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18/12/2011

'The Pacific', série US sur la guerre contre les Japonais

Je viens de regarder – en retard comme souvent – la série américaine ‘The Pacific’ et je dois dire que j’ai été renversé.  Émotionnellement.  Intellectuellement.  Artistiquement.  Rarement ai-je eu le privilège de voir une série américaine de guerre aussi réussie, tant du point de vue de la trame (car il n’y avait pas que des combats incessants), que de la perfection du choix des acteurs et des destins – fondés sur ceux de soldats réels – qu’elle met en exergue.

 

Il est de bon ton, souvent parmi les milieux de gauche ou gauchisants, de dénigrer tout ce qui vient des States et, a priori, les films de guerre.  Pour s’en convaincre, il suffit de lire les commentaires rédactionnels de Moustique (« Notre avis »), quand il s’agit de films de guerre US, commentaires souvent inspirés non pas d’un sens de la critique cinématographique pure mais d’un antiaméricanisme primaire.  Ainsi dans le no. 48 pour ‘Black Hawk Down’, ils indiquaient « Un film de guerre efficace mais tendancieux ». {assez bizarrement le même commentaire mot à mot revient dans le no. 49 pour « Les Messagers du vent » comme si Moustique n’avait en fait qu’un label – gauchisant  pour les films du guerre US }.  Black Hawk Down’ est un film certainement tendancieux mais raté.  Lorsqu’on voit les scènes de combat qu’il décrit et qu’on a déjà lu des centaines de récits réels de guerres et vu des documentaires réels, on se rend tout de suite compte de l’imbécillité de la mise en scène.  Que le film ait été tendancieux, oui avec un grand oui puisque d’une ignominieuse défaite (près de 12 heures de combat pour sortir un ‘platoon’ d’un encerclement par des amateurs africains armés – aucun racisme larvé ici, les Africains, d’un point de vue strictement militaire ne sont pas très efficaces), ce film en refit une victoire US éternelle.  Ou comment récrire l’histoire mondiale !

 

Moi-même qui ai toujours eu un grand intérêt pour les films de guerre, j’ai souvent été déçu lorsque je voyais des films de guerre américains, sauf pour certains d’entre eux sortis il y a très très longtemps, dans les années 50 comme par exemple ‘Pork Chop Hill’ sur la guerre de Corée,  The Battle of the Bulge retraçant la bataille des Ardennes avec un décor neigeux s’il-vous-plaît.

 

Il a fallu attendre l’avènement des premiers films sur la guerre du Vietnam (‘Platoon’, Hamburger Hill’, ce dernier réalisé par un Britannique) pour que les films de guerre américains dépassent le stade de l’approche parodiquement comique.  Ce réalisme du film de guerre semblant authentique, d’autres nations cinématographiques l’avaient réussi de manière bien plus prenante.  Pour la Première guerre mondiale il y eut notamment les inoubliables et classiques « 4 de l’infanterie » de Pabst, « A l’Ouest rien de nouveau » de Lewistone, et « Les Croix de bois» réalisé en 1931 qui contient de superbes scènes d’attaques d’infanterie française et de combats rapprochés.

 

Quant à la Deuxième guerre mondiale et de certains conflits coloniaux, il y eut l’allemand ‘Die Brücke (le Pont, que je vis à l’âge de dix/11 ans !), le soviétique ‘Osvobojdenye’ (Libération), le français ‘La 317e Section’, le réalisateur italien qui a réalisé ‘La Bataille d’Alger’, ou ‘L’ennemi intime’ ces deux derniers sur le conflit en Algérie.  Deux très bons films furent également réalisés sur la guerre civile en Espagne, ‘Land and Freedom de Ken Loach, le second un véritable chef-d’œuvre méconnu « Libertarias’ de Vicente Aranda (sorti aux States sous le titre de « Juegos de Guerra »). Puis, pour l’Holocauste, il y eut l’inoubliable, ‘La Liste de Schindler’ de Spielberg.  Un film certes destiné à sortir les mouchoirs mais qui eut l’éminent mérite de montrer ce que furent les véritables rouages de la machine nazie à tuer des Juifs.

 

Stephen Spielberg réalisa ce fameux film sur le débarquement en Normandie et la recherche du soldat Ryan, avec Tom Hanks en vedette plus réelle que nature.  Un film époustouflant de réalisme, aux antipodes de cet autre film relatif au débarquement (Le Jour le plus long) avec John Wayne et tant d’autres vedettes, célébrant l’héroïque débarquement anglo-saxon en Normandie avec l’accent bien plus sur l’héroïsme des troupes alliées que sur la réalité des combats et le fait que la réussite de cette incursion militaire n’ait tenu qu’à très peu de choses puisque les soldats allemands étaient tout autres que les parodies qu’on montrait d’eux.

 

Puis, autre miracle, St. Spielberg et T. Hanks s’associèrent pour produire ‘Band of Brothers’, une série de HBO décrivant l’âpreté des combats ayant mené à la victoire sur le front de l’Ouest.  Une série qui rencontra un succès bien mérité et qui montrait les Allemands comme combattants audacieux, courageux mais fanatiques.

