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11/06/2015

Marc Chagall, peintre iconoclaste, juif, traditionnaliste et moderne

Marc Chagall était né juif, dans une famille traditionnelle vivant dans un Shtetl {partie de village qui, en Russie et Pologne, était dévolue aux habitants juifs, pas un ghetto en soi, un simple regroupement social dû aux affinités évidentes ou à la politique russe de confinements des Juifs dans certaines zones}.  Pourtant, très tôt il sentit le besoin de dessiner et de peindre, transgressant ainsi l’un des interdits de la religion judaïque.

 

Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles vient de donner l’occasion aux amateurs de peinture moderne, soit de découvrir ce peintre peu adulé par le grand public, soit de découvrir ou de redécouvrir partie de son œuvre (comme Picasso et Dali, il peignit beaucoup et, malheureusement, une grande partie de ses œuvres d’avant la Première guerre mondiale fut volée ou disparut dans des collections privées et inaccessibles).

 

L’exposition était bien présentée, bien agencée, et les toiles et autres dessins bien éclairés.  La librairie recelait aussi nombre d’ouvrages intéressants sur ce peintre méconnu du grand public mais aux aspects attachants.

 

Ce n’était pas la première exposition de Chagall que je vis;  j’eus l’occasion de  voir partie de ses œuvres surtout russes et juives d’esprit à Vienne, il y a une dizaine d’années, à Paris au Musée juif quelques années plus tard, ensuite une exposition consacrée à ses illustrations de l’Ancien Testament à  Cateau-Cambrécis dans le nord de la France et, en novembre 2013, une exposition au Musée juif de New York consacrée à ses années d’exil aux États-Unis, durant la guerre.

 

Si je ne compte pas Chagall parmi le top de mes peintres préférés, il fait incontestablement partie du patrimoine culturel de la peinture que j’entretiens dans mes pensées, tout d’abord parce qu’il est moderne – et j’aime la peinture moderne du moins figurative et/ou surréaliste – et que les aspects juifs de sa peinture me tiennent à cœur, moi qui me suis intéressé aux Juifs, l’Holocauste, Israël, l’histoire de son peuple, ses souffrances, ses déchirements.  Donc, chaque fois que j’en ai l’occasion, je cours voir ses œuvres.

 

Toute sa vie, Chagall restera marqué par le Shtetl natal (Vitebsk étant sa ville natale), des images mentales ou projetées, des symboles liés aux Juifs, à son enfance.  Même durant son temps en France avant la Première guerre mondiale, dans l’entre-deux guerres, plus tard en exil aux États-Unis, ou après son retour définitif en France, nombre de ses tableaux illustreront des scènes imaginaires mais inspirées de son enfance juive au sein du Shtetl à Vitebsk.  Certains des tableaux de l’exposition de Bruxelles {cf. ‘Rabin au Citron Vert/Au-dessus de Vitebsk, etc.} donnaient une assez bonne idée de ces thèmes qui le hantèrent toute sa vie et qui représentent un des aspects originaux de son œuvre, cette capacité de mêler ‘folklore’ juif/russe aux traits les plus modernes.

 

Car au-delà d’un certain modernisme qui a parfois flirté avec le surréalisme, ce qui frappe le plus chez Chagall, c’est l’utilisation des symboles.  Ainsi, à Bruxelles, je n’ai pratiquement pas vu de tableaux ou d’œuvres arborant une énorme pendule (une toile unique, je crois), alors qu’à New York, ils abondaient.  Dans son enfance, et pourquoi donc?, Chagall avait été terrifié par une énorme pendule appartenant à son grand-père et cette terreur enfantine se répercuta dans nombre de ses créations.  Le violoniste jouant sur un toit d’une maison du Shtetl inspira le titre du musical et film américain ‘Fiddler on the Roof’ (Un Violon sur le Toit), au départ de la toile ‘La Musique’ datant de 1920.[i]

 

Mais, l’un des symboles les plus frappants, moins présenté dans l’exposition de Bruxelles malheureusement bien qu’elle eût été fort représentative de son œuvre considérable, fut l’image du Christ et, surtout, la signification que Chagall donna à la crucifixion du Christ.  Chagall ne se convertit jamais au christianisme {après la mort de son épouse juive Bella, sa compagne américaine Virginia et la Russe Valentina furent et restèrent chrétiennes; ‘Vava’ donna d’ailleurs une sépulture chrétienne à Chagall!}, mais il employa l’image symbolique du Christ {un Juif!} surtout pour dépeindre les souffrances du peuple juif durant (1) la violence infligée aux Juifs en Russie traditionnaliste et (2) la période de la barbarie nazie.

