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05/01/2012

On ne joue pas de théâtre sur un cimetière

« On ne joue pas de théâtre sur un cimetière »

 

Voilà la phrase qui était placardée sur des affiches dan le ghetto de Vilnius (Lituanie)

 

Alors que les habitants juifs de Vilnius et des bourgades environnantes avaient été regroupés dans un ghetto et que les premiers massacres avaient déjà eu lieu, alors que les Juifs devaient « produire » et travailler au sein d’Arbeitskommandos, la vie culturelle s’organisait.  On avait créé des écoles, des orphelinats, des clubs de jeunes, puis on créa un théâtre qui, lui, fit l’objet de critiques.

 

Quand je lisais des ‘journaux’ tenus par des Juifs ayant connu les affres du ghetto de Varsovie ou que je lisais des récits historiques ou de survivants à ce sujet, j’ai toujours été frappé par l’effervescence de l’activité culturelle que les Juifs prisonniers de ghettos y déployaient.

 

C’était un peu comme s’ils n’avaient pas pu vivre sans culture.

 

On sait que dans les stalags et oflags, on organisait aussi et de manière très régulière, des soirées culturelles.  On sait que certains prisonniers dont l’expertise dans certains domaines était reconnue ou avérée, donnaient des cours aux autres prisonniers de guerre.  Dans cet univers carcéral – certes moins effrayant que celui des ghettos ou de Birkenau puisque l’objectif n’y était pas l’extermination -, il y avait donc, d’une part des hommes soucieux d’inculquer ce qu’ils savaient et, d’autre part, d’autres hommes soucieux d’apprendre.

 

Soljenitsyne écrivit une bonne partie des récits de zeks qu’il entendit du temps de son incarcération dans l’engrenage du goulag dans sa tête. Evguenia Guinsbourg (ayant décrit l’univers impitoyable de la Kolyma) fit de même car les zeks étaient astreints à des fouilles régulières. D’autres détenus des geôles soviétiques composèrent des œuvres poétiques, voire littéraires, dans leur tête.

 

J’ai un jour lu en anglais le récit d’un Américain qui a fait du goulag.  Durant des semaines, il a subi des tortures psychologiques et physiques.  Par exemple, durant des semaines, on lui interdit de dormir.  Ingénieux, notre gars mit en place un système astucieux qui lui permit de dormir des microsecondes, voire microminutes.  Et, par ailleurs, pour se tenir en forme, il tenta – avec succès – de se rappeler ses cours d’université.

 

Cela laisse rêveur…

 

Ce courage, cette foi en la postérité, ces faits de mémoire assez prodigieux, ce besoin qu’ont certains êtres d’exception de se tenir en formes physique et mentale.  Cette volonté de demeurer un animal cultivé alors qu’autour de soi l’univers est constitué de bêtes qui en sont réduites à leurs plus bas instincts, tout cela c’est admirable.  Ou, dans les ghettos, alors que la mort menaçait à tout moment, ces gens trouvaient encore l’énergie spirituelle suffisante pour produire de la culture ou en recueillir les fruits.

 

Et, mon rêve s’arrête brusquement lorsque je pense à notre époque actuelle.  Si Goebbels vivait encore, il ne devrait plus tirer son revolver de son étui pour combattre cette culture qu’il vilipendait.

 

Aucun besoin, la culture a fichu le camp, toute seule.

 

Il suffit pour s’en convaincre de lire ce que bloggeurs et apprentis-politologues écrivent sur les différents forums que nous distille internet.  Outre l’orthographe dont il vaut mieux ne pas parler, souvent, on ne lit que des platitudes d’un niveau dont on doute qu’il puisse être au minimum celui de quelqu’un qui aurait terminé ses humanités avec fruit.  Arguments de piliers de bistrots, insultes gratuites et en tous genres, revendications sans pour autant qu’il y ait chez une majorité d’internautes donneurs d’avis la moindre substance politique, historique, sociale ou culturelle à la base pour étayer ce qu’ils affirment péremptoirement.

 

Mais, quand on examine ce que nous offre le média le plus utilisé par l’homme de notre temps – la télévision – et quelles sont les émissions les plus regardées, on peut à vrai dire se poser la question : pourquoi les cinquante/soixante années qui séparent de nous ces prisonniers de ghettos ou de goulag épris de culture au point d’y consacrer leurs maigres forces, ont-elles tant changé les mentalités ?

 

Ou, pour conserver le désir de se cultiver envers et contre tout, faut-il des circonstances particulières ?  Et, quand on cherche à se cultiver au sein de ce désert d’acculture généralisé, est-on nécessairement un Martien, un anormal ?

 

Depuis les années soixante, notre monde moderne n’a eu de cesse de prôner la civilisation des loisirs.  Je suis le premier à y croire et depuis des décennies.  Puisque déjà, du temps de mon activité professionnelle, je me cultivais passivement (lecture, musique, opéra, concerts, visites de musées ou de villes culturellement intéressantes) et, aussi, j’écrivais et je faisais de la musique en musicien amateur.  Depuis que je suis pensionné, j’ai accru ces types d’activité.  Je connais d’autres personnes qui, arrivées à l’âge de la retraite, ont conservé une activité considérable sur le plan culturel.

 

Peu, c’est vrai.

