l’argent qui s’y trouvait.  Le plus amusant, c’est qu’elle était juste en face de mon épouse et de moi-même, puis elle a essayé d’ouvrir une fenêtre et tout à coup, son portefeuille qui roule à ses pieds, et ni elle ni nous n’avons constaté quoi que ce soit d’anormal.  On sait maintenant que ce sont surtout les étrangers, et plus particulièrement les Chinois, qui font l’objet de vols à la tire à Paris.  Peu de Chinois cette fois-ci à Paris mais beaucoup de Japonais individuels (pas en troupeaux) et des Russes qu’on reconnaît de loin à la mine rondelette et patibulaire du mari, nouveau riche.

 

Paris est aussi l’endroit où on peut trouver des romans (parfois des classiques) à 20 cents et ce ne sont pas les endroits de ce genre qui manquent, surtout au quartier latin. Paris est le lieu où quand on commande un vin (au verre) s’il est cher, toutefois en contrepartie le garçon apporte la bouteille à table pour le servir, il s’agit donc le plus souvent d’un bon vin.

 

Le Forum des Halles (la construction date des années 80) est en reconstruction totale, chantier terminé pour 2018.  Je ne comprends pas pourquoi les Français n’ont pas été capables de construire quelque chose de plus durable, trente ans c’est peu pour un ouvrage immobilier.  Encore une chose, le culte de héros pour Napoléon (Invalides, un bel endroit à visiter pour le lieu mais pas pour Napo), ce despote qui a mis l’Europe à feu et à sang, partant en Russie avec 120.000 hommes, en revenant avec 10.000, fuyant les champs de bataille quand il risquait de se faire tuer (retraite de Russie à la Berezina/défaite à Waterloo).  Mais l’endroit vaut le déplacement pour le Musée de l’Armée avec quantité d’uniformes et d’armes des principaux belligérants pour les deux guerres mondiales.  Et, au cimetière de Montparnasse, j’ai vu les tombes de Bruno Cremer et de Vergès, l’un à côté de l’autre!  Et j’ignorais que Petliura, dont le nom est associé à des pogromes en Ukraine du temps de la guerre entre Blancs et Rouges, fût enterré à Montparnasse!

12:20 Publié dans Passions, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paris

15/07/2014

Dur, dur, d'être intellectuel et amateur d'art

Pour un intellectuel et un amateur d’art, il devient de plus en plus difficile de vivre dans cet environnement audiovisuel délétère et a-culturel.

 

Ne parlons pas de l’hystérie récente autour du Mondial de foot qui a monopolisé nombre de dizaines d’heures d’antennes.  Et, de plus, il n’était pas suffisant de retransmettre les matches en direct, il fallait aussi produire des heures de commentaires sur ce que les téléspectateurs venaient de voir.  Comme si tous ces téléspectateurs étaient idiots au fond et qu’il fallait – a posteriori – leur expliquer ce qu’ils avaient vu.

 

Récemment, car je lis tous les programmes des chaînes susceptibles de rassasier quelque peu mon goût immodéré pour la culture, j’avais vu qu’une chaîne française passait l’opéra ‘Boris Godounov’ (l’un de mes préférés) entre une heure et quatre heures et demie de la nuit.  Heureusement que j’ai la possibilité d’enregistrer et de regarder en différé! Je me souviens qu’un jour alors que j’avais bougrement sommeil et que je ne disposais plus à ce moment-là de moyen d’enregistrer, j’avais commencé à regarder sur une chaîne française ‘Moses und Aron’ d’Arnold Schoenberg, un opéra auquel j’étais resté indifférent mais quand je vis cette production, elle était fabuleuse, sauf que j’avais tellement sommeil que finalement je suis allé dormir sans la voir en entier.

 

Récemment, en zappant je suis tombé sur d’anciens concerts enregistrés par la VRT et je fus très étonné d’y voir jouer Cecil Taylor et Fred van Hove, deux tenants de l’avant-garde au piano.  Évidemment, cela change de Stromae et requiert de l’auditeur une connaissance des musiques et la capacité de découvrir et de comprendre une musique qui n’est pas pour le grand public idolâtre mais inculte.