 

Ce qui, d’un certain point de vue, est iconoclaste.  Tant pour les Chrétiens que pour les Juifs. Les Chrétiens ayant gommé l’aspect juif du Christ, les Juifs ayant gommé l’origine juive de ce Christ chrétien. Le tableau – vu à New York – ‘La Crucifixion blanche (the White Crucifixion), de 1938 symbolise, via l’image du Christ crucifié, la souffrance du peuple juif qui, en Russie, ne l’oublions jamais, fut souvent l’objet de pogromes, d’écartement de la vie sociale, de bannissement puisque sous les Tsars et durant toute une époque (jusqu’aux premières réformes institutionnelles de 1905), les Juifs devaient vivre dans une zone déterminée, appelée ‘Pale’ en anglais, représentant une zone de confinement obligatoire.  À Bruxelles, le tableau ‘Apocalypse en Lilas’ traitait de la même thématique, le Christ victime juive de persécutions dont un svastika symbolisait l’agresseur nazi.  Iconoclaste, Chagall le fut car dans un de ses tableaux célèbres, on pouvait voir Lénine faisant une pirouette…Chagall qui occupa des fonctions de commissaire dans un centre culturel peu de temps après la révolution d’octobre 1917…

 

Chagall, sans être un grand intellectuel, était au courant, durant son exil aux Etats-Unis, de ce qui se tramait en Europe et de l’énorme pogrome nazi dont furent victimes les populations juives d’Europe de l’ouest comme de l’est et, plus particulièrement, ceux qui lui tenaient à cœur, de cette Russie éternelle. 

 

Voilà ce qu’il avait écrit:

 

‘Je les vois se traînant en loques,

Pieds nus, appuyés sur des bâtons muets,

Les Frères d’Israël, Pissarro,

Modigliani, nos frères, - poussés

Avec des cordes

Par les fils de Dürer, Cranach,

Et Holbein – vers la mort dans les

Crématoires.’[ii]

 

J’ai remarqué que dans certains de ses tableaux des années 70 exposés à Bruxelles, Chagall revenait à une esthétique ‘russe’ (cf. par exemple les toiles ‘Job’, et ‘Le Fils Prodigue’, mais les contrastes et l’iconoclastie de l’utilisation des couleurs étaient déjà tempérées par rapport à certaines de ses œuvres bien plus originales voire marquantes où les mauves, les verts criards ne manquaient pas, un des traits caractéristiques et originaux de Chagall, cette utilisation de couleurs ‘fauves’.

 

N’oublions pas qu’outre ses toiles – dont, on a pu le voir à Bruxelles, nombre appartient à des collections privées -, Chagall créa des habits, tentures murales et décors pour des ballets ou opéras, il peignit un plafond à l’Opéra de Paris (l’exposition de Bruxelles montra une toile de concept de cette peinture murale), des vitraux à la Cathédrale Saint-Etienne de Metz et à l’hôpital Hadassah à Jérusalem, des tapis muraux à la Knesset (parlement israélien) et de grandes tentures de part et d’autre de l’entrée du Metropolitan Opera à New York.

 

Chagall fut juif, son univers mental resta éternellement ancré dans la vie et l’univers juifs, d’ailleurs sa langue véhiculaire fut toujours le yiddish même s’il parlait le français et l’anglais (moins bien) et le russe.  Pourtant, en dépit du judaïsme affiché de nombre des symboles qu’il utilisa, son œuvre transcende les frontières nationales, ethniques ou culturelles, et cela c’est le génie de l’artiste, puisant dans ses propres racines, transposant en symboles ou images picturales ce que son existence à pétri en son for intérieur et, atteignant ainsi à l’universel.

