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01/10/2012

Tallinn, capitale de l'Estonie

Tallinn, la capitale de l’Estonie découverte par une fine pluie, un ciel bas et très peu de gens dans la vieille ville, classée patrimoine historique de l’Unesco, ne m’a pas fait une impression délirante de beauté au premier abord.

 

J’avais déjà eu l’occasion de visiter Riga (Lettonie), capitale mondiale de l’Art Nouveau, puis Vilnius (Lituanie), une ville découverte en plein mois de janvier sous la neige, mais jolie et prenante avec de petites rues arborant de jolies maisons colorées et de grands espaces plus classiques de style.

 

L’Estonie est proche de la Russie et de la Finlande et cela se sent.  D’un point de vue linguistique, l’estonien est de finno-ougrien de souche donc comme le finnois, le hongrois et le turc, incompréhensible car il ne recèle que peu de mots semblables à ceux que l’on retrouve communément dans les langues européennes.  Et la proximité de la Russie se ressent à un autre point de vue puisque près de 25 % de la population autochtone de l’Estonie est constituée d’anciens russophones laissés pour compte quand le grand chambardement de la seconde indépendance du pays a été proclamée.

 

Comme d’autres pays de l’Europe de l’Est, l’histoire de l’Estonie a été chahutée, avec l’invasion du pays par les nazis, une certaine forme de collaboration morale et armée avec le Reich, puis la déferlante de l’armée rouge et l’occupation du pays jusqu’à l’indépendance au début des années 90.

 

Ma première impression de Tallinn c’est que cette ville et surtout la vieille ville basse, me fait penser à une cité hanséatique avec ses quantités de maisons à pignon pointu (triangulaire) – typiquement des maisons de commerçants aisés - datant du XVe siècle, des maisons à balcons avec toits étagés aux tuiles rouges, ou encore des maisons à trois/quatre étages de teinte pastel et de style vaguement art nouveau.  Les ruelles sinueuses ont des pavés pires que ceux de l’enfer du Nord (de la France).  La place principale de l’hôtel de ville (Rakoeja plats) est belle mais bordée de terrasses de cafés/restaurants avec un hôtel de ville de style gothique que l’on verrait très bien recelant plein d’oubliettes dans lesquelles croupiraient ceux qui avaient eu l’heur de déplaire au seigneur du lieu.  Une jolie place mais qui n’égale pas la Grand-Place de Bruxelles, plus flamboyante, plus ‘brugeoise’ par certaines de ses maisons.

 

Pignons pointus.JPGRaekoja.JPGRuelle.JPG

 

Le premier contact humain avec les habitants de la ville est éminemment positif ; ils parlent un excellent anglais plutôt américain de prononciation avec un vocabulaire qui n’est pas limité au strict minimum touristico-culinaire comme dans nombre de pays.  Les gens semblent fort accueillants et gentils, d’une gentillesse naturelle.  Ma chambre d’hôtel – 4 étoiles, à 50 mètres de Rakoeja plats) est une pure merveille, aussi grande que le studio que nous avons à la Côte et vers 18 heures on m’apporte une bouteille d’eau minérale et un chocolat.  Le petit-déjeuner est une merveille, buffet froid où je me suis régalé de hareng (maatjes en fait) et autres poissons ; on avait aussi la possibilité d’avoir sur commande une omelette, des œufs brouillés agrémentés de protéines au choix, ou des pancakes.

 

Le deuxième jour, bottines aux pieds – nécessaires, les chaussures molles et hauts talons pour le sexe féminin, seraient à proscrire – j’entame la visite complète de la ville basse, qui ne dure pas plus d’une heure, car l’essentiel de ce qu’elle comprend de plus intéressant en matière de maisons, bâtiments et églises, se concentre sur quelques rues à peine, les rues Pikk (qui veut dire long), Lai (qui veut dire large), la rue Vene (qui je crois veut dire ‘russe’), la place de l’hôtel de ville elle-même et quelques rues avoisinantes qui sont intéressantes et comprennent de fort beaux bâtiments.  Beaucoup de maisons  colorées à façades à pignons pointus, de maisons à trois/quatre étage de style pseudo art nouveau pou de maisons à balcons et toits étagés aux tuiles rouges, sont belles.  De loin.  Car l’une des choses qui m’a d’emblée frappé quand j’ai vu les habitations typiquement colorées des rues de la vieille ville, la ville basse, c’est que du point de vue de la rénovation, Tallinn est en retard par rapport à Riga, Prague, Vilnius, Cracovie.  Beaucoup de maisons ont des façades en mauvais état et mériteraient un sérieux ravalement.  Quant aux autres maisons à toits étagés aux tuiles rouges ou les maisons de trois/quatre étages en style vaguement art nouveau, elles sont jolies sans être étincelantes de beauté

 

 La religion dominante du pays étant d’essence luthérienne, les églises sont sobres, on n’y trouve pas ces amoncellements – que je trouve horribles personnellement - d’effets baroques, cette outrance superfétatoire.  Celle du Saint-Esprit, près de la Rakoeja plats, m’a plu par ses très beaux vitraux dont certains d’essence contemporaine, intéressante.  eglise du saint-esprit.JPG

