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04/08/2014

ISRAEL ET LA PALESTINE - L'IMPOSSIBLE DIALOGUE

Le conflit actuel entre Israël et le Hamas régnant sur la bande de Gaza déchaîne les passions en Europe où, déjà, de nombreuses manifestations pro-palestiniennes ont débouché sur des cris de ‘Mort aux Juifs’.  Toutefois, après l’enlèvement et la mort subséquente de trois adolescents israéliens qui, somme toute, ont déclenché par ricochet l’actuelle attaque d’Israël pour éradiquer les tunnels souterrains du Hamas et d’autres groupes terroristes et saper l’autorité du Hamas sur la bande de Gaza, on avait entendu des Israéliens crier ‘Mort aux Arabes’. L’enlèvement à Jérusalem et le meurtre subséquent d’un jeune Musulman (la victime, rappelons-le, fut mise à feu alors qu’elle était encore en vie d’après les rapports d’autopsie) par mesure de représailles  selon le principe biblique archiconnu (‘œil pour œil, dent pour dent…) avait également provoqué des déchaînements de passion du côté des Palestiniens.

 

Qu’actuellement les Palestiniens et les Israéliens fassent de la surenchère émotionnelle est tout à fait compréhensible.  Les dirigeants et activistes du Hamas ne sont pas des enfants de chœur.  Même s’il est établi qu’il y a des fractions plus dures et bien plus terroristes en dehors du Hamas sur le territoire de la bande de Gaza, n’oublions pas que le Hamas a tiré ou fermé les yeux sur l’envoi de missiles et roquettes sur Israël dont l’objectif était simplement de tuer des ‘Juifs’.  Et, côté israélien, ceux-ci, outrés par le meurtre des trois adolescents et les centaines de tirs de missiles ne font pas plus dans la dentelle, ce qu’ils appellent des dommages collatéraux n’est rien d’autre que le massacre de civils sous le prétexte que le Hamas et les autres groupes terroristes se cachent derrière des boucliers humains.  Et, rappelons aussi que le Hamas a dans sa charte un article premier qui veut la destruction d’Israël.

 

En Europe toutefois, notons le silence des autorités européennes qui, du reste, sont restées étrangement silencieuses lors du crash du MH17, madame et baronne Ashton, en charge des affaires étrangères, n’ayant même pas pris la peine ou trouvé le temps nécessaire d’aller en Ukraine pour tenter de trouver un règlement politique à ce qui est devenu une crise humanitaire sans précédent: laisser des corps de victimes d’un crash aérien sur les lieux durant plus de deux semaines d’été caniculaire…

 

Moi qui lis d’ordinaire autre chose que la ‘Dernière Heure’, je me suis réjoui d’avoir pu parcourir récemment deux interviews intéressantes de Juifs (une Juive belge et un Israélien ancien chef du Mossad) qui rétablissent une certaine balance éthique et montrent que tous les Juifs européens et Israéliens  vivant en Israël ne sont pas à ranger, ipso facto, dans le camp des ultras et nationalistes religieux.  Qu’une franche majorité en Israël soutienne ce gouvernement de centre-droite extrême n’est pas en soi étonnant.  Il n’y a plus actuellement en Israël de gens appartenant à cette gauche idéaliste, volontariste, celle des hommes et femmes qui créèrent l’état israélien de leurs propres mains de soldats-agriculteurs, qui vécurent dans des kibbutzim, qui assumèrent l’essentiel de la direction de l’armée et de l’état dans les années 50 jusqu’aux années 70, formant l’ossature des officiers supérieurs et de grade moyen, subissant l’essentiel des pertes humaines lors des conflits déclarés ou des guerres d’attrition (comme par exemple sur le Canal de Suez au début des années 70, j’en ai rencontré une victime ayant perdu la jambe, un kibbutznik, fils d’une députée de la Knesset et héroïne des ghettos de l’URSS lors de la chasse aux Juifs).  Des Mapam (aile la plus à gauche) et Mapai d’antan, il ne reste que de pâles reflets qui se situent, sur l’échiquier politique, aussi à droite que l’aile droite la plus extrémiste.