 

Il n’est pas nécessaire d’être juif ou ferré en judaïsme pour apprécier l’œuvre et les créations de Chagall car elles ressortissent au patrimoine universel, intangible mais ô combien proche de nous, de notre sensibilité artistique…

 

 



[i]Certains des éléments biographiques sont extraits de ‘Marc Chagall’ biographie de Jonathan Wilson

[ii]Affiché à l’exposition de New York au Musée juif intitulée ‘War, Exile, Love’ (Guerre, Exil, Amour)

29/03/2015

LA TELEVISION EN TANT QU'INSTRUMENT DE CULTURE

Récemment, après avoir regardé un film russe intitulé ‘V Toumaniè’ (‘dans la brume’, je pense que le titre fait référence à une nouvelle de Tchekhov) que j’avais enregistré sur DVD recorder, en en discutant avec mon épouse, elle me dit ‘Qui ce genre de film intéresse-t-il ? Un film d’art de surcroît ?

 

C’est une histoire qui se passe durant la Deuxième guerre mondiale en Biélorusse.  Un employé des chemins de fer est arrêté par les Allemands après un sabotage d’une voie ferrée.  Trois de ses collègues sont pendus, lui est relâché, ce qui induit les partisans de la région à vouloir l’exécuter pour collaboration supposée avec l’ennemi.  Ce film présente deux aspects intéressants : (1) des développements lents, avec des plans de la nature et de l’espace pour des conversations significatives tels qu’on les a connus aux meilleurs moments du cinéma d’art soviétique (pensons au superbe film sur Andreï Roubliev ou à ‘Guerre et Paix’), (2) des flashbacks qui illustrent le passé récent des trois protagonistes principaux du scénario, une technique un rien pareille à ‘Rashômon’ de Kurosawa.  Ou comment faire apparaître la vérité en fonction du miroir déformant de l’un ou l’autre protagoniste, la vérité totale n’étant somme toute que le reflet accumulé des vérités partielles.  Mais évidemment, en ces temps de disette culturelle, peu de personnes saurant ce qu’est Kurosawa et ce qu’est ‘Rashômon’.  Surtout quand Moustique par exemple qualifie ‘Le Divan de Marc-Olivier Fogiel’ de Magazine Culturel.  J’imagine déjà la personne disant, ah j’ai vu Finkielkraut à l’émission de Fogiel la semaine passée, il est Juif.  Et une bribe de culture de plus…

 

J’ai toujours considéré la télévision comme un instrument culturel. Mais qui implique de ne pas être son esclave, qui implique que le choix reste celui de l’homme et non de l’instrument mis à sa disposition ou de la commande à distance (ou le zappeur en tant qu’instrument de culture). Dans les années 70 et au début des années 80, je n’avais pas de téléviseur, je n’ai pris un abonnement que quand le câble a placé la BBC à la disposition des abonnés. La BBC qui a cette époque était la référence culturelle par excellence (une des premières émissions enregistrées en 1985 fut ‘The Legacy of John Coltrane’ – l’héritage de John Coltrane, le sujet de l’une des plus grandes figures du jazz contemporain). Et, j’ai toujours eu l’habitude de lire à l’avance les programmes de télévision et de choisir ce qui me plaît en fonction d’impératifs personnels (films si possible en version originale, documentaires y compris les superbes documentaires animaliers de la BBC, etc.), le plus souvent avec une connotation historique ou culturelle, mais je ne dédaigne pas pour autant le plaisir et le divertissement parce qu’un être humain doit combiner sérieux et relaxation (oui, j’avoue j’ai vu ‘Wasebi’, mais je n’ai jamais aimé voire regardé de Funès, Bourvil ou Fernandel encore moins Delon, Gabin ou Belmondo).  Et, autant que possible, j’enregistre ce qui est susceptible de m’intéresser, ce qui me permet de regarder à l’aise quand je l’ai décidé et de deleter ce que j’ai enregistré si je m’aperçois que cela ne me plaît pas, est mal fignolé ou peu susceptible de m’intéresser.  Pour les films, c’est la règle des 10 minutes maximum, si je me mets à gigoter et à m’ennuyer après dix minutes, on delete et on passe à quelque chose d’autre.