 

Néanmoins, il ne faut pas se leurrer.  Lorsqu’on voit que Pirette est l’un des comiques préférés des Belges ; lorsqu’on voit certaines images de bêtisiers que l’on passe comme des musts télévisés ou qu’on voit le succès d’une émission comme ‘the Voice Belgique’, lorsqu’on voit les taux d’audiences de séries d’un misérabilisme culturel crasse, on peut se poser des questions sur le niveau culturel moyen de nos concitoyens.  Arte qui était un outil culturel tombe dans le tohu-bohu du nivellement par le bas.  Il y tant d’anciens films à haute teneur culturelle (je pense aux Cassavetes, Bergman, Buñuel, le père Penn etc.), il y a tant de documentaires culturels, sociaux, historiques, il y a tant de versions filmées d’opéras ou de concerts de jazz, de concerts de grands chefs ou de solistes d’exception de musique classique (pensons à Rubinstein, Heifetz, Oïstrakh, du Pré, etc…).  On pourrait, idéalement, remplir des programmes de chaînes grand public durant des mois de films, documentaires, retransmissions de concerts ou d’opéras, sans jamais lasser un public averti.  Et, surtout, en ne passant pas que cela puisqu’il faut du divertissement (entertainment).

 

Public averti ?

 

Y a-t-il en l’être humain contemporain un gène régressif pour la culture ?

 

Ce qui, en d’autres mots, voudrait dire que nous naîtrions nanti d’un solide bagage génétique à vocation culturelle et que, grandissant dans un monde aculturé (alpha privatif) à outrance, les jeunes de maintenant en viendraient avant tout à privilégier le clinquant, le kitsch, le bling-bling, le superficiel, le fun, le divertissement populaire plutôt que la culture.  Parce que – et j’en sais quelque chose – s’astreindre à la culture, c’est y consacrer des heures et des heures qui se comptent par milliers, d’écoute attentive, de vision intéressée, de lecture captivante, di visites de musées et/ou de monuments.  L’esprit sans cesse en éveil, sans cesse à la découverte du neuf, de l’inédit.  Sans tenir compte des modes, des suggestions de magazines spécialisés ou de cotations.

 

Récemment, je disais à une amie de mon épouse que j’étais capable de reconnaître des musiciens de jazz qui ont marqué l’histoire de cette forme d’art de leur passage (Charlie Parker, John Coltrane, Eric Dolphy, Coleman Hawkins, Art Tatum, Sidney Bechet, Johnnie Dodds, Oscar Peterson et Keith Jarrett, Petrucciani en piano solo) ; je puis aussi reconnaître certaines œuvres classiques ou extraits d’opéras dès les toutes premières mesures.  Il ne s’agit pas là de quelque chose d’exceptionnel de ma part ; cela résulte du fruit de milliers d’heures d’écoute de musiques en tous genres, d’accoutumance musicale et de culture.  Car, la musique pour moi – hormis le fait que je sois musicien amateur sans pour autant avoir l’oreille absolue -, ce n’est pas un hobby ou une occupation.  C’est une passion dévorante, multiforme et essentielle pour ma survie mentale.

 

Lorsqu’on voit qu’un public de téléspectateurs a pu s’engouer pour la Star Ac’ ou maintenant pour ‘The Voice’, (remisant ces émissions dans le domaine ‘culturel’), sans disposer des bases musicales nécessaires à une correcte évaluation des ‘performances’ ou à la jouissance de morceaux bien chantés, simplement parce qu’il s’agit ici d’une forme de voyeurisme, de culture de bistrot, d’appât superficiel, de show.

 

Et puis, plus on se cultive, plus on apprend, mieux on est capable d’évaluer ce qu’on nous passe comme produits culturels.  Dans ma jeunesse, alors que mon oreille musicale était aux antipodes d’une perfection, je n’aimais pas Elvis Presley.  Pas du tout.  Rien de lui.  Après avoir fait évoluer mon oreille surtout grâce à la Callas et à la fréquentation du monde de l’opéra (de Tchaïkovski à Alban Berg en passant par Wagner…), je me suis dit qu’Elvis chantait juste, qu’il avait une belle voix de baryton et une tessiture assez étendue.  Et moi qui aimais les Beatles lorsque j’étais adolescent, je ne peux pratiquement plus les écouter, à cause de leur manque de justesse surtout.

 

En littérature, c’est la même chose.  Certains auteurs sont adulés (Nothomb, Modiano, etc.).  Je les ai lus et je dois dire honnêtement que tant pour la Nothomb que pour le Modiano, s’ils écrivent bien, je considère que leurs œuvres manquent de pertinence culturelle durable.  Quatre mois après avoir terminé la dernière page, on ne se souvient même pas de ce à quoi cela avait eu trait.  Tandis que ‘Ulysse’ de James Joyce que je lus pour la première fois en anglais au début des années 70, ou ‘Orange Mécanique’ de Burgess, lu à la même époque, me sont restés en tête tels des balles incrustées dans ma mémoire éternelle.  Je connais Joyce Carol Oates depuis la fin des années 60 et quand je lis une nouvelle œuvre de cet écrivain qui aurait déjà mérité le Nobel depuis belle lurette, je suis à chaque fois ébahi de son talent, de sa prodigieuse capacité de production dans des genres et styles différents.  Je lis en ce moment ‘’What I lived for’ (Ce pourquoi j’ai vécu) où cette remarquable femme crée un personnage d’homme, de politicien américain d’origine irlandaise, un fornicateur impénitent, blasphémateur, buveur, prompt à s’exciter, un mec qui est sur une pente de dérapage psychologique dangereuse, un portrait vraiment d’une réussite humaine étourdissante, et je crois que ce roman me restera en tête comme un phare indestructible.  J’éprouve la même admiration émerveillée lorsque je lis ce que Philip Roth continue à produire en termes d’excellents romans.