 

Que pense Yuval Diskin[1] du début du conflit et des dirigeants israéliens actuels ? ‘Le Hamas aussi n’a pas voulu cette guerre au début. (…) Cela a commencé par l’enlèvement en Cisjordanie de trois jeunes adolescents. D’après ce que j’en sais, la direction du Hamas a été surprise.  Elle n’a ni planifié ni ordonné cet acte.  (…)  Le Hamas a tout de suite compris après l’enlèvement des teenagers qu’il avait un problème.  Quand les opérations de l’armée {Tsahal} s’étendirent en Cisjordanie, des radicaux de Gaza ont commencé à tirer des roquettes en direction d’Israël (…) Quand le jeune Palestinien fut tué à Jérusalem, ce fut pour le Hamas la légitimation d’attaquer Israël à son tour. 

 

Et, que pense Yuval Diskin sur les chances d’arriver à un dialogue entre Palestiniens et Israël, quelle est son opinion des dirigeants actuels ?  Nous avons maintenant un problème que nous n’avions pas, disons en 1993 lors de la signature des accords d’Oslo: Alors, nous avions de réelles personnalités, aujourd’hui il n’y en a plus.  Yitzhak Rabin en fut une. (…) Aussi du côté palestinien Yassir Arafat en fut une telle (…) Ni avec Abbas que je connais bien, ni avec Netanyahu, n’avons-nous de réels dirigeants.  Abbas est bon, il est contre la terreur et il le dit à haute voix.  Néanmoins, deux personnalités qui ne sont pas des meneurs d’hommes ne peuvent faire la paix.

 

Je viens de lire une interview passionnante d’une personnalité juive et belge très connue dans le domaine des arts, Lydia Chagoll[2] auteur de ‘Au nom du Führer’ et qui vient de réaliser un documentaire sur ce qu’elle n’hésite pas à qualifier de génocide des Roms durant la Seconde guerre mondiale (‘Ma Bister’ – N’oubliez pas’, qu’on peut obtenir via son site buyenschagoll.be).  Cette femme remarquable qui a connu les affres des camps de Japonais en Indonésie, où elle fut enfermée en tant que civil – à l’instar de tous les Blancs de ces pays conquis par l’Empire du Soleil Levant – n’a rien perdu de sa combativité.  À la question de savoir, après la mort de son époux et cinéaste Frans Buyens en 2004 pourquoi elle restait si active, elle qui avait déclaré être fatiguée et en avoir marre de la vie, cette dame répond : ‘La colère me tient sur les jambes.  Car, quand je vois ce qui se passe dans le monde : si triste.  Précédemment, les soldats se battaient dans de vraies guerres.  Homme contre homme.  C’était déjà si terrible que de jeunes gens fussent envoyés à la mort pour l’intérêt d’autres.  Mais, maintenant, les guerres sont faites derrière des écrans d’ordinateurs et ce sont les civils qui en paient le prix.  Des enfants ayant à peine vécu.  Quel traumatisme subissent les enfants de Gaza, qui toute la nuit entendent les bombes qui tombent.’ 

 

Parce que Lydia Chagoll qui a 83 ans est une Juive qui n’en reste pas aux seules pensées.  Elle participe à des manifestations pour exprimer ses opinions.  Beaucoup de Juifs me traitent d’antisémite {en raison de sa participation à une manifestation pro-palestinienne à Bruxelles le dimanche 27 juillet}.  Ridicule.  J’ai écrit des livres et réalisé des films sur la destruction des Juifs.  ‘Au nom du Führer’ a gagné des prix internationaux (...) avec les années, Israël s’est conduit comme un état colonial.  Les orthodoxes y ont tout à dire.  Les gens de gauche qui manifestent contre la guerre à Gaza, on leur crache dessus et on leur jette des tessons de bouteilles. (…) L’Islamisme radical et l’orthodoxie religieuse juive radicale se renforcent mutuellement et menacent les modérés’.

 

Tous deux pensent de la même manière quant à l’évolution passée et l’avenir d’Israël.  Lydia Chagoll  Cela a commencé à mal tourner en 1977, quand Menahem Begin du Likoud fut élu.  Depuis lors les forces de droite en Israël sont devenues de plus en plus fortes.  Yuval Diskin ‘Il y a suffisamment de gens au Shin Beit {services de renseignements israéliens}, au Mossad ou au sein de l’Armée, qui pensent comme moi.  Toutefois, dans cinq ans, nous serons peu nombreux avec de telles vues {sur les voies et la possibilité d’un dialogue palestino-israélien}, parce que le nombre des orthodoxes religieux aux postes de pouvoir et dans l’armée croît sans cesse.