 

J’ai ainsi pu enregistrer tout aussi récemment une émission que peu de personnes ont sans doute vue intitulée ‘Sorella’.  Il s’agissait d’une émission produite par une chaîne française relative à un massacre très connu parmi ceux qui s’intéressent à la Shoah par balles dans les pays balte: celui de Liepāja en Lettonie en décembre 1941.  Quelque milliers de Juifs y furent assassinés par des Allemands et des collaborateurs lettons, en plein hiver, les Juifs étant obligés de se déshabiller avant leur meurtre programmé.  Des photos y furent prises et l’une d’entre elles est célèbre, elle montre 5 personnes posant devant la caméra à demi-dénudées, une très vieille femme, une femme, deux adolescentes et sur la gauche, il y a une très jeune fille qui se cache en partie car elle devait être terrorisée par ce qui se passait aux alentours et ce qui les attendait.  En effet, ces massacres n’étaient pas secrets, ils avaient lieu à l’écart des agglomérations certes mais en présence de ceux qui attendaient leur tour pour mourir, dans les dunes de Liepāja, non loin de la mer.  Quelques milliers de personnes y furent tuées en un seul jour.

 

Voici cette célèbre photo et le film a tenté de reconstituer ce que cette jeune fille aurait pu devenir si elle n’avait pas croisé le chemin des séides d’Hitler.

 

 

 

 

 

La RTBF que je critique assez souvent parce qu’elle est tout sauf une chaîne vraiment culturelle a passé ce vendredi dernier deux épisodes produits par la Russie sur la célèbre bataille de Stalingrad (juillet 1942/février 1943), la bataille de Stalingrad - que j'ai visitée en 1970 - étant l'un de mes dadas et de longue date. Émission avec trois bémols : (1) présentée par Elodie de Sélys qui a une voix aux antipodes de la phonogénie et qui, personnellement, me hérisse quand je l’entends, (2) avec des blocs de publicité ( !?) et l’intervention d’historiens.  Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des historiens pour expliquer le contenu didactique et le contexte historique qu’une émission venait de présenter.  Naturellement, oui je comprends pourquoi.  Pour beaucoup de gens qui regarderaient ce genre d’émission (il y a parfois des miracles !), il ne leur viendrait jamais à l’idée de lire un quelconque ouvrage historique à ce sujet, un parce que la télévision est devenue la référence culturelle par excellence, et deux parce que tout ce qui a pu être écrit jadis, à condition que ce ne soit pas repris sur Google ou Wikipedia, n’a strictement aucun intérêt pour les générations actuelles qui se fondent sur l’immédiateté et la superficialité.

 

Ça, c’est pour les gens qui ont déjà une culture et savent choisir (ou ont décidé de rester libre de leur temps limité sur cette Terre). 

 

Pour la grande masse des téléspectateurs qui ne font pas usage de la liberté de choix, imaginons ce qu’ils peuvent regarder aux heures de grande affluence (je me base sur Moustique pour la journée du 30 mars et je vais des pages de gauche vers la droite et uniquement pour les chaînes francophones), soit :

The Voice/Top Chef/Clem/Rizzoli & Isles: autopsie d’un meurtre/la comédie ‘David et Madame Hansen’/Alain Souchon et Laurent Voulzy, un duo magique/’Psychose’ de Hitchcock sans doute en version française/une comédie ‘Clara et les Chics Types’/film fantastique ‘Underworld3: le soulèvement des Lycans’/Tout le monde en a parlé/un thriller ‘Déjà Vu’/Le Doc du Bourlingueur (écrit ‘Bourlingeur’ dans Moustique)/On n’est plus des Pigeons/un téléfilm dramatique ‘Marie Marmaille’.