 

Mais il n’y a pas que l’audiovisuel – et plus particulièrement des chaînes belges et francophones comme la RTBF, se présentant toujours comme LA chaîne culturelle, ou RTL-TVI et ses satellites qui ne sont là que pour nous fourguer de la publicité tout le temps - qui asphyxie la vraie culture.  Préparant depuis l’année dernière une biographie musicale de John Coltrane, le jazzman disparu en juillet 1967, j’ai eu la chance - car je désirais passer à la critique de jazz une bonne partie de ses enregistrements connus et moins connus -, d’avoir pu acheter en temps utile l’essentiel de ce qu’il a produit. Parce que, maintenant quand je me rends dans des grandes surfaces (Media Markt par exemple, concurrentiel du point de vue des prix), je vois que le rayon jazz s’amenuise de plus en plus et que pour Coltrane, on ne diffuse plus que certains albums précis et archiconnus, oubliant que nombre de ses chefs-d’œuvre ne sont plus offerts aux éventuels acheteurs et amateurs de jazz.  Ainsi en 2001, j’avais pu acheter au Japon l’intégralité (4 CD) de ses concerts au Japon de 1966 (avec Pharoah Sanders et son épouse Alice).  À l’époque, ces 4 CD n’étaient pas en vente en Europe.  Il y a évidemment ‘la Maison du Jazz à Liège’ (merci Pol Schroeder!) qui a tout Coltrane tant en disques, articles que DVD.  Je cherchais récemment un disque dont j’avais besoin, le concert de novembre 1961 que donnèrent à Paris le quartette de Coltrane avec Eric Dolphy.  Introuvable en magasin ni sur iTunes, finalement je l’ai obtenu via Amazon, mais beaucoup plus cher.

 

Notons que pour la littérature c’est du pareil au même, les grosses librairies ont tendance à disparaître et ici aussi, ce sont les goûts du public, et non ceux de la culture intangible, qui dictent les lois du marché et remplissent par conséquent les rayonnages.  Quand on déambule dans les rayons de littérature, on verra les grands noms dont tout le monde parle mais que l’amateur sérieux de littérature ne lira jamais pour une raison évidente. Il y a tellement de grandes œuvres de grands auteurs à lire qu’une vie de lecture n’y suffit pas, inutile donc de lire ces Levy, Modiano, Nothomb, Schmidt, etc. qui sortent leurs œuvres au rythme de la chute des feuilles et qui, quelques semaines après avoir lu la dernière page et refermé le livre, n’ont laissé aucune trace de ce qu’ils ont pondu pour la rentrée littéraire.  Ce ne sont pas de mauvais écrivains et ils écrivent convenablement, mais c’est là une littérature du vide qui reste vide après usage. J’ai lu quantité de Modiano et je n’ai pas retenu une seule image ou une seule figure de style.  Alors que pour ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, une seule lecture a suffi pour que j’en conserve des fragments à l’esprit pour toute ma vie, idem pour Dostoïevski, Mishima, Mailer, Dos Passos, Drieu, et pour ‘Voyage au bout de la nuit’ de Céline, même des citations épiques.   Par contre si on veut acquérir certaines œuvres majeures d’écrivains d’antan, d’un tout autre gabarit littéraire (Nobel par exemple ou que la postérité nous a légué) et dont les livres laissent des traces durables, il faut chercher pour les trouver et, maintenant et le plus souvent, il faut avoir recours à des chaînes de vente par internet (Amazon, pour ne pas la citer).

 

L’œuf ou la poule?

 

Si plus personne ne lit ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, ‘Les Damnés’, ‘Les frères Karamazov’ et ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski, l’œuvre de Mishima et Kawabata du Japon, Céline, Drieu La Rochelle, Malraux, Camus et Sartre de France, sans compter les incontournables américains, sud-américains, britanniques, polonais, et même flamands, etc, que deviendra notre jeunesse.  Oui, d’accord, ‘Guerre et Paix’ c’est long, ennuyeux par moments, on ne s’y retrouve plus dans tous ces personnages, il y aurait des chapitres en entier à supprimer car ils ne font pas avancer le schmilblick.  Kawabata est plutôt longuet, Mishima porté sur le pas très propre.  Céline n’a pas un style très agréable pour la lecture. 