 

J’ai moi-même rencontré – lors d’un voyage du souvenir à Auschwitz-Birkenau en avril 1982, un juif, ancien détenu et survivant de Birkenau, qui, lui aussi, n’hésitait pas à monter au créneau pour défendre les droits des Palestiniens à avoir leur propre état indépendant.  C’était René Raindorf, né en 1918, déporté par le 24e convoi.  Il m’avait confié en avril 82 avoir déjà participé à des manifestations à Bruxelles, à la fin des années 30, contre les procès de Moscou {les fameux procès truqués des années 37 et 38} alors que tant d’intellectuels et communistes français, par exemple, ne réalisèrent la véritable ampleur des crimes staliniens qu’au minimum deux décennies plus tard..

 

On voit aussi des initiatives citoyennes de Palestiniens et Israéliens qui osent braver ensemble les diktats d’opinions hystériques des deux côtés de cet éternel conflit, proclamant qu’il est possible de vivre côte-à-côte.

 

Et n’oublions pas l’œuvre de Daniel Barenboim, célèbre pianiste, chef d’orchestre et propagateur de la musique de Wagner (!?) qui a mis sur pied un orchestre mixte palestino-israélien et qui n’hésite pas, également, à braver l’opinion publique de son pays (il a un passeport israélien entre autres) quand il s’agit d’aller à contre-courant de ces voix qui vocifèrent le plus haut.  Néanmoins, en ces temps de simplification et de superficialité généralisés, ceux qui osent déclarer tout haut qu’il faut rechercher une paix avant tout ou qui agissent dans ce sens sont bien vite noyés sous ce tsunami – des deux côtés, mais n’oublions pas qu’Israël a une légitimité d’état à se défendre contre des attaques de terroristes sauf qu’il y a un principe de proportionnalité de réponse armée à respecter – d’opinions extrêmes souvent dictées par des considérations religieuses et/ou politiquement viciées.  Tant l’extrême droite israélienne que le Hamas ont d’ailleurs tout intérêt à faire la guerre, il y va de leur légitimité, de leur popularité et de leur survie politique.

 

Mais, comme le soutient Diskin, on manque de véritables personnalités au Proche-Orient.

 

Et chez nous en Europe ou aux States ?

 



[1]‘Der Spiegel’ no. 30 du 21 juillet 2014

[2]‘De Standaard’ des 2 et 3 août 2014

15/07/2014

Dur, dur, d'être intellectuel et amateur d'art

Pour un intellectuel et un amateur d’art, il devient de plus en plus difficile de vivre dans cet environnement audiovisuel délétère et a-culturel.

 

Ne parlons pas de l’hystérie récente autour du Mondial de foot qui a monopolisé nombre de dizaines d’heures d’antennes.  Et, de plus, il n’était pas suffisant de retransmettre les matches en direct, il fallait aussi produire des heures de commentaires sur ce que les téléspectateurs venaient de voir.  Comme si tous ces téléspectateurs étaient idiots au fond et qu’il fallait – a posteriori – leur expliquer ce qu’ils avaient vu.

 

Récemment, car je lis tous les programmes des chaînes susceptibles de rassasier quelque peu mon goût immodéré pour la culture, j’avais vu qu’une chaîne française passait l’opéra ‘Boris Godounov’ (l’un de mes préférés) entre une heure et quatre heures et demie de la nuit.  Heureusement que j’ai la possibilité d’enregistrer et de regarder en différé! Je me souviens qu’un jour alors que j’avais bougrement sommeil et que je ne disposais plus à ce moment-là de moyen d’enregistrer, j’avais commencé à regarder sur une chaîne française ‘Moses und Aron’ d’Arnold Schoenberg, un opéra auquel j’étais resté indifférent mais quand je vis cette production, elle était fabuleuse, sauf que j’avais tellement sommeil que finalement je suis allé dormir sans la voir en entier.

 

Récemment, en zappant je suis tombé sur d’anciens concerts enregistrés par la VRT et je fus très étonné d’y voir jouer Cecil Taylor et Fred van Hove, deux tenants de l’avant-garde au piano.  Évidemment, cela change de Stromae et requiert de l’auditeur une connaissance des musiques et la capacité de découvrir et de comprendre une musique qui n’est pas pour le grand public idolâtre mais inculte.

