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20/04/2015

Grosz ou l'art de la caricature

 

‘Je replace aujourd’hui plus que jamais la caricature à une place bien en dessous de l’art et je tiens les époques dans lesquelles elle est à l’avant-plan comme des périodes de  déclin.  Parce que, la vie et la mort sont, qu’on me permette de le dire, de grands thèmes – ce ne sont pas là des thèmes pour la moquerie ni pour des blagues bon marché.’  George Grosz (extrait de ses mémoires, années > 1933)[1]

 

 

 

Que c’est bien dit!

 

 

 

Qui était Grosz au fond, un peintre que de nombreux amateurs de peinture ne connaîtraient peut-être pas?

 

 

 

Allemand, né en 1893, il commença à publier dès 1910 (dans le supplément ‘Ulk’ du ‘Berliner Tagesblattes’) des dessins souvent sur le mode noir voire misérabilistes, tel par exemple: ‘Das Ende des Weges’ – la Fin du Chemin, dépeignant le suicide d’une famille dans la dèche.  Ou des caricatures à vocation franchement rose voire à la limite du porno (exemple: ‘Lustmord in der Ackerstrasse’ – meurtre passionnel à la rue Acker).[2]  La luxure et les femmes bien en chair et dévoilées resteront une constante dans sa période la plus créatrice.

 

 

 

Il avait évidemment des sympathies pour le communisme (il fut membre du parti communiste allemand le KPD) et il ne fut pas le seul puisque l’immense et talentueuse peintre et sculpteur Käthe Kollwitz subit la même attraction politique à cette même époque, elle aussi fascinée par la misère du peuple berlinois.

 

 

 

En 1914, il s’engagea en tant que volontaire dans l’armée allemande, fut déclaré inapte au combat en 1915 par la suite  pour raisons médicales.

 

 

 

Il ne fut d’ailleurs pas le seul parmi les peintres expressionnistes allemands à connaître les champs de bataille du front de l’Ouest, Dix et Beckmann furent eux aussi des participants à cet effort de conquête allemand tout autant que d’astucieux observateurs.  Tous trois resteront marqués par ces expériences de guerre et leur œuvre s’en ressentit, pour notre plus grand bonheur.    D’ailleurs quelques-uns des plus beaux tableaux voire croquis ou caricatures de la Première guerre mondiale, de l’enfer des tranchées, des tirs d’artillerie on les doit à ces trois peintres exceptionnels.  Dix fut également un caricaturiste extrêmement talentueux et pas seulement dans le domaine de la caricature de guerre.

 

 

 

En décembre 1913, à Namur, mon épouse et moi eûmes l’occasion d’aller voir une exposition conjointe d’œuvres de Grosz et de Dix, dans deux lieux différents, un fait rare en Belgique car les peintres expressionnistes allemands ne jouissent pas toujours des faveurs des amateurs d’art qui restent souvent branchés sur les grands courants d’art ou les modes en art.

 

 

 

Inutile de dire que d’un point de vue personnel, je place les expressionnistes allemands (de cette école-là) très haut parmi les maîtres de la peinture moderne que j’admire.

 

 

 

Grosz eut maille à partir avec les tribunaux allemands puisque à deux reprises il eut à répondre de plaintes de diffamation et fut condamné à des amendes pour outrage à l’église et la religion.

 

 

 

Pourtant – n’oublions pas, référence à ‘Charlie Hebdo’ et son rôle de soi-disant pionnier en la matière comme on se plut à nous le répéter en début d’année, que l’art de la caricature existait déjà en Allemagne avant la Première guerre mondiale et que la revue britannique ‘Punch’ fut la pionnière dans ce domaine au 19e siècle déjà -, il faut se rendre à l’évidence que si nous regardons avec tant de plaisir les caricatures qu’ont faites ces peintres expressionnistes allemands c’est principalement parce qu’ils devinrent des peintres dont l’œuvre  picturale survécut et fut reconnue par leurs pairs, les critiques ou les amateurs d’art, comme étant digne d’être retenue par l’histoire de l’art.  Grosz souligne à juste titre que la caricature est un art mineur en soi, un ‘amusement’ au fond, destiné à faire sourire, éphémère, ‘léger’, insinuant qu’il y a des thèmes ou des matières dont il ne faut pas se gausser.