 

La ville haute – Toompea (une voyelle doublée rallonge la valeur du son) – a certains charmes isolés, car l’ensemble ne m’a pas sidéré d’une  beauté extraordinaire.  J’y ai relevé surtout la Cathédrale Newski de toute beauté tant intérieure qu’extérieure, qu’on ne peut photographier ni filmer comme dans tous les lieux orthodoxes.  Le Parlement en face est un joli palais baroque rose.  Et le lieu d’où on peut apercevoir la ville, au loin le Golfe de Tallinn avec quelques paquebots ancrés dans les espaces portuaires, est grandiose de beauté surtout que j’ai eu la chance d’avoir du soleil les deux occasions où j’y suis allé.  Il y a aussi la vue très connue – et photogénique - de tous ces toits de tuiles rouges, qui est, je crois, l’une des caractéristiques de ce qu’on montre généralement de cette ville de Tallinn en partie moyenâgeuse.  Dans cette ville haute, j’ai également vu la Tour dont le nom – pour nous Belges comprenant le néerlandais y compris les parlers dialectaux – est assez comique, la Tour ‘Kiek in de Kök qui veut dire ‘regardez dans la cuisine’. Et ce ‘kiek’ est très proche du west-flandrien ‘regarde’, ce qui prouve que Tallinn a conservé de nombreuses traces des occupations danoises et allemandes.  nevski.JPGvue sur le golfe.JPG

 

J’ai pourtant été un brin déçu du point de vue architectural.  On disait qu’à Tallinn, hormis les demeures de style hanséatique et moyenâgeux, il y avait des bâtiments d’art nouveau ou d’art moderne, intéressants. Ce que j’y ai vu était décevant, aucune comparaison avec les maisons de Riga ni de Prague ou du Jugendstil à Vienne.  L’aspect global de cette cité est celle de demeures cossues de commerçants aisés qui eurent à cœur d’y faire construire de jolies demeures, mais non des demeures imprégnées d’art ou de culture.  Un autre aspect de cette capital européenne que je trouve détestable, c’est que nombre de magasins du centre historique sont du type « suveneriid » axés sur les zozos de touristes qui y achèteront de l’ambre (qui me parut chère comparé à Riga et Vilnius) ou d’autres souvenirs n’en valant pas la peine.

 

J’avais lu qu’en été, de 30 à 40 ferries journaliers débarquaient leur lot de Finlandais en quête de boissons alcoolisées (la réglementation dans ce pays y est très sévère quant à la consommation d’alcool).  Je n’ai pas eu la chance de rencontrer ces Finlandais en goguette.  Par contre pour les touristes, j’ai rencontré pas mal de touristes russes.  Faciles à reconnaître de loin.  De super nanas, très jolies, style revue féminine, et à côté d’elles, leur mec, tête rondelette, taillée à gros traits, le genre de tête de mafioso qui ne déparerait pas un film de catégorie B-, un corps sans grâce, mais de grands pieds (et sans doute un portefeuille garni).  Quant aux Russes autochtones (si on peut dire puisque l’état estonien rechigne quelque peu à leur accorder automatiquement la nationalité estonienne du simple fait qu’ils habitaient en Estonie au moment de la deuxième indépendance du pays), on les reconnaît tout autrement que les touristes de Russie.  Ils ont l’air d’appartenir à un sous-prolétariat, des laissés pour compte, les hommes portant des habits anciens, passés de mode, portant encore parfois ce type de béret à la mode du temps de la révolution de 1917 (cf. le couvre-chef de Lénine, les babouchkas étant restées identiques à ce qu’elles ont toujours été tout au long de l’existence de la Sainte Russie.  Elles semblaient également spécialisées dans la vente de lainages divers du côté de la porte de Viru, à l’ouest de la vieille ville.  Et au-delà de cette porte, j’ai vu un shopping centre à étages fabuleux, 4 étages de boutiques hypermodernes.

 

À la longue, je me suis un peu attaché à ces maisons hanséatiques, à ces maisons colorées, à ces toitures rouges, à ces Estoniens qui me faisaient penser à des Finlandais du point de vue morphologique et auditif.  Mais, après l’exploration de la Tallinn classique, j’ai opté pour le culturel.  J’ai découvert un superbe musée, le KUMU.  Qui se trouve dans un assez grand espace vert appelé le ‘Kadrioru Park’.  On y trouve tout d’abord un Palais – de Kadriorg -  qu’y fit construire Pierre le Grand en tant que résidence d’été, à tons rosés et beiges. Kadriorg.JPG

 Le musée KUMU, à quelques centaines de mètres de là est une réussite d’architecture très contemporaine, hypermoderne mais jolie. Il ne renferme que des œuvres de peintres estoniens et, le visitant, j’ai été étonné de voir à quel point certains des peintres exposés étaient originaux.  J’y ai notamment noté les tableaux expressionnistes de Märt Laarman (mort en 1975), classique moderne d’Alexandra Bejova (morte en 1981) et des dessins de ton expressionniste de buveurs d’absinthe et une femme nue d’Eduard Wiiralt (mort en 1954).  Ces derniers, me firent penser aux meilleurs œuvres de peintres comme Dix, Grosz ou Beckmann. Il faut dire que j’ai un faible pour les expressionnistes allemands.  Mais, il y avait d’autres œuvres et peintres fort intéressants que je n’ai pas notés mais qui valent incontestablement le déplacement.

