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10/11/2011

Stratégies militaires

Comme j’habite près de Waterloo et de son célèbre ‘champ de bataille’, je m’y rends parfois, pour y boire quelque chose à la terrasse de la brasserie ‘Wellington’ en compagnie de ma mère âgée, quelquefois aussi pour m’y promener du côté de la Ferme d’Hougaumont.

 

Je suis à chaque fois effaré quand je réalise combien Napoléon a été stupide d’accepter de combattre dans les conditions de terrain que Wellington (qui connaissait le lieu et l’avait choisi à l’avance) lui présenta sur un plateau en guise de cadeau mortel.  Wellington dont les troupes anglaises tenaient les hauteurs et réussirent à les tenir jusqu’à ce que la cavalerie et les grognards eussent été décimés.  À un kilomètre à peine de la hauteur où se situe actuellement le ‘Lion’, on peut encore voir la ferme de Hougaumont, une ferme aux murs pas trop élevés mais que les troupes de Napoléon ne parvinrent pas à conquérir malgré les furieux assauts de toute la journée du 18 juin 1815.  Et, entre le Lion et cette ferme, sur le flanc droit des troupes de Wellington (flanc gauche de celles de Napoléon), on peut voir l’endroit exact où se trouvaient en ce jour fatidique pour l’Empereur français des pièces d’artillerie britannique qui prirent les fantassins, puis la cavalerie, français, en enfilade.  Ce n’est pas à cause de l’obsession de l’attente de Grouchy (dégustant ses fameuses fraises de Wépion selon ce qu’on en sut) que Napoléon perdit cette bataille, mais simplement, parce qu’il choisit une stratégie pensée à la hâte, sans tenir compte de l’aspect du terrain défavorable pour son armée et qu’il s’entêta à faire diversion via la ferme d’Hougaumont et celle de la Haie-Sainte, alors qu’une attaque frontale sur le gros des troupes de Wellington, de fantassins soutenue par l’énorme cavalerie du maréchal Ney, auraient peut-être fait basculer le destin en sa faveur.

 

Ce principe d’être sur une hauteur et de dominer l’ennemi, de voir tout ce dont il est capable de faire, est un principe qui a hanté l’esprit de nombreux militaires tout au cours des conflits armés

 

Moins d’un demi-siècle plus tard, lors de la guerre civile aux États-Unis, ce fut le général sudiste R. E. Lee qui se fourvoya les premiers jours du mois de juillet 1863 en lançant ses troupes à l’assaut des hauteurs aux environs du village de Gettysburg, malgré l’avis contraire de certains de ses meilleurs généraux.  Ils s’y cassèrent les dents les Sudistes, perdirent le gros de leur armée, une armée dont les soldats étaient meilleurs que les Yankees (citadins pour la plupart et peu habités à la rude vie de plein air), mais que l’imbécillité d’un général conduisit à une mort certaine.

 

Cinquante ans plus tard, au-dessus des tranchées opposant troupes allemandes et alliées sur le front de l’Ouest, se jouaient des combats aériens, dont les couleurs dans le ciel étaient pareilles à des jeux de papillons - dangereux.  Les Allemands l’emportaient souvent car ils sortaient par paquets disciplinés et groupés, restaient groupés le plus longtemps possible et choisissaient toujours de se trouver plus haut que leur ennemi et ‘chutant’ du soleil, idéal pour ne pas être vu par l’adversaire.  Et, évidemment, ils s’attaquaient en bande à des pilotes alliés isolés.

 

Cette question de tenir les hauteurs !  Les Allemands, lors de la Première guerre mondiale, s’étaient toujours arrangés pour dominer les hauteurs ; il suffit de lire le déroulement de la bataille de l’Yser, près d’Ypres.  Quand je visite le très beau cimetière britannique de ‘Tyne Cot’ à Passendaele (qu’on écrivait de ce temps-là Passchendaele)  aux tombes blanches et pelouses vertes immaculées, et qu’on regarde le paysage, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les Allemands ont tenu ces hauteurs jusqu’en octobre 1917. Ils dominaient toute une partie de la Flandre occidentale, et étaient capables de grouper des tirs d’artillerie sur toute menace du côté des Alliés.  Parfois, ce furent les éléments naturels qui s’opposaient aux attaques victorieuses comme par exemple en été 1917 lors de l’offensive contre Passchendale lorsqu’il plut sans discontinuer tout un mois et que des Tommies périrent noyés dans des trous d’obus.

