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14/02/2012

Les incomparables beautés de Riga et de Vilnius

Les trois pays baltes sont largement méconnus du grand public des voyageurs.  Moi-même qui avais déjà visité une cinquantaine de pays sur 4 continents (depuis 1970), j’ai dû attendre 2009 pour effectuer mon premier city trip dans une capitale de pays balte.

 

J’ai ainsi visité Riga en Lettonie en premier lieu et ensuite, récemment, Vilnius en Lituanie. 

 

Du point de vue linguistique, le letton et le lituanien sont des langues à part dans l’histoire de la naissance de nos langues indo-européennes (l’estonien, lui, ressortit à la classe du finnois-ougrien, donc de structure et de nature proches du finnois et du hongrois contemporains).  Comme l’indiquent Michel Chicouène et Laurynas-Algimantas Skupas, auteur de « Parlons Lituanien » (éd. L’Harmattan) : « Le lituanien est une langue indo-européenne tout à fait curieuse, qui n’a évolué que très lentement pendant que les autres langues de la même famille se transformaient au cours des siècles.  Cette langue a gardé sa structure très proche de ce qu’a été, à l’origine, l’organisation du langage de nos lointains ancêtres, il y a cinq ou six mille ans. »

 

À l’origine du peuplement de ces contrées, il y eut plusieurs vagues successives d’envahisseurs venant du lointain Oural dont, entre autres, les Estes (Estonie, Finlande), les Lives (Lettonie) arrivant aux abords de la Mer Baltique, au Ve siècle avant J.C.  Deux mille ans plus tard, les Proto-Baltes s’installent en Russie puis vers 500 ans avant J.C., ils peuplent la Lettonie et la Lituanie (cf. Le Guide Vert – Michelin, page 60).

 

Sans entrer dans tous les détails de leur histoire particulièrement secouée, il suffit de regarder une carte géographique pour s’apercevoir que ces pays allaient bientôt être la proie d’autres types d’envahisseurs venant des pays scandinaves, de Pologne ou de Russie.

 

Au XXe siècle, la Lettonie et la Lituanie acquirent leur indépendance à l’issue de la Première guerre mondiale.  Relative parce que Vilnius, par exemple, fut exclue de la Lituanie indépendante et devint une ville polonaise sous le nom de Wilna (Wilno pour les Juifs).  L’URSS envahit les pays baltes en mai 1940 (en vertu d’une clause secrète du Pacte germano-soviétique du 23 août 1939), procéda à un nettoyage politique en bonne et due forme (près de 30.000 déportés en 1941, une semaine avant l’invasion du pays par les Allemands, en Lituanie et le même nombre approximatif en Lettonie, dans des circonstances semblables).  Puis survint la guerre et le massacre de près de 90 % des populations juives de ces pays, soit 80.000 en Lettonie et plus de 200.000 en Lituanie).  ‘Libération’ par l’Armée rouge et occupation de ces pays jusqu’en 1991, quand, après la formation d’une longue chaîne humaine de 600 kilomètres le 23 août 1989 et de nombreux cas de désobéissance civile, l’URSS accepta finalement d’admettre la scission de ces états baltes.

 

Riga, la capitale de la Lettonie est une ville remarquable, autoproclamée capitale mondiale de l’Art Nouveau.  C’est là un titre qu’elle mérite amplement.  Alors, que dans nos pays, on peut parfois voir certaines maisons isolées ressortissant à cette forme d’art architectural de toute beauté, à Riga, il y a au moins trois rues entières  avec des dizaines de maisons offrant aux yeux émerveillés de foules de touristes présents sur place dès neuf heures du matin, leurs beautés incomparables : les rues Alberta, Strelnieku et Elisabetes. Et ce ne sont pas les seules dans la ville !  Certains des bâtiments les plus réputés de ces rues ont été construits et imaginés par Mikhaïl Eisenstein, le père du célèbre cinéaste soviétique (Cuirassée Potemkine, etc.).  Par exemple, le bâtiment du 10a de la rue Elizabetes qu’a construit Eisenstein, est une merveille incomparable, surtout tôt le matin ou tard dans l’après-midi quand le soleil en illumine la façade.  Au-dessus d’une porte ornementale, trois loggias superposées à chaque étage et au fronton de la maison, de part et d’autre d’ornements centraux, deux têtes de femmes énormes et de profil de teinte claire proche de celle du grès (deux mètres au moins) en sont comme les gardiennes – ou déesses.  Elles n’ont pas l’air heureux, lèvres serrées, nez aquilins, paupières pesantes.  Quant à la façade, on peut y voir entre quinze et vingt enjolivements sous la forme de bas-reliefs (masques stylisés, têtes d’animaux, formes géométriques comme par exemples des cercles traversés de doubles croix, espèces de lyres, etc.).  Au 10b, la façade offre des hauts-reliefs : têtes de lions, têtes de femmes d’essence pure et quasi classique, têtes d’hommes à l’aspect de machos ou de guerriers.  En face, l’immeuble du 33 offre une série de balcons à ferronnerie à entrelacs, et, le plus captivant, des statues d’hommes et de femmes qu’on pourrait croire issues en droite ligne de la Grèce classique.  L’un de mes bâtiments préférés est celui situé au 13 de la rue Alberta où le consulat de Belgique a des bureaux.  Une façade à tomber évanoui tant elle est glorieuse avec sa teinte d’un beau doré.  Une énorme tête sous la forme d’un masque de carnaval vénitien est surplombée d’une statue d’Artémis tandis qu’une vingtaine de balcons d’aspect Art Nouveau classique à ferronnerie non ornementale, des colonnes, de multiples bas-reliefs et hauts-reliefs, quelques loggias, sont surplombés par un fronton où Apollon est flanqué de hauts-reliefs de masques, d’ornementations à symboles orientaux et gothiques, et, se profilant de part et d’autres, des têtes d’animaux.