 

Je me suis intéressé depuis ma préadolescence à ce qui était anglo-saxon, à l’anglais, ce qui fit que très naturellement, je m’intéressais à ce que les Américains ont appelé « le théâtre des opérations du Pacifique », c’est-à-dire à la lente et sanglante reconquête d’îles et d’îlots tombés aux mains des Japonais dès après l’attaque surprise de Pearl Harbor.  Que les Japonais aient été fanatisés à outrance, on le sait.  Mais bien peu de gens savent à quel point l’endoctrinement des militaires et des civils japonais fut d’une profondeur sans égale, endoctrinement qui eut inévitablement un impact sur la manière de se battre des ‘Japs’.  Lors de l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le Japon avait à peine émergé depuis près de 80 ans d’un isolement culturel, social, économique, l’ayant rendu proche de l’autarcie absolue.  Les soldats, marins, aviateurs, nippons du début des hostilités (commencées en Mandchourie et par le viol de la Chine elle-même vers la fin des années 30), étaient encore tout droit imprégnés de l’esprit du bushidō et de celui guidant les actions des samouraïs.  L’Empereur du Japon était de descendance divine, sa parole était sacrée et exigeait l’obéissance absolue.  Les gouvernements fasciste au pouvoir étaient dirigés par des militaires qui n’avaient qu’une idée en tête, refaire du Japon une puissance mondiale et mettre sous mandat économico-militaire tous les territoires du Pacifique à l’Asie du Sud-Est.

 

La série ‘The Pacific’ indique d’une façon réaliste et parfaite comment de jeunes volontaires idéalistes et naïfs engagés dans le ‘US Marine Corps’ descendent petit à petit toutes les marches conduisant à l’enfer.  L’enfer personnifié par  les soldats japonais qui se battent jusqu’à la mort, qui font des charges aux cris de banzaï (qui signifie en japonais ‘mille vies’ : destinées à l’Empereur), qui usent de subterfuges, dissimulant des grenades sous des blessés, des morts (des booby traps), usant parfois de civils derrière lesquels ils s’abritent pour mieux surprendre les Marines, faisant semblant de se rendre pour se faire harakiri, collectivement avec quelques soldats US par la même occasion.

 

Cette série montre ainsi comment des Américains moyens passent d’une forme humaine de combats, se transforment peu à peu en machines à tuer du Jap pour, finalement et dans certains cas, revenir à une forme d’humanisme.

 

Stanley Kubrick avait réalisé un film sur les Marines (‘Full Metal Jacket’), mettant surtout l’accent sur cette forme d’endoctrinement durant boot camp (l’instruction militaire) qui, chez les Marines est l’une des plus déshumanisantes formes de modelage de soldats existantes (n’oublions pas qu’à la Légion étrangère, chez les anciens Spetsnaz soviétiques, les SAS britanniques, les Rangers américains, etc. ce n’était pas triste non plus), mais ce que Kubrick passa sous silence c’est que chez les Marines l’esprit de corps aboutissait à une véritable camaraderie entre soldats volontaires, une camaraderie qui allait jusqu’au sacrifice de soi pour sauver d’autres vies de ‘fellow Marines’.  L’antimilitarisme à outrance de Kubrick lui avait fait perdre de vue que chez les Marines, il pouvait y avoir des formes d’humanité, entre eux et pour eux, au mépris de leur propre vie toutefois.  La coda du livre ‘Citadel’, de Dale Dye, dont le film s’inspirait, était à cet égard frappante.  De nombreux soldats risquèrent leur vie et moururent ou furent blessés pur sauver l’un d’entre eux, touché en premier.

 

Dale Dye que l’on a retrouvé d’ailleurs en tant que conseiller militaire pour cette série ‘The Pacific’.

 

Dans cette série, outre le destin malheureux de John Basilone, héros malgré lui, embarqué dans une entreprise de récolte de fonds d’état américains pour la guerre (US War Bonds) mourant de manière héroïque à Iwo Jima, j’ai surtout aimé la figure et le destin d’Eugene B. Sledge, cet Américain tranquille, pas trop viril, souffrant d’un souffle au cœur l’empêchant de s’engager puis qui le peut lorsque son père médecin a constaté qu’il n’y a plus de souffle au cœur.  La descente aux enfers de Sledge commence à Peleliu et se terminera à Okinawa.  Confronté à la violence aveugle et fanatique des soldats japonais, Eugene descendra graduellement mais sûrement tout aussi bas qu’eux et ne pensera désormais plus qu’à une seule chose, tuer le plus possible de Japs tout en préservant sa propre vie et non son âme car dans un tel univers qui pourrait jamais parler d’âme ?.  Finalement, confronté à une mère japonaise mourante – après que son enfant eut été recueilli par un Marine - qui le suppliait par gestes de la tuer, Eugene B. Sledge refusera et, de manière surprenante, la serrera contre lui pendant les derniers moments de sa vie.  Et, pour confirmer cette lente remontée vers l’humanisme, il refusera de tuer un adolescent nippon se rendant (enguirlandant un autre Marine qui se l’est fait comme lors d’un tir aux pipes), puis, rendu à la vie civile, refusera de tuer des animaux à la chasse avec son père, craquant, pleurant.

 

La série HBO décrit d’une manière hyperréaliste l’âpreté des combats, l’engrenage vicieux d’une sauvagerie réciproque (des Américains qui détroussent des cadavres japonais de leurs dents en or…), le retour presque normalisé de la loi du talion, le lent cheminement vers la robotisation du meurtre en série en tant que réflexe des Marines, la fatigue débilitante, les maladies exotiques, l’adversité du climat, la gadoue, la pluie parfois incessante.

