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14/02/2012

Les incomparables beautés de Riga et de Vilnius

Les trois pays baltes sont largement méconnus du grand public des voyageurs.  Moi-même qui avais déjà visité une cinquantaine de pays sur 4 continents (depuis 1970), j’ai dû attendre 2009 pour effectuer mon premier city trip dans une capitale de pays balte.

 

J’ai ainsi visité Riga en Lettonie en premier lieu et ensuite, récemment, Vilnius en Lituanie. 

 

Du point de vue linguistique, le letton et le lituanien sont des langues à part dans l’histoire de la naissance de nos langues indo-européennes (l’estonien, lui, ressortit à la classe du finnois-ougrien, donc de structure et de nature proches du finnois et du hongrois contemporains).  Comme l’indiquent Michel Chicouène et Laurynas-Algimantas Skupas, auteur de « Parlons Lituanien » (éd. L’Harmattan) : « Le lituanien est une langue indo-européenne tout à fait curieuse, qui n’a évolué que très lentement pendant que les autres langues de la même famille se transformaient au cours des siècles.  Cette langue a gardé sa structure très proche de ce qu’a été, à l’origine, l’organisation du langage de nos lointains ancêtres, il y a cinq ou six mille ans. »

 

À l’origine du peuplement de ces contrées, il y eut plusieurs vagues successives d’envahisseurs venant du lointain Oural dont, entre autres, les Estes (Estonie, Finlande), les Lives (Lettonie) arrivant aux abords de la Mer Baltique, au Ve siècle avant J.C.  Deux mille ans plus tard, les Proto-Baltes s’installent en Russie puis vers 500 ans avant J.C., ils peuplent la Lettonie et la Lituanie (cf. Le Guide Vert – Michelin, page 60).

 

Sans entrer dans tous les détails de leur histoire particulièrement secouée, il suffit de regarder une carte géographique pour s’apercevoir que ces pays allaient bientôt être la proie d’autres types d’envahisseurs venant des pays scandinaves, de Pologne ou de Russie.

 

Au XXe siècle, la Lettonie et la Lituanie acquirent leur indépendance à l’issue de la Première guerre mondiale.  Relative parce que Vilnius, par exemple, fut exclue de la Lituanie indépendante et devint une ville polonaise sous le nom de Wilna (Wilno pour les Juifs).  L’URSS envahit les pays baltes en mai 1940 (en vertu d’une clause secrète du Pacte germano-soviétique du 23 août 1939), procéda à un nettoyage politique en bonne et due forme (près de 30.000 déportés en 1941, une semaine avant l’invasion du pays par les Allemands, en Lituanie et le même nombre approximatif en Lettonie, dans des circonstances semblables).  Puis survint la guerre et le massacre de près de 90 % des populations juives de ces pays, soit 80.000 en Lettonie et plus de 200.000 en Lituanie).  ‘Libération’ par l’Armée rouge et occupation de ces pays jusqu’en 1991, quand, après la formation d’une longue chaîne humaine de 600 kilomètres le 23 août 1989 et de nombreux cas de désobéissance civile, l’URSS accepta finalement d’admettre la scission de ces états baltes.

 