 

Mais il n’y a pas que l’audiovisuel – et plus particulièrement des chaînes belges et francophones comme la RTBF, se présentant toujours comme LA chaîne culturelle, ou RTL-TVI et ses satellites qui ne sont là que pour nous fourguer de la publicité tout le temps - qui asphyxie la vraie culture.  Préparant depuis l’année dernière une biographie musicale de John Coltrane, le jazzman disparu en juillet 1967, j’ai eu la chance - car je désirais passer à la critique de jazz une bonne partie de ses enregistrements connus et moins connus -, d’avoir pu acheter en temps utile l’essentiel de ce qu’il a produit. Parce que, maintenant quand je me rends dans des grandes surfaces (Media Markt par exemple, concurrentiel du point de vue des prix), je vois que le rayon jazz s’amenuise de plus en plus et que pour Coltrane, on ne diffuse plus que certains albums précis et archiconnus, oubliant que nombre de ses chefs-d’œuvre ne sont plus offerts aux éventuels acheteurs et amateurs de jazz.  Ainsi en 2001, j’avais pu acheter au Japon l’intégralité (4 CD) de ses concerts au Japon de 1966 (avec Pharoah Sanders et son épouse Alice).  À l’époque, ces 4 CD n’étaient pas en vente en Europe.  Il y a évidemment ‘la Maison du Jazz à Liège’ (merci Pol Schroeder!) qui a tout Coltrane tant en disques, articles que DVD.  Je cherchais récemment un disque dont j’avais besoin, le concert de novembre 1961 que donnèrent à Paris le quartette de Coltrane avec Eric Dolphy.  Introuvable en magasin ni sur iTunes, finalement je l’ai obtenu via Amazon, mais beaucoup plus cher.

 

Notons que pour la littérature c’est du pareil au même, les grosses librairies ont tendance à disparaître et ici aussi, ce sont les goûts du public, et non ceux de la culture intangible, qui dictent les lois du marché et remplissent par conséquent les rayonnages.  Quand on déambule dans les rayons de littérature, on verra les grands noms dont tout le monde parle mais que l’amateur sérieux de littérature ne lira jamais pour une raison évidente. Il y a tellement de grandes œuvres de grands auteurs à lire qu’une vie de lecture n’y suffit pas, inutile donc de lire ces Levy, Modiano, Nothomb, Schmidt, etc. qui sortent leurs œuvres au rythme de la chute des feuilles et qui, quelques semaines après avoir lu la dernière page et refermé le livre, n’ont laissé aucune trace de ce qu’ils ont pondu pour la rentrée littéraire.  Ce ne sont pas de mauvais écrivains et ils écrivent convenablement, mais c’est là une littérature du vide qui reste vide après usage. J’ai lu quantité de Modiano et je n’ai pas retenu une seule image ou une seule figure de style.  Alors que pour ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, une seule lecture a suffi pour que j’en conserve des fragments à l’esprit pour toute ma vie, idem pour Dostoïevski, Mishima, Mailer, Dos Passos, Drieu, et pour ‘Voyage au bout de la nuit’ de Céline, même des citations épiques.   Par contre si on veut acquérir certaines œuvres majeures d’écrivains d’antan, d’un tout autre gabarit littéraire (Nobel par exemple ou que la postérité nous a légué) et dont les livres laissent des traces durables, il faut chercher pour les trouver et, maintenant et le plus souvent, il faut avoir recours à des chaînes de vente par internet (Amazon, pour ne pas la citer).

 

L’œuf ou la poule?

 

Si plus personne ne lit ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, ‘Les Damnés’, ‘Les frères Karamazov’ et ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski, l’œuvre de Mishima et Kawabata du Japon, Céline, Drieu La Rochelle, Malraux, Camus et Sartre de France, sans compter les incontournables américains, sud-américains, britanniques, polonais, et même flamands, etc, que deviendra notre jeunesse.  Oui, d’accord, ‘Guerre et Paix’ c’est long, ennuyeux par moments, on ne s’y retrouve plus dans tous ces personnages, il y aurait des chapitres en entier à supprimer car ils ne font pas avancer le schmilblick.  Kawabata est plutôt longuet, Mishima porté sur le pas très propre.  Céline n’a pas un style très agréable pour la lecture. 