 

Les amateurs de culture n’ont donc que le choix.

 

Je déplore depuis longtemps la suprême indigence créative des scénaristes, qu’ils soient Français ou Américains.  Mardi 31 mars, un épisode programmé des ‘Experts’ : ‘Dernier billard’ : Un homme laissé pour mort et enterré vivant a réussi à s’extirper de sa tombe. Il a rampé jusqu’à une route, mais a malheureusement été renversé par un chauffard, avant de succomber pour de bon à ses blessures.  La victime, Jimmy Turelli, était un ancien membre de la mafia…’ (cf. le résumé de Moustique  Qui dont a envie de voir pareille imbécillité, sachant que quand le Capo de tutti le Capi new-yorkais John Gotti a perdu son fils écrasé par inadvertance par un voisin, un tribunal a décidé qu’il s’agissait d’un accident malencontreux.  Le voisin de Gotti a omis de déménager à temps…il a disparu et on n’a plus jamais retrouvé son corps… donc, parlant de ce épisode des experts on peut supposer qu’il y aura de la vengeance dans l’air puisque la victime était un ancien mafioso…

 

Tous les jours entre 18.15 et 18.45 heures, on peut voir sur Plug RTL (la chaîne culturelle par excellence!) ‘Allô Nabilla: ma famille en Californie’.  Hormis Nabilla qui a un physique agréable et n’est pas vilaine quand elle sourit et que je regarde avec une certaine touche de sympathie, parfois je regarde cette ‘émission’ de téléréalité durant une ou deux minutes (c’est en général vers cette heure que je regarde les télétextes des chaînes hollandaise 1 et VRT 1, d’ordinaire d’excellentes sources d’information pour moi) avant de fermer le téléviseur, et je me suis demandé, (1) quel est/sont le ou les minus qui a/ont écrit des scénarios aussi débiles et (2) des gens peuvent-ils en vérité regarder toute cette émission?  L’attendre, la cocher dans Moustique, l’enregistrer afin de la revoir à satiété?  S’y intéresser?

 

J’ai vu récemment dans Moustique (aussi une référence en matière de culture!) que ’47 Ronin’ passait sur Be. ‘Un étranger, formé à l’art du samouraï, s’associe à 47 ronins bien décidés à venger la mort de leur maître assassiné par un seigneur sans scrupules.  Avec Keanu Reeves (l’étranger je suppose).  Aucun autre commentaire donné par Moustique et pour cause, il faudrait tout d’abord savoir que l’histoire des ‘47 Ronin’ (des rônin(s) – pluriel inexistant en langue japonaise - sont des samouraïs qui n’ont plus de maître) est un des grands classiques du Japon.  J’ai visité leur tombe à Tôkyô et je me suis recueilli un instant dans un esprit purement zen.  Donc, tout d’abord, donc, c’est inspiré d’un fait réel et, deuxièmement, connaissant le Japon et son histoire même féodale, je doute que ces 47 rônins qui avaient décidé de venger la mort injuste de leur maître eussent jamais accepté un gaijin (japonais, en fait gaikokujin ou étrange/pays/personne) en leur sein.  Mais nos scénaristes ont de tels prodiges d’imagination et un film japonais sans un seul étranger (lisez: blanc) serait-il viable ? Il y a bien eu ‘Les 7 Samouraïs’ toujours de Kurusawa avec uniquement des Japonais (help Wikipedia!), mais ça c’était du temps de la préhistoire du cinéma quand des gens avaient encore des bribes de culture…

 

La culture à la télévision certes.  À petites doses.  Choisies.  Et en sachant distinguer ce qui est de la pure culture (récemment un opéra de Schoenberg, un autre de Hindemith, sur France 3 à une heure nocturne par exemple), du divertissement, du talk-show, du remplissage d’antenne et du ‘brol’…

 

 

25/01/2015

A PROPOS DU DOCUMENTAIRE 'ISRAEL CONFIDENTIEL' (THE GATEKEEPERS)

Lorsqu’il s’agit d’aborder le conflit israélo-palestinien, il est rare que les personnes interrogées, spécialistes, ou témoins, appelés à dire ce qu’ils en pensent, ne parlent pas en termes de polarisation extrême qu’ils fussent Palestiniens ou Israéliens ou, chez nous, Musulmans versus Juifs.