 

Quels sont les jeunes de maintenant, qui ont grandi dans le giron de  notre chaîne culturelle RTBF, qui surfent depuis leurs 11-12 ans, qui ont entendu parler de Thomas Pynchon aux USA, ou bien plus ancien dans l’histoire de la littérature américaine qui auraient lu John Dos Passos et son fabuleux ‘Manhattan Transfer’? Steinbeck?  Fitzgerald? Entendu le nom d’Anthony Burgess en Angleterre (il a pourtant écrit ‘Orange Mécanique’) ou Orwell? Lu le très contemporain et fort de café Irvine Welsh (qui en anglais est assez difficile à lire car une partie des dialogues reprend des déformations de langue écossaise, mais pour lequel un jour j’ai reçu des félicitations de son éditeur pour l’avoir lu en original, moi l’étranger)? Qui ont jamais vu des films de Buñuel, de Bergman, le cycle de Kieslowski sur les X commandements?  Ou vu les fabuleux documentaires sur l’Holocauste que réalisèrent Renais (Nuit et brouillard), Rossif (le temps du ghetto) ou la Belge Chagoll?  Entendu parler de Klarsfeld et de Wiesenthal.  Savoir qui est Soljenitsyne et pourquoi il est devenu célèbre.  Citer au moins un écrivain israélien contemporain?

 

La culture n’est pas nécessaire pour vivre, ce n’est pas comme les nécessités vitales que l’eau, l’électricité, le chauffage, l’alimentation, les vêtements.  On peut s’en passer.  S’il y a un certain devoir de mémoire à l’égard de certains moments douloureux de l’histoire humaine (guerres, génocides, grandes catastrophes, etc.), il n’y a aucun devoir de mémoire à l’égard de la culture, de l’art.  Ceux qui s’y adonnent le font par intérêt, pour leur propre épanouissement personnel.

 

Ma relation avec l’art, c’est ce qui me grandit en tant qu’homme, c’est ce qui soutire le meilleur de moi et m’extrait de mon isolement physique (engoncé dans mon corps et mon cerveau) et me sort de ce penchant naturel qu’a l’être humaine pour l’égocentrisme.  Admirer Coltrane, Burgess, Tolstoï, Mishima, Dos Passos, Kieslowski, Dali, etc. me permet d’oublier que l’homme est mortel, me permet d’occulter la banalité de l’existence de millions et millions d’êtres humains qui ne possèdent pas ces repères culturels et en sont d’autant plus pauvres, la misère physique ou mentale de ces millions de laissés pour compte culturels, leur manque d’ambition (il faut de l’ambition pour se consacrer à l’art), leur manque d’épanouissement mental et/ou culturel.

 

J’ai un ami qui a passé ‘Impressions’ de Coltrane à son mariage.  C’est rare et formidable.

 

Avec quelques rares amis et/ou connaissances, nous formons ainsi des atolls, des îlots, des archipels, de culture, alors que nous tous, les ‘cultivés’, nous nous préparons à l’inévitable montée des eaux, au tsunami, des incultes. 

 

Huxley et Orwell avaient tort.  Ce ne sont pas les états totalitaires qui nous menacent, c’est le totalitarisme de la masse inculte, le diktat des lois du marché dominé par le plus petit commun dénominateur culturel.  Ce dont on parle, ce dont on écrit, ce dont on buzze le plus doit être lu, vu, écouté et discuté autour de barbecues ou de fêtes entre amis, d’invitations, de vernissages, d’expos.

 

Stromae c’est l’avenir.  Tolstoï, Schoenberg, Picasso, Dali, Buñuel, c’est le passé.  Mort et enterré!

 

On pourrait s’écrier ‘No Pasaran!’  Sauf qu’ils sont déjà passés et depuis des dizaines d’années, les vandales de

 l’a-culture, les barbares incultes!

30/06/2014

Un coin de champ étranger qui sera juif pour l'éternité

UN COIN DE CHAMP ÉTRANGER QUI SERA JUIF POUR L’ÉTERNITÉ

 

 

Je vis près de Waterloo qui – en juin 1815 – fut l’une des batailles les plus sanglantes à l’époque.  Le grand-père de mon épouse et le mien ont combattu durant quatre ans dans les tranchées de Flandres durant la Grande Guerre. Un des oncles de mon père, un résistant – fut arrêté et décapité par les Boches durant la dernière guerre mondiale. Et, durant 17 ans, j’ai travaillé avec des survivants de l’Holocauste.  Je suis donc bien placé pour connaître la signification des guerres et de leurs victimes.