 

Quels sont les jeunes de maintenant, qui ont grandi dans le giron de  notre chaîne culturelle RTBF, qui surfent depuis leurs 11-12 ans, qui ont entendu parler de Thomas Pynchon aux USA, ou bien plus ancien dans l’histoire de la littérature américaine qui auraient lu John Dos Passos et son fabuleux ‘Manhattan Transfer’? Steinbeck?  Fitzgerald? Entendu le nom d’Anthony Burgess en Angleterre (il a pourtant écrit ‘Orange Mécanique’) ou Orwell? Lu le très contemporain et fort de café Irvine Welsh (qui en anglais est assez difficile à lire car une partie des dialogues reprend des déformations de langue écossaise, mais pour lequel un jour j’ai reçu des félicitations de son éditeur pour l’avoir lu en original, moi l’étranger)? Qui ont jamais vu des films de Buñuel, de Bergman, le cycle de Kieslowski sur les X commandements?  Ou vu les fabuleux documentaires sur l’Holocauste que réalisèrent Renais (Nuit et brouillard), Rossif (le temps du ghetto) ou la Belge Chagoll?  Entendu parler de Klarsfeld et de Wiesenthal.  Savoir qui est Soljenitsyne et pourquoi il est devenu célèbre.  Citer au moins un écrivain israélien contemporain?

 

La culture n’est pas nécessaire pour vivre, ce n’est pas comme les nécessités vitales que l’eau, l’électricité, le chauffage, l’alimentation, les vêtements.  On peut s’en passer.  S’il y a un certain devoir de mémoire à l’égard de certains moments douloureux de l’histoire humaine (guerres, génocides, grandes catastrophes, etc.), il n’y a aucun devoir de mémoire à l’égard de la culture, de l’art.  Ceux qui s’y adonnent le font par intérêt, pour leur propre épanouissement personnel.

 

Ma relation avec l’art, c’est ce qui me grandit en tant qu’homme, c’est ce qui soutire le meilleur de moi et m’extrait de mon isolement physique (engoncé dans mon corps et mon cerveau) et me sort de ce penchant naturel qu’a l’être humaine pour l’égocentrisme.  Admirer Coltrane, Burgess, Tolstoï, Mishima, Dos Passos, Kieslowski, Dali, etc. me permet d’oublier que l’homme est mortel, me permet d’occulter la banalité de l’existence de millions et millions d’êtres humains qui ne possèdent pas ces repères culturels et en sont d’autant plus pauvres, la misère physique ou mentale de ces millions de laissés pour compte culturels, leur manque d’ambition (il faut de l’ambition pour se consacrer à l’art), leur manque d’épanouissement mental et/ou culturel.

 

J’ai un ami qui a passé ‘Impressions’ de Coltrane à son mariage.  C’est rare et formidable.

 

Avec quelques rares amis et/ou connaissances, nous formons ainsi des atolls, des îlots, des archipels, de culture, alors que nous tous, les ‘cultivés’, nous nous préparons à l’inévitable montée des eaux, au tsunami, des incultes. 

 

Huxley et Orwell avaient tort.  Ce ne sont pas les états totalitaires qui nous menacent, c’est le totalitarisme de la masse inculte, le diktat des lois du marché dominé par le plus petit commun dénominateur culturel.  Ce dont on parle, ce dont on écrit, ce dont on buzze le plus doit être lu, vu, écouté et discuté autour de barbecues ou de fêtes entre amis, d’invitations, de vernissages, d’expos.

 

Stromae c’est l’avenir.  Tolstoï, Schoenberg, Picasso, Dali, Buñuel, c’est le passé.  Mort et enterré!

 

On pourrait s’écrier ‘No Pasaran!’  Sauf qu’ils sont déjà passés et depuis des dizaines d’années, les vandales de

 l’a-culture, les barbares incultes!

08/05/2014

La Grande guerre, le choc des stratégies mais une immense boucherie

Centenaire de Première guerre mondiale oblige, je m’y remets, visite de lieux liés à la guerre que j’avais déjà visités il y a très longtemps, relis de livres essentiels et surtout avec la maturité en plus, je me fais des réflexions sur certaines choses, il y a une refonte de mes idées, réflexion sur les concepts militaires, les stratégies, tactiques, les comportements des soldats des différentes armées impliquées en Europe durant cet effroyable conflit.

 

Relisant un livre[1] sur les premières actions de guerre de l’armée britannique venue à l’aide de la Belgique – puisqu’elle était l’une des nations garantes de l’intégrité et de la neutralité du pays tout comme la France et l’Allemagne -, j’ai d’emblée été frappé par certains faits liés à la stratégie du BEF (British Expeditionary Force) que je compare aux stratégies française et belge, autres armées ayant eu à supporter l’impact de l’attaque en force des troupes du Kaiser.

 

Tout d’abord, étant donné que les Allemands attaquent la Belgique le 4 août (1914), que les Français n’ont rien de plus pressé que de se ruer pour reconquérir la Lorraine et que les Anglais mobilisent leur armée de métier, en Belgique, ce sont donc seuls les soldats belges et les troupes de la maréchaussée qui résistent à l’envahisseur.

 

Les Allemands, d’après tous les commentaires, attaquent en masse et par masses compactes (on parle parfois de mer de gris ou de vert-de-gris), après des tirs d’artillerie et aidés par des tirs de mitrailleuses ravageurs.

 

D’après toutes les photos que j’ai vues et les récits, je constate que les troupes belges n’attaquent pas, ils jouent la défensive, profitent d’accidents de terrain (bois, forêts, talus surélevés) ou de barricades faites à l’improviste pour s’opposer – souvent avec succès – à l’avance allemande toutefois inexorable compte tenu de la suprématie en matériau humain.  D’après certains récits, on peut même dire que les soldats et cavaliers belges pratiquent une sorte de guérilla rurale, ce qui, d’une certaine façon, exaspéra la fureur des Allemands, piaffant d’être tenus en échec aussi longtemps par une minuscule armée d’un minuscule état et, partant, cette ire provoqua nombre de dérives et crimes de guerre.

 

Quand les troupes françaises arrivèrent en Belgique, elles aussi au secours de la Belgique mais également pour s’opposer à cette déferlante qui commençait sérieusement à menacer leur propre pays, elles couvraient un front qui s’étendait – pour la Belgique – des Ardennes jusqu’à Mons où – aux environs du 20 août 14 – les Britanniques entrèrent en action.  Notons au passage que les soldats et cavaliers belges résistent jusqu’à cette date, date à laquelle, abandonnant Louvain et Bruxelles, le Roi, l’état-major et l’armée se replient sur la place forte d’Anvers.

 

Pour les chefs militaires français, la retraite est un concept militaire inconnu.  En cas de guerre, les plans prévoient une attaque par cavalerie et fantassins, officiers le sabre au clair, le clairon appelant à l’attaque et les troupes – portant le képi et pantalon rouge amarante -, les hommes de troupe baïonnette au canon.  C’est ce qu’on a qualifié de furia francese.

 

Ce que les stratèges français n’ont pas prévu c’est que la guerre a changé de visage et que le nouveau visage de la guerre c’est l’introduction et l’utilisation par l’armée impériale allemande  de l’artillerie légère et lourde (cf. déjà le bombardement par artillerie des forts liégeois puis de la place fortifiée d’anvers) et de mitrailleuses en masse (12.000 au mois d’août côté allemand[2]).

 

Le résultat – à imputer à la seule bêtise des chefs militaires français de l’époque incapables de s’adapter à de nouvelles situations –, ce sont des massacres de leurs propres troupes gigantesques, effroyables.  130.000 soldats français tués en août 1914 dont 20.000 pour la seule journée du 22 août tués principalement dans les Ardennes belges.  Et pourquoi?  Aucune communication entre troupes à l’avant et officiers supérieurs, aucune artillerie ou mitrailleuses de soutien, désorganisation des attaques et des actions de défense (cf. ‘22 août 1914, le jour le plus meurtrier de l’histoire de France’ par Jean-Michel Steg).

 

En dépit de leur supériorité en armement lourd et mitrailleuses, les Allemands ne sont pas non plus à l’abri de stratégies imbéciles décidées par leurs chefs militaires.  Ainsi lors des premiers affrontements avec les troupes britanniques dans les environs de Mons (Mons, Obourg, Nimy, Dour), d’après des témoignages ou journaux de participants britanniques, les Allemands déferlent par vagues entières, compactes.  En octobre (20-22 octobre) et en Flandre (Langemarck), bien plus tard, dans ce qu’on a qualifié de journée des étudiants, près de 25.000 engagés allemands, étudiants, partirent à l’assaut, bras dans les bras avec sur la tête leur casquette d’étudiant (d’après des témoignages de soldats britanniques présents) et se firent tuer, eux qui n’avaient eu pratiquement aucun entraînement militaire.