 

Mais, d’autre part, pour moi qui aime l’anglais, j’ai remarqué que le vocabulaire utilisé était bien celui des Marines (basé sur celui de la Navy), comme quand par exemple quand on dit ‘Gunny’ au sergent-instructeur au lieu de ‘Sergeant’, ‘Corpsman’ pour ‘Medic’, Skipper’ au lieu de ‘Captain’ ‘Chow’ pour ‘Food’, « Deck » pour ‘sol’ ‘par terre’.  Ce qui se dégageait aussi de cette série, c’était que les Marines conservaient une certaine forme d’humour noir et cynique, une façon pour eux d’évacuer leurs stress et peurs.

 

J’ai aussi beaucoup aimé la figure de ‘Snafu’ (qui, en argot américain signifie : situation normal, all f…ed up’ = situation normale toute chaotique), un dur des durs, insensible à tout, avec un accent du sud typique.  Et, vers la fin, quand Sledge apprend via une lettre qu’il a perdu son chien et qu’il en est tout triste, Snafu se rapproche de lui au point de se coller contre lui, une forme de camaraderie et d’empathie par touches fines qu’ont parfaitement réussies les réalisateurs de cette série.

 

Une des autres réussites de cette série à l’opposé de ‘Band of Brothers’, c’est qu’elle montre les principaux personnages de la série dans leur vie civile préalable à l’engagement, elle les montre se transformant en machines de guerre, puis elle relate leurs difficultés (surtout Eugene Sledge) lors du retour à la vie civile et comment, pour certains, passer d’un état de vigilance permanente vingt-quatre heures sur vingt-quatre à ne rien faire, à ne se faire aucun souci, à ne plus être commandé en permanence ni risquer sa vie à chaque instant, put être déconcertant pour certains.

 

Et cerise pour le gâteau pour moi, j’ai ainsi appris que les Marines Sledge et Leckie (autre héros torturé apparaissant surtout dans la partie ayant trait à Guadalcanal et dans la partie psychiatrique du récit) ont mis leurs récits par écrit, livres que j’ai bien évidemment commandés via Internet.

 

Il ne faut tout de même pas mourir idiot ni aveugle !  Parce que, au fond, c’est grâce au courage et à l’abnégation de types comme Basilone, Leckie, Sledge, Snafu, que nous devons d’être et de vivre libres en Belgique.  S’ils n’avaient pas enduré ces énormes sacrifices humains et mentaux, nous en serions encore à saluer le drapeau à swastika…

 

25/11/2011

Alexandre Soljenitsyne - l'écrivain et penseur

Alexander Soljenitsyne est un écrivain que j’apprécie à sa très juste valeur.  Beaucoup de lecteurs et de critiques, obnubilés par son œuvre magistrale ‘L’Archipel du Goulag’ ont eu tendance à minimaliser ses qualités de romancier.  D’autres, ont imputé son Prix Nobel à son courage et son combat politiques et non à ces qualités d’écrivain, de romancier.  Ce ne serait pas la première fois.  Je lis en ce moment Orhan Pamuk, l’écrivain turc, autre Prix Nobel ; et, malheureusement pour moi qui ai une expérience de plus de 50 ans de lecture sérieuse d’auteurs, dans 5 langues différentes, je ne vois a priori, rien chez lui du point de vue du style ou des trouvailles linguistiques qui eût mérité un Prix Nobel.  Sauf, que dans « Neige » par exemple, il parle du danger intégriste en Turquie, du port du voile, du combat entre gouvernement tendant vers les ‘islamistes’ et opposition de gauche ou athée de plus en plus démunie contre la montée des extrémismes, sujets intéressants.

 

Chez Soljenitsyne j’ai aimé « Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch », un petit roman remarquable car il montrait ce qu’était en réalité une journée complète au sein du Goulag, il montrait combien de petites joies (un peu de nourriture de rabiot, un endroit à l’abri du vent pour travailler à des travaux de maçonnerie et un poêle où se réchauffer de temps à autre, des codétenus corrects…), étaient susceptibles de faire oublier un jour de plus dans ce premier ou deuxième cercle de l’enfer.  Un autre de mes romans favoris reste ‘Août 14, un chef-d’œuvre incontestable.  Il dépeint le début de la campagne russe de Tannenberg en Prusse orientale lorsque, dès le début de la Première guerre mondiale, un peu par hasard, les troupes russes battirent les troupes allemandes, les repoussèrent, ensuite survinrent ces grains de sable d’inorganisation, de manque de renseignements (ou d’idées), de suffisance, de têtes dures, qui firent en sorte que de victoire absolue, cette campagne se solda par un échec cuisant.  En la figure centrale d’un officier russe, envoyé secret du Grand-Duc (qui souhaitait être informé par quelqu’un de confiance de la situation réelle sur le terrain), on a là un héros digne des meilleurs romans, un idéaliste, un homme courageux qui n’hésite pas à prendre des initiatives, à organiser lui-même des points de défense, ou des retraites ordonnées, sans lésiner sur sa propre vie.  Un ‘héros’ un peu pareil à Pierre dans ‘La Guerre et la Paix’, permettant via son regard d’observateur indépendant de se faire une idée précise d’une campagne désastreuse pour la Sainte Russie.  Tout cela écrit dans une belle langue.

