Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

02/01/2013

Notre pays a besoin de héros

Je souhaite une très bonne année 2013 à mes lecteurs.  Merci de m’accorder un peu de votre temps pour me lire.

 

                                                        *

 

J’ai toujours été fasciné par les comportements héroïques.

 

Dans notre monde actuel dominé par les platitudes habituelles de politiciens routiniers, par l’arrogance et la fatuité des personnes people et VIP n’ayant en vérité rien à confier, lorsqu’on voit à l’occasion d’un fait dramatique que des personnes font fi de leur propre vie et, parfois, en payent les conséquence, cela me laisse admiratif.

 

Ainsi, lors du massacre récent à Newtown dans le Connecticut, la directrice et la psychologue de l’établissement scolaire se sont avancées vers le tueur dès qu’elles ont entendu retentir les premiers coups de feu, pour essayer de discuter avec lui.  Elles ont payé le prix lourd comme certaines institutrices qui ont eu de bons réflexes au bon moment (celui, essentiel, de sauver la vie des enfants qui leur avaient été confiés), l’un d’entre elles ayant également perdu la vie.  Des comportements altruistes face au danger digne de notre reconnaissance et admiration.

 

IL y a près de 30 ans, un accident d’avion dramatique s’était produit à Washington D.C.  Par temps de forte tempête de neige, un avion prêt à décoller ayant fait dégivrer les ailes avait dû attendre trop longtemps avant le décollage ce qui fit que les ailes étaient à nouveau gelées.  Au moment du décollage il était trop lourd et s’écrasa bientôt dans le fleuve Potomac.  Des témoins oculaires virent un homme s’extraire de la carlingue, sauver une personne, puis une deuxième, ensuite une troisième, une quatrième et une cinquième.  Et après avoir tenté de sauver une sixième personne, l’inconnu se noya dans les eaux glacées du fleuve.

 

En septembre 2011, de courageux passagers du vol 93 d’United airlines tentèrent de reprendre le contrôle de l’appareil détourné par des terroristes islamiques.  L’avion s’écrasa mais l’histoire aura retenu les noms des héros qui tentèrent le tout pour le tout.

 

Lisant récemment un livre d’un rescapé du ghetto de Varsovie, je me faisais une réflexion.  Parmi les Juifs qui se liguèrent en automne 1942 et décidèrent de résister à la déportation les armes à la main (la révolte débuta le 19 avril 1943 comme on le sait), il est établi que la plupart des combattants juifs armés étaient jeunes, non mariés et sans charges de famille. Ce furent incontestablement des héros.

 

Par contre de nombreuses voix critiquèrent les Juifs qui se laissèrent déporter dans les camps de la mort comme des moutons.  Et, bizarrement, ce type de critique qu’on pourrait trouver déplacée, se faisait entendre en Israël même, en provenance des Sabras (Juifs nés en Palestine ou Israël) à l’égard des survivants de la Shoah.  Des  critiques qui se turent lors du procès d’Eichmann à Jérusalem, retransmis en direct à la radio, quand les Israéliens de souche réalisèrent l’ampleur et l’horreur de l’Holocauste et l’impossibilité matérielle de se sauver qu’avaient eue les masses de population.  Personnellement, par opposition aux héros de la révolte de Varsovie, je pense qu’un père de famille par exemple, conscient de la charge et de la responsabilité qu’il devait assumer envers son épouse et ses enfants, choisir de ne pas les abandonner alors qu’il aurait pu survivre en les laissant seuls, était en fait un acte de courage, un fait héroïque tout aussi admirable que la révolte du ghetto de Varsovie de l’OJC[1], ou de celle des révisionnistes.[2]

 

J’ai travaillé dix-sept ans dans une firme dont les patrons étaient juifs.  Le plus jeune né en 1927 avait 15 ans lorsqu’il s’échappa du ghetto de Lvov, cette ville polonaise à l’époque située en Galicie orientale. À cet âge-là, il rejoignit les troupes de partisans dans les forêts et, comme il me l’avait dit à de nombreuses reprises, tant pour certains des groupes de partisans polonais que pour les partisans ukrainiens (Lvov, une ville maintenant ukrainienne était alors peuplée à un tiers d’Ukrainiens), s’il avait révélé qu’il était juif, il aurait été tué tout de suite, tant l’antisémitisme y était non seulement répandu mais d’une virulence qu’on ne peut imaginer maintenant.  Puis, il combattit l’arme à la main durant des mois, des années, jusqu’à la libération du pays par l’Armée Rouge.  À l’âge de 15, 16, 17 ans !  Obligé de se battre avec ceux qui l’auraient tué s’ils avaient su qu’il était juif et contre les allemands qui l’auraient tué également pour la même raison.  Une autre fois, m’avait-il confié, son groupe de partisans avait été encerclé par les Allemands, seuls deux partisans survécurent, un autre Juif et lui-même. Quand on pense qu’il n’était qu’adolescent à l’époque !  Un vrai héros.  Méconnu comme des centaines ou des milliers d’autres à cette époque.

 

Pourquoi cette admiration pour des héros, pour des actes héroïques?

 

Sans doute parce que mon père ne fut pas et jamais un héros, quelqu’un digne d’être admiré ?  Et que dans ma vie et surtout dans ma seconde carrière au sein d’une administration fédérale, j’ai été confronté à tant de veulerie et de lâcheté hiérarchique que j’ai besoin de ma ration vivifiante de héros et d’actes héroïques.