Riga, la capitale de la Lettonie est une ville remarquable, autoproclamée capitale mondiale de l’Art Nouveau.  C’est là un titre qu’elle mérite amplement.  Alors, que dans nos pays, on peut parfois voir certaines maisons isolées ressortissant à cette forme d’art architectural de toute beauté, à Riga, il y a au moins trois rues entières  avec des dizaines de maisons offrant aux yeux émerveillés de foules de touristes présents sur place dès neuf heures du matin, leurs beautés incomparables : les rues Alberta, Strelnieku et Elisabetes. Et ce ne sont pas les seules dans la ville !  Certains des bâtiments les plus réputés de ces rues ont été construits et imaginés par Mikhaïl Eisenstein, le père du célèbre cinéaste soviétique (Cuirassée Potemkine, etc.).  Par exemple, le bâtiment du 10a de la rue Elizabetes qu’a construit Eisenstein, est une merveille incomparable, surtout tôt le matin ou tard dans l’après-midi quand le soleil en illumine la façade.  Au-dessus d’une porte ornementale, trois loggias superposées à chaque étage et au fronton de la maison, de part et d’autre d’ornements centraux, deux têtes de femmes énormes et de profil de teinte claire proche de celle du grès (deux mètres au moins) en sont comme les gardiennes – ou déesses.  Elles n’ont pas l’air heureux, lèvres serrées, nez aquilins, paupières pesantes.  Quant à la façade, on peut y voir entre quinze et vingt enjolivements sous la forme de bas-reliefs (masques stylisés, têtes d’animaux, formes géométriques comme par exemples des cercles traversés de doubles croix, espèces de lyres, etc.).  Au 10b, la façade offre des hauts-reliefs : têtes de lions, têtes de femmes d’essence pure et quasi classique, têtes d’hommes à l’aspect de machos ou de guerriers.  En face, l’immeuble du 33 offre une série de balcons à ferronnerie à entrelacs, et, le plus captivant, des statues d’hommes et de femmes qu’on pourrait croire issues en droite ligne de la Grèce classique.  L’un de mes bâtiments préférés est celui situé au 13 de la rue Alberta où le consulat de Belgique a des bureaux.  Une façade à tomber évanoui tant elle est glorieuse avec sa teinte d’un beau doré.  Une énorme tête sous la forme d’un masque de carnaval vénitien est surplombée d’une statue d’Artémis tandis qu’une vingtaine de balcons d’aspect Art Nouveau classique à ferronnerie non ornementale, des colonnes, de multiples bas-reliefs et hauts-reliefs, quelques loggias, sont surplombés par un fronton où Apollon est flanqué de hauts-reliefs de masques, d’ornementations à symboles orientaux et gothiques, et, se profilant de part et d’autres, des têtes d’animaux.

 

J’ai eu la chance de séjourner à l’hôtel Albert, tout proche de ce quartier. Et, mon épouse et moi, où que nous avions décidé d’aller le matin, nous parcourions en premier lieu ces trois rues adjacentes pour nous rassasier encore et toujours de ces beautés architecturales que peu de gens connaissent, que peu de gens ont la curiosité de découvrir, tant ils sont obnubilés par Prague, Budapest et Vienne (capitales qui incontestablement, valent la visite).

 

Riga est une ville qui se visite à pied et de préférence en été car les hivers, s’ils sont moins rudes qu’à Vilnius n’épargnent aux visiteurs ni neige ni gadoue.

 

Les Lettons sont, dans l’ensemble, accueillants, gentils et la vie n’y est pas chère, on mange à deux pour moins de 50 euros.

 

Vilnius, la capitale de la Lituanie, est d’un tout autre genre.  Une ville plutôt provinciale tant elle offre peu de piétons à n’importe quelle heure du jour, une ville qu’on peut parcourir à pied si on tient la distance, mais une ville dont les charmes résident dans un tout autre domaine que Riga.

 

Comme à Riga, Vilnius offre aux regards émerveillés toute une série de maisons colorées, généralement assez basses, notamment à la rue Pilies, l’artère piétonne principale de la ville, ou autour de la place menant à l’Hôtel de Ville.

 

Mais ce qui à mon sens différencie tout à fait Vilnius de Riga, et en fait son principal attrait, c’est le nombre incalculable d’églises et leur beauté esthétique.  Plutôt que la Cathédrale - dont le bâtiment néo-classique de teinte blanc cassé est de toute beauté -, c’est en premier lieu l’église St.-Jean, située dans l’enceinte même de l’université – dont on peut visiter les 13 belles cours -, qui m’a le plus impressionné par la beauté de certains tableaux qui y ornent les murs, de même que l’élégance presque classique de certaines des statues.  Plafonds, colonnes, dans des tons pastel rehaussent l’impression générale de séduction de cette église baroque qui n’en est pour autant chargée ou trop rococo.  Devant la Cathédrale, le centre du Vilnius classique et touristique, une dalle commémore le point final de la chaîne humaine de 600 kilomètres que formèrent des millions de manifestants lettons, estoniens et lituaniens en 1989, une chaîne originaire d’Estonie et qui marqua le début de la lutte finale pour l’indépendance recouvrée de ces trois contrées à l’histoire torturée. Une statue équestre de Gedimino, le fondateur de la ville, se trouve aux abords de la Cathédrale et à l’arrière de celle-ci, sur une colline, l’endroit où le père-fondateur de la ville eut le rêve de la construire.