 

J’ai eu la chance de séjourner à l’hôtel Albert, tout proche de ce quartier. Et, mon épouse et moi, où que nous avions décidé d’aller le matin, nous parcourions en premier lieu ces trois rues adjacentes pour nous rassasier encore et toujours de ces beautés architecturales que peu de gens connaissent, que peu de gens ont la curiosité de découvrir, tant ils sont obnubilés par Prague, Budapest et Vienne (capitales qui incontestablement, valent la visite).

 

Riga est une ville qui se visite à pied et de préférence en été car les hivers, s’ils sont moins rudes qu’à Vilnius n’épargnent aux visiteurs ni neige ni gadoue.

 

Les Lettons sont, dans l’ensemble, accueillants, gentils et la vie n’y est pas chère, on mange à deux pour moins de 50 euros.

 

Vilnius, la capitale de la Lituanie, est d’un tout autre genre.  Une ville plutôt provinciale tant elle offre peu de piétons à n’importe quelle heure du jour, une ville qu’on peut parcourir à pied si on tient la distance, mais une ville dont les charmes résident dans un tout autre domaine que Riga.

 

Comme à Riga, Vilnius offre aux regards émerveillés toute une série de maisons colorées, généralement assez basses, notamment à la rue Pilies, l’artère piétonne principale de la ville, ou autour de la place menant à l’Hôtel de Ville.

 

Mais ce qui à mon sens différencie tout à fait Vilnius de Riga, et en fait son principal attrait, c’est le nombre incalculable d’églises et leur beauté esthétique.  Plutôt que la Cathédrale - dont le bâtiment néo-classique de teinte blanc cassé est de toute beauté -, c’est en premier lieu l’église St.-Jean, située dans l’enceinte même de l’université – dont on peut visiter les 13 belles cours -, qui m’a le plus impressionné par la beauté de certains tableaux qui y ornent les murs, de même que l’élégance presque classique de certaines des statues.  Plafonds, colonnes, dans des tons pastel rehaussent l’impression générale de séduction de cette église baroque qui n’en est pour autant chargée ou trop rococo.  Devant la Cathédrale, le centre du Vilnius classique et touristique, une dalle commémore le point final de la chaîne humaine de 600 kilomètres que formèrent des millions de manifestants lettons, estoniens et lituaniens en 1989, une chaîne originaire d’Estonie et qui marqua le début de la lutte finale pour l’indépendance recouvrée de ces trois contrées à l’histoire torturée. Une statue équestre de Gedimino, le fondateur de la ville, se trouve aux abords de la Cathédrale et à l’arrière de celle-ci, sur une colline, l’endroit où le père-fondateur de la ville eut le rêve de la construire.

 

Si on remonte la rue Pilies vers le haut, en passant par la place de l’Hôtel de Ville, et qu’on emprunte la rue de la Porte de l’Aube, on découvre en chemin quatre des plus belles églises de la ville.  Successivement, les églises Pyatnitskay, St.-Nicolas, St.-Casimir et surtout l’église russe-orthodoxe du Saint-Esprit. Les églises Pyanitskay et du Saint-Esprit sont des églises bigarrées surmontées de dômes, superbes, à la russe.  Dans l’église russe-orthodoxe du Saint-Esprit, j’ai vu une file de babouchkas venant se signer devant un tombeau – crypte - à vitres transparentes sous lequel on apercevait  des statues de 3 gisants (des saints) dont seuls têtes et pieds dépassaient d’un linceul.  Les femmes allaient baiser les pieds des saints après s’être signées.  Un peu plus loin, surplombant la rue de la Porte de l’Aube, une baie vitrée permet d’apercevoir une icône de la Vierge aux vertus miraculeuses datant du XIIe siècle.  Un lieu de prière et de messe mais que l’on peut visiter pratiquement toute la journée si on a la chance d’y entrer en dehors de l’office religieux.