 

Ah, ces hauteurs chères aux Allemands !  Il en fut de même au Sentier des Dames en France (que j’ai visité) et dans certains des lieux de guerre du côté de Verdun, où atteindre l’une ou l’autre Cote dominant le paysage était, pour les Allemands et les Français, devenu une nécessité stratégique, des endroits qu’on se disputait au prix de milliers de vies.  Et, quand, en 1998, je visitai Gallipoli en Turquie (ce paysage de l’autre côté du lieu célèbre où eut lieu le siège de la ville de Troie) et qu’en car nous montâmes ces collines vers le sommet, je fus effaré de voir comment des ‘stratèges’ militaires du calibre de Winston Churchill avaient pu imaginer un débarquement de troupes là tout en bas, des soldats ne se doutant de rien et à qui l’ordre fut donné de monter à l’assaut de positions bien installées avec couverture d’artillerie d’appui tout à fait adéquate parce que, il faut préciser que les troupes turques qui réussirent à décourager toute tentative d’accès à ces hauteurs, furent conseillées par des Allemands, ces spécialistes des stratégies aux positions avantageuses.  Ce n’est pas pour rien qu’on limogea Churchill après cet échec cuisant.

 

Il n’y a pas que les hauteurs qui fournissent un avantage stratégique, l’organisation, la conception de l’attaque  est essentielle.  Le principe de la Blitzkrieg allemande jumelant attaques aériennes, de chars d’assaut et de troupes de fantassins véhiculés, fut un principe novateur qui fut désapprouvé par l’État-major français à la veille  de la Deuxième guerre mondiale (seul De Gaulle avait soutenu cette idée d’avoir des troupes blindées) et par Staline et ne trouva non plus aucun écho positif ni dans le Royaume-Uni ni aux States ni au Japon.

 

Le principe d’innovation fut ce qui réussit aux U-Boot allemands durant la deuxième guerre mondiale, du moins durant les premières années de conflit.  Là, idéalement, ils attaquaient par ‘meutes’ (Wolf packs en anglais) ; dès qu’un U-Boot avait repéré un convoi ‘ennemi’ dans l’Atlantique, il en transmettait les coordonnées à l’État-major de Dönitz puis, tout en suivant le convoi, il attendait que dix ou douze autres sous-marins le rejoignent, puis le coup de signal de l’hallali était donné.  Ce qui fit qu’en 1940 et jusqu’en 1941, ces attaques de sous-marin furent désastreuses pour l’Angleterre qui perdit des millions de tonnes de bateaux coulés, avant qu’ils ne réagissent par des tactiques combinant protection de destroyers et surveillance aérienne.  Par contre, lors de la même guerre, après la défaite de la France, lorsqu’il n’y avait plus que le Royaume-Uni pour s’opposer aux nazis, Göring, le maréchal bedonnant, ‘as’ de la première guerre mondiale (il combattit dans l’unité de  von Richthofen) mais piètre stratège, convainquit Hitler de lui laisser carte blanche, il réduirait bientôt les Anglais à la reddition.  Et, là, au lieu de diversifier les attaques et d’attaquer plutôt par petits groupes – ce qui aurait eu pour résultat de désorganiser le «RAF  Fighter Command » britannique en rupture de pilotes -, Göring choisit d’attaquer l’Angleterre par des raids aériens en masse de centaines de bombardiers et de Stukas, de jour, puis de nuit.  Il faut avoir lu des récits de pilotes ayant combattu dans la Royal Air Force pour savoir à quel point ténu la survie aérienne du Royaume-Uni a tenu et de quel courage ils ont fait preuve !  Ce n’est pas pour rien que Churchill eut cette phrase remarquable à leur égard « never so many owed so much to so few » (jamais autant de personnes n’ont dû autant à aussi peu !).  Et, au passage saluons le courage de ce pilote belge de la RAF qui mitrailla le siège de la Gestapo avenue Louise et qui, hélas périt plus tard.