 

Si on remonte la rue Pilies vers le haut, en passant par la place de l’Hôtel de Ville, et qu’on emprunte la rue de la Porte de l’Aube, on découvre en chemin quatre des plus belles églises de la ville.  Successivement, les églises Pyatnitskay, St.-Nicolas, St.-Casimir et surtout l’église russe-orthodoxe du Saint-Esprit. Les églises Pyanitskay et du Saint-Esprit sont des églises bigarrées surmontées de dômes, superbes, à la russe.  Dans l’église russe-orthodoxe du Saint-Esprit, j’ai vu une file de babouchkas venant se signer devant un tombeau – crypte - à vitres transparentes sous lequel on apercevait  des statues de 3 gisants (des saints) dont seuls têtes et pieds dépassaient d’un linceul.  Les femmes allaient baiser les pieds des saints après s’être signées.  Un peu plus loin, surplombant la rue de la Porte de l’Aube, une baie vitrée permet d’apercevoir une icône de la Vierge aux vertus miraculeuses datant du XIIe siècle.  Un lieu de prière et de messe mais que l’on peut visiter pratiquement toute la journée si on a la chance d’y entrer en dehors de l’office religieux.

 

Pour les fanatiques d’histoire, il y a deux musées juifs intéressants, celui qu’on appelle la ‘Green House’ qui est en fait le Musée de l’Holocauste et la maison de la Tolérance où j’ai pu faire la connaissance inopinée d’un petit-fils d’un neveu de Wittenberg, le chef de la résistance juive du ghetto de Vilnius qui, sommé de se rendre pour éviter la mort d’une centaine de Juifs, se rendit mais eut l’occasion de se suicider avant d’être torturé par les nazis.  Et, pour les anticommunistes, il y a le Musée du Génocide, qui, dans l’acception lituanienne ne recouvre que les victimes du communisme et n’inclut nullement les Juifs assassinés durant la Deuxième guerre mondiale.

 

Se loger à Vilnius est bon marché.  J’y ai passé trois nuits en single (mais en chambre double) pour à peu près 120 euros.  Dans un hôtel 4 étoiles qui, comme je le découvris par la suite, était ‘kosher’ ; mais en fait, il se trouvait situé près de la nouvelle synagogue et n’était pas loin de l’ancien grand ghetto.

 

On mange aussi très bien à Vilnius et pour pas très cher.  Les gens sont dans l’ensemble plutôt accueillants, le service est excellent.  Les filles sont très jolies dans l’ensemble (peu de blondes en fait, et la plupart des filles portent les cheveux lisses) et j’ai remarqué peu de personnes atteintes d’obésité dans ce pays.  Pourtant il est réputé pour sa nourriture grasse et abondante et les pâtisseries n’y manquaient pas.

 

En bref, des capitales à découvrir au plus vite toutes affaires cessantes !

 

Ci-dessous, deux photos qu'a prises mon épouse illustratives de l'Art Nouveau à Riga.

 

Alberta iela.JPG

Elisabetes Iela.JPG

 

29/01/2012

Rester jeune

« Il n’y a de plus bel exemple de l’inéluctable que celui que nous offre un jeune homme doué se rétrécissant pour entrer dans la peau d’un vieil homme quelconque ; sans intervention du Destin, par le simple ratatinement auquel il était voué. » (‘L’Homme sans qualités’ de Robert Musil, page 80).

 

C’était Céline aussi qui a dit « certains deviennent vieux à la vieillesse, d’autres s’y prennent vingt ans à l’avance, ce sont les malheureux de la vie » (citation d’après ma mémoire et non verbatim).