 

Pour les fanatiques d’histoire, il y a deux musées juifs intéressants, celui qu’on appelle la ‘Green House’ qui est en fait le Musée de l’Holocauste et la maison de la Tolérance où j’ai pu faire la connaissance inopinée d’un petit-fils d’un neveu de Wittenberg, le chef de la résistance juive du ghetto de Vilnius qui, sommé de se rendre pour éviter la mort d’une centaine de Juifs, se rendit mais eut l’occasion de se suicider avant d’être torturé par les nazis.  Et, pour les anticommunistes, il y a le Musée du Génocide, qui, dans l’acception lituanienne ne recouvre que les victimes du communisme et n’inclut nullement les Juifs assassinés durant la Deuxième guerre mondiale.

 

Se loger à Vilnius est bon marché.  J’y ai passé trois nuits en single (mais en chambre double) pour à peu près 120 euros.  Dans un hôtel 4 étoiles qui, comme je le découvris par la suite, était ‘kosher’ ; mais en fait, il se trouvait situé près de la nouvelle synagogue et n’était pas loin de l’ancien grand ghetto.

 

On mange aussi très bien à Vilnius et pour pas très cher.  Les gens sont dans l’ensemble plutôt accueillants, le service est excellent.  Les filles sont très jolies dans l’ensemble (peu de blondes en fait, et la plupart des filles portent les cheveux lisses) et j’ai remarqué peu de personnes atteintes d’obésité dans ce pays.  Pourtant il est réputé pour sa nourriture grasse et abondante et les pâtisseries n’y manquaient pas.

 

En bref, des capitales à découvrir au plus vite toutes affaires cessantes !

 

Ci-dessous, deux photos qu'a prises mon épouse illustratives de l'Art Nouveau à Riga.

 

Alberta iela.JPG

Elisabetes Iela.JPG

 

18/12/2011

'The Pacific', série US sur la guerre contre les Japonais

Je viens de regarder – en retard comme souvent – la série américaine ‘The Pacific’ et je dois dire que j’ai été renversé.  Émotionnellement.  Intellectuellement.  Artistiquement.  Rarement ai-je eu le privilège de voir une série américaine de guerre aussi réussie, tant du point de vue de la trame (car il n’y avait pas que des combats incessants), que de la perfection du choix des acteurs et des destins – fondés sur ceux de soldats réels – qu’elle met en exergue.

 

Il est de bon ton, souvent parmi les milieux de gauche ou gauchisants, de dénigrer tout ce qui vient des States et, a priori, les films de guerre.  Pour s’en convaincre, il suffit de lire les commentaires rédactionnels de Moustique (« Notre avis »), quand il s’agit de films de guerre US, commentaires souvent inspirés non pas d’un sens de la critique cinématographique pure mais d’un antiaméricanisme primaire.  Ainsi dans le no. 48 pour ‘Black Hawk Down’, ils indiquaient « Un film de guerre efficace mais tendancieux ». {assez bizarrement le même commentaire mot à mot revient dans le no. 49 pour « Les Messagers du vent » comme si Moustique n’avait en fait qu’un label – gauchisant  pour les films du guerre US }.  Black Hawk Down’ est un film certainement tendancieux mais raté.  Lorsqu’on voit les scènes de combat qu’il décrit et qu’on a déjà lu des centaines de récits réels de guerres et vu des documentaires réels, on se rend tout de suite compte de l’imbécillité de la mise en scène.  Que le film ait été tendancieux, oui avec un grand oui puisque d’une ignominieuse défaite (près de 12 heures de combat pour sortir un ‘platoon’ d’un encerclement par des amateurs africains armés – aucun racisme larvé ici, les Africains, d’un point de vue strictement militaire ne sont pas très efficaces), ce film en refit une victoire US éternelle.  Ou comment récrire l’histoire mondiale !

 

Moi-même qui ai toujours eu un grand intérêt pour les films de guerre, j’ai souvent été déçu lorsque je voyais des films de guerre américains, sauf pour certains d’entre eux sortis il y a très très longtemps, dans les années 50 comme par exemple ‘Pork Chop Hill’ sur la guerre de Corée,  The Battle of the Bulge retraçant la bataille des Ardennes avec un décor neigeux s’il-vous-plaît.