 

N’ai-je pas lu il y a quelques semaines qu’un homme était entré dans une maison en flamme pour y sauver des personnes et qu’il avait réussi?

 

N’ai-je pas lu il y a quelques semaines qu’un photographe a filmé à New York la mort d’un homme projeté sur les rails du métro alors que s’il avait fait fonctionner ses neurones au lieu de son appareil à souvenirs marquants, il aurait pu sauver cet infortuné?

 

Malheureusement à une certaine époque, la mode, l’orthodoxie politique, firent en sorte qu’on prit pour modèles de héros des gens qui n’étaient après tout que des serial killers ou des suppôts de serial killers : Che, Mao, Hô, Castro.  Ne parlons pas de ceux qui dans la Russie actuelle ou dans l’ancienne Allemagne de l’est ont la nostalgie du bon vieux temps du communisme.

 

J’ai eu à traduire récemment pour une ONG un article édifiant, d’un chirurgien parti pour quelques semaines dans un hôpital de campagne à Kunduz en Afghanistan.  Relatant ce qui faisait son ordinaire : la chirurgie de guerre, la chirurgie des accidentés de la route et par balles.  Et qui concluait en disant que cela avait été une expérience intéressante, à renouveler.

 

Si on cherche autour de soi, des héros on en trouve en grand nombre.  Femmes seules au foyer qui se débrouillent tant bien que mal pour subvenir aux besoins élémentaires de leur(s) enfant(s), parfois sans aide financière, prestant des heures impossibles, menant une double ou triple vie.  Médecins, infirmières et personnel logistique qui sacrifient une possibilité d’avoir un salaire plantureux et des perspectives de promotion en Belgique pour aller œuvrer au sein d’une ONG en Afrique, Asie et dans ces pays ensanglantés qui font l’essentiel des news mais attirent peu les vocations.  Les pompiers des services d’urgence du 112 qui de jour et de nuit sont sur la brèche pour aller chercher les accidentés de la route, les victimes d’accidents ou de malaise à la maison, toujours de bonne humeur (et j’y ai eu recours deux fois cette année pour ma mère ainsi que des voisins pour ma mère également en notre absence), toujours serviables, toujours professionnels.  Je citerais aussi ces médecins urgentistes qui posent souvent le bon diagnostic et ces chirurgiens d’urgence qui sont là quand un corps a besoin en hâte d’une opération.  Je citerais également ces policiers de la route et de patrouille qui ne pensent pas à verbaliser les délits mineurs (voiture mal garée ne présentant aucun danger pour la circulation…) mais ont à cœur de combattre la vraie criminalité, celle qui met à mal la fibre sociale de notre société, parfois au risque de leur vie.  Comme héroïnes, je citerais aussi ces trop nombreuses femmes victimes de violence familiale et qui, souvent, restent associées à un homme violent pour le bien des enfants.  J’en sais quelque chose puisque ce fut le cas de ma mère…

 

Et peut-être pour faire comprendre ce que ce terme de « héros » n’englobe pas, je citerais ce titre d’un article dans Paris Match du 20 au 26 décembre 2012 : « La Berezina fut une victoire sur l’adversité, celle d’un Empereur de génie secondé par des hommes d’exception » (le texte va malheureusement dans le même sens laudatif que le titre) par Jean-Marie Rouart de l’Académie Française.

 

Curieux !  Alors que les Français considèrent Hitler – qui envahit leur pays en mai 1940 – comme une bête immonde, ces mêmes Français considèrent encore toujours Napoléon comme un héros.  Et lui qu’allait-il donc faire en Russie, son incursion sur un territoire indépendant n’était-elle pas pareille à celle d’Hitler ?

 

Comme quoi notre monde n’a pas seulement besoin de héros, il a besoin de gens capables de déterminer ce qui fait l’étoffe du véritable héroïsme…

 

 



[1]Organisation Juive de Combat, dont Mordechai Anielewicz fut le chef, constituée principalement de jeunes femmes et hommes de gauche, membres en majeure partie du Hashomer Hatsaïr ou du Bund

[2]Pour des raisons idéologiques et de manque de coopération, les «révisionnistes », admirateurs de Jabotinski, créèrent l’Union militaire juive qui combattit aussi avec fermeté et courage à Varsovie mais sous commandement séparé.

12:09 Publié dans Autres, Culture, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : héroïsme, héros

01/10/2012

Tallinn, capitale de l'Estonie

Tallinn, la capitale de l’Estonie découverte par une fine pluie, un ciel bas et très peu de gens dans la vieille ville, classée patrimoine historique de l’Unesco, ne m’a pas fait une impression délirante de beauté au premier abord.

 

J’avais déjà eu l’occasion de visiter Riga (Lettonie), capitale mondiale de l’Art Nouveau, puis Vilnius (Lituanie), une ville découverte en plein mois de janvier sous la neige, mais jolie et prenante avec de petites rues arborant de jolies maisons colorées et de grands espaces plus classiques de style.

 

L’Estonie est proche de la Russie et de la Finlande et cela se sent.  D’un point de vue linguistique, l’estonien est de finno-ougrien de souche donc comme le finnois, le hongrois et le turc, incompréhensible car il ne recèle que peu de mots semblables à ceux que l’on retrouve communément dans les langues européennes.  Et la proximité de la Russie se ressent à un autre point de vue puisque près de 25 % de la population autochtone de l’Estonie est constituée d’anciens russophones laissés pour compte quand le grand chambardement de la seconde indépendance du pays a été proclamée.

 

Comme d’autres pays de l’Europe de l’Est, l’histoire de l’Estonie a été chahutée, avec l’invasion du pays par les nazis, une certaine forme de collaboration morale et armée avec le Reich, puis la déferlante de l’armée rouge et l’occupation du pays jusqu’à l’indépendance au début des années 90.

 

Ma première impression de Tallinn c’est que cette ville et surtout la vieille ville basse, me fait penser à une cité hanséatique avec ses quantités de maisons à pignon pointu (triangulaire) – typiquement des maisons de commerçants aisés - datant du XVe siècle, des maisons à balcons avec toits étagés aux tuiles rouges, ou encore des maisons à trois/quatre étages de teinte pastel et de style vaguement art nouveau.  Les ruelles sinueuses ont des pavés pires que ceux de l’enfer du Nord (de la France).  La place principale de l’hôtel de ville (Rakoeja plats) est belle mais bordée de terrasses de cafés/restaurants avec un hôtel de ville de style gothique que l’on verrait très bien recelant plein d’oubliettes dans lesquelles croupiraient ceux qui avaient eu l’heur de déplaire au seigneur du lieu.  Une jolie place mais qui n’égale pas la Grand-Place de Bruxelles, plus flamboyante, plus ‘brugeoise’ par certaines de ses maisons.

 

Pignons pointus.JPGRaekoja.JPGRuelle.JPG

 

Le premier contact humain avec les habitants de la ville est éminemment positif ; ils parlent un excellent anglais plutôt américain de prononciation avec un vocabulaire qui n’est pas limité au strict minimum touristico-culinaire comme dans nombre de pays.  Les gens semblent fort accueillants et gentils, d’une gentillesse naturelle.  Ma chambre d’hôtel – 4 étoiles, à 50 mètres de Rakoeja plats) est une pure merveille, aussi grande que le studio que nous avons à la Côte et vers 18 heures on m’apporte une bouteille d’eau minérale et un chocolat.  Le petit-déjeuner est une merveille, buffet froid où je me suis régalé de hareng (maatjes en fait) et autres poissons ; on avait aussi la possibilité d’avoir sur commande une omelette, des œufs brouillés agrémentés de protéines au choix, ou des pancakes.

 

Le deuxième jour, bottines aux pieds – nécessaires, les chaussures molles et hauts talons pour le sexe féminin, seraient à proscrire – j’entame la visite complète de la ville basse, qui ne dure pas plus d’une heure, car l’essentiel de ce qu’elle comprend de plus intéressant en matière de maisons, bâtiments et églises, se concentre sur quelques rues à peine, les rues Pikk (qui veut dire long), Lai (qui veut dire large), la rue Vene (qui je crois veut dire ‘russe’), la place de l’hôtel de ville elle-même et quelques rues avoisinantes qui sont intéressantes et comprennent de fort beaux bâtiments.  Beaucoup de maisons  colorées à façades à pignons pointus, de maisons à trois/quatre étage de style pseudo art nouveau pou de maisons à balcons et toits étagés aux tuiles rouges, sont belles.  De loin.  Car l’une des choses qui m’a d’emblée frappé quand j’ai vu les habitations typiquement colorées des rues de la vieille ville, la ville basse, c’est que du point de vue de la rénovation, Tallinn est en retard par rapport à Riga, Prague, Vilnius, Cracovie.  Beaucoup de maisons ont des façades en mauvais état et mériteraient un sérieux ravalement.  Quant aux autres maisons à toits étagés aux tuiles rouges ou les maisons de trois/quatre étages en style vaguement art nouveau, elles sont jolies sans être étincelantes de beauté

 

 La religion dominante du pays étant d’essence luthérienne, les églises sont sobres, on n’y trouve pas ces amoncellements – que je trouve horribles personnellement - d’effets baroques, cette outrance superfétatoire.  Celle du Saint-Esprit, près de la Rakoeja plats, m’a plu par ses très beaux vitraux dont certains d’essence contemporaine, intéressante.  eglise du saint-esprit.JPG

 

La ville haute – Toompea (une voyelle doublée rallonge la valeur du son) – a certains charmes isolés, car l’ensemble ne m’a pas sidéré d’une  beauté extraordinaire.  J’y ai relevé surtout la Cathédrale Newski de toute beauté tant intérieure qu’extérieure, qu’on ne peut photographier ni filmer comme dans tous les lieux orthodoxes.  Le Parlement en face est un joli palais baroque rose.  Et le lieu d’où on peut apercevoir la ville, au loin le Golfe de Tallinn avec quelques paquebots ancrés dans les espaces portuaires, est grandiose de beauté surtout que j’ai eu la chance d’avoir du soleil les deux occasions où j’y suis allé.  Il y a aussi la vue très connue – et photogénique - de tous ces toits de tuiles rouges, qui est, je crois, l’une des caractéristiques de ce qu’on montre généralement de cette ville de Tallinn en partie moyenâgeuse.  Dans cette ville haute, j’ai également vu la Tour dont le nom – pour nous Belges comprenant le néerlandais y compris les parlers dialectaux – est assez comique, la Tour ‘Kiek in de Kök qui veut dire ‘regardez dans la cuisine’. Et ce ‘kiek’ est très proche du west-flandrien ‘regarde’, ce qui prouve que Tallinn a conservé de nombreuses traces des occupations danoises et allemandes.  nevski.JPGvue sur le golfe.JPG

 

J’ai pourtant été un brin déçu du point de vue architectural.  On disait qu’à Tallinn, hormis les demeures de style hanséatique et moyenâgeux, il y avait des bâtiments d’art nouveau ou d’art moderne, intéressants. Ce que j’y ai vu était décevant, aucune comparaison avec les maisons de Riga ni de Prague ou du Jugendstil à Vienne.  L’aspect global de cette cité est celle de demeures cossues de commerçants aisés qui eurent à cœur d’y faire construire de jolies demeures, mais non des demeures imprégnées d’art ou de culture.  Un autre aspect de cette capital européenne que je trouve détestable, c’est que nombre de magasins du centre historique sont du type « suveneriid » axés sur les zozos de touristes qui y achèteront de l’ambre (qui me parut chère comparé à Riga et Vilnius) ou d’autres souvenirs n’en valant pas la peine.

 

J’avais lu qu’en été, de 30 à 40 ferries journaliers débarquaient leur lot de Finlandais en quête de boissons alcoolisées (la réglementation dans ce pays y est très sévère quant à la consommation d’alcool).  Je n’ai pas eu la chance de rencontrer ces Finlandais en goguette.  Par contre pour les touristes, j’ai rencontré pas mal de touristes russes.  Faciles à reconnaître de loin.  De super nanas, très jolies, style revue féminine, et à côté d’elles, leur mec, tête rondelette, taillée à gros traits, le genre de tête de mafioso qui ne déparerait pas un film de catégorie B-, un corps sans grâce, mais de grands pieds (et sans doute un portefeuille garni).  Quant aux Russes autochtones (si on peut dire puisque l’état estonien rechigne quelque peu à leur accorder automatiquement la nationalité estonienne du simple fait qu’ils habitaient en Estonie au moment de la deuxième indépendance du pays), on les reconnaît tout autrement que les touristes de Russie.  Ils ont l’air d’appartenir à un sous-prolétariat, des laissés pour compte, les hommes portant des habits anciens, passés de mode, portant encore parfois ce type de béret à la mode du temps de la révolution de 1917 (cf. le couvre-chef de Lénine, les babouchkas étant restées identiques à ce qu’elles ont toujours été tout au long de l’existence de la Sainte Russie.  Elles semblaient également spécialisées dans la vente de lainages divers du côté de la porte de Viru, à l’ouest de la vieille ville.  Et au-delà de cette porte, j’ai vu un shopping centre à étages fabuleux, 4 étages de boutiques hypermodernes.

 

À la longue, je me suis un peu attaché à ces maisons hanséatiques, à ces maisons colorées, à ces toitures rouges, à ces Estoniens qui me faisaient penser à des Finlandais du point de vue morphologique et auditif.  Mais, après l’exploration de la Tallinn classique, j’ai opté pour le culturel.  J’ai découvert un superbe musée, le KUMU.  Qui se trouve dans un assez grand espace vert appelé le ‘Kadrioru Park’.  On y trouve tout d’abord un Palais – de Kadriorg -  qu’y fit construire Pierre le Grand en tant que résidence d’été, à tons rosés et beiges. Kadriorg.JPG

 Le musée KUMU, à quelques centaines de mètres de là est une réussite d’architecture très contemporaine, hypermoderne mais jolie. Il ne renferme que des œuvres de peintres estoniens et, le visitant, j’ai été étonné de voir à quel point certains des peintres exposés étaient originaux.  J’y ai notamment noté les tableaux expressionnistes de Märt Laarman (mort en 1975), classique moderne d’Alexandra Bejova (morte en 1981) et des dessins de ton expressionniste de buveurs d’absinthe et une femme nue d’Eduard Wiiralt (mort en 1954).  Ces derniers, me firent penser aux meilleurs œuvres de peintres comme Dix, Grosz ou Beckmann. Il faut dire que j’ai un faible pour les expressionnistes allemands.  Mais, il y avait d’autres œuvres et peintres fort intéressants que je n’ai pas notés mais qui valent incontestablement le déplacement.

 

Je suis allé au Musée de l’Occupation, non pas par intérêt, mais parce que je connais le rôle de l’Estonie durant la Deuxième guerre mondiale.  Je n’ai pas été déçu.  J’ai pu prendre trois photos d’un documentaire montrant l’accueil enthousiaste réservé par la population – surtout féminine – aux envahisseurs allemands de juillet 1941.  Il faut savoir que l’URSS, à la suite de clauses demeurées secrètes du fameux accord Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939, avait envahi les trois états baltes, après une soi-disant demande d’assistance par les parlements respectifs.  Et, à leur manière inimitable, les Soviétiques avaient arrêté, interrogé et déporté vers la Sibérie nombre d’Estoniens réputés ennemis du peuple.  Nous avons une autre conception des choses en Europe de l’Ouest.  Entre deux maux, un qui a nom communisme à la sauce soviétique et l’autre qui a nom fascisme à la sauce hitlérienne, les vrais patriotes parmi nous n’auraient jamais hésité et n’auraient jamais levé le moindre doigt pour aider ce régime qui décida de faire une différence entre les seigneurs et les Untermenschen et, comme ce n’était déjà pas suffisant en soi, de commencer à les exterminer, Juifs et autres, d’une manière industrielle.

 

J’ai vu aussi sans plaisir et sans fierté qu’un Belge appelé Léon Degrelle, dont la photo en uniforme de la SS, croix de fer bien apparente, trône en page  49, avait combattu en Estonie avec son unité « Wallonie ».  Contre les Soviétiques, sur le front d’Emajõgi.  « Le bataillon de Léon Degrelle fut absolument remarquable dans ces batailles. » (cf. ‘Estonia in World War II’ par Mart Laar, acheté au musée même).  Sur un panneau, près de l’entrée du musée, on parlait de l’occupation du pays par les nazis en ces termes : « Comparée à d’autres pays, l’occupation allemande fut considérée plutôt légère. »  Au musée, il n’y a pas un mot sur le sort des Juifs, peu nombreux dans le pays (4000 environ) dont 90 % furent exterminés.  L’Estonie recelait des camps de concentration, tel Klooga par exemple, où des Juifs d’autres pays furent envoyés pour y connaître le sort habituel des Juifs, tués sur place, affaiblis par la faim ou déportés quand tout commença à aller de mal en pis pour le IIIe Reich.  Il paraît que chaque année, les nostalgiques de la Division SS estonienne défilent en grandes pompes à Tallinn.  Autres pays, autres mœurs !

 

La vie est chère à Tallinn, les prix dans les restaurants et les prix des boissons sont quasi équivalents à nos prix en Belgique, plats entre 10 et 22 euros ; 6,5 euros pour un verre de vin, café entre 2 et 3,5 euros.  Mais les serveurs sont généralement accueillants, souriants et parlent bien l’anglais (souvent aussi le russe).  Mais j’y ai bien mangé ; mon regret c’est qu’à cause de leur antisoviétisme notoire, on y trouve difficilement de la vodka russe (genre ‘Russkii Standart’, ma préférée que je bois ‘sec’).

 

J’ai voyagé avec Estonian Air et je m’en suis réjoui, j’ai même reçu à l’aller et au retour une collation légère et gratuite, les sièges font 79 centimètres d’espace (ce qui est confortable pour mon mètre quatre-vingts) et le personnel de bord extrêmement poli et serviable.  Les avions étaient à l’heure à l’arrivée.  L’aéroport de Tallinn est petit avec peu d’activité aérienne.

 

Ah oui, les femmes estoniennes sont plutôt jolies, pas grosses, parfois grandes, et les jeunes gens sont aussi grands, le blond domine pour les deux sexes.  C’est un peuple d’apparence exubérante, gaie, qui me fait penser aux Finlandais, mélange de vie intérieure intense et d’extraversion tout aussi intense.  porte Viru.JPG

 

À voir, mais trois jours suffisent, car en un jour et demi, on fait facilement le tour de tout ce qu’il y a à voir, les distances entre lieux touristiques sont extrêmement réduites.  Et avec la Tallinn Card, accéder à certains lieux plus lointains par tramway ou trolleybus (Kadriorg, mais aussi le zoo qui recèle un super tigre de l’Amur malheureusement mal installé, et de superbes ours blancs, tout aussi mal lotis, mais le zoo promet de leur aménager de nouveaux espaces quand ils auront trouvé les fonds) ne prend pas plus d’un quart d’heure ou vingt minutes et la fréquence y est très convenable.  Et les arrêts sont indiqués dans les trams ou trolleybus.

05/05/2012

Styles littéraires

J’ai lu récemment une phrase en anglais qui m’a fait frémir de joie mentale.  « Mon père était un de ces hommes à qui la nature avait légué avec prodigalité les dons enviés de l’esprit et de l’imagination, puis fit en sorte que la barque de son existence fût contrecarrée par ces vents, sans y ajouter la raison en tant que gouvernail, ou le jugement comme pilote pour ce voyage. »  Cette superbe phrase a été écrite par Mary Wollstonecraft Shelley (1797-1851), épouse du célèbre poète anglais Shelley, extrait du livre « The Last Man » paru dans la première moitié du XIXe siècle.

 

J’ai toujours aimé le beau style, de belles phrases sonnant bien : « Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage, indolents compagnons de voyage… » (Baudelaire) ou le superbe « les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone… » (Verlaine).

 

On se souvient de la superbe phrase d’Aragon au début de son roman « Aurélien » : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». D’emblée, on sait qu’il y a rejet physique, mais « la première fois » fait augurer une amélioration pour la suite du récit.  On connaît aussi la maxime qu’utilisa Tolstoï pour débuter ‘Anna Karénine’ relatant que « les familles heureuses n’ont pas d’histoire, que seules les familles malheureuses en ont une ».  Ce qui est la réalité du point de vue des récits intéressants.

 

En fait de premières phrases, celle de « Pour l’Inventaire » de l’Israélien Yaakov Shabtaï me semble aussi d’anthologie : « Le père de Goldman était mort le premier avril, tandis que Goldman s’était suicidé le premier janvier, juste à un moment où il lui semblait qu’à force de détachement et de repli, une nouvelle ère s’ouvrait enfin devant lui, qu’il s’était trouvé un début d’amendement grâce au ‘Bullworker’, à une vie bien réglée et surtout grâce à l’astronomie et à la traduction du Somnium. ».  Lorsque je lus initialement ce roman, j’en fus presque déprimé, or je suis aguerri à la littérature sombre, pessimiste, déprimante, puisque, souvent, c’est dans ce genre de littérature qu’on trouve les meilleures œuvres comme n’a pas manqué de le constater Tolstoï.

 

Une autre première phrase qui mérite le détour c’est celle de « La Disparition’ de Georges Perec : « Trois cardinaux, un rabbin, un amical franc-maçon, un trio d’insignifiants politicards soumis au bon plaisir d’un trust anglo-saxon, ont fait savoir à la population par radio, puis par placards, qu’on risquait la mort par inanition. ».  ‘Certains diraient à juste titre, « ben, ce n’est pas spécial »’, sauf que dans cette remarque précédente, j’emploie 8 fois la lettre « e » alors que ce roman de Perec est écrit sur le principe de l’absence absolue de la lettre « e ».  Faut le faire !  Perec dont « La Vie Mode d’Emploi » avait déjà été en soi un monument d’innovation littéraire (décrire la vie, simultanée mais aussi chronologique, des habitants d’un building, était une idée avancée à l’époque en France, s’inspirant quelque peu de cet écrivain américain des années 20 et 30, John Dos Passos…).  Par contre dans « L’Étranger » de Camus, le début du roman est déroutant : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.  J’ai reçu un télégramme de l’asile : ‘Mère décédée. Enterrement demain.  Sentiments distingués’.  Cela ne veut rien dire.  C’était peut-être hier. »  Certains critiques ou commentateurs littéraires ont trouvé que Camus n’avait pas de style à vrai dire.  Toutefois, ce qu’on admire chez lui, ce n’est pas son style, c’est la puissance de ses idées, les cheminements par lesquels il nous amène à faire le point sur la vie, sur le monde, sur l’Homme.  Et, du point de vue strict du style littéraire, je lui préfère le Sartre de la trilogie des « Chemins de la liberté », moderne mais inspiré d’un classique sans âge.

 

Stendhal, si je considère que son style n’est pas grandiose, a une façon d’exprimer des idées, de croquer des nations, des personnages ou des faits, que je trouve remarquable : « La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan.  Mais depuis l’an 1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la révolte, la gaieté s’était enfuie. ». Ou « Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commencé l’histoire de notre héros, une année avant sa naissance…Il venait justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent chassés… ». Ou « Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières : ce sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie. »  (extraits de ‘La Chartreuse de Parme’).

 

J’ai toujours adoré Proust, pour la luxuriance de son style, la perfection quasi chirurgicale de son expression, la largesse des stimuli qu’il nous a légués et de son vocabulaire.  On peut le prendre au hasard, on est sidéré : « Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l’ascenseur ni être vu dans le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait ses marches si adroitement posées, l’une tout près de l’autre, qu’il semblait exister dans leur gradation ne proportion parfaite du genre de celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs, viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière.  Mais celle qu’il y a à monter et à descendre, il m’avait fallu venir ici pour la connaître, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que l’acte, habituellement non perçu, de respirer, peut être une constante volupté. » (‘À l’Ombre des jeunes filles en fleurs, II’).  Proust représente l’essence même de la luxuriance littéraire, des textes à consommer par petites quantités dosées sous peine d’indigestion.

 

Proust a eu ses émules (dont je fus dans certains de mes écrits privés, d’aucunes mauvaises langues critiquant parfois mes phrases trop longues et bougrement ponctuées, surtout quand je fus dans l’administration avec un directeur qui aimait les phrases du style ‘sujet/verbe/complément’), s’inspirant de près ou de loin de ce maître incontesté ; ainsi la première phrase de « La Motocyclette » d’André Pieyre de Mandiargues « Maintenant que les cris d’oiseaux se sont tus, et qu’il faut faire attention à conduire prudemment la motocyclette, car un cycliste pourrait déboucher comme un fou à cette heure où les rues n’ont pas de circulation, Rébecca Nul se détache peu à peu du rêve avec lequel son départ est si étroitement lié qu’il se distingue à peine des choses de la nuit.  Ainsi allait son rêve, ou du moins ce qu’elle se rappelle encore : elle se trouvait portée par l’une des hautes branches d’un arbre très haut, sous un ciel inégalement sombre, comme si le soleil n’arrivait pas à percer les nuages, et elle avait conscience d’avoir été mise là pour figurer la fleur de l’arbre et pour offrir son épanouissement au soleil quand les rayons triompheraient du brouillard. »

 

Alain Gerber, ce remarquable écrivain et connaisseur de jazz, a, semble-t-il, aussi succombé à la volupté de la luxuriance littéraire mais mâtinée d’un recours à la concision inspirée des modernes à la Sarraute : « La neige est bleue.  Le rite commence.  Voyez le masque posé sur l’agonie du ciel.  L’aveugle masque d’or au vieux sourire éternel.  Nul ne songe à l’étrange mélancolie des vaincus quand le jour va et vient. L’éclat qui dénonce les contours de la terre, pour eux c’est un couteau brandi.  La vacillante lueur plongeant derrière les montagnes ; un adieu à tout ce qu’ils peuvent encore perdre (car il reste quelque chose aux vaincus, toujours, afin que nous puissions les vaincre encor une fois).  Nul ne sait le poids de certains crépuscules, couleur de violette et d‘abricot, sur des hommes qui marchent.  Chacun de leurs pas les emporte plus loin d’un amour qui n’est pas permis. » (extrait de «Le Lapin de Lune »).

 

Il y a des écrivains étrangers, peu connus ou inconnus, remarquables : « À l’aube, les sirènes des usines hurlaient au-dessus de la ville.  Dans les ruelles se traînait un dépôt gris de brumes, de bruine et de nuit ; il se diluait dans l’aube – il indiquait que l’aube serait morose, grise, bruineuse.  Les sirènes hurlaient longuement et lentement – une, deux, trois, beaucoup – elles se confondaient en une plainte grise au-dessus de la ville : c’étaient les sirènes des usines qui hurlaient dans le silence du petit matin, mais des faubourgs montaient les sifflements stridents et lancinants des locomotives – et il était parfaitement clair que ce qui hurlait dans ces sirènes, c’était la ville, c’était son âme à présent entachée par ce dépôt de brouillard. »  Ce sont ici les deux premières phrase de « Le Conte de la Lune non éteinte » de Boris Pilniak, une œuvre quasi inconnue qui dépeint l’énorme machine à broyer stalinienne.  On constate tout de suite qu’au-delà de l’aspect « prolétaire » du récit, il y a une atmosphère qu’on ne retrouvera jamais dans un roman français, le fait de parler de l’âme d’une ville n’y étant pas étranger.  Dans le même genre époustouflant, j’ai lu « Viktor Vavitch » de Boris Jitkov, encore un de ces romans que Staline avait voués au silence, un roman digne d’un tout grand écrivain, alternant phrases sans verbes (oh horreur quand jadis dans une disserte en humanité  j’avais osé écrire une phrase sans verbe !), phrases luxuriantes, un roman qui traite de la tentative de révolte en 1905 lorsque communistes et partisans d’une démocratie constitutionnelle crurent que l’heure de la liberté avait sonné.  À recommander de toute urgence !

 

Je parlais récemment avec une amie de littérature japonaise, disant que j’avais lu des centaines de romans japonais afin de me préparer aux voyages au Japon que j’y fis en 1999, 2000 et 2001.  Dans la littérature japonaise, il n’y a que des gens, des âmes, des couples, torturés.  Homme et femme vivent l’un à côté de l’autre sans union mentale, sans osmose, sans échanges.  D’une certaine manière, c’est le monde de l’absurde mais un monde apparu bien avant Ionesco ou Beckett, des œuvres intéressantes écrites dans des styles décrivant une vie, une société, absurdes, non pas en fonction d’un mouvement littéraire, mais plutôt en tant que portraits hybrides d’une société où les codes de conduite, de cohabitation, de fonctionnement sociétaires, étriqués, étouffent les êtres plutôt que les aider à vivre sainement. 

 

Un exemple : « Il tourna au coin, s’engagea dans une étroite ruelle et reconnut sa femme qui était debout devant la porte de la maison.  Elle regardait dans sa direction.  Mais dès que l’ombre de Tsuda eut dépassé l’angle, elle regarda droit devant elle, comme pour mieux voir quelque chose en l’air.  Elle ne changea pas d’attitude jusqu’à ce qu’elle fût rejointe par Tsuda. » (« Clair-obscur » de Sôseki).  On remarque la concision du style, le peur d’adverbes ou d’adjectifs.  On a là un style presque cinématographique, comme un scénario, pas d’affèteries littéraires ou de ‘fioritures’ à la Proust.  Mais il s’agit ici de l’histoire de la décomposition d’un couple se faisant sentir dès la page 3 (sur 470).  De mémoire, je dirais que la seule scène d’un couple japonais heureux, que j’aie jamais lue, était dans un recueil de nouvelles de Yukio Mishima (qui aurait mérité le Nobel bien plus que Kawabata), je pense que le récit s’intitulait « Patriotisme » : un officier a décidé de se suicider parce que son unité s’est mutinée je crois en février 1934  – en son absence, il était en congé militaire.  Alors, pour laver son honneur de militaire il décide donc de faire seppuku.  Mais, avant de le faire, lui et son épouse font l’amour, sans penser au temps qui passe, puis ils procèdent à leurs ablutions rituelles avant le harakiri.  Lui se suicide rituellement en s’ouvrant le ventre, elle le suit dans la mort en se tranchant la jugulaire d’un coup de dague.  C’est remarquable, très bien écrit, mais d’une morosité caractéristique de toute la littérature (et le cinéma) japonais. 

 

Mishima lui-même émule d’un pouvoir impérial fort, fonda une faction mi-civile, mi-militaire et, en novembre 1970, après avoir tenu en otage un général et harangué une foule d’aspirants- officiers s’ennuyant, Mishima fit seppuku.  Mishima que je considère l’un des grands noms de la littérature du XXe siècle était d’une nature ambiguë, marié mais fréquentant les bars gays.  Et cette ambiguïté apparaît dans certaines de ses œuvres (mais à cette époque, on ne parlait pas encore de ‘coming out’).  Sa dernière œuvre, une tétralogie (La Mer de la Tranquillité) dont il écrivit les dernières lignes juste avant sa révolte et suicide programmés, est d’un tout grand cru, brassant idées, envolées stylistiques luxuriance, parlant de métempsychose, une œuvre dense, compacte, extraordinaire.  À lire !  Quant à Kawabata, je n’aime ni son style ni ses romans.  On a dit de lui qu’il se serait suicidé à cause d’une liaison qu’il aurait eue à un âge avancé avec une petite nièce, mineure sur le plan légal.  Cela ne m’étonnerait pas.  J’ai toujours considéré qu’il y avait chez Kawabata, tout comme chez Mishima dans une certaine mesure, un peu de cette mentalité de voyeur, de vieux vicieux, sauf que je préfère de loin le style de Mishima en traductions anglaise ou française.  Toutefois, en littérature, je pars du principe que mes sentiments personnels ne doivent pas jouer si je lis des romans et que je juge les qualités d’un  auteur.  C’est ainsi que j’ai horreur de la droite et de l’extrême droite, mais que j’adore lire Pierre Drieu La Rochelle.  Et que je lirai Brasillach puisque on a dit de lui qu’il était une excellente ‘plume’ et ce n’est pas Marine ou son père qui m’y inviteront, mais les vertus d’un bon style.

 

Parmi les auteurs contemporains vivants, de France ou de Belgique, il n’y en a plus guère qui suscitent ma curiosité intellectuelle.  Je déteste ces Modiano, Nothomb, Harpman (que j’ai – hélas – lus), qui produisent d’une manière industrielle, mais qui n’ont jamais laissé en moi la moindre trace d’admiration pour les vertus de leur style ou la moindre trace durable dans mon esprit.

 

Philippe Claudel, lui, me plaît, par son style, son ton, sa façon d’annoncer un récit ou un chapitre : «Au matin, une pluie féroce se mariait à quelques rais de lumière oblique. Les gouttes d’eau prenaient une teinte laiteuse.  La ville était à tordre.  Je suis sorti de l’hôtel où pas une âme ne semblait vivre. » (page 25 de « Quelques-uns des cent regrets »).  À noter l’usage de l’adjectif de négation « ne » dans la dernière phrase, un adjectif qui, dans le langage courant (même au niveau de Ministres ou du Président de la république françaises, ou chez nous de journalistes ou présentateurs du journal télévisé), tend à disparaître du français correct.  Quant à Jonathan Littell et ses « Bienveillantes », si j’ai aimé ce roman et admiré le propos et les connaissances encyclopédiques de l’auteur au sujet du nazisme et de la Deuxième guerre mondiale, s’il a bien reçu un prix prestigieux peut-être mérité, son style, correct, appliqué, passe-partout (ce genre de style qu’on enseigne dans les ateliers d’écriture, mais après tout son père, également écrivain, écrit plutôt des thrillers sur la CIA…), ne m’a pas stimulé les neurones.  Je lui reconnais qu’être anglophone et avoir écrit une telle œuvre monumentale avec un minimum de fautes.  J’en ai relevé de deux types.  À savoir quelques fois le familier « c’est » au lieu de l’accord « ce sont » en fonction de l’accord du ou des substantif{s} qui sui{ven}t, et une fois « goulot » au lieu de « goulet ».  Mais Littell, s’il a des idées, n’a pas un style marquant, tout comme l’un des derniers Houellebecq qui a fini à la poubelle après à peine quelques pages tant j’ai trouvé propos, idées et style, écœurants.

 

Je terminerai en disant que j’aime assez bien l’humour noir et cynique de Thomas Gunzig.  Virginie Despentes me plaît bien, stylistiquement parlant.  Elle a des écrits hypermodernes, des expressions savoureuses et l’art de surprendre. Parce que si j’aime Proust, je n’ai jamais dédaigné les modernes (Dos Passos, Pynchon, Joyce, Beckett, Sarraute…).  Quand on a lu « Baise-moi » une unique fois, on n’est pas près d’oublier un tel punch littéraire.  Cette œuvre remarquable en dépit de l’amoralité qui anime ses protagonistes, m’a fait penser à certaines de mes amours littéraires des années soixante : James Baldwin, Hubert Selby Jr., John Rechy, Norman Mailer, les « angry young men » de la littérature US.  À qui j’ai maintenant substitué Joyce Carol Oates (qui mériterait le Nobel) et Philip Roth, deux auteurs encore vivants et produisant toujours, que j’admire depuis la fin des années soixante et qui sont d’un tout autre crin que ces pâles Modiano, Nothomb, Harpman, Houellebecq, chouchous d’une certaine soi-disant élite de lecteurs à qui, en fait, il manque, les connaissances « des » littératures, les instruments de comparaison nécessaires (dans plusieurs langues différentes aussi), les outils pour déterminer ce que sont  des auteurs intéressants – stylistiquement parlant -, qui ont des choses à dire (cf. Camus, Sartre, Drieu, Stendhal, Zola, Mishima, Soljenitsyne, Tolstoï, Amos Oz…) et qui produisent une impression durable, voire d’éternité, sur ceux qui ont eu la chance et le privilège de sombrer sous le charme de leurs écrits…il suffit de comparer la moindre œuvre, même mineure, d’Anthony Burgess ou de Graham Greene à ces productions standardisées d’auteurs ayant la cote au CAC 40 des ventes en France et en Belgique, pour comprendre qu’il y a des galaxies de différence entre excellents auteurs et auteurs d’une bonne moyenne.  Et dans les auteurs cotés que je déteste, il y a aussi Hemingway, qui n’a pas de style et Sagan dont j’ai abandonné la lecture au début de la deuxième page…

 

Mais, peut-être bien que le niveau général des lecteurs a-t-il baissé ?  Que les lecteurs d’aujourd’hui sont bien plus vite satisfaits ?  Que le niveau poussé vers le bas des émissions de télévision a fait en sorte qu’on ne s’habitue plus, à vrai dire, à l’excellence, à l’innovation, au beau, au déroutant, qu’on se contente de produits commerciaux vite produits au four à micro-ondes littéraires, des trucs à la durée de vie éphémère, et que lire est maintenant devenu un passe-temps (comme on écoute la radio sans écouter la musique), une « thérapie d’occupation », sans plus…et peut-être bien que, encore, dans certains cercles, dire qu’on a lu le dernier Houellebecq ou Nothomb vous pose en société…

 

12:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : styles, littératures