 

Autres lieux, autres bêtises stratégiques.  Hitler a perdu la guerre sur le front de l’Est - et fort heureusement-, non pas parce que les Soviétiques étaient plus doués sur le plan stratégique, simplement parce que, à un certain moment et contre l’avis des principaux protagonistes des unités de Panzer, il a décidé, un peu avant septembre 1941 de ne plus concentrer l’essentiel des deux flèches blindées vers Moscou, mais d’obliquer par le sud et le nord afin de prendre la capitale en étau ; il s’était dit que l’objectif majeur pour les Allemands devait être les champs pétroliers proches de l’Oural, ce qui fit qu’il affaiblit les unités du Groupe Centre (attaquant Moscou) et fit transférer des divisions entières vers le Groupe d’Armée du Sud.  Cet affaiblissement relatif en troupes blindées et SS de choc permit au général soviétique Joukov de raffermir les défenses autour de Moscou (et pas n’importe comment, en embrigadant civils pour creuser des défenses antitanks, etc.) et d’en faire un anneau de fer, pratiquement infranchissable.  On pourrait dire par ailleurs qu’Hitler avait perdu la guerre dès le moment où Mussolini se mit en tête d’attaquer la Grèce puis la Yougoslavie et n’y réussissant pas, dut faire appel au grand frère allemand ce qui retarda de deux précieux mois l’attaque de l’URSS et permit au général « hiver » de gagner la bataille de Moscou.  Et, on peut dire que si Hitler avait attaqué en avril 1941 au lieu de fin juin 1941, il aurait conquis Moscou. Certes.  Mais, aurait-il conquis l’URSS ? On peut en douter.  Les Soviétiques qui craignaient l’intervention japonaise en Sibérie ou dans le nord de la Mandchourie, conservèrent jusqu’en 1943 des millions d’hommes sous les armes, et, d’après ce qu’on en dit, ces troupes ‘sibériennes’ étaient les meilleures, les plus motivées ; elles auraient de toute manière fait la différence sur le long terme ne fût-ce que en raison des difficultés logistiques que les Allemands auraient eu à transporter remplacements, nourriture, équipement et matériel militaire au fin fond de l’URSS.

 

Les Japonais ont aussi appris des Allemands.  Dans les innombrables îles et atolls du Pacifique qu’ils défendaient, ils avaient d’ordinaire construit des lignes de défense souterraines (pas de tranchées susceptibles d’être touchées par des bombes) croisées, calculées pour prendre en enfilade tout assaut de troupes terrestres.  Ainsi, sur l’atoll de Tarawa, les Américains perdirent 1.500 hommes et il leur fallut près de 4 jours pour s’emparer d’une île faisant deux ou trois kilomètres carrés.  Il faut dire que les Amtracks débarquèrent les Marines en pleins coraux et que le commandement japonais avait donné l’ordre de stopper l’assaut sur les plages mêmes.  À Iwo Jima, ce fut le même topo, 5.000 Marines tués et trois semaines nécessaires pour s’emparer de l’île.  À Okinawa, ce fut encore pis, 15.000 GI’s (il y avait des Marines et d’autres corps d’armée) tués et six semaines nécessaires pour vaincre.  Mais là, pour la première fois, les Américains avaient débarqué sur un territoire japonais.  Des centaines de civils japonais choisirent d’ailleurs de se suicider plutôt que de se laisser faire prisonnier par les ‘diables blancs’.

 

Certains ont critiqué l’usage de la bombe atomique à Hiroshima, puis à Nagasaki.  Et pour moi qui ai visité Hiroshima et qui ai vu le seul bâtiment détruit demeuré tel quel en souvenir de ce moment atroce à 8.15 heures le 6 août 1945, pour moi qui ai lu notamment ‘Kuroi Ame’ (Pluie noire) d’un auteur japonais et le merveilleux récit de John Hersey à ce sujet, je suis évidemment sensible à l’atrocité que fut la bombe atomique, non pas pour ceux qu’elle fit disparaître tout de suite, mais pour ceux qui survécurent, des heures, quelques jours, des semaines, des mois, des années, parfois avec des douleurs et des maladies apparentées, effroyables.  Mais, si on voit, militairement et stratégiquement parlant, qu’il fallut 15.000 tués, 45.000 blessés et six semaines pour s’emparer d’Okinawa, on comprend qu’une attaque frontale du Japon lui-même, compte tenu du degré de bourrage de crânes qui commençait dès l’enfance, compte tenu des principes chers au bushidō (l’art du guerrier), compte tenu de la question d’honneur (ne pas perdre la face) prépondérante dans la mentalité nipponne, compte tenu du silence persistant de l’Empereur Hiro-Hito, on estime qu’il aurait fallu peut-être un an pour vaincre le Japon, au prix d’un million du tués et blessés.  Sans parler des pertes japonaises qui n’ont jamais fait l’objet de probabilités.  Car, à l’instar de ce qu’a dit Churchill début juin 1940 alors que l’opération d’évacuation de Dunkerque venait d’être terminée  et qu’il ne restait que la Grande-Bretagne pour s’opposer à la barbarie nazie ‘Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les lieux de débarquement, nous nous battrons sur les collines ; nous ne nous rendrons jamais…’, on peut estimer logiquement que vu le degré de fanatisme foncier des Japonais, cela aurait été pire car, chez eux, deux éléments dominaient, d’une part le Pays du Soleil Levant (dont l’Empereur descendait de Dieux, à l’époque, ne l’oublions pas) n’avait jamais été conquis, d’autre part, il y avait chez les Japonais un racisme à l’égard de toutes les autres races non-nipponnes et, certainement, vis-à-vis des Blancs qu’ils exécraient.