 

Il a fallu attendre l’avènement des premiers films sur la guerre du Vietnam (‘Platoon’, Hamburger Hill’, ce dernier réalisé par un Britannique) pour que les films de guerre américains dépassent le stade de l’approche parodiquement comique.  Ce réalisme du film de guerre semblant authentique, d’autres nations cinématographiques l’avaient réussi de manière bien plus prenante.  Pour la Première guerre mondiale il y eut notamment les inoubliables et classiques « 4 de l’infanterie » de Pabst, « A l’Ouest rien de nouveau » de Lewistone, et « Les Croix de bois» réalisé en 1931 qui contient de superbes scènes d’attaques d’infanterie française et de combats rapprochés.

 

Quant à la Deuxième guerre mondiale et de certains conflits coloniaux, il y eut l’allemand ‘Die Brücke (le Pont, que je vis à l’âge de dix/11 ans !), le soviétique ‘Osvobojdenye’ (Libération), le français ‘La 317e Section’, le réalisateur italien qui a réalisé ‘La Bataille d’Alger’, ou ‘L’ennemi intime’ ces deux derniers sur le conflit en Algérie.  Deux très bons films furent également réalisés sur la guerre civile en Espagne, ‘Land and Freedom de Ken Loach, le second un véritable chef-d’œuvre méconnu « Libertarias’ de Vicente Aranda (sorti aux States sous le titre de « Juegos de Guerra »). Puis, pour l’Holocauste, il y eut l’inoubliable, ‘La Liste de Schindler’ de Spielberg.  Un film certes destiné à sortir les mouchoirs mais qui eut l’éminent mérite de montrer ce que furent les véritables rouages de la machine nazie à tuer des Juifs.

 

Stephen Spielberg réalisa ce fameux film sur le débarquement en Normandie et la recherche du soldat Ryan, avec Tom Hanks en vedette plus réelle que nature.  Un film époustouflant de réalisme, aux antipodes de cet autre film relatif au débarquement (Le Jour le plus long) avec John Wayne et tant d’autres vedettes, célébrant l’héroïque débarquement anglo-saxon en Normandie avec l’accent bien plus sur l’héroïsme des troupes alliées que sur la réalité des combats et le fait que la réussite de cette incursion militaire n’ait tenu qu’à très peu de choses puisque les soldats allemands étaient tout autres que les parodies qu’on montrait d’eux.

 

Puis, autre miracle, St. Spielberg et T. Hanks s’associèrent pour produire ‘Band of Brothers’, une série de HBO décrivant l’âpreté des combats ayant mené à la victoire sur le front de l’Ouest.  Une série qui rencontra un succès bien mérité et qui montrait les Allemands comme combattants audacieux, courageux mais fanatiques.

 

Je me suis intéressé depuis ma préadolescence à ce qui était anglo-saxon, à l’anglais, ce qui fit que très naturellement, je m’intéressais à ce que les Américains ont appelé « le théâtre des opérations du Pacifique », c’est-à-dire à la lente et sanglante reconquête d’îles et d’îlots tombés aux mains des Japonais dès après l’attaque surprise de Pearl Harbor.  Que les Japonais aient été fanatisés à outrance, on le sait.  Mais bien peu de gens savent à quel point l’endoctrinement des militaires et des civils japonais fut d’une profondeur sans égale, endoctrinement qui eut inévitablement un impact sur la manière de se battre des ‘Japs’.  Lors de l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le Japon avait à peine émergé depuis près de 80 ans d’un isolement culturel, social, économique, l’ayant rendu proche de l’autarcie absolue.  Les soldats, marins, aviateurs, nippons du début des hostilités (commencées en Mandchourie et par le viol de la Chine elle-même vers la fin des années 30), étaient encore tout droit imprégnés de l’esprit du bushidō et de celui guidant les actions des samouraïs.  L’Empereur du Japon était de descendance divine, sa parole était sacrée et exigeait l’obéissance absolue.  Les gouvernements fasciste au pouvoir étaient dirigés par des militaires qui n’avaient qu’une idée en tête, refaire du Japon une puissance mondiale et mettre sous mandat économico-militaire tous les territoires du Pacifique à l’Asie du Sud-Est.

 

La série ‘The Pacific’ indique d’une façon réaliste et parfaite comment de jeunes volontaires idéalistes et naïfs engagés dans le ‘US Marine Corps’ descendent petit à petit toutes les marches conduisant à l’enfer.  L’enfer personnifié par  les soldats japonais qui se battent jusqu’à la mort, qui font des charges aux cris de banzaï (qui signifie en japonais ‘mille vies’ : destinées à l’Empereur), qui usent de subterfuges, dissimulant des grenades sous des blessés, des morts (des booby traps), usant parfois de civils derrière lesquels ils s’abritent pour mieux surprendre les Marines, faisant semblant de se rendre pour se faire harakiri, collectivement avec quelques soldats US par la même occasion.

 

Cette série montre ainsi comment des Américains moyens passent d’une forme humaine de combats, se transforment peu à peu en machines à tuer du Jap pour, finalement et dans certains cas, revenir à une forme d’humanisme.

 

Stanley Kubrick avait réalisé un film sur les Marines (‘Full Metal Jacket’), mettant surtout l’accent sur cette forme d’endoctrinement durant boot camp (l’instruction militaire) qui, chez les Marines est l’une des plus déshumanisantes formes de modelage de soldats existantes (n’oublions pas qu’à la Légion étrangère, chez les anciens Spetsnaz soviétiques, les SAS britanniques, les Rangers américains, etc. ce n’était pas triste non plus), mais ce que Kubrick passa sous silence c’est que chez les Marines l’esprit de corps aboutissait à une véritable camaraderie entre soldats volontaires, une camaraderie qui allait jusqu’au sacrifice de soi pour sauver d’autres vies de ‘fellow Marines’.  L’antimilitarisme à outrance de Kubrick lui avait fait perdre de vue que chez les Marines, il pouvait y avoir des formes d’humanité, entre eux et pour eux, au mépris de leur propre vie toutefois.  La coda du livre ‘Citadel’, de Dale Dye, dont le film s’inspirait, était à cet égard frappante.  De nombreux soldats risquèrent leur vie et moururent ou furent blessés pur sauver l’un d’entre eux, touché en premier.

 

Dale Dye que l’on a retrouvé d’ailleurs en tant que conseiller militaire pour cette série ‘The Pacific’.

 

Dans cette série, outre le destin malheureux de John Basilone, héros malgré lui, embarqué dans une entreprise de récolte de fonds d’état américains pour la guerre (US War Bonds) mourant de manière héroïque à Iwo Jima, j’ai surtout aimé la figure et le destin d’Eugene B. Sledge, cet Américain tranquille, pas trop viril, souffrant d’un souffle au cœur l’empêchant de s’engager puis qui le peut lorsque son père médecin a constaté qu’il n’y a plus de souffle au cœur.  La descente aux enfers de Sledge commence à Peleliu et se terminera à Okinawa.  Confronté à la violence aveugle et fanatique des soldats japonais, Eugene descendra graduellement mais sûrement tout aussi bas qu’eux et ne pensera désormais plus qu’à une seule chose, tuer le plus possible de Japs tout en préservant sa propre vie et non son âme car dans un tel univers qui pourrait jamais parler d’âme ?.  Finalement, confronté à une mère japonaise mourante – après que son enfant eut été recueilli par un Marine - qui le suppliait par gestes de la tuer, Eugene B. Sledge refusera et, de manière surprenante, la serrera contre lui pendant les derniers moments de sa vie.  Et, pour confirmer cette lente remontée vers l’humanisme, il refusera de tuer un adolescent nippon se rendant (enguirlandant un autre Marine qui se l’est fait comme lors d’un tir aux pipes), puis, rendu à la vie civile, refusera de tuer des animaux à la chasse avec son père, craquant, pleurant.

 

La série HBO décrit d’une manière hyperréaliste l’âpreté des combats, l’engrenage vicieux d’une sauvagerie réciproque (des Américains qui détroussent des cadavres japonais de leurs dents en or…), le retour presque normalisé de la loi du talion, le lent cheminement vers la robotisation du meurtre en série en tant que réflexe des Marines, la fatigue débilitante, les maladies exotiques, l’adversité du climat, la gadoue, la pluie parfois incessante.

 

Mais, d’autre part, pour moi qui aime l’anglais, j’ai remarqué que le vocabulaire utilisé était bien celui des Marines (basé sur celui de la Navy), comme quand par exemple quand on dit ‘Gunny’ au sergent-instructeur au lieu de ‘Sergeant’, ‘Corpsman’ pour ‘Medic’, Skipper’ au lieu de ‘Captain’ ‘Chow’ pour ‘Food’, « Deck » pour ‘sol’ ‘par terre’.  Ce qui se dégageait aussi de cette série, c’était que les Marines conservaient une certaine forme d’humour noir et cynique, une façon pour eux d’évacuer leurs stress et peurs.

 

J’ai aussi beaucoup aimé la figure de ‘Snafu’ (qui, en argot américain signifie : situation normal, all f…ed up’ = situation normale toute chaotique), un dur des durs, insensible à tout, avec un accent du sud typique.  Et, vers la fin, quand Sledge apprend via une lettre qu’il a perdu son chien et qu’il en est tout triste, Snafu se rapproche de lui au point de se coller contre lui, une forme de camaraderie et d’empathie par touches fines qu’ont parfaitement réussies les réalisateurs de cette série.

 

Une des autres réussites de cette série à l’opposé de ‘Band of Brothers’, c’est qu’elle montre les principaux personnages de la série dans leur vie civile préalable à l’engagement, elle les montre se transformant en machines de guerre, puis elle relate leurs difficultés (surtout Eugene Sledge) lors du retour à la vie civile et comment, pour certains, passer d’un état de vigilance permanente vingt-quatre heures sur vingt-quatre à ne rien faire, à ne se faire aucun souci, à ne plus être commandé en permanence ni risquer sa vie à chaque instant, put être déconcertant pour certains.

 

Et cerise pour le gâteau pour moi, j’ai ainsi appris que les Marines Sledge et Leckie (autre héros torturé apparaissant surtout dans la partie ayant trait à Guadalcanal et dans la partie psychiatrique du récit) ont mis leurs récits par écrit, livres que j’ai bien évidemment commandés via Internet.

 

Il ne faut tout de même pas mourir idiot ni aveugle !  Parce que, au fond, c’est grâce au courage et à l’abnégation de types comme Basilone, Leckie, Sledge, Snafu, que nous devons d’être et de vivre libres en Belgique.  S’ils n’avaient pas enduré ces énormes sacrifices humains et mentaux, nous en serions encore à saluer le drapeau à swastika…

 

25/11/2011

Alexandre Soljenitsyne - l'écrivain et penseur

Alexander Soljenitsyne est un écrivain que j’apprécie à sa très juste valeur.  Beaucoup de lecteurs et de critiques, obnubilés par son œuvre magistrale ‘L’Archipel du Goulag’ ont eu tendance à minimaliser ses qualités de romancier.  D’autres, ont imputé son Prix Nobel à son courage et son combat politiques et non à ces qualités d’écrivain, de romancier.  Ce ne serait pas la première fois.  Je lis en ce moment Orhan Pamuk, l’écrivain turc, autre Prix Nobel ; et, malheureusement pour moi qui ai une expérience de plus de 50 ans de lecture sérieuse d’auteurs, dans 5 langues différentes, je ne vois a priori, rien chez lui du point de vue du style ou des trouvailles linguistiques qui eût mérité un Prix Nobel.  Sauf, que dans « Neige » par exemple, il parle du danger intégriste en Turquie, du port du voile, du combat entre gouvernement tendant vers les ‘islamistes’ et opposition de gauche ou athée de plus en plus démunie contre la montée des extrémismes, sujets intéressants.

 

Chez Soljenitsyne j’ai aimé « Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch », un petit roman remarquable car il montrait ce qu’était en réalité une journée complète au sein du Goulag, il montrait combien de petites joies (un peu de nourriture de rabiot, un endroit à l’abri du vent pour travailler à des travaux de maçonnerie et un poêle où se réchauffer de temps à autre, des codétenus corrects…), étaient susceptibles de faire oublier un jour de plus dans ce premier ou deuxième cercle de l’enfer.  Un autre de mes romans favoris reste ‘Août 14, un chef-d’œuvre incontestable.  Il dépeint le début de la campagne russe de Tannenberg en Prusse orientale lorsque, dès le début de la Première guerre mondiale, un peu par hasard, les troupes russes battirent les troupes allemandes, les repoussèrent, ensuite survinrent ces grains de sable d’inorganisation, de manque de renseignements (ou d’idées), de suffisance, de têtes dures, qui firent en sorte que de victoire absolue, cette campagne se solda par un échec cuisant.  En la figure centrale d’un officier russe, envoyé secret du Grand-Duc (qui souhaitait être informé par quelqu’un de confiance de la situation réelle sur le terrain), on a là un héros digne des meilleurs romans, un idéaliste, un homme courageux qui n’hésite pas à prendre des initiatives, à organiser lui-même des points de défense, ou des retraites ordonnées, sans lésiner sur sa propre vie.  Un ‘héros’ un peu pareil à Pierre dans ‘La Guerre et la Paix’, permettant via son regard d’observateur indépendant de se faire une idée précise d’une campagne désastreuse pour la Sainte Russie.  Tout cela écrit dans une belle langue.

 

Pourtant, si j’aime Soljenitsyne, le romancier, l’auteur du ‘Goulag’, il y a certaines de ses opinions qui me donnent envie de vomir.  Dans le tome 3 de ‘L’Archipel du Goulag’ (que je relis pour une dernière fois), je suis tombé sur les passages suivants :

 

-         « sont particulièrement proches de mon âme, les Estoniens et Lituaniens (…) Ils ne faisaient de mal à personne, vivaient paisiblement de façon organisée, avec plus de moralité que nous…(…) à l’égard des Lettons, mon attitude est plus complexe.  Il y a dans leur cas, une sorte de fatalité.  Car c’est bien eux qui ont semé. »

-         « Et les Ukrainiens ?  Nous avons cessé depuis longtemps de dire «’nationalistes ukrainiens’, nous nous contentons de dire ‘bandéristes’, mot qui est devenu à ce point injurieux que l’idée ne vient même plus à personne d’essayer d’aller au fond des choses. »

-         « Et même au printemps de 1943, c’est encore un élan général qui accueillit Vlassov dans ses deux tournées de propagande (…)  Je prendrai sur moi de dire : mais enfin, notre peuple n’aurait rien valu, c’eût été un peuple d’incurables esclaves s’il avait raté une pareille occasion, fût-ce de loin, de menacer de son fusil le gouvernement stalinien, l’occasion au moins de brandir son arme et de lâcher une bordée à l’adresse du Père entre les pères. »

 

 

Là, nous avons affaire non pas au Soljenitsyne spécialiste incontesté de l’âme et des méandres du « zek » (détenu) du Goulag, mais au Soljenitsyne rétrograde, celui qui en vertu de son antisoviétisme absolu – que je respecte puisqu’il en a souffert plus que d’autres, dans sa chair comme dans ses corps et âme -, associe tout ennemi de Staline et en fait par un preste tour de passe-passe un ‘ami’ ou, à tout le moins, une cause qui peut être défendue intellectuellement parlant.  Et s’il n’aime pas les Lettons, ce n’est pas à cause de leur antisémitisme, de la collaboration avec les nazis, des meurtres de Juifs perpétrés par des groupements autochtones, au cours de la Deuxième guerre mondiale, non, c’est plus prosaïque.  En 1917, les Lettons formèrent un ‘bataillon letton’ qui devint la faction de gardes du corps de Lénine lui-même.  Dans ce pays libéré du communisme depuis vingt ans maintenant, on peut encore voir à Riga une statue à la gloire de ces ‘fusiliers lettons’.

 

On pourrait excuser certaines des idées de Staline, dont notamment celles reprises ci-dessus, s’il avait écrit son œuvre magistrale (et qui le reste en dépit de certaines critiques à émettre) immédiatement après sa libération ; or ce livre a paru au début des années 70.  Au début des années 70, soit près de 25 ans après la fin de la guerre, on devait tout de même savoir certaines choses en URSS sur les atrocités dont s’étaient rendu coupables les nazis et leurs suppôts dans certains pays. Le livre de Kouznetsov sur ‘Babi Yar’ était déjà paru, il y avait le samizdat, on savait qu’Ehrenbourg et Grossman avaient eu des ennuis pour la publication de leur ‘Livre noir’ relatant les massacres de Juifs en URSS et dans les états annexés par Staline à l’issue de la guerre.  Quels suppôts du régime nazi ?  Les collaborateurs estoniens, lituaniens, lettons, ukrainiens, de Biélorussie, ou de chefs rebelles tels que Bandera (le nationaliste ukrainien) et le général Vlassov.  Soljenitsyne ignorait l’ampleur des meurtres commis par ces collaborateurs et surtout à l’égard des populations juives.  Mais, a-t-il jamais voulu les connaître, lui qui, d’autre part, ne s’est jamais distingué par sa sympathie outre-mesure à l’égard des Juifs ?

 

Un petit rappel : La Shoah par balles (perpétrés par les Einsatzgruppen et des collaborateurs occasionnels ou engagés en Estonie, Lituanie, Lettonie, Ukraine) :

-           80.000 Juifs en Lettonie

-             1.000 Juifs en Estonie

-         135.000 Juifs en Lituanie

-         1 million de Juifs en Ukraine, Russie et Biélorussie.

 

A cela il faut ajouter les communistes, « commissaires politiques » et « partisans », abattus, pendus ou tués par balles, sans sommation et sans procès.  Et, parfois, sous le terme de « partisan », on pouvait y mettre n’importe quel voisin qu’on n’aimait pas, n’importe qui suspecté du délit de ‘sale gueule’, n’importe qui de gênant ou de qui on voulait se débarrasser.

Dans les 3 pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie), 90 % des Juifs furent exterminés, souvent avec le concours enthousiaste d’une population autochtone franchement antisémite et heureuse de rafler les biens des Juifs tués.

 

Le général Vlassov défenseur héroïque lors de la bataille de Moscou, fut fait prisonnier par les Allemands lors d’un encerclement ; il lui fut proposé de former une armée antisoviétique. Il accepta et combattit avec ses hommes – les vlassoviens, qui, en russe est un terme d’insulte – sous uniforme allemand.  Bien, on aurait pu comprendre à la limite qu’un Russe combattît des Soviétiques avec qui il avait un compte idéologique à régler.  Sauf que souvent, quand on lit la littérature sur l’Holocauste, on rencontre ce terme de ‘vlassovien’, lors de massacres de Juifs, ils ont souvent été utilisés comme gardes de camps de la mort, etc.  Ils furent également employés pour combattre les ‘partisans’ soviétiques.

 

Voici un extrait - situé en Ukraine et conté par une survivante juive (Génia Gouralnik) d’un massacre par balles -  de « La Fosse – La Ferme aux Poux et autres témoignages sur la Shoah en Lettonie et en Ukraine rassemblés par David Silberman », édité récemment – en tirage limité aux historiens, par « The Beate Klarsfeld Foundation » :

 

« Tout annonçait une libération prochaine : les fascistes qui se préparaient pour l’évacuation (…) Le soir arrivèrent, venant du bois, cinq traineaux avec des soldats de Vlassov qui se conduisirent comme les Allemands : ils battaient les passants, pillaient, tiraient.  Les gens se cachèrent dans les fosses, les caves ; quelques-uns filèrent dans la forêt.  Okasana, Marco et moi, nous sommes descendus dans un gourbi creusé dans la cour (…)  Après avoir pillé tout ce qu’ils pouvaient les hommes de Vlassov se dirigèrent vers Popelnia.  Tout redevint tranquille. ».[1]

 

Quant à Bandera, ce nationaliste ukrainien profita de l’arrivée des nazis pour lever une armée de ‘résistants’ qui combattirent les Soviétiques mais qui, par la suite, lorsqu’ils eurent été déçus par l’attitude des nazis, tournèrent leurs armes contre les uns et contre les autres.  Le seul témoignage que j’ai eu de quelqu’un qui a connu les ‘banderovtsy’ de près (autre terme de dénigrement dans la langue ruse) est l’un de mes anciens patrons juifs originaire de Lvov en Galicie orientale, rescapé de ce ghetto et qui fut obligé daller ‘dans la forêt’ pour y rechercher des groupes de partisans.  À l’âge de 16 ans !  De ceux sous la houlette ukrainienne de Bandera, il m’a simplement dit que s’ils avaient su - quand il combattit avec eux, Soviétiques et Allemands – qu’il était juif, ils l’auraient tout de suite tué, car ils étaient d’un antisémitisme basique mais létal.

 

Voilà ce que l’on peut dire de Soljenitsyne.  Un immense écrivain, l’un des tout grands littérateurs du XXème siècle, un documentaliste du goulag exceptionnel.  Cependant, quant à certaines de ses opinions rétrogrades ou insuffisamment informées, il faut les prendre avec des pincettes parce que, excuser un tant soit peu les collaborateurs des nazis – des gens qui causèrent des centaines de milliers de morts d’innocents (rien qu’en Lettonie, on estime que près de 100.000 Juifs furent tués par des collaborateurs lettons, Juifs de Lettonie mais aussi Juifs d’autres pays déportés en Lettonie), – parce qu’ils avaient décidé de prendre les armes contre Staline, excusez du peu, mais cela frise le révisionnisme le plus abject.

 

Il y a actuellement un processus intitulé le « Processus de Prague » qui a fait l’objet de résolutions et de propositions au Parlement européen et au sein de la Commission européenne, tendant, entre autres, à « mettre sur un pied d’égalité victimes du communisme et victimes du nazisme. »   À la base de ces initiatives, il y a les pays baltes, la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie, la Bulgarie, la Roumanie, des pays qui ont connu à leurs tragiques dépens l’univers concentrationnaire et la privation de liberté instaurés sous Lénine, devenus système magistral (au sens premier = émanant du Magistère) gigantesque sous Staline et perpétrés par Brejnev.  Bien.  On en arriverait ainsi à retrouver, disons un Letton, qui aurait œuvré durant la Deuxième guerre mondiale comme ‘Schutzmann’ (= policier, c’est la dénomination usuelle des collaborateurs lettons des nazis, engagés volontaires dans ces groupes de tueurs de Juifs), puis qui aurait souffert du communisme, comme victime directe ou indirecte.   Et par un autre tour de passe-passe magique, il faudrait l’honorer – lui le tueur de Juifs – au même titre que ses victimes !  Ou honorer ces volontaires SS lettons qui défilent chaque année à Riga le 16 mars.  Ces SS qui, même s’ils n’ont pas trempé dans les massacres de Juifs, ont, par leur pugnacité à se battre contre les Soviétiques, retardé la libération des quelque 10 % de Juifs rescapés des massacres par balles.

 



[1]Pour ceux que cela pourrait intéresser, j’aurai un article qui paraîtra, sous mon vrai nom, en février 2012 dans la Revue Générale, sous le titre ‘Serge Klarsfeld – l’homme » où je relate l’historique de la parution de ce livre de témoignage de survivants de la Shoah, rédigé par David Silberman et où je dresse le portrait de ce chasseur de nazis, historien/documentaliste de l’Holocauste qu’est Serge Klarsfeld.