 

J’ai eu un ami qui n’a jamais vieilli.  Il était vieux à l’âge de vingt ans.  Physiquement.  Et, trente-quatre ans plus tard, lorsqu’il perdit son intérêt pour la vie, il choisit de franchir le pas du suicide.  Pourtant il était doué pour certaines choses car il était un remarquable pianiste de jazz autodidacte capable de jouer des standards des années 30 ou 40 en solo, même avec l’inévitable pompe de la main gauche qu’employait, notamment,  l’une de ses idoles, Earl Hines.

 

Il avait effectué une première tentative de suicide en mars 1994.  Il avait été hospitalisé durant 5 mois.  Et lui qui, précédemment, ne pouvait pas vivre sans écouter de la musique, il restait allongé dans son lit, ne lisant pas, n’écoutant aucune musique.  Je suis allé le voir au Tivoli à la Louvière durant près de 5 mois. Deux fois par semaine.  M’efforçant de l’intéresser à la vie, à la musique. Je luis avais même enregistré deux faces d’une cassette audio et mis un lecteur de cassettes audio à sa disposition.  Je lui avais enregistré la crème de la crème en matière de piano jazz : Art Tatum, le summum absolu de la technique pianistique brillante, pour cet ami dépressif qui avait toujours été obnubilé par la technique, parfois au détriment de l’émotion.

 

Las, 5 ans plus tard, après un séjour en maison individuelle pour patients psychiatriques sous suivi infirmier et médical, il réitéra sa tentative de suicide.  E,t cette fois-là, il la réussit.

 

Moi qui m’intéresse à la musique depuis plus d’un demi-siècle (cela pose le demi-siècle, cela fait érudit !), j’ai de longue date été fasciné par cette capacité qu’ont eu ou que possèdent encore toujours des musiciens classiques, des jazzmen, des adeptes de musiques du monde, à rester éternellement jeunes, cette capacité qu’ils conservent à interpréter de la musique à un niveau élevé, même à un âge avancé.

 

La musique en tant que thérapie active serait-elle dès lors un rempart contre le vieillissement ?  Le fait de devoir lire et interpréter une partition, la diriger, ou pratiquer une improvisation de jazz, de musique klezmer ou de musique du monde, seraient-elles une espèce de médicament utile contre la dégénérescence neuronale ?

 

Prenons la musique.  Beaucoup de gens disent « aimer » la musique et si on les questionne à ce sujet, ils vous aligneront même des noms de chanteurs ou des noms illustres de compositeurs classiques, parfois de jazzmen, des chanteurs d’opéra.  Ils « aiment » la musique qu’ils écoutent peut-être de manière distraite ou attentive mais sans « vivre » cette musique de l’intérieur, vibrer intensément à ces sons qu’ils entendent.  Si vous allez chez eux, vous verrez immédiatement s’ils ‘aiment’ ou non la musique.  Écoutent-ils de la musique en permanence, non pas comme bruit de fond, mais comme nécessaire passion qui oblige à l’écoute constante ?  Peuvent-ils parler de musiques, de musiciens, de compositeurs et parler de leurs qualités, défauts, œuvres ?

 

Il n’y a pas que la musique qui met le cerveau en effervescence lorsqu’il est convenablement utilisé, il y a la littérature, la peinture, le cinéma d’art.  Ces ‘catalyseurs’ peuvent jouer le même rôle de titiller les neurones et synapses d’une manière positive.

 

Le terme de ‘ratatinement’ qu’utilise à bon escient Robert Musil est tout à fait adéquat.

 

Beaucoup d’êtres humains n’ont pas le sentiment de vieillir car ils n’ont peut-être pas non plus le sentiment de vivre.  Ils se sont embarqués sur une croisière à la destination inconnue (la mort, le temps de la mort, quand ?  comment ?  où ?), ils prennent leurs repas en commun avec l’un ou l’autre congénère, rient en commun, bavardent en commun, dansent en commun, dorment en commun et font les excursions programmées en commun ou en individuel, sans gros intérêt.  Pour passer le temps.  Et lorsque leur Titanic personnel ira percuter un iceberg, ils sombreront sans même avoir réalisé qu’ils vivaient auparavant.