 

 

 

Dans ses meilleures périodes, Grosz subit l’influence du mouvement Dada, même des futuristes italiens, mais pour ceux qui ne le connaissent pas du tout, il suffit de dire que dans une exposition regroupant plusieurs peintres et mouvements on distingue tout de suite ses tableaux par l’extraordinaire propension qu’il avait à peindre des figures et corps humains difformes, grossis, enlaidis à souhait, surtout quand il s’agissait de peindre ces trois piliers de la bonne société allemande coupables selon lui (le marxiste) de l’exploitation des masses ouvrières: les représentants de l’Église, de la Bourgeoisie commerçante et de l’Armée.  Si vous entrez dans une salle d’exposition et que vous apercevez un tableau dont un des personnages peut s’apparenter à Maggie De Block, vous avez mis dans le mille, c’est du Grosz!

 

 

 

 

 

Il fut très heureux, alors qu’il était en Amérique et qu’il produisait des œuvres mineures par rapport à sa production allemande, d’apprendre qu’il avait fait partie d’une exposition organisée par les nazis d’ ‘art dégénéré’ (‘Entartete Kunst’).  Quant à sa période américaine, il manqua à Grosz ce terreau social et politique qui l’avait stimulé à produire ses chefs-d’œuvre de la période allemande.  Comme quoi si pour certains peintres de génie – pensons à Bosch et Dali qui eurent des visions picturales, pour Grosz, la titillation vint de sa fréquentation des bas fonds berlinois, de sa connaissance de la misère du peuple mais aussi de sa connaissance de la luxure et de la débauche telles qu’elles furent pratiquées dans l’Allemagne des folles années 20 jusqu’à l’avènement de Hitler qui, outre le totalitarisme politique imposa également une halte aux excès libertins.

 

 

 

Grosz, alors qu’il vivait depuis plus d’une décennie aux Etats-Unis, se lança en 1946 à nouveau, non plus dans des caricatures destinées à faire sourire mais dans des peintures ayant pour thème les horreurs de la guerre (ici la Seconde guerre mondiale), comme par exemple dans ce tableau, dont le climat fait penser à Hieronymus Bosch, intitulé ‘die Grube’ (la Fosse), inspiré aussi par la mort de sa mère au cours d’un bombardement en Allemagne, une vision dantesque de la guerre moderne.

 

 

 

C’est dommage de constater que certains peintres du talent de Grosz, Dix, Beckmann, jouissent d’une si faible notoriété au sein de nos pays francophones (Belgique, France), alors que leurs équivalents autrichiens tels Schiele, Kokoschka, ont atteint une notoriété bien supérieure.  Mais, Schiele, qui pratiqua aussi l’art de la caricature souvent à tendances misérabilistes voire à la limite du porno, est aussi l’un de mes peintres favoris et je me réjouis déjà de retourner à Vienne et d’avoir l’occasion de revoir certaines de ses œuvres.  Les Américains ne s’y sont pas trompé, une partie des œuvres de Grosz se trouve aux États-Unis, dans des musées publics ou collections privées.

 

 

 



[1]‘Grosz’ par Ivo Kranzfelder, édition Taschen, en allemand

[2]Faits et titres extraits de la même biographie de Grosz

 

12:17 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

29/03/2015

LA TELEVISION EN TANT QU'INSTRUMENT DE CULTURE

Récemment, après avoir regardé un film russe intitulé ‘V Toumaniè’ (‘dans la brume’, je pense que le titre fait référence à une nouvelle de Tchekhov) que j’avais enregistré sur DVD recorder, en en discutant avec mon épouse, elle me dit ‘Qui ce genre de film intéresse-t-il ? Un film d’art de surcroît ?