 

Comme nous approchons du bicentenaire de la Première guerre mondiale, mon épouse et moi avons décidé de visiter à nouveau certains des lieux commémoratifs: monuments, cimetières militaires,  restes de tranchées ou de cratères, mausolées, musées, en Belgique et en France.  Évidemment, mon propre pays possède un nombre incalculable de vestiges de campagnes militaires, batailles, combats, coups de main, atroces et sanglants, qui eurent lieu entre les envahisseurs boches contre l’armée belge et les troupes de pays étrangers qui vinrent à notre rescousse.

 

Chaque fois que je visite de tels lieux, pas seulement, dans les ‘Flanders’ Fields’[1] (dénomination usuelle pour les pays anglo-saxons signifiant littéralement ‘les champs de Flandres’) mais aussi dans les régions d’Artois, du Nord/Pas-de-Calais et de la Somme en France, je suis toujours étonné de constater comment ces lieux sont bien entretenus, propres, l’herbe si verte, les roses et autres jolies fleurs en pleine floraison, mais, également et principalement, ces lieux du souvenir et du respect font l’objet de nombreux visiteurs, parfois même de foules.  Par exemple à Thiepval (Somme) il y avait des classes scolaires du Royaume-Uni (nord de Londres) et de France avec des professeurs qui s’y connaissaient (j’écoute toujours avec attention, étant un connaisseur de guerres) et, assez étonnamment des étudiants attentifs et sérieux. Et, autre exemple, lorsque nous nous rendîmes au cimetière militaire britannique de Pozières (Somme), j’ai jeté un coup d’œil sur le livre des visiteurs, et j’ai été estomaqué de voir de quels pays lointains (Canada, Australie, Japon, etc.) des personnes ordinaires avaient pris le temps nécessaire pour rendre hommage à ces tombes individuelles ou collectives, de nombreuses tombes n’étant par ailleurs ornées que de l’inscription ‘known unto God’ (connu de Dieu seul) puisque, on le sait pertinemment, souvent des corps restés trop longtemps sur le terrain ou déchiquetés par des obus ou des bombes, étaient méconnaissables et non identifiables.  Nous devons toutefois nous rappeler que les soldats qui périrent dans nos contrées pour nous défendre contre les Boches vinrent de loin (Canada, Indes, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Afrique française, Portugal, etc.).

 

Pour ce qui concerne les cimetières militaires du BEF[2], les lieux du souvenir et d’hommage – comme par exemple Tyne Cot à Passendaele (anciennement ‘Passchendaele’), Polygon Wood à Zonnebeke (Flandres), Pozières (Somme), Fromelles (Nord/Pas-de- Calais, France) – où les cimetières militaires sont situés et où les tombes individuelles ou collectives ont été placées, ont été rétrocédés par la Belgique et la France au Royaume-Uni.  Ces lieux sacrés sont considérés comme territoire extraterritorial britannique, l’entretien et l’administration étant de la seule responsabilité de la  ‘Commonwealth War Graves Commission’ (Commission du Commonwealth des Tombes de Guerre).  Quand vous circulez en voiture en Flandres ou dans le nord de la France, vous pouvez ainsi voir plein d’endroits où se situent des cimetières militaires parfois au beau milieu de champs agricoles. Des ‘Coins de Champs Étrangers’. 

 

De tels arrangements existent aussi avec l’Allemagne (par exemple, les cimetières militaires de Langemark et Vladslo en Flandres ou ‘Maison Blanche’ à Neuville-Saint-Vaast en Artois, France), les lieux où se trouvent les cimetières militaires ont été rétrocédés à l’Allemagne, l’entretien et l’administration étant de la responsabilité de la ‘Volksbund Kriegsgräbefürsorge’ (Association Nationale de l’Entretien des Tombes de Guerre).

 

Il y a un poème très connu de Rupert Brooke[3] qui fut peut-être à la base de cette idée de rétrocession légale d’ ‘un coin de champ étranger’, pour les innombrables soldats qui ont répandu leur sang ou sont morts en combattant pour la liberté d’un pays étranger:

 

If I should die, think only this of me;

That there’s some corner of a foreign field

That is for ever England.  There shall be

In that rich earth a richer dust concealed;

A dust whom England bore, shaped, made aware,

Gave, once, her flowers to love, her ways to roam,

A body of England’s breathing English air,

Washed by the rivers, blest by suns of home...’

 

(‘Si je devais mourir, ne pensez que ceci de moi;

Qu’il y a un coin de champ étranger

Qui sera anglais pour l’éternité.  Il y aura

Dans cette riche terre, une plus riche poussière cachée;

Une poussière que l’Angleterre mit au monde, forma, rendit consciente,

Qui lui donna, un jour, ses fleurs à aimer, ses chemins à parcourir,

Un corps respirant l’air anglais,

Lavé par les rivières, béni par les soleils du pays...’)

 

Après avoir visité à nouveau de tels lieux liés à la Première guerre mondiale, cimetières, monuments et lieux du souvenir (‘coins de champs étrangers’ en Belgique et en France), j’ai dû penser à d’autres lieux du souvenir où des centaines de milliers de personnes ont répandu leur sang et sont mortes d’une mort tout aussi horrible mais dans des circonstances tout à fait différents.

 

Dans ces lieux du souvenir et du respect que j’ai visités l’année dernière, il y avait, néanmoins, une différence fondamentale.  Ces autres lieux auxquels je me réfère et auxquels je pense sont des endroits où des Juifs ont été tués  Des civils: bébés, enfants, femmes, quelquefois enceintes, hommes, des vieillards. En bonne santé ou malades, capables de marcher ou grabataires, ils furent forcés hors des ghettos, hors de leurs maisons ou habitations dans lesquelles ils avaient vécu dans des conditions inhumaines, par des Allemands brutaux et des troupes locales de collaborateurs tout aussi brutales, placés en rangs et transportés par camions ou à pied, ces colonnes de condamnés, puis, après avoir été obligés de se déshabiller en plein air (femmes, jeunes filles, enfants, hommes et vieillards), placés devant des tombes communes déjà creusées auparavant et tués par balles, à la chaîne.  Les responsables de ce génocide à grande échelle furent les envahisseurs allemands qui transgressèrent toutes les règles relatives à la conduite des conflits armés (convention de La Haye) et au comportement humain (normal).  Et, comme nous le savons de livres historiques et de mémoires de survivants juifs, ces meurtres eurent lieu avec la collaboration de collaborateurs des nazis de Lettonie, Lituanie, Ukraine, etc.

 

Quand j’ai visité Auschwitz-Birkenau en 1982 et à nouveau en 2006, j’ai vu que ce sol sacré, administré par l’état polonais, avait de nombreux visiteurs, une majorité en provenance d’Israël, des classes scolaires entières avec le drapeau israélien, marquant leur présence, ostensiblement et fièrement, nous rappelant à nous les Goyim (non-Juifs) qu’Auschwitz-Birkenau est – et à juste titre – partie intégrante du patrimoine israélien, Israël étant l’héritier moral et légal de la misère des Juifs assassinés durant la Deuxième guerre mondiale.  Mais Auschwitz-Birkenau est administré par l’État de Pologne et le lieu sur lequel se trouvent les installations n’a pas été rétrocédé à aucun des pays en provenance desquels provinrent les victimes (il y a plus de 26 nationalités différentes représentées là, pas uniquement juive).

 

Pourquoi donc Israël ne plaide-t-il pas pour que ces lieux dans lesquels un grand nombre de Juifs furent tués et enterrés dans des tombes collectives institués ‘des coins de champs étrangers juifs pour l’éternité’?  Et demander la rétrocession légale de ces lieux du souvenir, demander à les prendre en charge, l’administration et l’entretien de ces sols sacrés ou toutes ou une grande majorité des victimes furent indubitablement juives, comme par exemple à Riga (Rumbula), Vilnius (Ponar), Kaunas (IXème   Fort), et tant d’autres lieux douloureux en Ukraine, Biélorussie, Russie, Estonie, même en Pologne? 

 

Et, pour moi, Israël a aussi l’obligation morale d’encourager ses citoyens de commencer à visiter ces lieux négligés (Rumbula/Ponar/IXème Fort, etc.) des tueries en masse de Juifs des pays de l’Europe de l’Est, et de ne pas concentrer uniquement ses intérêt, activités et  campagnes de promotion sur Auschwitz-Birkenau.  Le destin de centaines de milliers de Juifs qui furent tués dans ces coins de champs étrangers est tout aussi  susceptible d’attention, de respect et de souvenir que celui des victimes qui furent tuées en Pologne.



[1] Le titre d’un poème très connu de John McCrae, écrit en 1915, alors qu’il combattait à Boezinghe (Flandres).

[2]British Expeditionary Force  (Force expéditionnaire britannique)

[3] 1887-1915, auteur de ‘The Soldier’ (‘Le Soldat’), décédé le 23 avril 1915 et enterré dans une île grecque

18:08 Publié dans Autres, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)