 

Mais l’Amérique qui joua un rôle non négligeable dans la défaite de l’Allemagne et du Japon (concentrant l’essentiel de son effort militaire sur le front du Pacifique, ne l’oublions pas) s’est ensuite embourbée dans des conflits qui ne furent jamais des victoires mais qui avaient plutôt l’amère saveur de défaites : Vietnam, Irak, Afghanistan.  L’Amérique n’a jamais su innover en matière militaire.  Elle se fonde sur un support aérien colossal et quand les conditions de terrain sont adverses, eh bien, les hommes de troupe là en bas n’ont qu’à se débrouiller (l’exemple le plus ancien c’est la bataille des Ardennes où les avions restèrent cloués au sol à cause du brouillard, fin décembre 1944 puis quand parut le soleil, ce fut le renversement stratégique).  Les Britanniques, eux, ont innové car, généralement, lorsqu’ils participent à un conflit, ils essaient de connaître la mentalité, les us et les coutumes, parfois la langue, des gens avec qui ils seront en contact et ne font pas feu n’importe comment ni pour n’importe quoi (sauf, évidemment en Irlande du nord lors du fameux « bloody Sunday »).  De plus, leurs unités de SAS sont parmi les meilleures troupes d’élite du monde, disciplinées, superbement entraînées et dont les conditions d’admission sont d’une rudesse physique effroyable.

 

Israël qui avait une des meilleures armées au monde (juin 1967) a perdu de son esprit de pionnier et n’innove plus.  Dans ce petit pays où la perte de tout soldat est durement ressentie, lors des derniers ‘conflits’ (invasion du sud du Liban fin 2008, attaques périodiques dans la bande de Gaza), on a pu voir des soldats aux pieds de plomb, incapables de réduire de petits groupes de troupes du Hamas ou du Hezbollah, se faisant appuyer par des hélicoptères de combat, avions de chasse ou artillerie, comme les Américains le font, des tactiques illusoires face à un adversaire se ‘fondant comme un poisson dans l’eau parmi la population locale’.  Le revers, c’est qu’on tire dans le tas, se souciant peu des pertes civiles.  Pertes civiles qu’on qualifie modestement de ‘dommages collatéraux’.

 

Le conflit récent en Libye a montré ce qu’une armée d’amateurs face à une armée démotivée s’appuyant sur des mercenaires, pouvait donner.  Le chaos, car, il ne faut nullement se leurrer, s’il n’y avait pas eu les frappes aériennes de certains pilotes de chasse occidentaux (GB ; France, Belgique, etc.), ils en seraient encore à se battre là-bas et, peut-être même Kadhafi l’aurait emporté en fin de compte.

 

Certains se demandent, pourquoi avoir une armée, pourquoi avoir des armes ?  Oui, en Europe, aux States, pourquoi ?

 

Sauf que l’ennemi actuellement peut revêtir la forme d’une femme soi-disant enceinte et être assise à côté de vous dans le métro ou dans le tram à Bruxelles, Londres ou Paris, attendant le moment propice de faire sauter sa ceinture de bombes miniaturisées.

 

Voilà la face de la guerre de demain.

 

Y sommes-nous préparés ?

07/10/2011

L'être humain est-il libre ?

L’année dernière, j’ai rencontré le chasseur de nazis et historien de la Shoah Serge Klarsfeld, dans le cadre d’un projet de publication d’un livre de témoignages sur l’Holocauste en Ukraine et en Lettonie, paru à l’origine en russe et qui avait eu l’heur d’intéresser ce personnage tellement connu et à qui on venait de décerner  la légion d’honneur.

 

J’avais été au centre de cette aventure puisque c’était moi qui avais acheté, apprécié le livre écrit par Davis Silberman, juif letton d’origine vivant aux Etats-Unis, qui lui avais écrit et de fil en aiguille, j’avais fini par contacter la Fondation Beate Klarsfeld…

 

En cours de conversation, je dis à un certain moment que c’était le plus grand des hasards qui nous avait réunis et permis que ce livre puisse paraître finalement en français sous l’égide de la « Beate Klarsfeld Foundation ».  Serge Klarsfeld me répondit qu’il ne s’agissait pas là d’un hasard, laissant deviner – sans le dire expressément -  qu’il y avait là-dessous des éléments inhérents à ce qu’on appelle maintenant le déterminisme psychologique.

 

Et, y réfléchissant vite, je dus lui donner raison.  En premier lieu parce que j’avais travaillé 17 années dans une firme où les patrons étaient juifs polonais, survivants de l’Holocauste, j’avais visité Auschwitz-Birkenau à deux reprises et même beaucoup plus tôt dans mon existence, à l’âge de 15 ans, j’avais eu des voisins juifs dont la fille m’avait conseillé – puisque j’étais déjà fort en anglais – de me mettre à la lecture de livres anglais dans la langue.  Ce que j’avais fait d’emblée.

 

Si on examine l’homme actuel, on peut constater qu’il y a une série de facteurs endogène surtout, mais également exogènes, qui déterminent ses choix, ses enthousiasmes, ses dégoûts, ses passions ou son manque de passion, et, partant, une partie importante de son existence.  Et, abstraction faite de ce rappel récent de Serge Klarsfeld,je me suis rappelé que lorsque, vers l’âge de 15 ans, en plein désarroi d’adolescent et sans quiconque pour m’aider d’un point de vue psychologique, j’étais tout à fait « à côté de mes pompes », je puis dire que ma vie même fut sauvée par la lecture d’un seul livre, celui de Pierre Daco « Les Merveilleuses victoires de la Psychologie moderne » aux éditions Marabout.  Un livre qui me fit comprendre que toute une série de mécanismes inconscients nous pousse à des actions, des comportements, des choix, des refus, des tergiversations que, rationnellement, nous ne pourrions jamais comprendre sans avoir ce qui constitue notre fondement psychologique.

 

Il y a tout d’abord le génétique, le matériau humain de base, le caractère, innés.

Nous sommes tous différents et ce qui nous différencie, ce sont des éléments invisibles à l’œil nu tapis dans nos gènes, notre structure organique et notre caractère.  Certains sont destinés à devenir obèses, d’autres resteront éternellement filiformes ; certains sont de caractère placide, colérique et rancunier, d’aucuns seront altruistes tournés vers les autres et la bonté, d’autres par contre seront enfermés sur eux-mêmes, pingres de leur dons d’amour et d’amitié.  On ne peut pas dire que tout cela soit programmé, plutôt inscrit dans ce substrat informel qui forme ce qu’on qualifie de « personnalité » mais qui tient à la nature humaine qu’un croisement d’un ovule et d’un spermatozoïde nous a léguée.  Si je prends mon exemple, j’ai toujours été faible du foie et des intestins et ces deux fléaux m’ont poursuivi tout au long de mon existence, guidant souvent mes choix, dégoûts, alimentaires.  Quant aux gènes, deux exemples : pour moi de par mon père le danger de cancer de la prostate et, inévitablement une opération d‘ablation de la vésicule biliaire puisque mes deux parents avaient déjà été opérés de ce genre d’affection ; pour mon épouse de par sa mère et grand-mère paternelle le danger de cancer de l’intestin. Quant au caractère, j’ai eu l’énorme chance d’être doté d’une solidité mentale à toute épreuve car mon enfance fut pourrie par la violence d’un père despotique.  Si je n’avais pas trouvé très tôt en moi la résilience indispensable, je ne serais plus de ce monde et depuis longtemps.

 

Deuxièmement, on peut parler d’éducation au sens large du terme, qu’on rangerait dans la catégorie des acquis sociétaires, celle que prodiguent les parents et grands-parents en premier lieu, suivis des éducateurs, instituteurs et professeurs.  J’ai eu une éducation parentale médiocre, ayant été élevé dans un univers de violence du père envers ma mère ; je me suis donc réfugié dans mon univers intérieur me consacrant à la lecture et à l’écoute de la musique, deux hobbies qui sont devenus et restés des passions.  J’ai eu l’énorme chance de fréquenter des écoles secondaires du temps où il y avait encore de très bons profs.  J’ai eu la chance d’avoir d’excellentissimes profs de langues, français, anglais, néerlandais et allemand.  Des profs qui intéressaient les élèves, qui les captivaient.  Je me souviens encore d’un professeur d’histoire qui, le premier (début des années 60) qualifia Napoléon de tyran.  Mais le concept d’éducation peut-être élargi aux domaines de l’autodidacte.  J’ai découvert la musique active (jouer d’un instrument) et je me suis éduqué dans ce domaine, par l’écoute durant des milliers d’heures de musiques de tous les genres pratiquement, et par l’étude en solitaire du déchiffrage de partitions.  Par des concours de circonstances, je me suis intéressé à l’Holocauste et aux pays de l’Est, et je me suis bâti un solide bagage dans ces domaines.  Et pour parler des dangers de l’éducation, il suffit de se référer à la manière obtuse dont de nombreux Musulmans interprètent le Coran et la Sharia (c’est le même problème chez les Juifs orthodoxes, mais eux ont l’immense avantage de ne pas exporter leur croyance ou de devenir terroristes pour combattre l’impie…), refusant tout dialogue, refusant toute idée contraire à ce qui a été écrit dans leurs livres saints ou interprétés par des exégètes musulmans.  On peut aussi voir le danger que représentent certaines idées (nazisme, communisme, racisme).  Conserver la capacité de juger une idée en fonction de critères de morale, d’équité, e bienfaits pour l’humanité, ce serait en principe l’éducation et les éducateurs qui devraient nous y préparer…

 

Ensuite, il faut parler de structure psychologique, des éventuels « complexes », de ce matériau qui n’est ni génétique ni physique mais qui tient à la prime enfance, à la prime éducation, aux premiers contacts avec autrui et à ce jeu subtil que constituent les chocs de personnalités différentes.

Je suis né avec un fichu sentiment d’infériorité à cause des conditions familiales déplorables, né dans une famille modeste avec des parents dont le matériau intellectuel n’était nullement au diapason de ce que les gènes m’avaient légué, j’ai donc « compensé » et pas un peu.  À tel point qu’on m’a souvent considéré comme imbuvable, arrogant, faisant état de mes talents (les langues que je parlais, mes voyages, « les gens intéressants que j’avais connus », etc.).  J’ai un cousin que je viens de revoir après peut-être trente ans.  C’est un garçon de la même origine sociale que moi avec le même type de père violent (un des frères de mon père), le problème c’est qu’il n’est pas trop doué pour se débrouiller dans notre société darwinienne, il est trop bon, trop doux, non combattif, il aurait tout d’un loser, sa chance c’est qu’il s’est mis en ménage avec une sacrée personnalité, une bonne femme qui le tient ensemble et le soutient de toutes les manières possibles.  Si on veut se référer aux dégâts que certains sentiments d’infériorité et une solide dose de paranoïa sont susceptibles de causer aux autres, il suffit de penser à Hitler et Staline, des cancres somme toute qu’une série malencontreuse de hasards a hissés au pouvoir absolu…la vie en société c’est l’enfer, il faut être fort pour s’en sortir, les « faibles », les « démunis sur le plan mental » n’ont pas beaucoup de chances de s’en sortir sans blessures psychologiques durables.  Notre mode de vie en société est resté animal pour ses grands principes, avec des personnalités « alpha » et des suiveurs.  Je recommande tout de même l’étude de la psychologie, elle permet de déchiffrer les comportements anormaux, névrosés, les psychoses, elle permet de se défendre dans un univers où peu de personnes nous y aideront.

 

Il faut aussi mentionner les équilibres chimiques dans notre cerveau.

On sait maintenant qu’un manque de certaines substances ou un trop plein d’autres substances, peuvent avoir un impact sur notre comportement.  J’ai lu il y a plus d’une dizaine d’années un livre – dont j’ai oublié titre et auteurs, hélas -  qui expliquait pourquoi certains êtres basculaient dans la délinquance, simplement à cause d’un manque de certaines substances nécessaires à l’équilibre mental et à la capacité de faire face à autrui, à l’adversité, à l’opposition, à la frustration, sans sombrer tout de suite dans un comportement criminel.  On sait maintenant que les gens qui emploient peu leurs neurones et leurs synapses, qui mènent une vie léthargique d’un point de vue mental (n’oublions pas que les processus d’idéation sont chimiques), n’auront pas la possibilité, à n’importe quel âge, d’augmenter le nombre de leurs neurones, et que, de ce fait, ils risquent de se retrouver à un âge avancé avec une débilité mentale progressive.  On oublie aussi un peu trop ce que l’alcool consommé à fortes doses, les drogues, certains médicaments, sont susceptibles de produire comme effets destructifs sur notre bien-être – et équilibre - chimique.  Le syndrome dépressif de la « chute des feuilles » de l’automne n’est-il pas simplement un déséquilibre de substances dont notre corps a besoin pour se sentir heureux ?

 

En cinquième lieu, j’indiquerais l’expérience, les rencontres, les voyages, les lectures, les films, les concerts, les conversations tenues au cours d’une existence ou d’une partie de vie, expériences durables parfois uniquement dues au hasard.

En 1965, à la fin de mes études, sans emploi, j’ai mis une annonce dans un journal, un monsieur m’a téléphoné, m’a convoqué pour une rencontre et, sachant que je pratiquais un tant soit peu l’allemand, m’a engagé dans sa firme d’import-export.  Je pense que de toute mon existence aucun autre événement (hormis ceux qui ont eu trait à la partie amoureuse de ma vie) ne m’a autant influencé que cette rencontre et les années durant lesquelles j’ai travaillé avec cet homme.  Un Juif, originaire de Galicie orientale (de Lvóv), ayant survécu au ghetto, à l’Holocauste, ayant été interprète près l’Armée Rouge vers la fin de la guerre, un farouche supporter d’Israël.  Mes intérêts constants pour les langues slaves, les pays de l’Est, Israël, l’Holocauste, je les lui dois, en toute modestie.  Dans cette firme également, j’ai pu côtoyer durant des années un collègue d’origine roumaine, de 40 ans mon aîné qui est vite devenu une espèce de père subrogé pour moi.  C’était un être d’une culture fantastique, aux manières d’un exquis rare, parlant à merveille six langues et les écrivant aussi bien ; une des personnes que je puis compter sur les doigts des deux mains qui ont compté dans ma vie.  Je me souviens encore qu’il m’avait conseillé d’écouter « Cavalleria Rusticana », l’opéra-phare de Mascagni.  Hélas, la première fois que je suis allé l’écouter et le voir à l’opéra, j’ai dû pleurer à un certain moment (au moment du chœur, je suis en plus d’une nature extrêmement émotive surtout sur le plan de la musique, déjà tout jeune je pleurais parfois en entendant certains extraits ou morceaux de musique), car mon collègue avait entre-temps disparu.  J’ai découvert l’Asie en 1980, en remplacement de mon patron lors d’un voyage d’affaires programmé et je ne m’en suis jamais remis.  L’Asie est vite devenue l’un de mes centres d’intérêt majeurs et durables.

 

Je me souviens aussi de certaines conversations que j’ai eues avec des êtres d’exception tout au cours de ma vie, notamment lors de mon voyage en URSS en 1970 avec un groupe d’intellectuels et de connaisseurs du communisme (tous étaient anticommunistes, moi en premier lieu), ou ce voyage au Vietnam en 1993 avec un accompagnateur flamand, un journaliste de la BRT (à l’époque), maintenant retraité avec qui je suis resté en rapport.  En 1962, j’ai vu par hasard le film de Frédéric Rossif, « Le Temps du Ghetto » avec ces images insoutenable de corps nus qu’on ramassait dans les rues du ghetto de Varsovie au petit matin et qu’on transportait cahin-caha par brouettes et charrettes vers une fosse commune, on y larguait ensuite les corps qui rebondissaient sur le tas de corps déjà dans la fosse.  J’avais 17 ans et ce film m’a laissé une impression d’horreur difficile à chasser.  La même année, j’ai vu le film de samouraïs japonais  « Hara-Kiri », de Kobayashi ; ces deux univers entrevus avant même que je les découvre subséquemment et en détails, représentaient somme toute déjà l’amorce de ce qui viendrait par la suite, mon intérêt pour la Shoah et pour le Japon.

 

Je pars aussi du principe que quand on est cosmopolite comme je le suis, quand on a vu la pampa, les Pyramides, le Temple du Soleil, les Temples de Nara, Hiroshima, New York, quand on a visité une dizaine de pays en Asie, une cinquantaine au total, on n’a nullement une mentalité étriquée, on ne se sent nullement ethnocentriste, on est capable de juger nos petits problèmes belges d’une perspective « externe ».  C’est évident, plus on connaît de langues, plus on connaît de cultures étrangères, plus on est capable de lire la presse, des revues et des livres étrangers, moins on se sentira enclin à verser dans cette espèce de nationalisme étroit qui gangrène les relations entre les communautés de Belgique.