 

Mais voilà, la publicité, le bling-bling, l’attrait de la superficialité des choses, font en sorte que les téléspectateurs actuels, les lecteurs actuels, les ‘mélomanes’ actuels, se rueront plutôt sur ce dont on parle plutôt que sur les véritables objets culturels.  C’est pourquoi aussi, l’offre vraiment culturelle à la télévision est à la baisse.  On ne rend pas les gens idiots, on répond à un besoin d’idiotie.

 

Savez-vous qu’en Flandres on vend énormément de livres ?  Dont la majorité est constituée de livres de cuisine !  Et, par ricochet, on en assimile presque la cuisine à de la culture puisque maintenant en lieu et place d’émissions culturelles, la nouvelle vague veut qu’on assiste à ces scènes de ‘chefs’ préparant leurs mets que des personnes triées sur le volet dégusteront.  Quelle est la valeur culturelle de tels programmes ?  Regardez la liste des films les plus populaires aux States : rien que des films d’aventures dans le futur, ou des films d’action que des neurones paresseux peuvent suivre sans aucune difficulté.  Regardez la liste des émissions francophones les plus suivies en Belgique ?

 

À se flinguer !

 

Avant, dans les ghettos, au goulag, dans les stalags et oflags, on se cultivait.

 

Actuellement, on remise la culture dans des ghettos culturels pour une élite en voie de disparition.

 

Et, quand on a le malheur d’être cultivé et de vouloir continuer à le faire, envers et contre tous, on a l’impression d’être des rejetés, des handicapés mentaux…

 

Pauvres hommes !

12:22 Publié dans Belgique, Culture, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture

25/11/2011

Alexandre Soljenitsyne - l'écrivain et penseur

Alexander Soljenitsyne est un écrivain que j’apprécie à sa très juste valeur.  Beaucoup de lecteurs et de critiques, obnubilés par son œuvre magistrale ‘L’Archipel du Goulag’ ont eu tendance à minimaliser ses qualités de romancier.  D’autres, ont imputé son Prix Nobel à son courage et son combat politiques et non à ces qualités d’écrivain, de romancier.  Ce ne serait pas la première fois.  Je lis en ce moment Orhan Pamuk, l’écrivain turc, autre Prix Nobel ; et, malheureusement pour moi qui ai une expérience de plus de 50 ans de lecture sérieuse d’auteurs, dans 5 langues différentes, je ne vois a priori, rien chez lui du point de vue du style ou des trouvailles linguistiques qui eût mérité un Prix Nobel.  Sauf, que dans « Neige » par exemple, il parle du danger intégriste en Turquie, du port du voile, du combat entre gouvernement tendant vers les ‘islamistes’ et opposition de gauche ou athée de plus en plus démunie contre la montée des extrémismes, sujets intéressants.

 

Chez Soljenitsyne j’ai aimé « Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch », un petit roman remarquable car il montrait ce qu’était en réalité une journée complète au sein du Goulag, il montrait combien de petites joies (un peu de nourriture de rabiot, un endroit à l’abri du vent pour travailler à des travaux de maçonnerie et un poêle où se réchauffer de temps à autre, des codétenus corrects…), étaient susceptibles de faire oublier un jour de plus dans ce premier ou deuxième cercle de l’enfer.  Un autre de mes romans favoris reste ‘Août 14, un chef-d’œuvre incontestable.  Il dépeint le début de la campagne russe de Tannenberg en Prusse orientale lorsque, dès le début de la Première guerre mondiale, un peu par hasard, les troupes russes battirent les troupes allemandes, les repoussèrent, ensuite survinrent ces grains de sable d’inorganisation, de manque de renseignements (ou d’idées), de suffisance, de têtes dures, qui firent en sorte que de victoire absolue, cette campagne se solda par un échec cuisant.  En la figure centrale d’un officier russe, envoyé secret du Grand-Duc (qui souhaitait être informé par quelqu’un de confiance de la situation réelle sur le terrain), on a là un héros digne des meilleurs romans, un idéaliste, un homme courageux qui n’hésite pas à prendre des initiatives, à organiser lui-même des points de défense, ou des retraites ordonnées, sans lésiner sur sa propre vie.  Un ‘héros’ un peu pareil à Pierre dans ‘La Guerre et la Paix’, permettant via son regard d’observateur indépendant de se faire une idée précise d’une campagne désastreuse pour la Sainte Russie.  Tout cela écrit dans une belle langue.