 

Je suis allé au Musée de l’Occupation, non pas par intérêt, mais parce que je connais le rôle de l’Estonie durant la Deuxième guerre mondiale.  Je n’ai pas été déçu.  J’ai pu prendre trois photos d’un documentaire montrant l’accueil enthousiaste réservé par la population – surtout féminine – aux envahisseurs allemands de juillet 1941.  Il faut savoir que l’URSS, à la suite de clauses demeurées secrètes du fameux accord Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939, avait envahi les trois états baltes, après une soi-disant demande d’assistance par les parlements respectifs.  Et, à leur manière inimitable, les Soviétiques avaient arrêté, interrogé et déporté vers la Sibérie nombre d’Estoniens réputés ennemis du peuple.  Nous avons une autre conception des choses en Europe de l’Ouest.  Entre deux maux, un qui a nom communisme à la sauce soviétique et l’autre qui a nom fascisme à la sauce hitlérienne, les vrais patriotes parmi nous n’auraient jamais hésité et n’auraient jamais levé le moindre doigt pour aider ce régime qui décida de faire une différence entre les seigneurs et les Untermenschen et, comme ce n’était déjà pas suffisant en soi, de commencer à les exterminer, Juifs et autres, d’une manière industrielle.

 

J’ai vu aussi sans plaisir et sans fierté qu’un Belge appelé Léon Degrelle, dont la photo en uniforme de la SS, croix de fer bien apparente, trône en page  49, avait combattu en Estonie avec son unité « Wallonie ».  Contre les Soviétiques, sur le front d’Emajõgi.  « Le bataillon de Léon Degrelle fut absolument remarquable dans ces batailles. » (cf. ‘Estonia in World War II’ par Mart Laar, acheté au musée même).  Sur un panneau, près de l’entrée du musée, on parlait de l’occupation du pays par les nazis en ces termes : « Comparée à d’autres pays, l’occupation allemande fut considérée plutôt légère. »  Au musée, il n’y a pas un mot sur le sort des Juifs, peu nombreux dans le pays (4000 environ) dont 90 % furent exterminés.  L’Estonie recelait des camps de concentration, tel Klooga par exemple, où des Juifs d’autres pays furent envoyés pour y connaître le sort habituel des Juifs, tués sur place, affaiblis par la faim ou déportés quand tout commença à aller de mal en pis pour le IIIe Reich.  Il paraît que chaque année, les nostalgiques de la Division SS estonienne défilent en grandes pompes à Tallinn.  Autres pays, autres mœurs !

 

La vie est chère à Tallinn, les prix dans les restaurants et les prix des boissons sont quasi équivalents à nos prix en Belgique, plats entre 10 et 22 euros ; 6,5 euros pour un verre de vin, café entre 2 et 3,5 euros.  Mais les serveurs sont généralement accueillants, souriants et parlent bien l’anglais (souvent aussi le russe).  Mais j’y ai bien mangé ; mon regret c’est qu’à cause de leur antisoviétisme notoire, on y trouve difficilement de la vodka russe (genre ‘Russkii Standart’, ma préférée que je bois ‘sec’).

 

J’ai voyagé avec Estonian Air et je m’en suis réjoui, j’ai même reçu à l’aller et au retour une collation légère et gratuite, les sièges font 79 centimètres d’espace (ce qui est confortable pour mon mètre quatre-vingts) et le personnel de bord extrêmement poli et serviable.  Les avions étaient à l’heure à l’arrivée.  L’aéroport de Tallinn est petit avec peu d’activité aérienne.

 

Ah oui, les femmes estoniennes sont plutôt jolies, pas grosses, parfois grandes, et les jeunes gens sont aussi grands, le blond domine pour les deux sexes.  C’est un peuple d’apparence exubérante, gaie, qui me fait penser aux Finlandais, mélange de vie intérieure intense et d’extraversion tout aussi intense.  porte Viru.JPG

 

À voir, mais trois jours suffisent, car en un jour et demi, on fait facilement le tour de tout ce qu’il y a à voir, les distances entre lieux touristiques sont extrêmement réduites.  Et avec la Tallinn Card, accéder à certains lieux plus lointains par tramway ou trolleybus (Kadriorg, mais aussi le zoo qui recèle un super tigre de l’Amur malheureusement mal installé, et de superbes ours blancs, tout aussi mal lotis, mais le zoo promet de leur aménager de nouveaux espaces quand ils auront trouvé les fonds) ne prend pas plus d’un quart d’heure ou vingt minutes et la fréquence y est très convenable.  Et les arrêts sont indiqués dans les trams ou trolleybus.