 

En dernier lieu et je l’ai déjà abordé, il y a le hasard.

Qui fait bien les choses ou qui précipite dans le gouffre. Simon Wiesenthal racontait qu’il avait échappé à la mort à sept reprises, le fruit de hasards heureux.  J’ai lu récemment l’histoire de deux femmes ayant échappé à la mort par balles, du temps de la Shoah, l’une dans une région d’Ukraine, l’autre à Rumbula près de Riga en Lettonie.  J’ai connu Karl Petit, un spécialiste de l’art asiatique, une sommité belge dans ce domaine, un être d’une finesse raffinée et d’une culture grandiose.  Il m’a un jour raconté, alors qu’il nous avait invités chez lui à Mons, qu’il était parvenu à participer à l’élaboration d’une encyclopédie britannique simplement parce que, un jour il s’était retrouvé dans un ascenseur avec le concierge d’une maison d’édition et que, parlant avec cette personne, il avait pu faire valoir les ressources historiques et linguistiques (il était diplômé d’une université britannique) qui étaient siennes.  Mon ex-patron a eu la vie sauve à deux reprises durant l’Holocauste.  La première lorsque ses parents ont décidé de le cacher dans un camion quittant le ghetto de Lvóv, il fut le seul survivant de sa famille. La seconde fois alors qu’il combattait dans une unité de partisans, elle fut encerclée par une troupe allemande et exterminée, à l’exception de deux seuls Juifs, lui et quelqu’un qui devint par la suite un ami et homme d’affaires…

 

Durant ma jeunesse, alors que je courais avec un copain dans les dunes de Mariakerke, je ne vis pas un puits.  Je tombai dedans et ce ne fut que grâce au hasard que j’eus la présence d’esprit d’écarter les bras, que je ne tombai pas au fond et que ma mère put venir me libérer.

 

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Je dirais pour conclure que je pense sincèrement que notre liberté absolue est limitée car trop contingentée par notre physique, nos acquis et défauts génétiques, éducationnels, notre expérience, notre mental et les contraintes névrotiques qui peuvent éventuellement y être associées.  Un seul exemple personnel encore.  Quand je vais au restaurant, je choisis des plats en fonction des critères suivants : je n’aime pas beaucoup la viande et certainement jamais saignante, je dois tenir compte de l’état de faiblesse relative de mon foie et de mes intestins, de mes dégoûts naturels pour certaines choses (abats, compléments lactés, etc.), de mon acidité d’estomac et du reflux gastrique auquel je suis exposé, de mon état physique du moment.

 

Suis-je libre ?

 

Un peu, très peu.

 

Certains diront peut-être que je me laisse trop guider par mon intellect, que je raisonne trop.  C’est vrai, quand je vais au restaurant et que je conduis, je me contrains à ne pas dépasser la limite légale d’alcoolémie, pas par respect des lois, tout simplement car je ne veux pas me voir retirer mon permis de conduire.  Je devrais peut-être me laisser aller.  Facile à dire.  Dès l’âge de 4 ans, j’ai dû intervenir pour épargner des coups à ma mère, apprendre à jauger mon père afin de voir quand et comment il exploserait.  Cela a fait de moi un être réfléchi, un brin calculateur, envisageant l’avenir et les conséquences possibles.  Il m’a fallu des décennies pour perdre ma méfiance acquise et me sentir à l’abri de la terreur d’être confronté à l’agressivité de mon père.

 

J’envie parfois ceux qui se permettent tout sans réfléchir, bouffer comme des ogres, boire comme des trous sans fond, conduire comme des écervelés,  Mais, d’autre part, leur nature dissolue ne les a-t-il pas déterminés à agir de la sorte, comme des animaux dépourvus de toute raison, pratiquant le « carpe diem » sans jamais réfléchir aux conséquences pour eux-mêmes et leurs proches.

 

Et ce serait là peut-être le lien déterminant essentiel : celui qui nous unit aux autres, famille, proches, amis.  Ce lien qui fait de nous un animal de société, à l’écoute des autres, prêt à aider, prêt à aimer, prêt à être aimé, sans calcul, contrepartie, exigences…

 

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