 

J’appelle cela ‘vivoter’.

 

Cette vie automatique que l’on vit comme tout le monde, habitant dans une maison ou un appartement comme tout le monde, ayant une ou deux voitures comme tout le monde, allant en vacances durant les mois d’été, à Pâques ou au Carnaval, comme tout le monde, fait de millions d’êtres humains des robots sans goûts, intérêts ni passions, profonds.  On vivote, on tient son rôle dans une pièce absurde dont on ignore les tenants et aboutissants ; puis, on se met à vieillir par les deux bouts (pour ceux qui ont eu la chance de ne pas être vieux à l’âge de vingt ans), sans en comprendre le pourquoi.  On a tout fait pour ne pas vieillir pourtant.  On a dûment suivi les conseils des revues spécialisées, on a fait du jogging, du stretching, du fitness, on a surveillé sa nourriture et ses boissons, on a été faire dodo à temps, on a fait contrôler sa tension, son cholestérol, son taux de sucre.

 

Hélas, on a oublié de faire contrôler l’état du moteur cérébral. De lui mettre de l’huile, du carburant pour qu’il tienne la route.

 

A-t-il bien été utilisé durant ces décennies de conversations oiseuses avec des collègues, connaissances et amis que n’animait aucune passion véritable pour autre chose que le miroir de soi ?  Ce moteur a-t-il été curieux ?  S’est-il émerveillé d’entendre chanter un oiseau, de voir un pic dans le jardin ou un écureuil ? De voir voler un faucon ?  D’apercevoir un hibou près de la maison ?   A-t-il jamais admiré la noblesse de chevaux gambadant en liberté dans une prairie ?  A-t-il jamais eu la moindre curiosité culturelle à l’écoute de ces sons sortant de bouches parlant une langue étrangère et tenté de savoir de quel peuple, de quelle ethnie, sortaient ces paroles ?

 

Je crois que ce qui forme effectivement un rempart contre le vieillissement, c’est la capacité innée ou acquise qui nous propulse vers l’émerveillement, l’enthousiasme, la passion, perpétuels.  Et je crois également que ceux qui vieillissent tôt, physiquement ou mentalement (hormis ceux qui sont astreints à des travaux pénibles durant des décennies), se sont eux-mêmes condamnés à la vieillesse prématurée.

 

Regardez les médecins auxquels vous avez eu affaire.  Même parfois à un âge déjà avancé, ils restent jeunes, alertes, vifs, éveillés mentalement.  Ils sont à l’écoute des autres, doivent faire preuve d’un intérêt constant pour la médecine, se recycler en permanence.  Ils ne sont certainement pas du style à regarder journellement ces séries insipides à la télé ou à feuilleter ces feuilles de chou qui ne parlent que de sports et de crimes.

 

Après tout, ne devrait-on pas enseigner le ‘rester jeune’ à l’école ?

 

Apprendre aux jeunes ce qu’est une passion par rapport au surf sur la toile.  Leur apprendre que savoir beaucoup de choses n’est pas nécessairement le signe d’une culture ou, comme le disait si bien Robert Musil ‘il était intelligent, logique, il savait beaucoup de choses ; mais n’était-ce pas là des qualités de barbare ?’ (page 85).

 

05/01/2012

On ne joue pas de théâtre sur un cimetière

« On ne joue pas de théâtre sur un cimetière »

 

Voilà la phrase qui était placardée sur des affiches dan le ghetto de Vilnius (Lituanie)

 

Alors que les habitants juifs de Vilnius et des bourgades environnantes avaient été regroupés dans un ghetto et que les premiers massacres avaient déjà eu lieu, alors que les Juifs devaient « produire » et travailler au sein d’Arbeitskommandos, la vie culturelle s’organisait.  On avait créé des écoles, des orphelinats, des clubs de jeunes, puis on créa un théâtre qui, lui, fit l’objet de critiques.