 

C’est une histoire qui se passe durant la Deuxième guerre mondiale en Biélorusse.  Un employé des chemins de fer est arrêté par les Allemands après un sabotage d’une voie ferrée.  Trois de ses collègues sont pendus, lui est relâché, ce qui induit les partisans de la région à vouloir l’exécuter pour collaboration supposée avec l’ennemi.  Ce film présente deux aspects intéressants : (1) des développements lents, avec des plans de la nature et de l’espace pour des conversations significatives tels qu’on les a connus aux meilleurs moments du cinéma d’art soviétique (pensons au superbe film sur Andreï Roubliev ou à ‘Guerre et Paix’), (2) des flashbacks qui illustrent le passé récent des trois protagonistes principaux du scénario, une technique un rien pareille à ‘Rashômon’ de Kurosawa.  Ou comment faire apparaître la vérité en fonction du miroir déformant de l’un ou l’autre protagoniste, la vérité totale n’étant somme toute que le reflet accumulé des vérités partielles.  Mais évidemment, en ces temps de disette culturelle, peu de personnes saurant ce qu’est Kurosawa et ce qu’est ‘Rashômon’.  Surtout quand Moustique par exemple qualifie ‘Le Divan de Marc-Olivier Fogiel’ de Magazine Culturel.  J’imagine déjà la personne disant, ah j’ai vu Finkielkraut à l’émission de Fogiel la semaine passée, il est Juif.  Et une bribe de culture de plus…

 

J’ai toujours considéré la télévision comme un instrument culturel. Mais qui implique de ne pas être son esclave, qui implique que le choix reste celui de l’homme et non de l’instrument mis à sa disposition ou de la commande à distance (ou le zappeur en tant qu’instrument de culture). Dans les années 70 et au début des années 80, je n’avais pas de téléviseur, je n’ai pris un abonnement que quand le câble a placé la BBC à la disposition des abonnés. La BBC qui a cette époque était la référence culturelle par excellence (une des premières émissions enregistrées en 1985 fut ‘The Legacy of John Coltrane’ – l’héritage de John Coltrane, le sujet de l’une des plus grandes figures du jazz contemporain). Et, j’ai toujours eu l’habitude de lire à l’avance les programmes de télévision et de choisir ce qui me plaît en fonction d’impératifs personnels (films si possible en version originale, documentaires y compris les superbes documentaires animaliers de la BBC, etc.), le plus souvent avec une connotation historique ou culturelle, mais je ne dédaigne pas pour autant le plaisir et le divertissement parce qu’un être humain doit combiner sérieux et relaxation (oui, j’avoue j’ai vu ‘Wasebi’, mais je n’ai jamais aimé voire regardé de Funès, Bourvil ou Fernandel encore moins Delon, Gabin ou Belmondo).  Et, autant que possible, j’enregistre ce qui est susceptible de m’intéresser, ce qui me permet de regarder à l’aise quand je l’ai décidé et de deleter ce que j’ai enregistré si je m’aperçois que cela ne me plaît pas, est mal fignolé ou peu susceptible de m’intéresser.  Pour les films, c’est la règle des 10 minutes maximum, si je me mets à gigoter et à m’ennuyer après dix minutes, on delete et on passe à quelque chose d’autre.

 

J’ai ainsi pu enregistrer tout aussi récemment une émission que peu de personnes ont sans doute vue intitulée ‘Sorella’.  Il s’agissait d’une émission produite par une chaîne française relative à un massacre très connu parmi ceux qui s’intéressent à la Shoah par balles dans les pays balte: celui de Liepāja en Lettonie en décembre 1941.  Quelque milliers de Juifs y furent assassinés par des Allemands et des collaborateurs lettons, en plein hiver, les Juifs étant obligés de se déshabiller avant leur meurtre programmé.  Des photos y furent prises et l’une d’entre elles est célèbre, elle montre 5 personnes posant devant la caméra à demi-dénudées, une très vieille femme, une femme, deux adolescentes et sur la gauche, il y a une très jeune fille qui se cache en partie car elle devait être terrorisée par ce qui se passait aux alentours et ce qui les attendait.  En effet, ces massacres n’étaient pas secrets, ils avaient lieu à l’écart des agglomérations certes mais en présence de ceux qui attendaient leur tour pour mourir, dans les dunes de Liepāja, non loin de la mer.  Quelques milliers de personnes y furent tuées en un seul jour.

 

Voici cette célèbre photo et le film a tenté de reconstituer ce que cette jeune fille aurait pu devenir si elle n’avait pas croisé le chemin des séides d’Hitler.

 

 

 

 

 

La RTBF que je critique assez souvent parce qu’elle est tout sauf une chaîne vraiment culturelle a passé ce vendredi dernier deux épisodes produits par la Russie sur la célèbre bataille de Stalingrad (juillet 1942/février 1943), la bataille de Stalingrad - que j'ai visitée en 1970 - étant l'un de mes dadas et de longue date. Émission avec trois bémols : (1) présentée par Elodie de Sélys qui a une voix aux antipodes de la phonogénie et qui, personnellement, me hérisse quand je l’entends, (2) avec des blocs de publicité ( !?) et l’intervention d’historiens.  Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des historiens pour expliquer le contenu didactique et le contexte historique qu’une émission venait de présenter.  Naturellement, oui je comprends pourquoi.  Pour beaucoup de gens qui regarderaient ce genre d’émission (il y a parfois des miracles !), il ne leur viendrait jamais à l’idée de lire un quelconque ouvrage historique à ce sujet, un parce que la télévision est devenue la référence culturelle par excellence, et deux parce que tout ce qui a pu être écrit jadis, à condition que ce ne soit pas repris sur Google ou Wikipedia, n’a strictement aucun intérêt pour les générations actuelles qui se fondent sur l’immédiateté et la superficialité.

 

Ça, c’est pour les gens qui ont déjà une culture et savent choisir (ou ont décidé de rester libre de leur temps limité sur cette Terre). 

 

Pour la grande masse des téléspectateurs qui ne font pas usage de la liberté de choix, imaginons ce qu’ils peuvent regarder aux heures de grande affluence (je me base sur Moustique pour la journée du 30 mars et je vais des pages de gauche vers la droite et uniquement pour les chaînes francophones), soit :

The Voice/Top Chef/Clem/Rizzoli & Isles: autopsie d’un meurtre/la comédie ‘David et Madame Hansen’/Alain Souchon et Laurent Voulzy, un duo magique/’Psychose’ de Hitchcock sans doute en version française/une comédie ‘Clara et les Chics Types’/film fantastique ‘Underworld3: le soulèvement des Lycans’/Tout le monde en a parlé/un thriller ‘Déjà Vu’/Le Doc du Bourlingueur (écrit ‘Bourlingeur’ dans Moustique)/On n’est plus des Pigeons/un téléfilm dramatique ‘Marie Marmaille’.

 

Les amateurs de culture n’ont donc que le choix.

 

Je déplore depuis longtemps la suprême indigence créative des scénaristes, qu’ils soient Français ou Américains.  Mardi 31 mars, un épisode programmé des ‘Experts’ : ‘Dernier billard’ : Un homme laissé pour mort et enterré vivant a réussi à s’extirper de sa tombe. Il a rampé jusqu’à une route, mais a malheureusement été renversé par un chauffard, avant de succomber pour de bon à ses blessures.  La victime, Jimmy Turelli, était un ancien membre de la mafia…’ (cf. le résumé de Moustique  Qui dont a envie de voir pareille imbécillité, sachant que quand le Capo de tutti le Capi new-yorkais John Gotti a perdu son fils écrasé par inadvertance par un voisin, un tribunal a décidé qu’il s’agissait d’un accident malencontreux.  Le voisin de Gotti a omis de déménager à temps…il a disparu et on n’a plus jamais retrouvé son corps… donc, parlant de ce épisode des experts on peut supposer qu’il y aura de la vengeance dans l’air puisque la victime était un ancien mafioso…

 

Tous les jours entre 18.15 et 18.45 heures, on peut voir sur Plug RTL (la chaîne culturelle par excellence!) ‘Allô Nabilla: ma famille en Californie’.  Hormis Nabilla qui a un physique agréable et n’est pas vilaine quand elle sourit et que je regarde avec une certaine touche de sympathie, parfois je regarde cette ‘émission’ de téléréalité durant une ou deux minutes (c’est en général vers cette heure que je regarde les télétextes des chaînes hollandaise 1 et VRT 1, d’ordinaire d’excellentes sources d’information pour moi) avant de fermer le téléviseur, et je me suis demandé, (1) quel est/sont le ou les minus qui a/ont écrit des scénarios aussi débiles et (2) des gens peuvent-ils en vérité regarder toute cette émission?  L’attendre, la cocher dans Moustique, l’enregistrer afin de la revoir à satiété?  S’y intéresser?

 

J’ai vu récemment dans Moustique (aussi une référence en matière de culture!) que ’47 Ronin’ passait sur Be. ‘Un étranger, formé à l’art du samouraï, s’associe à 47 ronins bien décidés à venger la mort de leur maître assassiné par un seigneur sans scrupules.  Avec Keanu Reeves (l’étranger je suppose).  Aucun autre commentaire donné par Moustique et pour cause, il faudrait tout d’abord savoir que l’histoire des ‘47 Ronin’ (des rônin(s) – pluriel inexistant en langue japonaise - sont des samouraïs qui n’ont plus de maître) est un des grands classiques du Japon.  J’ai visité leur tombe à Tôkyô et je me suis recueilli un instant dans un esprit purement zen.  Donc, tout d’abord, donc, c’est inspiré d’un fait réel et, deuxièmement, connaissant le Japon et son histoire même féodale, je doute que ces 47 rônins qui avaient décidé de venger la mort injuste de leur maître eussent jamais accepté un gaijin (japonais, en fait gaikokujin ou étrange/pays/personne) en leur sein.  Mais nos scénaristes ont de tels prodiges d’imagination et un film japonais sans un seul étranger (lisez: blanc) serait-il viable ? Il y a bien eu ‘Les 7 Samouraïs’ toujours de Kurusawa avec uniquement des Japonais (help Wikipedia!), mais ça c’était du temps de la préhistoire du cinéma quand des gens avaient encore des bribes de culture…

 

La culture à la télévision certes.  À petites doses.  Choisies.  Et en sachant distinguer ce qui est de la pure culture (récemment un opéra de Schoenberg, un autre de Hindemith, sur France 3 à une heure nocturne par exemple), du divertissement, du talk-show, du remplissage d’antenne et du ‘brol’…

 

 

15/07/2014

Dur, dur, d'être intellectuel et amateur d'art

Pour un intellectuel et un amateur d’art, il devient de plus en plus difficile de vivre dans cet environnement audiovisuel délétère et a-culturel.

 

Ne parlons pas de l’hystérie récente autour du Mondial de foot qui a monopolisé nombre de dizaines d’heures d’antennes.  Et, de plus, il n’était pas suffisant de retransmettre les matches en direct, il fallait aussi produire des heures de commentaires sur ce que les téléspectateurs venaient de voir.  Comme si tous ces téléspectateurs étaient idiots au fond et qu’il fallait – a posteriori – leur expliquer ce qu’ils avaient vu.

 

Récemment, car je lis tous les programmes des chaînes susceptibles de rassasier quelque peu mon goût immodéré pour la culture, j’avais vu qu’une chaîne française passait l’opéra ‘Boris Godounov’ (l’un de mes préférés) entre une heure et quatre heures et demie de la nuit.  Heureusement que j’ai la possibilité d’enregistrer et de regarder en différé! Je me souviens qu’un jour alors que j’avais bougrement sommeil et que je ne disposais plus à ce moment-là de moyen d’enregistrer, j’avais commencé à regarder sur une chaîne française ‘Moses und Aron’ d’Arnold Schoenberg, un opéra auquel j’étais resté indifférent mais quand je vis cette production, elle était fabuleuse, sauf que j’avais tellement sommeil que finalement je suis allé dormir sans la voir en entier.

 

Récemment, en zappant je suis tombé sur d’anciens concerts enregistrés par la VRT et je fus très étonné d’y voir jouer Cecil Taylor et Fred van Hove, deux tenants de l’avant-garde au piano.  Évidemment, cela change de Stromae et requiert de l’auditeur une connaissance des musiques et la capacité de découvrir et de comprendre une musique qui n’est pas pour le grand public idolâtre mais inculte.

 

Mais il n’y a pas que l’audiovisuel – et plus particulièrement des chaînes belges et francophones comme la RTBF, se présentant toujours comme LA chaîne culturelle, ou RTL-TVI et ses satellites qui ne sont là que pour nous fourguer de la publicité tout le temps - qui asphyxie la vraie culture.  Préparant depuis l’année dernière une biographie musicale de John Coltrane, le jazzman disparu en juillet 1967, j’ai eu la chance - car je désirais passer à la critique de jazz une bonne partie de ses enregistrements connus et moins connus -, d’avoir pu acheter en temps utile l’essentiel de ce qu’il a produit. Parce que, maintenant quand je me rends dans des grandes surfaces (Media Markt par exemple, concurrentiel du point de vue des prix), je vois que le rayon jazz s’amenuise de plus en plus et que pour Coltrane, on ne diffuse plus que certains albums précis et archiconnus, oubliant que nombre de ses chefs-d’œuvre ne sont plus offerts aux éventuels acheteurs et amateurs de jazz.  Ainsi en 2001, j’avais pu acheter au Japon l’intégralité (4 CD) de ses concerts au Japon de 1966 (avec Pharoah Sanders et son épouse Alice).  À l’époque, ces 4 CD n’étaient pas en vente en Europe.  Il y a évidemment ‘la Maison du Jazz à Liège’ (merci Pol Schroeder!) qui a tout Coltrane tant en disques, articles que DVD.  Je cherchais récemment un disque dont j’avais besoin, le concert de novembre 1961 que donnèrent à Paris le quartette de Coltrane avec Eric Dolphy.  Introuvable en magasin ni sur iTunes, finalement je l’ai obtenu via Amazon, mais beaucoup plus cher.

 

Notons que pour la littérature c’est du pareil au même, les grosses librairies ont tendance à disparaître et ici aussi, ce sont les goûts du public, et non ceux de la culture intangible, qui dictent les lois du marché et remplissent par conséquent les rayonnages.  Quand on déambule dans les rayons de littérature, on verra les grands noms dont tout le monde parle mais que l’amateur sérieux de littérature ne lira jamais pour une raison évidente. Il y a tellement de grandes œuvres de grands auteurs à lire qu’une vie de lecture n’y suffit pas, inutile donc de lire ces Levy, Modiano, Nothomb, Schmidt, etc. qui sortent leurs œuvres au rythme de la chute des feuilles et qui, quelques semaines après avoir lu la dernière page et refermé le livre, n’ont laissé aucune trace de ce qu’ils ont pondu pour la rentrée littéraire.  Ce ne sont pas de mauvais écrivains et ils écrivent convenablement, mais c’est là une littérature du vide qui reste vide après usage. J’ai lu quantité de Modiano et je n’ai pas retenu une seule image ou une seule figure de style.  Alors que pour ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, une seule lecture a suffi pour que j’en conserve des fragments à l’esprit pour toute ma vie, idem pour Dostoïevski, Mishima, Mailer, Dos Passos, Drieu, et pour ‘Voyage au bout de la nuit’ de Céline, même des citations épiques.   Par contre si on veut acquérir certaines œuvres majeures d’écrivains d’antan, d’un tout autre gabarit littéraire (Nobel par exemple ou que la postérité nous a légué) et dont les livres laissent des traces durables, il faut chercher pour les trouver et, maintenant et le plus souvent, il faut avoir recours à des chaînes de vente par internet (Amazon, pour ne pas la citer).

 

L’œuf ou la poule?

 

Si plus personne ne lit ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, ‘Les Damnés’, ‘Les frères Karamazov’ et ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski, l’œuvre de Mishima et Kawabata du Japon, Céline, Drieu La Rochelle, Malraux, Camus et Sartre de France, sans compter les incontournables américains, sud-américains, britanniques, polonais, et même flamands, etc, que deviendra notre jeunesse.  Oui, d’accord, ‘Guerre et Paix’ c’est long, ennuyeux par moments, on ne s’y retrouve plus dans tous ces personnages, il y aurait des chapitres en entier à supprimer car ils ne font pas avancer le schmilblick.  Kawabata est plutôt longuet, Mishima porté sur le pas très propre.  Céline n’a pas un style très agréable pour la lecture. 

 

Quels sont les jeunes de maintenant, qui ont grandi dans le giron de  notre chaîne culturelle RTBF, qui surfent depuis leurs 11-12 ans, qui ont entendu parler de Thomas Pynchon aux USA, ou bien plus ancien dans l’histoire de la littérature américaine qui auraient lu John Dos Passos et son fabuleux ‘Manhattan Transfer’? Steinbeck?  Fitzgerald? Entendu le nom d’Anthony Burgess en Angleterre (il a pourtant écrit ‘Orange Mécanique’) ou Orwell? Lu le très contemporain et fort de café Irvine Welsh (qui en anglais est assez difficile à lire car une partie des dialogues reprend des déformations de langue écossaise, mais pour lequel un jour j’ai reçu des félicitations de son éditeur pour l’avoir lu en original, moi l’étranger)? Qui ont jamais vu des films de Buñuel, de Bergman, le cycle de Kieslowski sur les X commandements?  Ou vu les fabuleux documentaires sur l’Holocauste que réalisèrent Renais (Nuit et brouillard), Rossif (le temps du ghetto) ou la Belge Chagoll?  Entendu parler de Klarsfeld et de Wiesenthal.  Savoir qui est Soljenitsyne et pourquoi il est devenu célèbre.  Citer au moins un écrivain israélien contemporain?

 

La culture n’est pas nécessaire pour vivre, ce n’est pas comme les nécessités vitales que l’eau, l’électricité, le chauffage, l’alimentation, les vêtements.  On peut s’en passer.  S’il y a un certain devoir de mémoire à l’égard de certains moments douloureux de l’histoire humaine (guerres, génocides, grandes catastrophes, etc.), il n’y a aucun devoir de mémoire à l’égard de la culture, de l’art.  Ceux qui s’y adonnent le font par intérêt, pour leur propre épanouissement personnel.

 

Ma relation avec l’art, c’est ce qui me grandit en tant qu’homme, c’est ce qui soutire le meilleur de moi et m’extrait de mon isolement physique (engoncé dans mon corps et mon cerveau) et me sort de ce penchant naturel qu’a l’être humaine pour l’égocentrisme.  Admirer Coltrane, Burgess, Tolstoï, Mishima, Dos Passos, Kieslowski, Dali, etc. me permet d’oublier que l’homme est mortel, me permet d’occulter la banalité de l’existence de millions et millions d’êtres humains qui ne possèdent pas ces repères culturels et en sont d’autant plus pauvres, la misère physique ou mentale de ces millions de laissés pour compte culturels, leur manque d’ambition (il faut de l’ambition pour se consacrer à l’art), leur manque d’épanouissement mental et/ou culturel.

 

J’ai un ami qui a passé ‘Impressions’ de Coltrane à son mariage.  C’est rare et formidable.

 

Avec quelques rares amis et/ou connaissances, nous formons ainsi des atolls, des îlots, des archipels, de culture, alors que nous tous, les ‘cultivés’, nous nous préparons à l’inévitable montée des eaux, au tsunami, des incultes. 

 

Huxley et Orwell avaient tort.  Ce ne sont pas les états totalitaires qui nous menacent, c’est le totalitarisme de la masse inculte, le diktat des lois du marché dominé par le plus petit commun dénominateur culturel.  Ce dont on parle, ce dont on écrit, ce dont on buzze le plus doit être lu, vu, écouté et discuté autour de barbecues ou de fêtes entre amis, d’invitations, de vernissages, d’expos.

 

Stromae c’est l’avenir.  Tolstoï, Schoenberg, Picasso, Dali, Buñuel, c’est le passé.  Mort et enterré!

 

On pourrait s’écrier ‘No Pasaran!’  Sauf qu’ils sont déjà passés et depuis des dizaines d’années, les vandales de

 l’a-culture, les barbares incultes!