 

Sur les réseaux sociaux, les avis sont pareillement tranchés; on constate une unicité de pensée d’un bord comme de l’autre et il est parfois difficile pour des amis d’Israël – comme je l’ai été au cours de ces 50 dernières années et le suis toujours – de dire ce qu’on pense de la politique gouvernementale israélienne (actuellement trempée à l’aune de l’extrême droite religieuse et des colonisateurs de territoires palestiniens) à l’égard des Palestiniens et de la population de Gaza, sans se faire taxer illico presto d’antisémitisme.

 

C’est pourquoi, un documentaire comme ‘The Gatekeepers’ (les’Gardiens ou Israël confidentiel’) permet une approche nouvelle, inédite et de sources israéliennes authentiques, ce qui est rafraîchissant et intéressant sur le plan intellectuel tout comme celui de la dialectique pure.

 

Six anciens chefs du ‘Shin Bet’ ont fait l’objet d’interviews en profondeur sur leurs actions, opinions et critiques.

 

Le Shin Bet, partie du Mossad a en charge la lutte contre le terrorisme, l’espionnage, ce qui inclut la collecte de données humaines (Humint), d’écoutes ciblées ou massives, de recrutement de collaborateurs arabes et, aussi, l’interrogatoire de détenus palestiniens, l’élimination préventive ou postérieure de terroristes avec ou sans l’assentiment du 1er Ministre ou d’un ministre compétent.

 

Les six interlocuteurs du Mossad de ce documentaire étaient :

Avraham Shalom (1980/1986)

Yaakov Peri (1988/1994)

Carmi Gillon (1994/1996)

Ami Ayalon (1996/2000)

Avi Dichter (2000/2005)

Yuval Diskin (2005/2011).

 

Ceux qui connaissent un peu l’histoire sanglante d’Israël comprendront que ces hommes, gardiens de la sécurité interne d’Israël, eurent à traiter en priorité les suites de la grande invasion du Liban de 1982, les attentats terroristes contre des bus ou d’autres cibles (restaurants), la 1e et la 2e intifada, etc.

 

Ce qui est extraordinaire, c’est l’énorme franchise avec laquelle ces hommes parlaient.  Leur dédain des politiciens au pouvoir (incluant tous les 1er ministres depuis le début des années 80, à l’exception de Rabin), leur scepticisme quant aux colonisations à outrance (passées de 100.000 à 220.000 colons en 10 à peine), leur critique de l’influence trop prépondérante des ‘rabbins’ (sous-entendu les ‘durs’ parmi les ‘durs’ qui veulent revenir à l’Eretz Israel biblique), leurs critiques du manque de politique stratégique des derniers gouvernements.  Nombreux parmi ces  six hommes de pointe furent ceux  qui considéraient qu’Israël faisait fausse route dans la manière dont il abordait et traitait les territoires occupés, leurs habitants et la lutte contre le terrorisme.  Comme le soutint l’un des ex-dirigeants, Israël ‘gagne chaque bataille mais perd la guerre’.

 

Tout au début, le ton est donné, un ex-dirigeant déclare que le cabinet souhaitait toujours des propositions binaires (noir versus blanc) alors que ces anciens du Shin Bet, avaient, à la longue (eux qui souvent connaissaient la langue arabe et connaissaient els territoires occupés), appris à distinguer tous les tons de grisés entourant les problèmes posés.  Selon eux, des gouvernements aux tactiques à court terme, aucune stratégie globale ni une volonté d’aller dans ce sens.

 

Toutefois, cette franchise, extraordinaire, venant d’hommes pour qui le silence, le secret, l’ombre, ont toujours été des vertus, a permis au téléspectateur de passer outre l’habituelle langue de bois et ces zones toujours noires ou blanches, bonnes ou mauvaises.  Ainsi, Avraham Shalom reconnaît que lors du bus-jacking ‘300’ de la compagnie Egged, l’armée a bien lynché deux Palestiniens capturés vivants et dont des photos ont été prises et diffusées alors qu’ils étaient emmenés hors du bus délivrés par des soldats israéliens.

 

Un ex-dirigeant du Shin Bet a aussi regretté qu’après l’arrestation d’un groupe important d’extrémistes israéliens qui voulaient faire exploser le Dôme du Rocher (en face de la Mosquée El-Aksa), les principaux protagonistes aient été libérés après quelques années à peine de détention (dont trois qui furent condamnés à perpétuité), mais comme il le disait, ces hommes – des terroristes juifs - frayaient parmi la société politique la plus haute et après leur libération, ils réintégrèrent rapidement cette société, cet écrin politico-religieux.  Un autre ex-dirigeant trouvait aberrant que souvent de jeunes soldats incorporés dussent décider de la vie ou de la mort de Palestiniens, dans des tâches de police ou de répression, sans avoir spécialement été formés à l’énorme complexité qu’impliquent de telles tâches.

 

Une anecdote amusante a trait à un bombardement ciblé du top politique du Hamas (en présence de feu le Sheikh Yacine).  Le Shin Bet avait appris (cet organisme, curieusement, n’a jamais manqué de collaborateurs palestiniens, mais il n’a pas été fait état des raisons qui les poussent à la trahison) que tous les dirigeants devaient se réunir dans un immeuble de deux étages.  Le dirigeant  du Shin Bet proposa de larguer une bombe d’une tonne sur l’objectif.  Le problème c’était que lors d’une frappe précédente, avec une bombe d’une tonne, il y avait eu des victimes innocentes – de l’ordre d’une dizaine –, et ici donc, le 1er Ministre Sharon ne fut pas d’accord et n’accepta qu’une bombe de 250 kilos.  Qui aplatit le 2e étage mais laissa intact le rez-de-chaussée où siégeaient les dirigeant du Hamas, qui survécurent tous.  On raconta même que le Sheikh Yacine parvint à sortir de la maison en courant sans qu’on dût le pousser en chaise-roulante.

 

Plusieurs interlocuteurs ont émis la proposition qu’Israël devrait commencer à parler avec ses ennemis, tous, Djihad Islamique, Hamas, etc.  Que ce serait là la seule façon de poursuivre ce qui avait été commencé avec les accords d’Oslo.  Qu’aucune paix n’est possible tant qu’on ne se parle pas.

 

La remarque peut-être la plus percutante fut faite par Shalom qui compara l’occupation des territoires occupés par Tsahal à celle des Allemands dans des pays comme la Belgique, la Pologne (ne tenant pas compte de l’Holocauste, évidemment)!

 

C’est réconfortant pour un ami d’Israël comme moi, qui a connu personnellement des gens de la gauche radicale dans les années 70 et qui a toujours admiré cet esprit de kibbutznik, déçu toutefois ces dernières décennies par le virage vers l’extrême droite religieuse, cette pensée unique, cet ethnocentrisme exacerbé, de lire (dans De Standaard du 15/1/15) que le célèbre écrivain Amos Oz déclare ‘les meurtres à Paris ont bien plus à faire avec les chrétiens violents et les racistes Juifs qu’avec les Musulmans pacifiques’.

 

Il y a encore des hommes de raison en Israël, des gens qui ont conservé cet esprit de jadis, celui des pionniers, des créateurs de l’État, celui des Ben Gourion, Meyer, Dayan, Peres, Rabin, des politiciens qui ne pensaient pas uniquement en termes de polarisation à outrance, de réductions mentales, de clichés religieux ou sociaux, des politiciens qui eurent le courage de parler avec l’ennemi, aussi haïssable fût-il.

 

Mais ils sont quelques fétus isolés au sein d’une mouvance portée sur la pensée unique en noir et blanc, sans nuances, sans créativité, axée sur le court terme, une pensée à la solde des milieux religieux les plus extrémistes, ceux qui sont le moins porté vers l’indispensable dialogue.