 

Quand je lisais des ‘journaux’ tenus par des Juifs ayant connu les affres du ghetto de Varsovie ou que je lisais des récits historiques ou de survivants à ce sujet, j’ai toujours été frappé par l’effervescence de l’activité culturelle que les Juifs prisonniers de ghettos y déployaient.

 

C’était un peu comme s’ils n’avaient pas pu vivre sans culture.

 

On sait que dans les stalags et oflags, on organisait aussi et de manière très régulière, des soirées culturelles.  On sait que certains prisonniers dont l’expertise dans certains domaines était reconnue ou avérée, donnaient des cours aux autres prisonniers de guerre.  Dans cet univers carcéral – certes moins effrayant que celui des ghettos ou de Birkenau puisque l’objectif n’y était pas l’extermination -, il y avait donc, d’une part des hommes soucieux d’inculquer ce qu’ils savaient et, d’autre part, d’autres hommes soucieux d’apprendre.

 

Soljenitsyne écrivit une bonne partie des récits de zeks qu’il entendit du temps de son incarcération dans l’engrenage du goulag dans sa tête. Evguenia Guinsbourg (ayant décrit l’univers impitoyable de la Kolyma) fit de même car les zeks étaient astreints à des fouilles régulières. D’autres détenus des geôles soviétiques composèrent des œuvres poétiques, voire littéraires, dans leur tête.

 

J’ai un jour lu en anglais le récit d’un Américain qui a fait du goulag.  Durant des semaines, il a subi des tortures psychologiques et physiques.  Par exemple, durant des semaines, on lui interdit de dormir.  Ingénieux, notre gars mit en place un système astucieux qui lui permit de dormir des microsecondes, voire microminutes.  Et, par ailleurs, pour se tenir en forme, il tenta – avec succès – de se rappeler ses cours d’université.

 

Cela laisse rêveur…

 

Ce courage, cette foi en la postérité, ces faits de mémoire assez prodigieux, ce besoin qu’ont certains êtres d’exception de se tenir en formes physique et mentale.  Cette volonté de demeurer un animal cultivé alors qu’autour de soi l’univers est constitué de bêtes qui en sont réduites à leurs plus bas instincts, tout cela c’est admirable.  Ou, dans les ghettos, alors que la mort menaçait à tout moment, ces gens trouvaient encore l’énergie spirituelle suffisante pour produire de la culture ou en recueillir les fruits.

 

Et, mon rêve s’arrête brusquement lorsque je pense à notre époque actuelle.  Si Goebbels vivait encore, il ne devrait plus tirer son revolver de son étui pour combattre cette culture qu’il vilipendait.

 

Aucun besoin, la culture a fichu le camp, toute seule.

 

Il suffit pour s’en convaincre de lire ce que bloggeurs et apprentis-politologues écrivent sur les différents forums que nous distille internet.  Outre l’orthographe dont il vaut mieux ne pas parler, souvent, on ne lit que des platitudes d’un niveau dont on doute qu’il puisse être au minimum celui de quelqu’un qui aurait terminé ses humanités avec fruit.  Arguments de piliers de bistrots, insultes gratuites et en tous genres, revendications sans pour autant qu’il y ait chez une majorité d’internautes donneurs d’avis la moindre substance politique, historique, sociale ou culturelle à la base pour étayer ce qu’ils affirment péremptoirement.

 

Mais, quand on examine ce que nous offre le média le plus utilisé par l’homme de notre temps – la télévision – et quelles sont les émissions les plus regardées, on peut à vrai dire se poser la question : pourquoi les cinquante/soixante années qui séparent de nous ces prisonniers de ghettos ou de goulag épris de culture au point d’y consacrer leurs maigres forces, ont-elles tant changé les mentalités ?

 

Ou, pour conserver le désir de se cultiver envers et contre tout, faut-il des circonstances particulières ?  Et, quand on cherche à se cultiver au sein de ce désert d’acculture généralisé, est-on nécessairement un Martien, un anormal ?