 

Toutefois, les forces britanniques, issues d’une solide tradition militaire qui les avait vues se déployer et combattre en Inde, en Afrique du Sud, en Egypte, en Afrique de l’Ouest, souvent opposées à des troupes irrégulières (Afrikaners, insurgés en Afrique, en Inde…) avaient axé leur stratégie militaire sur une discipline de fer et de puissance de feu (pensons aux carrés que formaient les troupes de Wellington à Waterloo en juin 1815) et sur l’aptitude de tous les soldats de la troupe à exceller dans le tir.  Les soldats de l’armée britannique avaient donc l’obligation mais aussi la capacité de tirer 15 balles à la minute (n’oublions pas que les chargeurs à l’époque pour les fusils Lee Enfield étaient d’une capacité moindre, tout au plus 5/6 cartouches).

 

Et, donc, dès les premiers engagements sur sol belge, après des journées de marche, souvent de nuit, les troupes britanniques recherchèrent des lieux appropriés leur permettant d’assurer une défense efficace, des zones de tir libres de tout obstacle.  Et quand apparurent donc les premières vagues de soldats de l’armée impériale allemande, les Britanniques tirèrent de leur capacité maximale (300/400 balles la minute pour une simple section!), ce qui, pour les Allemands donna l’impression que les troupes adverses avaient des mitrailleuses en surabondance, alors qu’en fait il n’y en avait que deux par bataillon et que le contingent de Grande-Bretagne ne disposait que d’un nombre limité de pièces d’artillerie.

 

Et, rapidement, que vit-on?  Les troupes française sur le flanc droit des troupes britanniques, cédèrent, se replièrent en désordre, laissant les Anglais à nu du côté de Mons avec un écart entre les troupes alliées de kilomètres qui alla en s’accentuant.

 

Les Britanniques ne perdirent pas le nord, ils décidèrent de se replier, le faisant d’une façon ordonnée dans la plupart des cas, avec arrière-garde chargée de maintenir à distance les ennemis, évacuation ordonnée du charroi d’artillerie quand ce fut possible et des unités de fantassins.  Dans un certain chaos, des arrière-gardes ne furent pas prévenues à temps du repli, mais c’était en pleins combats.

 

Lorsqu’on voit les différences de stratégie dès le début du conflit, on constate d’emblée que seules les armées belge et britannique, avaient une capacité à résister avec utilisation judicieuse des caractéristiques de terrain (l’armée belge était désavantagée car petite de taille, constituée surtout de recrues à la suite de la mobilisation et sans le secours d’artillerie de campagne ou de mitrailleuses) et des circonstances.  Le coup de génie de l’inondation des plaines de l’Yser via les barrages de Nieuport fut également un élément primordial qui sauva l’armée belge et stabilisa le nord du front allié.

 

Si les Français faillirent perdre Paris dès le mois de septembre, ils le doivent à la bêtise de leur haut commandement militaire, des êtres bornés, incapables et criminels, qui envoyèrent à une mort certaine des bataillons entiers de soldats courageux mais aussi de l’élite intellectuelle et du corps des officiers et sous-officiers de métier. Ce fut finalement Joffre qui sauva Paris (bataille de la Marne), aidé par les troupes britanniques.  Mais à quel prix?

 

La guerre des tranchées et l’arrivée de certains autres stratèges militaires obnubilés par les offensives provoqua encore plus de tueries inutiles :Haig du côté britannique avec son offensive de 4 mois sur Passchendaele en 1917; Nivelle du côté français et son offensive meurtrière sur le Chemin des Dames en 1917 qui aboutit à des émeutes au sein de l’armée française, mais aussi du côté allemand, pensons à l’offensive de Verdun qui visait à saigner la France et qui saigna les deux pays.

 

Il est triste de constater finalement que parmi toutes ces nations belligérantes, seule la Belgique peut-être eut à cœur de préserver ses troupes et de ne pas trop les envoyer dans des attaques de prestige, mal pensées ou de diversion.

 

La Grande guerre, oui, mais aussi une immense boucherie humaine dont les hauts gradés ne sortiront nullement indemnes…



[1]‘1914’ par Lyn McDonald, l’une des meilleures historiennes de ce conflit, auteur aussi d’un livre célèbre sur Passchendaele (Passendael).

[2]Cf. ‘La Grande défaite des stratèges’, Géo Histoire de février/mars 2014.

15:06 Publié dans Passions, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)