 

Pourtant, si j’aime Soljenitsyne, le romancier, l’auteur du ‘Goulag’, il y a certaines de ses opinions qui me donnent envie de vomir.  Dans le tome 3 de ‘L’Archipel du Goulag’ (que je relis pour une dernière fois), je suis tombé sur les passages suivants :

 

-         « sont particulièrement proches de mon âme, les Estoniens et Lituaniens (…) Ils ne faisaient de mal à personne, vivaient paisiblement de façon organisée, avec plus de moralité que nous…(…) à l’égard des Lettons, mon attitude est plus complexe.  Il y a dans leur cas, une sorte de fatalité.  Car c’est bien eux qui ont semé. »

-         « Et les Ukrainiens ?  Nous avons cessé depuis longtemps de dire «’nationalistes ukrainiens’, nous nous contentons de dire ‘bandéristes’, mot qui est devenu à ce point injurieux que l’idée ne vient même plus à personne d’essayer d’aller au fond des choses. »

-         « Et même au printemps de 1943, c’est encore un élan général qui accueillit Vlassov dans ses deux tournées de propagande (…)  Je prendrai sur moi de dire : mais enfin, notre peuple n’aurait rien valu, c’eût été un peuple d’incurables esclaves s’il avait raté une pareille occasion, fût-ce de loin, de menacer de son fusil le gouvernement stalinien, l’occasion au moins de brandir son arme et de lâcher une bordée à l’adresse du Père entre les pères. »

 

 

Là, nous avons affaire non pas au Soljenitsyne spécialiste incontesté de l’âme et des méandres du « zek » (détenu) du Goulag, mais au Soljenitsyne rétrograde, celui qui en vertu de son antisoviétisme absolu – que je respecte puisqu’il en a souffert plus que d’autres, dans sa chair comme dans ses corps et âme -, associe tout ennemi de Staline et en fait par un preste tour de passe-passe un ‘ami’ ou, à tout le moins, une cause qui peut être défendue intellectuellement parlant.  Et s’il n’aime pas les Lettons, ce n’est pas à cause de leur antisémitisme, de la collaboration avec les nazis, des meurtres de Juifs perpétrés par des groupements autochtones, au cours de la Deuxième guerre mondiale, non, c’est plus prosaïque.  En 1917, les Lettons formèrent un ‘bataillon letton’ qui devint la faction de gardes du corps de Lénine lui-même.  Dans ce pays libéré du communisme depuis vingt ans maintenant, on peut encore voir à Riga une statue à la gloire de ces ‘fusiliers lettons’.

 

On pourrait excuser certaines des idées de Staline, dont notamment celles reprises ci-dessus, s’il avait écrit son œuvre magistrale (et qui le reste en dépit de certaines critiques à émettre) immédiatement après sa libération ; or ce livre a paru au début des années 70.  Au début des années 70, soit près de 25 ans après la fin de la guerre, on devait tout de même savoir certaines choses en URSS sur les atrocités dont s’étaient rendu coupables les nazis et leurs suppôts dans certains pays. Le livre de Kouznetsov sur ‘Babi Yar’ était déjà paru, il y avait le samizdat, on savait qu’Ehrenbourg et Grossman avaient eu des ennuis pour la publication de leur ‘Livre noir’ relatant les massacres de Juifs en URSS et dans les états annexés par Staline à l’issue de la guerre.  Quels suppôts du régime nazi ?  Les collaborateurs estoniens, lituaniens, lettons, ukrainiens, de Biélorussie, ou de chefs rebelles tels que Bandera (le nationaliste ukrainien) et le général Vlassov.  Soljenitsyne ignorait l’ampleur des meurtres commis par ces collaborateurs et surtout à l’égard des populations juives.  Mais, a-t-il jamais voulu les connaître, lui qui, d’autre part, ne s’est jamais distingué par sa sympathie outre-mesure à l’égard des Juifs ?

 

Un petit rappel : La Shoah par balles (perpétrés par les Einsatzgruppen et des collaborateurs occasionnels ou engagés en Estonie, Lituanie, Lettonie, Ukraine) :

-           80.000 Juifs en Lettonie

-             1.000 Juifs en Estonie

-         135.000 Juifs en Lituanie

-         1 million de Juifs en Ukraine, Russie et Biélorussie.

 

A cela il faut ajouter les communistes, « commissaires politiques » et « partisans », abattus, pendus ou tués par balles, sans sommation et sans procès.  Et, parfois, sous le terme de « partisan », on pouvait y mettre n’importe quel voisin qu’on n’aimait pas, n’importe qui suspecté du délit de ‘sale gueule’, n’importe qui de gênant ou de qui on voulait se débarrasser.

Dans les 3 pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), 90 % des Juifs furent exterminés, souvent avec le concours enthousiaste d’une population autochtone franchement antisémite et heureuse de rafler les biens des Juifs tués.

 

Le général Vlassov défenseur héroïque lors de la bataille de Moscou, fut fait prisonnier par les Allemands lors d’un encerclement ; il lui fut proposé de former une armée antisoviétique. Il accepta et combattit avec ses hommes – les vlassoviens, qui, en russe est un terme d’insulte – sous uniforme allemand.  Bien, on aurait pu comprendre à la limite qu’un Russe combattît des Soviétiques avec qui il avait un compte idéologique à régler.  Sauf que souvent, quand on lit la littérature sur l’Holocauste, on rencontre ce terme de ‘vlassovien’, lors de massacres de Juifs, ils ont souvent été utilisés comme gardes de camps de la mort, etc.  Ils furent également employés pour combattre les ‘partisans’ soviétiques.

 

Voici un extrait - situé en Ukraine et conté par une survivante juive (Génia Gouralnik) d’un massacre par balles -  de « La Fosse – La Ferme aux Poux et autres témoignages sur la Shoah en Lettonie et en Ukraine rassemblés par David Silberman », édité récemment – en tirage limité aux historiens, par « The Beate Klarsfeld Foundation » :

 

« Tout annonçait une libération prochaine : les fascistes qui se préparaient pour l’évacuation (…) Le soir arrivèrent, venant du bois, cinq traineaux avec des soldats de Vlassov qui se conduisirent comme les Allemands : ils battaient les passants, pillaient, tiraient.  Les gens se cachèrent dans les fosses, les caves ; quelques-uns filèrent dans la forêt.  Okasana, Marco et moi, nous sommes descendus dans un gourbi creusé dans la cour (…)  Après avoir pillé tout ce qu’ils pouvaient les hommes de Vlassov se dirigèrent vers Popelnia.  Tout redevint tranquille. ».[1]

 

Quant à Bandera, ce nationaliste ukrainien profita de l’arrivée des nazis pour lever une armée de ‘résistants’ qui combattirent les Soviétiques mais qui, par la suite, lorsqu’ils eurent été déçus par l’attitude des nazis, tournèrent leurs armes contre les uns et contre les autres.  Le seul témoignage que j’ai eu de quelqu’un qui a connu les ‘banderovtsy’ de près (autre terme de dénigrement dans la langue ruse) est l’un de mes anciens patrons juifs originaire de Lvov en Galicie orientale, rescapé de ce ghetto et qui fut obligé daller ‘dans la forêt’ pour y rechercher des groupes de partisans.  À l’âge de 16 ans !  De ceux sous la houlette ukrainienne de Bandera, il m’a simplement dit que s’ils avaient su - quand il combattit avec eux, Soviétiques et Allemands – qu’il était juif, ils l’auraient tout de suite tué, car ils étaient d’un antisémitisme basique mais létal.

 

Voilà ce que l’on peut dire de Soljenitsyne.  Un immense écrivain, l’un des tout grands littérateurs du XXème siècle, un documentaliste du goulag exceptionnel.  Cependant, quant à certaines de ses opinions rétrogrades ou insuffisamment informées, il faut les prendre avec des pincettes parce que, excuser un tant soit peu les collaborateurs des nazis – des gens qui causèrent des centaines de milliers de morts d’innocents (rien qu’en Lettonie, on estime que près de 100.000 Juifs furent tués par des collaborateurs lettons, Juifs de Lettonie mais aussi Juifs d’autres pays déportés en Lettonie), – parce qu’ils avaient décidé de prendre les armes contre Staline, excusez du peu, mais cela frise le révisionnisme le plus abject.

 

Il y a actuellement un processus intitulé le « Processus de Prague » qui a fait l’objet de résolutions et de propositions au Parlement européen et au sein de la Commission européenne, tendant, entre autres, à « mettre sur un pied d’égalité victimes du communisme et victimes du nazisme. »   À la base de ces initiatives, il y a les pays baltes, la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie, la Bulgarie, la Roumanie, des pays qui ont connu à leurs tragiques dépens l’univers concentrationnaire et la privation de liberté instaurés sous Lénine, devenus système magistral (au sens premier = émanant du Magistère) gigantesque sous Staline et perpétrés par Brejnev.  Bien.  On en arriverait ainsi à retrouver, disons un Letton, qui aurait œuvré durant la Deuxième guerre mondiale comme ‘Schutzmann’ (= policier, c’est la dénomination usuelle des collaborateurs lettons des nazis, engagés volontaires dans ces groupes de tueurs de Juifs), puis qui aurait souffert du communisme, comme victime directe ou indirecte.   Et par un autre tour de passe-passe magique, il faudrait l’honorer – lui le tueur de Juifs – au même titre que ses victimes !  Ou honorer ces volontaires SS lettons qui défilent chaque année à Riga le 16 mars.  Ces SS qui, même s’ils n’ont pas trempé dans les massacres de Juifs, ont, par leur pugnacité à se battre contre les Soviétiques, retardé la libération des quelque 10 % de Juifs rescapés des massacres par balles.

 



[1]Pour ceux que cela pourrait intéresser, j’aurai un article qui paraîtra, sous mon vrai nom, en février 2012 dans la Revue Générale, sous le titre ‘Serge Klarsfeld – l’homme » où je relate l’historique de la parution de ce livre de témoignage de survivants de la Shoah, rédigé par David Silberman et où je dresse le portrait de ce chasseur de nazis, historien/documentaliste de l’Holocauste qu’est Serge Klarsfeld.

28/07/2011

Staline, l'Armée rouge - un bilan

En 1970, j'ai visité Leningrad et Stalingrad (appelée alors Volgograd), et, depuis lors je n'ai jamais cessé de m'intéresser au "front de l'est", à cette partie du conflit, d'une extrême brutalité, ayant opposé l'armée allemande et l'armée rouge.  J'ai pu lire des ouvrages à ce sujet en français, néerlandais, allemand, anglais et russe, ce qui m'a permis de faire le point sur Staline en tant que chef de la Stavka (État-major militaire soviétique) et l'Armée rouge.

 

Staline tout d'abord.  Un tyran sanguinaire qui avait décapité la tête de l'Armée rouge lors des vastes purges de 1937/1938.  Staline qui venait de faire signer un pacte de non-agression entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique.  Un pacte infâme dont les clauses secrètes prévoyaient pour l'URSS le droit d'envahir une partie du territoire polonais (réalisé le 17 septembre 1939) et l'annexion des trois états baltes (réalisé en 1940).

 

Lorsque dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, des rapports persistants, de la Flotte soviétique en Mer Baltique et des postes-frontière, font état de violation de l'espace aérien soviétique par les Allemands et d'activité de sons de moteur de tanks croissante (faisant penser à une attaque imminente), Staline qui est en conférence avec Timochenko et Joukov, prône la retenue.  Il affirme qu'il s'agit de provocations délibérées et ne croit pas (encore) à la possibilité d'un conflit militaire.  L'un des mythes qui a couru en Occident, fut que dès l'attaque de l'URSS par les troupes allemandes à l'aube du 22 juin, Staline aurait disparu dans sa datcha, effondré, et qu'il ne se serait manifesté que deux ou trois semaines plus tard, laissant le cours de la conduite de la guerre à son état-major.  Dans leur excellent ouvrage "Le Staline inconnu", les frères Roï et Zhores Medvedev démentent cette affirmation.  Ils se sont basés sur les procès-verbaux de présence et de réunions au Kremlin pour la période à partir du 22 juin 1941 de même que sur les listes de personnes autorisées à entrer dans la datcha de Staline, et ils sont formels. À aucun moment Staline n'a été injoignable ni absent du théâtre de la conduite de la guerre.  Dans ses mémoires, G.K. Joukov parle de nombreuses réunions avec le "Tsar Rouge" (comme l'a qualifié l'auteur d'une excellente biographie de Staline, Simon Sebag Montefiore) dès la matinée du 22 juin 1941.  Mais ses dires sont plus sujets à caution puisque ses mémoires furent écrits sous l'époque soviétique.  Quant aux frères Medvedev, ils furent d'anciens opposants au régime (des refuzenik) et on ne peut les taxer de parti-pris prosoviétique.

 

Staline fut-il un stratège ?  Fou, paranoïaque comme il l'était, il lui aurait été difficile de laisser le cours de la guerre à d'autres.  C'est pourquoi, il s'impliqua dans la conduite journalière de la guerre, dès son entame.  Staline n'avait pour ainsi dire aucune expérience militaire.  Et le sauvetage de la ville assiégée par l'armée blanche de Tsaritsyn par Staline relève plus de la fiction que de la réalité.  Cette action de « génie militaire », pâlotte en comparaison des réels succès qu'engrangea Trotski, fut évidemment magnifiée par la suite au point d'en devenir une saga ayant sauvé à elle seule la révolution du chaos.  Dès le début de la campagne de Russie, Staline fait preuve de mauvais choix.  En dépit des conseils éclairés de Joukov et de Timochenko, prônant des mouvements de repli ordonnés, une défense étalée en profondeur avec deux ou trois lignes, l'abandon de positions jugées indéfendables, Staline, lui,  s'obstine à ordonner le principe macho de contre-attaques, lui qui rêve de bouter les envahisseurs hors des frontières du pays.  Autre principe-clé du Tsar Rouge, la défense à outrance ("ni shagou nazad" - pas un pas en arrière) sur les positions décrétées par la Stavka.

 

Le résultat pratique c'est que des centaines de milliers de soldats sont faits prisonniers, encerclés, et que des dizaines de milliers de soldats sont tués dans des contre-attaques meurtrières, mal préparées, ou avec insuffisamment de support en tanks ou artillerie.  Bien entendu, quand cela tourne mal, il faut trouver des coupables.  S'attaquer à Joukov est difficile car c'est à lui que Staline confie la plupart des missions de reconnaissance sur le terrain, le dépêchant sur le front de l'ouest, puis à Leningrad, le rappelant dans la région du centre, etc.  Donc, on limoge.  Et sous Staline, limoger veut souvent dire "passer par les armes".  Parce que, l'un des aspects effroyables de ce conflit sanglant sur le front de l'est, c'est que le NKVD (équivalent stalinien de la SS et de la Gestapo réunies) est omniprésent en seconde ligne.  Ils passent les soldats refluant vers l'arrière au tamis de barrages filtrants, séparant le bon grain de l'ivraie, liquidant sans vergogne (rastrieliat' - fusiller - fut l'un des verbes les plus usités dans cette unité d'élite), sans procès, sans contrôle, sans vergogne.  Boulot en or pour des parasites de la révolution sanguinaire.

 

Un autre mythe persistant à l'ouest fut que l'Armée rouge combattit à peine entre le 22 juin  et décembre 1941, le mois de la contre-offensive généralisée sur le front de Moscou.  J'ai récemment lu le journal de guerre du commandant allemand en chef des armées du groupe centre, F. von Bock.  Ce qui m'a sidéré, c'est qu'il fit état de contre-attaques réussies de la part des "Russes" (à aucun moment il ne parle d'Armée rouge ou de Soviétiques, l'ennemi c'est le "Russe") dès juillet 1941.  À tel point qu'à de nombreuses reprises, certaines contre-attaques mirent à mal des troupes allemandes aguerries, comme celle du général Guderian par exemple.  J'ai lu les mêmes remarques positives quant à l'efficacité des ripostes soviétiques dans "The road to Stalingrad", un ouvrage militaire de John Erickson.

 

L'ancienne Tsaritsyn rebaptisée Stalingrad en honneur et hommage à son sauveur, fut le tournant de cette guerre sur le front de l'est.  La fixation d'une armée allemande de l'ordre de 300 000 hommes sur un objectif qui n'était intéressant que par le nom qu'il portait (pour Hitler, c'était là une question d'honneur de capturer ce symbole de la puissance de Staline), donna le temps nécessaire aux Soviétiques d'armer et d'entraîner de nombreuses divisions de troupes et blindées en Sibérie, de concevoir un plan d'ensemble et de mettre en place les pions nécessaires à la contre-offensive des 18/19 novembre 1942.  Qui ne laissa que quelque 90 000 soldas allemands de la VIe armée survivants, pour un retour après captivité de +/- 6 000 hommes après 12/13 ans de bagne sibérien.

 

Les soldats de l'Armée rouge avaient-ils une grande valeur militaire ou la victoire finale fut-elle permise grâce à la loi du nombre ?

 

Tous les observateurs font état du très grand courage des soldats soviétiques.  Démoralisés au début à cause des revers militaires et, parfois, de l'incapacité crasse de leurs commandants, une fois bien encadrés et commandés, ils étaient capables de se sacrifier sur place, sans hésiter.  Et non pas uniquement parce qu'il y avait les "chiens" du NKVD derrière eux, mais par pur patriotisme (Staline avait d'ailleurs rebaptisé cette guerre du nom de "Grande Guerre Patriotique").  Et, alors que leur niveau professionnel était de loin inférieur à celui des combattants de la Wehrmacht au début 1941, à mesure que la guerre s'enlisait dans un conflit long et sanguinaire, les qualités de combattants de l'Armée rouge se manifestèrent petit à petit, de telle manière qu'on peut dire qu'à partir de la bataille de Koursk et de l'offensive contre le bastion qu'était l'Allemagne, l'Armée rouge représentait à ce moment-là une des meilleurs armées, disposant de commandants aguerris et disciplinés.  Et, il ne faut nullement se leurrer, si nous, en Occident, revendiquons avec fierté une part importante de la victoire contre les nazis (cf. le débarquement de juin 1944, la libération de la France, de la Belgique, la percée sur Remagen, la fougue de Patton, etc.), il faut reconnaître que les Soviétiques eurent en face d'eux les meilleures troupes allemandes, les plus jeunes, les plus aguerries, les plus fanatiques (notamment, l'immense majorité des divisions SS allemandes et étrangères, du moins jusqu'en 1944).  On parle souvent du fait militaire incontestable que fut le débarquement de Normandie le 6 juin 1944, suffise de comparer : lorsque les Soviétiques durent franchir le Dniepr, la totalité des troupes soviétiques représentait un million de soldats...

 

À mon sens, si l'URSS parvint à vaincre l'Allemagne sur le plan militaire et à arriver en première place à Berlin, elle le dut à une série de facteurs:

(1) la valeur de certains de ses commandants, tels Joukov, Koniev, Rokossovski (emprisonné au moment de l'éclatement de la guerre et libéré à la demande de Joukov), Tchouïkov (le héros de Stalingrad, ses troupes "de la garde" furent parmi les premières à Berlin).  Ces commandants militaires purent faire valoir de nouveaux concepts stratégiques en dépit - souvent - de l'opposition de Staline ou de certains membres civils de la Stavka.  Ils eurent aussi le courage d'apprendre de leurs erreurs.  Certains de ces chefs militaires furent d'une intransigeance militaire fanatique frôlant le meurtre, Joukov et Tchouïkov, notamment, n'ont jamais lésiné sur la chair à canon ni sur les pertes humaines, partant du principe soviétique de base que la fin justifiait toujours les moyens.  Ce ne fut d'ailleurs pas pour rien que l'URSS perdit près de 20 millions de citoyens et soldats au cours de ce conflit.  Lors de ma visite à Mamaïev Kourgan, près de Stalingrad, je visitai le mausolée en honneur des 42 000 soldats tombés sur cette colline.  On sait maintenant qu'on peut multiplier ce chiffre officiel par 5 voire 10 !  Rien que pour un seul endroit de la bataille de Stalingrad !

(2) la loi du nombre (recours presque illimité à des nouvelles divisions en provenance de Sibérie), la passivité du Japon qui n'attaqua jamais l'URSS, laissant la main libre à un transfert massif de troupes fraîches de l'extrême orient vers la partie européenne du pays, et certaines innovations techniques supérieures aux armements allemands, tels par exemple l'artillerie à salves simultanées multiples de type "katioucha" et le tank T-34, l'un des fleurons des tropes blindées.

(3) L'action coordonnée des partisans à l'arrière du front.  Leurs actions de sabotage, d'attaques inopinées de jour comme de nuit, sapèrent le moral des troupes allemandes et contribuèrent dans une certaine mesure à la victoire finale.  Ils disposaient d'un commandement unifié à Moscou et de ravitaillements réguliers.  Ils étaient d'une férocité à toute épreuve, ne reculèrent jamais devant des coups de main, même au risque de représailles allemandes contre la population civile.  « La fin justifie les moyens » fut un axiome constant de l'URSS sous Staline.

(4) L'hiver russe et l'impréparation des troupes allemandes aux températures polaires connues devant Moscou en 1941 et à Stalingrad lors de l'hiver 42/43, joua un rôle dans la démoralisation de l'armée allemande.  Mais, la Wehrmacht était une armée aguerrie et dotée d'une discipline et endurance militaires hors du commun.  Peu d'autres armées alliées auraient  été capables de résister aussi longtemps que les Allemands le firent, notamment à Stalingrad, à Tcherkassy ou devant Berlin lors de l'assaut final.

 

Je reviens à l'Armée rouge.  La plupart des connaisseurs reconnaissent que les troupes d'assaut de première ligne eurent un comportement (presque) exemplaire.  On sait que dès l'invasion de la Poméranie et du Brandenbourg, dès que les soldats soviétiques foulèrent le sol allemand, on assista à des scènes de viols collectifs inimaginables, à des raids de rapine, des vols qualifiés et des séances de soûlerie « à la russe ».  Ce fut surtout le fait des troupes d'appoint, à l'arrière des troupes d'assaut de première ligne.  J'ai eu un collègue roumain, juif, qui m'a raconté que quand les soldats de l'Armée rouge sont arrivés à Bucarest, la plupart arrêtaient les civils, criant "Uri, Uri" (l'équivalent russifié du mot "Uhr" qualifiant les montres-bracelets), les arrachant des poignets de civils et se les appropriant d'office.  On pouvait ainsi voir des soldats "russes" avec 6 ou 7 montres au poignet.

 

Depuis la chute du Mur de Berlin et l'accès à la liberté des anciennes républiques de l'est asservies, tout comme l'accès à la démocratie de l'URSS, certains citoyens russes se sont efforcés d'examiner l'histoire de la "Grande Guerre Patriotique" d'un regard nouveau, sans a priori.  Mark Solonin, par exemple, dans un texte posté sur son blog, intitulé « Les crimes de Staline », qui lui a valu pas mal de déboires de la part des nostalgiques de l'époque soviétique, a analysé en détails la prépondérance et l'ampleur des crimes commis par l'Armée rouge lors de son entrée sur le sol allemand.  Il s'agit d'un long texte, bien documenté; Solonin semble même indiquer qu'il existait des consignes à tout le moins verbales, émanant du niveau hiérarchique le plus élevé (lisez Staline) ayant donné carte blanche aux soldats soviétiques pour violer, voler et se servir, en contrepartie des souffrances qu'eut à endurer le peuple soviétique lors de l'occupation de son propre territoire.

 

Pour terminer, peut-être, ces phrases du président russe Dmitri Medvedev, postées sur son blog officiel le 30 octobre 2009: "Jusqu'à présent, on peut entendre que ces pertes innombrables purent être justifiées en vertu d'objectifs supérieurs de la Nation.  Je suis persuadé qu'aucun pays développé, aucun de ses succès, de son ambition, ne  peuvent être atteints au prix de douleurs et de pertes humaines.  Rien ne peut être placé au-dessus du prix de la vie humaine (...) en vérité, les crimes de Staline ne peuvent amoindrir les exploits du peuple qui a obtenu la victoire au cours de la Grande Guerre Patriotique"  Dans ce texte assez court (une page), intitulé "La Mémoire des Tragédies Nationales est aussi Sacrée que celle de ses Succès", le président russe prenait position contre les crimes commis sous Staline.  Cela dans un pays où Staline est encore considéré comme un héros par une minorité importante de la population, dans un pays où sa statue orne encore un des murs d'enceinte du Kremlin.  Remarquez qu'il ne parle plus de l'Armée rouge, mais du peuple. Sans le reconnaître explicitement, le président Medvedev se détache ainsi de l'image sacro-sainte de Staline, le sauveur du pays, et de son glaive, l'Armée rouge.  Une intervention remarquée à l'époque face au mutisme d'un Poutine sur le même sujet (celui des crimes de Staline).

 

Voilà peut-être la leçon à tirer de cette analyse.  Ce fut le peuple, son abnégation face aux adversités, son stoïcisme, son courage fondamental vis-à-vis du NKVD et les milliers de délateurs, sa pugnacité, son héroïsme coutumier, qui permit la victoire. C'est aussi le thème du merveilleux roman « La Vie et le Destin » de  V. Grossman, un livre qui met en exergue le courage inépuisable des citoyens et soldats soviétiques traqués par les chiens du NKVD, sujets à la délation, mais qui, envers et contre tout (et surtout contre Staline) soutinrent leur pays dans sa lutte contre la bête nazie.

 

Quant aux viols, aux vols, aux meurtres de civils, aux exactions commises sur le territoire allemand conquis, à quoi devait-on s'attendre de soldats qui souvent combattirent de longues années sans permission, sans bordels de campagne, sans femmes, et à qui on aurait donné un blanc-seing pour sévir et se conduire comme des hordes sauvages en territoire conquis ?  Sont-ils coupables ou, à l'instar des crimes contre l'humanité qui virent les dirigeants du parti national-socialiste et la SS dans sa totalité, condamnés à Nuremberg en 1946, ne faudrait-il pas mettre Staline et les chefs militaires soviétiques au banc des accusés ?