 

Depuis les années soixante, notre monde moderne n’a eu de cesse de prôner la civilisation des loisirs.  Je suis le premier à y croire et depuis des décennies.  Puisque déjà, du temps de mon activité professionnelle, je me cultivais passivement (lecture, musique, opéra, concerts, visites de musées ou de villes culturellement intéressantes) et, aussi, j’écrivais et je faisais de la musique en musicien amateur.  Depuis que je suis pensionné, j’ai accru ces types d’activité.  Je connais d’autres personnes qui, arrivées à l’âge de la retraite, ont conservé une activité considérable sur le plan culturel.

 

Peu, c’est vrai.

 

Néanmoins, il ne faut pas se leurrer.  Lorsqu’on voit que Pirette est l’un des comiques préférés des Belges ; lorsqu’on voit certaines images de bêtisiers que l’on passe comme des musts télévisés ou qu’on voit le succès d’une émission comme ‘the Voice Belgique’, lorsqu’on voit les taux d’audiences de séries d’un misérabilisme culturel crasse, on peut se poser des questions sur le niveau culturel moyen de nos concitoyens.  Arte qui était un outil culturel tombe dans le tohu-bohu du nivellement par le bas.  Il y tant d’anciens films à haute teneur culturelle (je pense aux Cassavetes, Bergman, Buñuel, le père Penn etc.), il y a tant de documentaires culturels, sociaux, historiques, il y a tant de versions filmées d’opéras ou de concerts de jazz, de concerts de grands chefs ou de solistes d’exception de musique classique (pensons à Rubinstein, Heifetz, Oïstrakh, du Pré, etc…).  On pourrait, idéalement, remplir des programmes de chaînes grand public durant des mois de films, documentaires, retransmissions de concerts ou d’opéras, sans jamais lasser un public averti.  Et, surtout, en ne passant pas que cela puisqu’il faut du divertissement (entertainment).

 

Public averti ?

 

Y a-t-il en l’être humain contemporain un gène régressif pour la culture ?

 

Ce qui, en d’autres mots, voudrait dire que nous naîtrions nanti d’un solide bagage génétique à vocation culturelle et que, grandissant dans un monde aculturé (alpha privatif) à outrance, les jeunes de maintenant en viendraient avant tout à privilégier le clinquant, le kitsch, le bling-bling, le superficiel, le fun, le divertissement populaire plutôt que la culture.  Parce que – et j’en sais quelque chose – s’astreindre à la culture, c’est y consacrer des heures et des heures qui se comptent par milliers, d’écoute attentive, de vision intéressée, de lecture captivante, di visites de musées et/ou de monuments.  L’esprit sans cesse en éveil, sans cesse à la découverte du neuf, de l’inédit.  Sans tenir compte des modes, des suggestions de magazines spécialisés ou de cotations.

 

Récemment, je disais à une amie de mon épouse que j’étais capable de reconnaître des musiciens de jazz qui ont marqué l’histoire de cette forme d’art de leur passage (Charlie Parker, John Coltrane, Eric Dolphy, Coleman Hawkins, Art Tatum, Sidney Bechet, Johnnie Dodds, Oscar Peterson et Keith Jarrett, Petrucciani en piano solo) ; je puis aussi reconnaître certaines œuvres classiques ou extraits d’opéras dès les toutes premières mesures.  Il ne s’agit pas là de quelque chose d’exceptionnel de ma part ; cela résulte du fruit de milliers d’heures d’écoute de musiques en tous genres, d’accoutumance musicale et de culture.  Car, la musique pour moi – hormis le fait que je sois musicien amateur sans pour autant avoir l’oreille absolue -, ce n’est pas un hobby ou une occupation.  C’est une passion dévorante, multiforme et essentielle pour ma survie mentale.

 

Lorsqu’on voit qu’un public de téléspectateurs a pu s’engouer pour la Star Ac’ ou maintenant pour ‘The Voice’, (remisant ces émissions dans le domaine ‘culturel’), sans disposer des bases musicales nécessaires à une correcte évaluation des ‘performances’ ou à la jouissance de morceaux bien chantés, simplement parce qu’il s’agit ici d’une forme de voyeurisme, de culture de bistrot, d’appât superficiel, de show.