 

Pourtant, si j’aime Soljenitsyne, le romancier, l’auteur du ‘Goulag’, il y a certaines de ses opinions qui me donnent envie de vomir.  Dans le tome 3 de ‘L’Archipel du Goulag’ (que je relis pour une dernière fois), je suis tombé sur les passages suivants :

 

-         « sont particulièrement proches de mon âme, les Estoniens et Lituaniens (…) Ils ne faisaient de mal à personne, vivaient paisiblement de façon organisée, avec plus de moralité que nous…(…) à l’égard des Lettons, mon attitude est plus complexe.  Il y a dans leur cas, une sorte de fatalité.  Car c’est bien eux qui ont semé. »

-         « Et les Ukrainiens ?  Nous avons cessé depuis longtemps de dire «’nationalistes ukrainiens’, nous nous contentons de dire ‘bandéristes’, mot qui est devenu à ce point injurieux que l’idée ne vient même plus à personne d’essayer d’aller au fond des choses. »

-         « Et même au printemps de 1943, c’est encore un élan général qui accueillit Vlassov dans ses deux tournées de propagande (…)  Je prendrai sur moi de dire : mais enfin, notre peuple n’aurait rien valu, c’eût été un peuple d’incurables esclaves s’il avait raté une pareille occasion, fût-ce de loin, de menacer de son fusil le gouvernement stalinien, l’occasion au moins de brandir son arme et de lâcher une bordée à l’adresse du Père entre les pères. »

 

 

Là, nous avons affaire non pas au Soljenitsyne spécialiste incontesté de l’âme et des méandres du « zek » (détenu) du Goulag, mais au Soljenitsyne rétrograde, celui qui en vertu de son antisoviétisme absolu – que je respecte puisqu’il en a souffert plus que d’autres, dans sa chair comme dans ses corps et âme -, associe tout ennemi de Staline et en fait par un preste tour de passe-passe un ‘ami’ ou, à tout le moins, une cause qui peut être défendue intellectuellement parlant.  Et s’il n’aime pas les Lettons, ce n’est pas à cause de leur antisémitisme, de la collaboration avec les nazis, des meurtres de Juifs perpétrés par des groupements autochtones, au cours de la Deuxième guerre mondiale, non, c’est plus prosaïque.  En 1917, les Lettons formèrent un ‘bataillon letton’ qui devint la faction de gardes du corps de Lénine lui-même.  Dans ce pays libéré du communisme depuis vingt ans maintenant, on peut encore voir à Riga une statue à la gloire de ces ‘fusiliers lettons’.

 

On pourrait excuser certaines des idées de Staline, dont notamment celles reprises ci-dessus, s’il avait écrit son œuvre magistrale (et qui le reste en dépit de certaines critiques à émettre) immédiatement après sa libération ; or ce livre a paru au début des années 70.  Au début des années 70, soit près de 25 ans après la fin de la guerre, on devait tout de même savoir certaines choses en URSS sur les atrocités dont s’étaient rendu coupables les nazis et leurs suppôts dans certains pays. Le livre de Kouznetsov sur ‘Babi Yar’ était déjà paru, il y avait le samizdat, on savait qu’Ehrenbourg et Grossman avaient eu des ennuis pour la publication de leur ‘Livre noir’ relatant les massacres de Juifs en URSS et dans les états annexés par Staline à l’issue de la guerre.  Quels suppôts du régime nazi ?  Les collaborateurs estoniens, lituaniens, lettons, ukrainiens, de Biélorussie, ou de chefs rebelles tels que Bandera (le nationaliste ukrainien) et le général Vlassov.  Soljenitsyne ignorait l’ampleur des meurtres commis par ces collaborateurs et surtout à l’égard des populations juives.  Mais, a-t-il jamais voulu les connaître, lui qui, d’autre part, ne s’est jamais distingué par sa sympathie outre-mesure à l’égard des Juifs ?

 

Un petit rappel : La Shoah par balles (perpétrés par les Einsatzgruppen et des collaborateurs occasionnels ou engagés en Estonie, Lituanie, Lettonie, Ukraine) :

-           80.000 Juifs en Lettonie

-             1.000 Juifs en Estonie

-         135.000 Juifs en Lituanie

-         1 million de Juifs en Ukraine, Russie et Biélorussie.

 

A cela il faut ajouter les communistes, « commissaires politiques » et « partisans », abattus, pendus ou tués par balles, sans sommation et sans procès.  Et, parfois, sous le terme de « partisan », on pouvait y mettre n’importe quel voisin qu’on n’aimait pas, n’importe qui suspecté du délit de ‘sale gueule’, n’importe qui de gênant ou de qui on voulait se débarrasser.

Dans les 3 pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), 90 % des Juifs furent exterminés, souvent avec le concours enthousiaste d’une population autochtone franchement antisémite et heureuse de rafler les biens des Juifs tués.

 

Le général Vlassov défenseur héroïque lors de la bataille de Moscou, fut fait prisonnier par les Allemands lors d’un encerclement ; il lui fut proposé de former une armée antisoviétique. Il accepta et combattit avec ses hommes – les vlassoviens, qui, en russe est un terme d’insulte – sous uniforme allemand.  Bien, on aurait pu comprendre à la limite qu’un Russe combattît des Soviétiques avec qui il avait un compte idéologique à régler.  Sauf que souvent, quand on lit la littérature sur l’Holocauste, on rencontre ce terme de ‘vlassovien’, lors de massacres de Juifs, ils ont souvent été utilisés comme gardes de camps de la mort, etc.  Ils furent également employés pour combattre les ‘partisans’ soviétiques.

 

Voici un extrait - situé en Ukraine et conté par une survivante juive (Génia Gouralnik) d’un massacre par balles -  de « La Fosse – La Ferme aux Poux et autres témoignages sur la Shoah en Lettonie et en Ukraine rassemblés par David Silberman », édité récemment – en tirage limité aux historiens, par « The Beate Klarsfeld Foundation » :

 

« Tout annonçait une libération prochaine : les fascistes qui se préparaient pour l’évacuation (…) Le soir arrivèrent, venant du bois, cinq traineaux avec des soldats de Vlassov qui se conduisirent comme les Allemands : ils battaient les passants, pillaient, tiraient.  Les gens se cachèrent dans les fosses, les caves ; quelques-uns filèrent dans la forêt.  Okasana, Marco et moi, nous sommes descendus dans un gourbi creusé dans la cour (…)  Après avoir pillé tout ce qu’ils pouvaient les hommes de Vlassov se dirigèrent vers Popelnia.  Tout redevint tranquille. ».[1]

 

Quant à Bandera, ce nationaliste ukrainien profita de l’arrivée des nazis pour lever une armée de ‘résistants’ qui combattirent les Soviétiques mais qui, par la suite, lorsqu’ils eurent été déçus par l’attitude des nazis, tournèrent leurs armes contre les uns et contre les autres.  Le seul témoignage que j’ai eu de quelqu’un qui a connu les ‘banderovtsy’ de près (autre terme de dénigrement dans la langue ruse) est l’un de mes anciens patrons juifs originaire de Lvov en Galicie orientale, rescapé de ce ghetto et qui fut obligé daller ‘dans la forêt’ pour y rechercher des groupes de partisans.  À l’âge de 16 ans !  De ceux sous la houlette ukrainienne de Bandera, il m’a simplement dit que s’ils avaient su - quand il combattit avec eux, Soviétiques et Allemands – qu’il était juif, ils l’auraient tout de suite tué, car ils étaient d’un antisémitisme basique mais létal.

 

Voilà ce que l’on peut dire de Soljenitsyne.  Un immense écrivain, l’un des tout grands littérateurs du XXème siècle, un documentaliste du goulag exceptionnel.  Cependant, quant à certaines de ses opinions rétrogrades ou insuffisamment informées, il faut les prendre avec des pincettes parce que, excuser un tant soit peu les collaborateurs des nazis – des gens qui causèrent des centaines de milliers de morts d’innocents (rien qu’en Lettonie, on estime que près de 100.000 Juifs furent tués par des collaborateurs lettons, Juifs de Lettonie mais aussi Juifs d’autres pays déportés en Lettonie), – parce qu’ils avaient décidé de prendre les armes contre Staline, excusez du peu, mais cela frise le révisionnisme le plus abject.

 

Il y a actuellement un processus intitulé le « Processus de Prague » qui a fait l’objet de résolutions et de propositions au Parlement européen et au sein de la Commission européenne, tendant, entre autres, à « mettre sur un pied d’égalité victimes du communisme et victimes du nazisme. »   À la base de ces initiatives, il y a les pays baltes, la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie, la Bulgarie, la Roumanie, des pays qui ont connu à leurs tragiques dépens l’univers concentrationnaire et la privation de liberté instaurés sous Lénine, devenus système magistral (au sens premier = émanant du Magistère) gigantesque sous Staline et perpétrés par Brejnev.  Bien.  On en arriverait ainsi à retrouver, disons un Letton, qui aurait œuvré durant la Deuxième guerre mondiale comme ‘Schutzmann’ (= policier, c’est la dénomination usuelle des collaborateurs lettons des nazis, engagés volontaires dans ces groupes de tueurs de Juifs), puis qui aurait souffert du communisme, comme victime directe ou indirecte.   Et par un autre tour de passe-passe magique, il faudrait l’honorer – lui le tueur de Juifs – au même titre que ses victimes !  Ou honorer ces volontaires SS lettons qui défilent chaque année à Riga le 16 mars.  Ces SS qui, même s’ils n’ont pas trempé dans les massacres de Juifs, ont, par leur pugnacité à se battre contre les Soviétiques, retardé la libération des quelque 10 % de Juifs rescapés des massacres par balles.

 



[1]Pour ceux que cela pourrait intéresser, j’aurai un article qui paraîtra, sous mon vrai nom, en février 2012 dans la Revue Générale, sous le titre ‘Serge Klarsfeld – l’homme » où je relate l’historique de la parution de ce livre de témoignage de survivants de la Shoah, rédigé par David Silberman et où je dresse le portrait de ce chasseur de nazis, historien/documentaliste de l’Holocauste qu’est Serge Klarsfeld.

10/11/2011

Stratégies militaires

Comme j’habite près de Waterloo et de son célèbre ‘champ de bataille’, je m’y rends parfois, pour y boire quelque chose à la terrasse de la brasserie ‘Wellington’ en compagnie de ma mère âgée, quelquefois aussi pour m’y promener du côté de la Ferme d’Hougaumont.

 

Je suis à chaque fois effaré quand je réalise combien Napoléon a été stupide d’accepter de combattre dans les conditions de terrain que Wellington (qui connaissait le lieu et l’avait choisi à l’avance) lui présenta sur un plateau en guise de cadeau mortel.  Wellington dont les troupes anglaises tenaient les hauteurs et réussirent à les tenir jusqu’à ce que la cavalerie et les grognards eussent été décimés.  À un kilomètre à peine de la hauteur où se situe actuellement le ‘Lion’, on peut encore voir la ferme de Hougaumont, une ferme aux murs pas trop élevés mais que les troupes de Napoléon ne parvinrent pas à conquérir malgré les furieux assauts de toute la journée du 18 juin 1815.  Et, entre le Lion et cette ferme, sur le flanc droit des troupes de Wellington (flanc gauche de celles de Napoléon), on peut voir l’endroit exact où se trouvaient en ce jour fatidique pour l’Empereur français des pièces d’artillerie britannique qui prirent les fantassins, puis la cavalerie, français, en enfilade.  Ce n’est pas à cause de l’obsession de l’attente de Grouchy (dégustant ses fameuses fraises de Wépion selon ce qu’on en sut) que Napoléon perdit cette bataille, mais simplement, parce qu’il choisit une stratégie pensée à la hâte, sans tenir compte de l’aspect du terrain défavorable pour son armée et qu’il s’entêta à faire diversion via la ferme d’Hougaumont et celle de la Haie-Sainte, alors qu’une attaque frontale sur le gros des troupes de Wellington, de fantassins soutenue par l’énorme cavalerie du maréchal Ney, auraient peut-être fait basculer le destin en sa faveur.

 

Ce principe d’être sur une hauteur et de dominer l’ennemi, de voir tout ce dont il est capable de faire, est un principe qui a hanté l’esprit de nombreux militaires tout au cours des conflits armés

 

Moins d’un demi-siècle plus tard, lors de la guerre civile aux États-Unis, ce fut le général sudiste R. E. Lee qui se fourvoya les premiers jours du mois de juillet 1863 en lançant ses troupes à l’assaut des hauteurs aux environs du village de Gettysburg, malgré l’avis contraire de certains de ses meilleurs généraux.  Ils s’y cassèrent les dents les Sudistes, perdirent le gros de leur armée, une armée dont les soldats étaient meilleurs que les Yankees (citadins pour la plupart et peu habités à la rude vie de plein air), mais que l’imbécillité d’un général conduisit à une mort certaine.

 

Cinquante ans plus tard, au-dessus des tranchées opposant troupes allemandes et alliées sur le front de l’Ouest, se jouaient des combats aériens, dont les couleurs dans le ciel étaient pareilles à des jeux de papillons - dangereux.  Les Allemands l’emportaient souvent car ils sortaient par paquets disciplinés et groupés, restaient groupés le plus longtemps possible et choisissaient toujours de se trouver plus haut que leur ennemi et ‘chutant’ du soleil, idéal pour ne pas être vu par l’adversaire.  Et, évidemment, ils s’attaquaient en bande à des pilotes alliés isolés.

 

Cette question de tenir les hauteurs !  Les Allemands, lors de la Première guerre mondiale, s’étaient toujours arrangés pour dominer les hauteurs ; il suffit de lire le déroulement de la bataille de l’Yser, près d’Ypres.  Quand je visite le très beau cimetière britannique de ‘Tyne Cot’ à Passendaele (qu’on écrivait de ce temps-là Passchendaele)  aux tombes blanches et pelouses vertes immaculées, et qu’on regarde le paysage, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les Allemands ont tenu ces hauteurs jusqu’en octobre 1917. Ils dominaient toute une partie de la Flandre occidentale, et étaient capables de grouper des tirs d’artillerie sur toute menace du côté des Alliés.  Parfois, ce furent les éléments naturels qui s’opposaient aux attaques victorieuses comme par exemple en été 1917 lors de l’offensive contre Passchendale lorsqu’il plut sans discontinuer tout un mois et que des Tommies périrent noyés dans des trous d’obus.

 

Ah, ces hauteurs chères aux Allemands !  Il en fut de même au Sentier des Dames en France (que j’ai visité) et dans certains des lieux de guerre du côté de Verdun, où atteindre l’une ou l’autre Cote dominant le paysage était, pour les Allemands et les Français, devenu une nécessité stratégique, des endroits qu’on se disputait au prix de milliers de vies.  Et, quand, en 1998, je visitai Gallipoli en Turquie (ce paysage de l’autre côté du lieu célèbre où eut lieu le siège de la ville de Troie) et qu’en car nous montâmes ces collines vers le sommet, je fus effaré de voir comment des ‘stratèges’ militaires du calibre de Winston Churchill avaient pu imaginer un débarquement de troupes là tout en bas, des soldats ne se doutant de rien et à qui l’ordre fut donné de monter à l’assaut de positions bien installées avec couverture d’artillerie d’appui tout à fait adéquate parce que, il faut préciser que les troupes turques qui réussirent à décourager toute tentative d’accès à ces hauteurs, furent conseillées par des Allemands, ces spécialistes des stratégies aux positions avantageuses.  Ce n’est pas pour rien qu’on limogea Churchill après cet échec cuisant.

 

Il n’y a pas que les hauteurs qui fournissent un avantage stratégique, l’organisation, la conception de l’attaque  est essentielle.  Le principe de la Blitzkrieg allemande jumelant attaques aériennes, de chars d’assaut et de troupes de fantassins véhiculés, fut un principe novateur qui fut désapprouvé par l’État-major français à la veille  de la Deuxième guerre mondiale (seul De Gaulle avait soutenu cette idée d’avoir des troupes blindées) et par Staline et ne trouva non plus aucun écho positif ni dans le Royaume-Uni ni aux States ni au Japon.

 

Le principe d’innovation fut ce qui réussit aux U-Boot allemands durant la deuxième guerre mondiale, du moins durant les premières années de conflit.  Là, idéalement, ils attaquaient par ‘meutes’ (Wolf packs en anglais) ; dès qu’un U-Boot avait repéré un convoi ‘ennemi’ dans l’Atlantique, il en transmettait les coordonnées à l’État-major de Dönitz puis, tout en suivant le convoi, il attendait que dix ou douze autres sous-marins le rejoignent, puis le coup de signal de l’hallali était donné.  Ce qui fit qu’en 1940 et jusqu’en 1941, ces attaques de sous-marin furent désastreuses pour l’Angleterre qui perdit des millions de tonnes de bateaux coulés, avant qu’ils ne réagissent par des tactiques combinant protection de destroyers et surveillance aérienne.  Par contre, lors de la même guerre, après la défaite de la France, lorsqu’il n’y avait plus que le Royaume-Uni pour s’opposer aux nazis, Göring, le maréchal bedonnant, ‘as’ de la première guerre mondiale (il combattit dans l’unité de  von Richthofen) mais piètre stratège, convainquit Hitler de lui laisser carte blanche, il réduirait bientôt les Anglais à la reddition.  Et, là, au lieu de diversifier les attaques et d’attaquer plutôt par petits groupes – ce qui aurait eu pour résultat de désorganiser le «RAF  Fighter Command » britannique en rupture de pilotes -, Göring choisit d’attaquer l’Angleterre par des raids aériens en masse de centaines de bombardiers et de Stukas, de jour, puis de nuit.  Il faut avoir lu des récits de pilotes ayant combattu dans la Royal Air Force pour savoir à quel point ténu la survie aérienne du Royaume-Uni a tenu et de quel courage ils ont fait preuve !  Ce n’est pas pour rien que Churchill eut cette phrase remarquable à leur égard « never so many owed so much to so few » (jamais autant de personnes n’ont dû autant à aussi peu !).  Et, au passage saluons le courage de ce pilote belge de la RAF qui mitrailla le siège de la Gestapo avenue Louise et qui, hélas périt plus tard.

 

Autres lieux, autres bêtises stratégiques.  Hitler a perdu la guerre sur le front de l’Est - et fort heureusement-, non pas parce que les Soviétiques étaient plus doués sur le plan stratégique, simplement parce que, à un certain moment et contre l’avis des principaux protagonistes des unités de Panzer, il a décidé, un peu avant septembre 1941 de ne plus concentrer l’essentiel des deux flèches blindées vers Moscou, mais d’obliquer par le sud et le nord afin de prendre la capitale en étau ; il s’était dit que l’objectif majeur pour les Allemands devait être les champs pétroliers proches de l’Oural, ce qui fit qu’il affaiblit les unités du Groupe Centre (attaquant Moscou) et fit transférer des divisions entières vers le Groupe d’Armée du Sud.  Cet affaiblissement relatif en troupes blindées et SS de choc permit au général soviétique Joukov de raffermir les défenses autour de Moscou (et pas n’importe comment, en embrigadant civils pour creuser des défenses antitanks, etc.) et d’en faire un anneau de fer, pratiquement infranchissable.  On pourrait dire par ailleurs qu’Hitler avait perdu la guerre dès le moment où Mussolini se mit en tête d’attaquer la Grèce puis la Yougoslavie et n’y réussissant pas, dut faire appel au grand frère allemand ce qui retarda de deux précieux mois l’attaque de l’URSS et permit au général « hiver » de gagner la bataille de Moscou.  Et, on peut dire que si Hitler avait attaqué en avril 1941 au lieu de fin juin 1941, il aurait conquis Moscou. Certes.  Mais, aurait-il conquis l’URSS ? On peut en douter.  Les Soviétiques qui craignaient l’intervention japonaise en Sibérie ou dans le nord de la Mandchourie, conservèrent jusqu’en 1943 des millions d’hommes sous les armes, et, d’après ce qu’on en dit, ces troupes ‘sibériennes’ étaient les meilleures, les plus motivées ; elles auraient de toute manière fait la différence sur le long terme ne fût-ce que en raison des difficultés logistiques que les Allemands auraient eu à transporter remplacements, nourriture, équipement et matériel militaire au fin fond de l’URSS.

 

Les Japonais ont aussi appris des Allemands.  Dans les innombrables îles et atolls du Pacifique qu’ils défendaient, ils avaient d’ordinaire construit des lignes de défense souterraines (pas de tranchées susceptibles d’être touchées par des bombes) croisées, calculées pour prendre en enfilade tout assaut de troupes terrestres.  Ainsi, sur l’atoll de Tarawa, les Américains perdirent 1.500 hommes et il leur fallut près de 4 jours pour s’emparer d’une île faisant deux ou trois kilomètres carrés.  Il faut dire que les Amtracks débarquèrent les Marines en pleins coraux et que le commandement japonais avait donné l’ordre de stopper l’assaut sur les plages mêmes.  À Iwo Jima, ce fut le même topo, 5.000 Marines tués et trois semaines nécessaires pour s’emparer de l’île.  À Okinawa, ce fut encore pis, 15.000 GI’s (il y avait des Marines et d’autres corps d’armée) tués et six semaines nécessaires pour vaincre.  Mais là, pour la première fois, les Américains avaient débarqué sur un territoire japonais.  Des centaines de civils japonais choisirent d’ailleurs de se suicider plutôt que de se laisser faire prisonnier par les ‘diables blancs’.

 

Certains ont critiqué l’usage de la bombe atomique à Hiroshima, puis à Nagasaki.  Et pour moi qui ai visité Hiroshima et qui ai vu le seul bâtiment détruit demeuré tel quel en souvenir de ce moment atroce à 8.15 heures le 6 août 1945, pour moi qui ai lu notamment ‘Kuroi Ame’ (Pluie noire) d’un auteur japonais et le merveilleux récit de John Hersey à ce sujet, je suis évidemment sensible à l’atrocité que fut la bombe atomique, non pas pour ceux qu’elle fit disparaître tout de suite, mais pour ceux qui survécurent, des heures, quelques jours, des semaines, des mois, des années, parfois avec des douleurs et des maladies apparentées, effroyables.  Mais, si on voit, militairement et stratégiquement parlant, qu’il fallut 15.000 tués, 45.000 blessés et six semaines pour s’emparer d’Okinawa, on comprend qu’une attaque frontale du Japon lui-même, compte tenu du degré de bourrage de crânes qui commençait dès l’enfance, compte tenu des principes chers au bushidō (l’art du guerrier), compte tenu de la question d’honneur (ne pas perdre la face) prépondérante dans la mentalité nipponne, compte tenu du silence persistant de l’Empereur Hiro-Hito, on estime qu’il aurait fallu peut-être un an pour vaincre le Japon, au prix d’un million du tués et blessés.  Sans parler des pertes japonaises qui n’ont jamais fait l’objet de probabilités.  Car, à l’instar de ce qu’a dit Churchill début juin 1940 alors que l’opération d’évacuation de Dunkerque venait d’être terminée  et qu’il ne restait que la Grande-Bretagne pour s’opposer à la barbarie nazie ‘Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les lieux de débarquement, nous nous battrons sur les collines ; nous ne nous rendrons jamais…’, on peut estimer logiquement que vu le degré de fanatisme foncier des Japonais, cela aurait été pire car, chez eux, deux éléments dominaient, d’une part le Pays du Soleil Levant (dont l’Empereur descendait de Dieux, à l’époque, ne l’oublions pas) n’avait jamais été conquis, d’autre part, il y avait chez les Japonais un racisme à l’égard de toutes les autres races non-nipponnes et, certainement, vis-à-vis des Blancs qu’ils exécraient.

 

Mais l’Amérique qui joua un rôle non négligeable dans la défaite de l’Allemagne et du Japon (concentrant l’essentiel de son effort militaire sur le front du Pacifique, ne l’oublions pas) s’est ensuite embourbée dans des conflits qui ne furent jamais des victoires mais qui avaient plutôt l’amère saveur de défaites : Vietnam, Irak, Afghanistan.  L’Amérique n’a jamais su innover en matière militaire.  Elle se fonde sur un support aérien colossal et quand les conditions de terrain sont adverses, eh bien, les hommes de troupe là en bas n’ont qu’à se débrouiller (l’exemple le plus ancien c’est la bataille des Ardennes où les avions restèrent cloués au sol à cause du brouillard, fin décembre 1944 puis quand parut le soleil, ce fut le renversement stratégique).  Les Britanniques, eux, ont innové car, généralement, lorsqu’ils participent à un conflit, ils essaient de connaître la mentalité, les us et les coutumes, parfois la langue, des gens avec qui ils seront en contact et ne font pas feu n’importe comment ni pour n’importe quoi (sauf, évidemment en Irlande du nord lors du fameux « bloody Sunday »).  De plus, leurs unités de SAS sont parmi les meilleures troupes d’élite du monde, disciplinées, superbement entraînées et dont les conditions d’admission sont d’une rudesse physique effroyable.

 

Israël qui avait une des meilleures armées au monde (juin 1967) a perdu de son esprit de pionnier et n’innove plus.  Dans ce petit pays où la perte de tout soldat est durement ressentie, lors des derniers ‘conflits’ (invasion du sud du Liban fin 2008, attaques périodiques dans la bande de Gaza), on a pu voir des soldats aux pieds de plomb, incapables de réduire de petits groupes de troupes du Hamas ou du Hezbollah, se faisant appuyer par des hélicoptères de combat, avions de chasse ou artillerie, comme les Américains le font, des tactiques illusoires face à un adversaire se ‘fondant comme un poisson dans l’eau parmi la population locale’.  Le revers, c’est qu’on tire dans le tas, se souciant peu des pertes civiles.  Pertes civiles qu’on qualifie modestement de ‘dommages collatéraux’.

 

Le conflit récent en Libye a montré ce qu’une armée d’amateurs face à une armée démotivée s’appuyant sur des mercenaires, pouvait donner.  Le chaos, car, il ne faut nullement se leurrer, s’il n’y avait pas eu les frappes aériennes de certains pilotes de chasse occidentaux (GB ; France, Belgique, etc.), ils en seraient encore à se battre là-bas et, peut-être même Kadhafi l’aurait emporté en fin de compte.

 

Certains se demandent, pourquoi avoir une armée, pourquoi avoir des armes ?  Oui, en Europe, aux States, pourquoi ?

 

Sauf que l’ennemi actuellement peut revêtir la forme d’une femme soi-disant enceinte et être assise à côté de vous dans le métro ou dans le tram à Bruxelles, Londres ou Paris, attendant le moment propice de faire sauter sa ceinture de bombes miniaturisées.

 

Voilà la face de la guerre de demain.

 

Y sommes-nous préparés ?