20/08/2012

Le bonheur et les vicissitudes de la vie...

Si je puis fixer une date où je ressentis le  bonheur terrestre à son apogée, ce fut dans la soirée du 27 avril de cette année alors que Francine et moi assistions à un superbe coucher de soleil au large de la mer, à la Panne.

 

Nous étions allés pour la première fois dans un resto sympa et nous avions bien mangé.  Nous venions d’aménager dans un studio moderne et meublé dans un lieu à l’écart du centre avec une terrasse plein sud et une vue sur des maisons à trois étages et des dunes (pas sur des buildings avoisinants).

 

Le lendemain matin, le 28 avril (date mémorable !) une espèce d’intuition me dicta de demander à Francine d’allumer son GSM tout juste avant notre petit-déjeuner.  Cinq minutes après, un appel paniqué de voisins à laquelle nous avions demandé d’ouvrir et fermer le poulailler du jardin étant donné que ma mère de 90 ans (vivant indépendamment mais dans la même maison que nous) avait des problèmes de genoux et faisait montre parfois d’un équilibre instable, sachant que quand elle tombait à genoux ou par terre, elle était incapable de se relever seule.  Après de longues minutes affolées, nous apprîmes que le voisin avait trouvé ma mère devant la porte du poulailler et qu’il semblait qu’il fût impossible de la relever.  Le voisin appela donc le 100 et nous, à la Panne, nous nous apprêtâmes à rentrer au plus vite.  En cours de route, via un coup de fil aux urgences, nous apprîmes qu’il s’agissait d’une fracture du col du fémur et qu’elle serait bientôt opérée.  C’était, évidemment, le classique pour les personnes âgées, ça ou la hanche.  J’avais même pu parler avec ma mère qui semblait avoir tous ses esprits, attendant l’opération avec sérénité.

 

L’après-midi même nous étions à l’hôpital.  L’opération s’était bien passée et ma mère était consciente.  Ma mère me demanda de lui pardonner car je lui avais interdit d’aller au poulailler seule, étant donné que nous avions demandé à un amical et agréable voisin de le faire.

 

Quatre jours plus tard, grosse première tuile, une escarre au talon gauche.  Sans conteste due à un manque de soins adéquats ou d’attention  puisque il s’agit là d’une séquelle connue et bien documentée de ce type d’opération (mon épouse a travaillé en milieu hospitalier une partie importante de sa carrière et a soigné des personnes âgées, ergo arrivées dans son service, espèce de service hospitalier de type « G » porteuses d’escarres).

 

Au bout d’une semaine, elle fut transférée en « revalidation », dans le même hôpital.  Au début, je m’étais rendu auprès du médecin responsable de l’unité à qui j’avais donné un protocole de radios des genoux duquel il apparaissait clairement qu’elle souffrait d’une « gonarthrose » (arthrose des genoux) importante, disant donc qu’il y avait des exercices qui seraient contre-indiqués pour elle vu son état.  Résultat, elle fit de la bicyclette tous les jours comme tout le monde parce que le principe dominant de cette unité de revalidation (j’en ai discuté avec les infirmières et le médecin) c’était que à 19 ou 90 ans, tous les patients étaient astreints au même régime.  Comme disaient les Boches jadis « Ordnung muss sein » (Il Faut de l’Ordre).  Entre-temps, cela ne s’arrangeait pas avec son escarre car d’après ses voisines successives, chaque matin quand on faisait les soins d’escarre, elle hurlait.  Question repas, ce n’était pas mieux, petit-déjeuner à 9 heures, 9 heures trente, dix heures, après les soins d’escarre et sans tenir compte qu’une personne âgée peut très bien faire une syncope par manque de nourriture dans l’estomac.  Parfois dîner froid parce qu’on l’avait amenée en radiologie pour effectuer des radios sur  le temps du midi.  Parce que entre-temps, autres tuiles, outre son escarre, elle s’étai tapé une infection de la vessie, avait montré des signes d’anémie, donc tout un temps, elle eut une sonde vésiculaire, des Baxter, etc.  Un point positif, une infirmière agréable lui demanda un jour ce qu’elle aimait manger (car elle ne mangeait pas beaucoup), elle répondit « du poisson » et miracle, elle reçut désormais et pour quelques semaines du poisson trois à quatre fois par semaine.

 

Puis, début juin, on nous indiqua qu’elle sortirait de revalidation le 21 juin.

 

Dans mon optique, une revalidation c’était faire en sorte que la personne accidentée ou ayant subi une opération la handicapant dans sa marche puisse recouvre un minimum de mobilité et, partant, vaquer à ses occupations habituelles comme avant le traumatisme ou l’opération.  En prévoyance de son retour, nous avions fait remplacer son W.-C., y installant un plus élevé avec des barres latérales.

 

Nous étions prêts pour la recevoir !

 

Las !

 

Quand elle revint à la maison, nous nous aperçûmes immédiatement (et quel choc pour nous !) que c’était effroyable.  Elle était incapable de s’habiller ou de se déshabiller seule, incapable d’enlever ou de mettre ses chaussettes et ses chaussures.  Incapable d’aller seule faire ses besoins dans la chaise percée.  Incapable de s’aider de ses bras ou de ses coudes pour se lever du lit ou de se relever du fauteuil.

 

Les quelques premiers jours furent assez dramatiques et pour nous, effroyables de fatigue et de stress.

 

Au lever, par panique ou à cause des douleurs causées par l’escarre, quand Francine et moi allions ensemble au début pour la lever de son lit le matin et l’habiller, elle restait collée le derrière au lit, craignant de tomber, rendant l’habillement difficile voire impossible.  Les premiers matins, elle se mettait à hurler (avec le résultat que Francine qui souffre de légère tachycardie avait le pouls qui montait à 130/140 ; moi par contre, je reste cool quand elle hurle, comme mon père la battait de temps à autre durant mon enfance, les hurlements de ma mère c’est quelque chose que je connais…et qui ne m’angoisse ou ne m’effraie plus).

 

Autres particularité liées à son retour et à son état physique lamentable : visite journalière d’infirmière pour la toilette et les soins d’escarre, le matin et, l’après-midi, 4 jours sur 5, de la kiné.  Au début, nous avions reçu des gens qui avaient été sélectionnés par l’assistante sociale de l’hosto via un service de soins à domicile (nous n’avions aucune expérience en la matière), ce furent des Roumaines, gentilles certes mais un jour que Francine assista aux soins d’escarre, elle en fut dégoûtée d’un strict point de vue infirmier, tant du point de vue de l’hygiène que du ‘know-how.  Nous changeâmes donc d’infirmiers, ayant recours à un infirmier privé d’une conscience et d’un professionnalisme exemplaires (l’épisode roumain eut des séquelles, une infection au niveau de l’escarre par des Escherichia coli – en, provenance de selles donc à un talon ! - avec prise d’antibiotiques durant 10 jours).

 

Très vite, nous nous rendîmes compte que nous allions vivre un calvaire un peu proche de l’enfer.  Et moi qui avais déjà pu profiter de 7 années de pension bien remplies, je me devais d’avoir pitié de Francine, mon épouse, à peine pensionnée depuis le début de l’année et qui en attendait tant de cette pension (voyages nombreux, excursions, unif’ des aînés, bénévolat, enfin avoir le temps de se consacrer à des choses qu’elle aimait faire…).

 

Ce qui fit que tout cela eut assez rapidement un impact négatif sur son moral.  Quant à moi, témoin de violence conjugale durant mon enfance, self-made man dans pas mal de domaines (la musique que je pratique en autodidacte, le russe que j’ai appris par moi-même, l’écriture que je pratique en français et en anglais…), j’avais une résilience meilleure.  Malgré le temps que nous consacrions à nous occuper de ma mère, je n’abandonnai aucun de mes hobbies/passions, je faisais du saxophone ténor que je venais d’acheter fin mars, je lisais mes 7/8 bouquins en 5 langues, simultanément, j’écrivais des blogs, je retravaillais un roman et je faisais encore des traductions pour MSF.

 

Une des conséquences directes de ce qui nous était tombé dessus, ce fut que Francine et moi nous fûmes obligés de prendre des séjours de détente, de déstressage (ou de reconstitution de santé) séparément.  Désormais, les couchers de soleil à la Panne, ce n’était plus à deux, en amoureux, que nous les contemplions, finis les restos sympas en tête-à-tête, les promenades sur le sable mi-mouillé au bord des embruns.

 

Moi qui n’avais jamais cuisiné, je dus me mettre à préparer des plats simples (poisson/purée, omelette, pommes de terre rissolées, etc…) quand Francine n’était pas à la maison.  Et, moi qui n’avais jamais eu d’enfant, j’appris ce que sont les joies des inévitables langes à mettre à ma mère pour la nuit – avec les accidents de parcours quand le lange n’avait pas été suffisant, avait été mal mis ou que ma mère avait jugé utile de s’en débarrasser au petit matin, mouillant draps de lit, chemise de nuit, etc.  Autres habitudes à prendre, voir sa mère nue, l’entendre uriner ou déféquer, vider la panne (ah je vois que notre achat de studio à la Panne était prédestiné !).  J’ai aussi appris ce que c’est de nettoyer le caca des autres, nouvelles occupation d’un pensionné…

 

Nous étions certes encore heureux mais d’une manière différente et correspondant à peine à ce que nous avions envisagé de faire dès la prise de pension de Francine.

 

Il y eut aussi des mots car tant Francine que moi-même, pensionnés, nous avions du mal à recevoir des ordres de ma mère (fais rentrer le chat Kochka ! fais rentrer le chien ! où est mon café ? et mes vêtements ?) et, compte tenu de l’excédent de travail et de stress liés aux premières semaines d’enfer que nous vécûmes du 21 juin à la mi-juillet (accrus par le fait que nous habitons au 1er et 2e, ma mère au rez-de-chaussée, ce qui fait que certains jours nous faisons près de 40/50 étages d’ « exercice »).  Et, au début, nous trouvions tous les deux que ma mère ne semblait pas particulièrement heureuse d’être revenue chez elle, qu’elle manquait de reconnaissance, souriait rarement, disait rarement merci, faits que nous imputions à son âge et à sa détresse que nous ne pouvions partager toutefois car elle n’en parlait pas.

 

Un autre problème, c’était que je savais pertinemment bien que ma mère n’accepterait jamais d’aller en maison de repos et que je rechignerais quelque peu à l’y envoyer d’une manière coercitive.  D’ailleurs, je sais que si je devais en parler, elle ferait du chantage, dirait qu’elle se tuerait ou se laisserait mourir, car, à certains égards, elle fait parfois preuve d’un comportement immature, pubère.  Dans sa jeunesse, elle a été chouchoutée par son père.  Puis elle est tombée sur un mari violent et peu tendre.  Et son fils (ro-bin, bibi, moi !) était tout pour elle.

 

Moi qui suis un angoissé, je ne ressens pourtant nulle angoisse à son égard.  Tout au contraire de Francine (d’un type non-angoissé) qui panique plus que moi.  Je sais que ma mère peut faire à n’importe quel moment une chute, qu’il peut lui arriver un accident cardiaque ou un AVC (elle a entre-temps eu 91 ans), j’y suis préparé mentalement donc cela ne m’angoisse pas ; ce qui m’angoisse ce sont les choses diffuses que je ne puis cerner.  Chaque fois que j’ouvre la porte le matin, pourtant, j’ai une certaine crainte, de la trouver morte ou frappée d’une attaque.

 

Dès le départ, une chose positive nous apparut rapidement.  Ma mère qui n’avait jamais été une grande mangeuse, se mit à manger et même très bien et plus qu’avant ou que durant son hospitalisation.  Il faut dire qu’elle était tombée dans un hôtel 4 étoiles ou une maison de repos bien cotée.  Petit-déjeuner et grand café servi à table, repas chaud le midi avec desserts variés.  Soupe à 3 heures trente de l’après-midi et repas froid le soir, avec, en prime parfois dans la soirée une frangipane ou du chocolat.

 

Son anémie et son manque de fer disparurent comme sous l’effet d’une bonne fée.  Et, miracle, de temps en temps, elle se mit à sourire, à remercier.  Durant tout le temps depuis sa chute, elle n’avait nullement ‘perdu la boule’, restant fixée sur certaines petites choses liées à son environnement immédiat, à ses besoins, et, parfois, à ce que nous lui disions de nous.

 

Début août, alors que j’étais allé 3 jours à La Panne, Francine me dit que ma mère avait fait pas mal de progrès, qu’en cachette, elle se rendait seule sur sa chaise percée, enlevait pantalon et culotte, faisait ses besoins et remettait le tout, puis retournait s’asseoir dans son fauteuil.  Parfois, elle se levait pour faire rentrer l’un des chats par la fenêtre ou sortir le chien par la porte.  Il faut dire que, d’une certaine façon, connaissant son déficit musculaire, j’avais fixé des objectifs plus lointains pour elle, mais j’appris ainsi avec plaisir qu’elle était motivée, courageuse et que son souci d’indépendance et sa volonté d’embêter les autres aussi peu que possible, la poussaient à faire certaines choses dont elle était peut-être capable bien que peut-être prématurées.  Et miracle, après un épisode « chaud » quand cela avait crié du côté de Francine parce que le lit avait été trempé de pipi puisque ma mère avait jugé utile d’ôter le lange toute seule, répandant ainsi le fruit de son urine de la nuit…je constatai à mon retour de La Panne que Francine avait changé, elle semblait avoir repris du poil de la bête, parvenait à se détacher de ces vicissitudes pressantes, à prendre de la hauteur, bref à « accepter » cette situation…

 

Et, récemment, le 15 août, Francine et moi avons pu faire une excursion de 7 heures et demie.  Nous l’avons laissée seule à la maison après le passage de l’infirmière ; nous lui avions préparé son snack du midi, ses médicaments.  Elle avait le numéro d’appel de nos GSM (elle a même téléphoné vers 16 heures trente, inquiète de ne pas nous voir revenir).

 

Comme quoi si le ciel reste couvert pour le moment, il y a de temps en temps des éclaircies et qui sait, peut-être que dans trois ou quatre mois, je pourrai me rendre avec elle dans un café en chaise roulante pour qu’elle sorte un peu de chez nous, histoire de se changer les idées, comme je le faisais avant son accident deux ou trois fois par semaine.

 

Je dois reconnaître et non pas parce que c’est ma mère, qu’elle est dotée d’une sacrée dose de courage et de persévérance pour une personne de 91 ans reconnue handicapée des membres inférieurs à 50 %.  D’ailleurs, ce n’est pas unique car jusqu’en avril 2011 (donc à l’âge de 89 ans) elle a conduit sa voiture, elle n’a jamais eu d’accident de sa faute d’ailleurs.

 

Et, alors que durant sa « revalidation » tout ou presque tout fut franchement négatif (d’après le médecin elle était de ‘mauvaise volonté’ et quand elle en avait marre elle disait aux infirmières « mon fils m’apprendra à marcher »), ici, chez nous, hormis la première période allant du 21 juin à la mi-juillet, où cela allait au plus mal et où nous désespérions qu’elle puisse jamais recouvrer une certaine mobilité, et au cours de laquelle nous subissions les effets d’une fatigue tuante, elle a fait son possible dès le début, essayant de se soulever (elle ne pesait pas lourd, 55 kilos) des coudes, marchant cahin-caha avec la tribune, comme un crabe, toute de travers, mais persévérant.  Puis, sous l’influence de la kiné (une dame d’un certain âge déjà et d’une expérience certaine, gentille et attentionnée), elle se refit un minimum de musculature dans les cuisses et aux bras, ce qui nous facilita la tâche car au début donc, soulever une personne qui reste assise comme un sac de ciment, ce n’est pas évident, surtout pour moi qui relevait d’épaule gelée (capsulite rétractile) l’année dernière et qui avais perdu une bonne partie de ma musculature des biceps et quadriceps.  Quant à Francine, ancienne responsable d’unité dans un hôpital, elle avait subi un accident du travail justement en soulevant une personne lourde qui, à un mauvais moment, fit un geste en porte à faux avec celui des deux infirmières chargées de la soulever, donc, elle craignait de répéter cette scène de l’accident (ayant conduit à une sciatique et à un taux d’incapacité de travail permanent).

 

Et, finalement, au moment de border ma mère le soir, j’ai pris l’habitude, comme Francine, de l’embrasser chaque soir (chose que je n’ai jamais faite auparavant sauf pour les anniversaires, Nouvel An, etc.) et je dois dire que le regard plein d’amour, de confiance et de reconnaissance qu’elle nous offre à ce moment-là, en échange, vaut peut-être tous les sacrifices…même si c’est dur et si, souvent, nous râlons…

03/07/2012

Le caractère unique de l'Holocauste

Certains intellectuels ou historiens contestent le caractère unique de l’Holocauste.

 

Quelles sont les différentes théories à cet effet?

 

Certains maintiennent que ce que les Français perpétrèrent au Vietnam et en Algérie fut une forme de génocide équivalente à la Shoah.  D’autres arguent que les Allemands se conduisirent d’une façon bestiale (proche du génocide, donc de l’Holocauste) dans certaines de leurs anciennes colonies en Afrique orientale (Namibie, par exemple), ou les Italiens en Éthiopie (1936). D’autres encore, citant les génocides contre les Arméniens en Turquie (1915), les Cambodgiens (sous les Khmers Rouges après la conquête du pays par ces derniers, en 1975), les Tutsis au Rwanda (1994), seront de l’opinion qu’il n’y avait pas de différence essentielle entre ces formes de génocide et celui connu sous l’appellation d’‘Holocauste’ (Shoah).

 

Certains, aussi, argueraient que l’Holocauste peut être comparé à ce que les Blancs américains firent subir aux populations indiennes (natives) durant l’expansion vers le Far West, ou mettraient sur le même pied d’égalité que l’Holocauste le refus d’entrée dans la Forteresse Europe aux candidats immigrés originaires d’Afrique ou d’Asie ; ou, même que le fait de laisser des populations d’Afrique mourir de famine serait une nouvelle forme de processus similaire à la Shoah.

 

Il est vrai que, d’une manière superficielle, si vous regardez des photos de victimes de génocides, fussent-ils Juifs, Tutsis, Arméniens, Cambodgiens, le résultat paraît tristement similaire pour toute personne ayant conservé un degré d’empathie à l’égard des victimes de ces tueries collectives.

 

Cependant, pour comparer de façon légitime, il faut surtout et avant tout examiner les concepts conceptuels, les méthodes organisationnelles d’extermination et le contexte sociopolitique général, à la base des génocides

 

Et, si vous prenez ces facteurs spécifiques en considération, il n’y a absolument aucun doute que la destruction en masse des Juifs d’Europe, perpétrée par les nazis entre 1939 et 1945 ait un caractère unique avéré.

 

Après que la décision politique d’exterminer tous les Juifs d’Europe eut été prise au plus haut niveau nazi, l’Allemagne imagina un système industriel d’extermination des Juifs.  Et, pour atteindre ce but, des branches spécifiques de l’administration SS (l’Abteilung B 4 – Gestapo -  d’Eichmann supervisant les camps de la mort, la SD gérant les Einsatzgruppen) planifièrent l’intégralité du processus des exterminations à venir.  Ils construisirent ou rénovèrent des endroits appropriés à cet effet (souvent avec l’aide de détenus juifs) et levèrent les troupes appropriées pour l’exécution des ces tueries.  Les nazis créèrent des usines de mises à mort de deux types spécifiques: (1) les infâmes chambres à gaz (Auschwitz-Birkenau, Treblinka, Majdanek, Chelmno, Sobibor, Belzec), et (2) les ‘killing fields’, des zones naturelles souvent en plein air, comme par exemple lors des massacres en masse à Rumbula (1941, près de Riga, Lettonie), Baby Yar (1941, près de Kiev, URSS), à Panerių près de Vilnius et au IXe Fort à Kaunas (1941-1944, Lituanie).  Ce processus d’industrialisation à outrance  permit une plus grande capacité de tueries, un turnover plus rapide, permit à l’Allemagne, grâce à une organisation parfaitement huilée et efficiente (les Allemands avaient toujours eu le don et la réputation de produire des produits de qualité !) de s’attaquer à l’immense problème d’annihiler des millions de personnes jugées inférieures à la race germanique aryenne.  Ces massacres en masse n’eurent rien à voir avec les tueries manquant parfois de rigueur, parfois anarchiques, telles qu’on les vit au Cambodge, en Turquie ou au Rwanda, parce qu’elles avaient été bien pensées à l’avance et furent exécutées conformément à des décrets, des directives et des ordres, d’une manière ordonnée comme il sied aux personnalités anales qui imaginèrent ces plans odieux.  Et cela fut rendu possible, également, car sous les nazis, les Juifs avaient été dépossédés de leurs droits, de leurs biens, et avaient été parqués dans des endroits clos (ghettos), dans l’attente de leur sort ultime qui était la Solution Finale.

 

Dans l’intervalle, toutefois, et c’est là le deuxième aspect du caractère unique de la Shoah, les Allemands avaient décidé qu’avant leur mort, les Juifs – ceux qui du moins avaient échappé aux massacres - deviendraient des esclaves, travaillant dans des ateliers ou des usines, partant en corvées réparer des routes, allant couper des arbres, triant des vêtements ou portant des morceaux de rochers, dans des conditions défiant la raison, jusqu’à ce que mort s’ensuive, d’épuisement, de faim, ou ‘à travers la cheminée’ (comme les détenus des camps de la mort appelaient la mort dans la chambre à gaz puis le passage du corps au four crématoire).  Ceci fut la version allemande de la théorie darwinienne du ‘survival of the fittest’ (la survie des plus forts).

 

Et, le 3e aspect prouvant au-delà de tout doute possible que l’Holocauste fut un phénomène unique, c’est que même quand les massacres en masse par balles (appelée la ‘Shoah par balles’) étaient exécutés par les troupes spéciales de la SD (Einsatzgruppen/Ordnungspolizei) dans des endroits naturels en plein air, dans les états baltes, en  Ukraine, Biélorussie, Russie, là aussi on assista à un processus où rien n’était laissé au hasard.  Les troupes de tueurs en série professionnels avaient ainsi des objectifs de destruction nettement définis, des zones d’action à ‘purifier’, et, après chaque Action, des listes et des rapports étaient rédigés et adressés aux autorités en charge, comme il convient dans une administration parfaitement efficiente.  Et, aussi, pour les détenus survivants des camps de la mort, les esclaves,  ils furent ‘marqués, devenant de simples numéros.  Et ici, également, des listes étaient tenues d’une manière ordonnée.

 

Eichmann (en charge de la Gestapo SS), le prototype du criminel nazi, n’a jamais touché de Juif de sa vie.  C’était un SS croyant d’une manière aveugle à ce que le Führer avait ordonné, un simple rouage dans une vaste bureaucratie SS, qui s’appliqua d’une façon minutieuse à rendre possible la réalisation du grand dessein machiavélique que ses supérieurs hiérarchiques avaient conçu.  Dans d’autres circonstances, il aurait pu être le responsable à l’échelon le plus élevé de production de boulons, de fauteuils ou de roulements à billes.  Qu’il eût eu à organiser l’arrestation, la déportation et le processus de mise à mort de millions de Juifs, ne fut pour lui qu’une tâche administrative.  Une mission à remplir.  Et la remplir, il le fit avec le zèle et au mieux de ses capacités, celles d’un bureaucrate qui souhaite être bien noté et ne pas faire de vagues.

 

C’était un homme ordinaire, un simple rouage et puis, finalement, et comme il le répéta d’une manière pédante au cours de son procès à Jérusalem, il n’avait fait qu’exécuter les ordres de ses supérieurs.  Et, entre parenthèses, en tant que manager d’un des empires du mal les plus monstrueux jamais imaginés, il parut n’avoir jamais pensé à la différence qui pût exister entre produire des roulement à billes et faire exterminer des Juifs…

 

Et, ce détachement presque schizophrénique entre la réalité sanglante des massacres en masse, dont Eichmann fit preuve tout au cours de la guerre et durant son procès ultérieur à Jérusalem, devrait constituer une leçon pour n’importe quels projets académiques ou pseudo-historiques qui tendent à mettre sur le même pied d’égalité les victimes de n’importe quels massacres en masse ou la mort de couches entières de population, pour raison de famine ou de négligence, sans, à tout le moins, tenter d’aller au cœur même des décisions, des processus de mises à mort et des méthodes spécifiques ayant conduit à ces infortunées morts…