 

Et puis, plus on se cultive, plus on apprend, mieux on est capable d’évaluer ce qu’on nous passe comme produits culturels.  Dans ma jeunesse, alors que mon oreille musicale était aux antipodes d’une perfection, je n’aimais pas Elvis Presley.  Pas du tout.  Rien de lui.  Après avoir fait évoluer mon oreille surtout grâce à la Callas et à la fréquentation du monde de l’opéra (de Tchaïkovski à Alban Berg en passant par Wagner…), je me suis dit qu’Elvis chantait juste, qu’il avait une belle voix de baryton et une tessiture assez étendue.  Et moi qui aimais les Beatles lorsque j’étais adolescent, je ne peux pratiquement plus les écouter, à cause de leur manque de justesse surtout.

 

En littérature, c’est la même chose.  Certains auteurs sont adulés (Nothomb, Modiano, etc.).  Je les ai lus et je dois dire honnêtement que tant pour la Nothomb que pour le Modiano, s’ils écrivent bien, je considère que leurs œuvres manquent de pertinence culturelle durable.  Quatre mois après avoir terminé la dernière page, on ne se souvient même pas de ce à quoi cela avait eu trait.  Tandis que ‘Ulysse’ de James Joyce que je lus pour la première fois en anglais au début des années 70, ou ‘Orange Mécanique’ de Burgess, lu à la même époque, me sont restés en tête tels des balles incrustées dans ma mémoire éternelle.  Je connais Joyce Carol Oates depuis la fin des années 60 et quand je lis une nouvelle œuvre de cet écrivain qui aurait déjà mérité le Nobel depuis belle lurette, je suis à chaque fois ébahi de son talent, de sa prodigieuse capacité de production dans des genres et styles différents.  Je lis en ce moment ‘’What I lived for’ (Ce pourquoi j’ai vécu) où cette remarquable femme crée un personnage d’homme, de politicien américain d’origine irlandaise, un fornicateur impénitent, blasphémateur, buveur, prompt à s’exciter, un mec qui est sur une pente de dérapage psychologique dangereuse, un portrait vraiment d’une réussite humaine étourdissante, et je crois que ce roman me restera en tête comme un phare indestructible.  J’éprouve la même admiration émerveillée lorsque je lis ce que Philip Roth continue à produire en termes d’excellents romans.

 

Mais voilà, la publicité, le bling-bling, l’attrait de la superficialité des choses, font en sorte que les téléspectateurs actuels, les lecteurs actuels, les ‘mélomanes’ actuels, se rueront plutôt sur ce dont on parle plutôt que sur les véritables objets culturels.  C’est pourquoi aussi, l’offre vraiment culturelle à la télévision est à la baisse.  On ne rend pas les gens idiots, on répond à un besoin d’idiotie.

 

Savez-vous qu’en Flandres on vend énormément de livres ?  Dont la majorité est constituée de livres de cuisine !  Et, par ricochet, on en assimile presque la cuisine à de la culture puisque maintenant en lieu et place d’émissions culturelles, la nouvelle vague veut qu’on assiste à ces scènes de ‘chefs’ préparant leurs mets que des personnes triées sur le volet dégusteront.  Quelle est la valeur culturelle de tels programmes ?  Regardez la liste des films les plus populaires aux States : rien que des films d’aventures dans le futur, ou des films d’action que des neurones paresseux peuvent suivre sans aucune difficulté.  Regardez la liste des émissions francophones les plus suivies en Belgique ?

 

À se flinguer !

 

Avant, dans les ghettos, au goulag, dans les stalags et oflags, on se cultivait.

 

Actuellement, on remise la culture dans des ghettos culturels pour une élite en voie de disparition.

 

Et, quand on a le malheur d’être cultivé et de vouloir continuer à le faire, envers et contre tous, on a l’impression d’être des rejetés, des handicapés mentaux…

 

Pauvres hommes !

12:22 Publié dans Belgique, Culture, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture