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20/10/2012

Alzheimer

Mardi dernier, le couperet est tombé.  Le médecin responsable du traitement de ma mère en unité gériatrique de l’hôpital m’a dit que tous les examens physiques n’avaient révélé aucun problème majeur ou nouveau (elle avait à nouveau été hospitalisée à la suite d’une chute à la maison), mais qu’à la suite de deux tests effectués par une psychologue à deux reprises éloignées, il était incontestable, en fonction du résultat aux tests cognitifs (score de 16 sur 30), qu’elle fût entrée dans le stade initial de la maladie d’Alzheimer.

 

Ce fut un choc pour moi et mon épouse.  D’emblée, nous pensâmes à l’avenir incertain puisque nous avions eu parmi nos connaissances ou des membres de la famille des personnes atteintes de cette terrifiante maladie et, comme elle nous pend au-dessus de la tête à nous tous comme une épée de Damoclès, nous nous étions documentés à ce sujet et avions vu quelques documentaires.

 

Puis, comme je suis un être de réflexion, j’ai demandé à mon épouse d’aller voir sur Internet en quoi consistaient les tests standardisés qu’on faisait passer aux personnes soupçonnées de commencer un type de démence encore non identifié.  Je dois dire que pour ma mère, que nous soignions à la maison à la suite de sa première hospitalisation causée par une fracture du fémur, et qui était incapable de s’habiller, se déshabiller ou se faire à manger seule, nous avions constaté certains épisodes bizarres ces dernières semaines.  Elle n’était plus fort capable de lire l’heure correctement et par deux fois, elle nous avait raconté des absurdités que nous mîmes sans plus sur le compte de son âge (91 ans).

 

Le mardi soir et le mercredi matin, je me suis un peu penché sur ces fameux tests psychologiques et je me suis demandé dans quelle mesure une part de ceux-ci concernait des exercices verbaux et quel était leur poids pour la détermination de la maladie d’Alzheimer ?

 

Car la vérité en ce qui concerne ma mère, c’est qu’elle est à considérer comme une analphabète au sens large et contemporain du terme, c’est-à-dire une personne qui sait lire mais est incapable de gérer ses propres affaires administratives et financières, une personne incapable de comprendre une lettre d’une quelconque administration et qui a besoin d’aide dans ces domaines.  Elle a été scolarisée jusqu’à l’âge de 18 ans en section professionnelle (couture), puis, quand elle a rencontré mon père assez jeune (17 ans), elle qui était flamande, s’est mise à ne plus parler que le français qu’elle a appris sur le tas sans formation formelle. Langue qu’elle ne sait pas écrire à part quelques mots pour nos anniversaires ou pour les vœux de Nouvel An. Mon père s’est toujours occupé des affaires administratives et financières (hormis les déclarations d’impôts que je remplissais) et à sa mort, j’ai repris la tâche de m’occuper des finances, du paiement des factures et de toutes les formalités administratives la concernant.

 

Ma mère qui a toutes les qualités d’une bonne mère n’est pas et n’a jamais été une intellectuelle, à ma connaissance elle n’a jamais lu un livre de sa vie ni un quelconque de mes textes (livres, blogs, articles).  Ma mère n’a jamais fait d’exercices mnémotechniques de sa vie, elle n’a jamais eu l’habitude d’entraîner sa mémoire.  Elle a conduit sa voiture jusqu’à l’âge de 89 ans sans avoir jamais provoqué d’accidents de sa faute ni commis d’infraction, elle ‘faisait’ même jusqu’à 10.000-12.000 kilomètres par an !

 

Le mercredi après-midi suivant l’annonce de sa terrible maladie, lors des visites à l’hôpital, j’ai dit au médecin que je pensais qu’on n’avait pas procédé à une anamnèse mentale et physique complète en ce qui concernait ma mère, puis je lui ai expliqué ce qu’il en était de son état habituel et de son état d’analphabète au sens actuel du terme.  Il m’a dit que c’était très important de savoir cela et qu’il allait en parler à la personne qui avait fait passer les tests à ma mère.

 

Dans un livre intitulé « La Prise en charge des démences – approche transdisciplinaire du patient et de sa famille » par Jean-Émile Vanderheyden et Bernard Kennes (De Boeck éditions), je lis ceci sous le point 3.2.3 du 4e chapitre (page 54): «L’anosognosie ou la non-conscience de ses difficultés cognitives et fonctionnelles nous amène fréquemment à recevoir des personnes qui ne présentent aucune plainte.  Pour évaluer leur fonctionnement dans leur quotidien, il est essentiel de se référer à une personne conjointe (un membre de la famille, un proche) susceptible de nous fournir des indications sur leurs difficultés. »

 

Je m’étonne donc qu’en tant que fils unique de la patiente, domicilié dans la même maison, vivant avec elle, chargé d’elle donc tant à la maison que pour ses affaires personnelles, personne à l’hôpital n’ait pris la peine de me questionner sur elle avant de lui faire passer des tests.  Et, en fouillant dans les notices pharmaceutiques des médicaments qu’elle prend contre l’hypertension et d’un médicament (de type de Contramal) qu’on lui a donné pour combattre des douleurs d’arthrose, je constate que ces médicaments peuvent avoir un impact sur les fonctions cognitives des personnes.

 

De plus, demander des définitions de mots à ma mère qui est flamande d’origine et pour qui le français est une langue apprise sur le tas, relève de l’aberration psychologique.  Jeudi après-midi, j’ai dit trois choses à ma mère concernant son prochain transfert dans une section de revalidation gériatrique et quand je l’ai appelée le soir vers 18 heures, elle m’a rappelé de ne pas oublier les trois choses importantes la concernant.  Sa mémoire à court terme fonctionne encore très bien donc, pour certaines choses.

 

Ce qui me confirme que si elle commence peut-être une démence (peut-être de type vasculaire), il ne s’agit peut-être pas d’Alzheimer.  Le médecin qui la traite a d’ailleurs dit que ce que je lui avais confié à son sujet expliquait la différence entre la façon rationnelle et alerte dont elle parlait  et répondait dans sa chambre (comme une personne normale non atteinte de démence) et ses piètres résultats aux tests psychologiques.

 

Mais, il ne faut pas se leurrer.  La mère d’un ami, hospitalisée en même temps que ma propre mère, a eu un score de 2 sur 30.  Pourquoi ?  Simple.  On lui a parlé en flamand standard alors qu’elle ne comprend que le dialecte d’un des villages autour de Ninove.  Et, de plus, elle est passablement sourde (un jour que j’avais appelé mon ami au téléphone et qu’elle avait décroché, elle ne m’avait ni compris en flamand ni même entendu, elle avait donc simplement raccroché).  Là aussi l’anamnèse a dû être bâclée.

 

Ces deux derniers faits me confirment, malheureusement, dans mon scepticisme fondamental à l’égard des psychologues qui, souvent, pratiquent leur métier selon des canevas immuables, sans nécessairement se référer à la réalité quotidienne des personnes soumises aux tests ou sans avoir l’intelligence nécessaire de sortir des sentiers bien battus et d’approfondir la personnalité, les circonstances d’existence, l’univers familier, le contexte familial, des personnes qu’elles ont en face d’eux.

 

Ainsi, on a peut-être demandé à ma mère si elle avait été à l’école et, en fonction d’une réponse affirmative, on a sans doute continué le test sans se poser des questions sur la vie qu’elle avait menée depuis 70 ans à l’issue de sa scolarité.  Et sans se poser des questions sur son français qui, pour quelqu’un averti en matière de langues comme moi, ne pouvait être qu’une langue acquise vu certaines des fautes de prononciation qu’elle a conservées. Donc le résultat significatif du test pouvait être remis en question pour les épreuves portant sur le langage (épreuves cognitives). J’ai lu aussi qu’il y a des exercices de calcul dans le ‘Mini-Mental State Examination’ (examen mini de l’état mental), le test standard.  Comme par exemple au départ de 100, soustraire 7 à chaque fois. J’ai connu beaucoup d’étrangers dans mon existence, or je sais que quand on compte c’est généralement dans sa langue maternelle; moi qui connais et parle 5 langues, je ne puis compter qu’en français et suis souvent incapable de dire ou noter un numéro de téléphone lorsqu’il y a inversion de chiffres comme en néerlandais ou en allemand.

 

J’ai vu qu’on peut demander à la personne en quelle année nous sommes, quelle saison, quel jour, etc.  Ma mère, depuis la mise à la retraite anticipée de mon père en 1976 sortait chaque jour, semaine et week-end compris, par tous les temps et toutes les saisons, en voiture avec lui et le chien pour aller boire un café dans un restoroute.  Et, à la mort de mon père, elle a continué à le faire jusqu’en avril 2011.  Pour elle, l’année, le mois, le jour, la date, n’ont aucune espèce d’importance ; souvent, dans la vie courante, elle me demandait quel jour de la semaine on était ?  Et pourquoi aurait-elle dû connaître le jour, la date, alors qu’elle ne s’occupait de rien ayant trait à cette date et que s’il le fallait, je m’en occupais ?

 

Heureusement que ma mère a une sensibilité extrême à certains types de médication, le médecin traitant son cas m’avait dit que, de ce fait on ne pouvait lui donner des médicaments liés à la maladie d’Alzheimer.  J’imagine les dégâts que de tels médicaments auraient pu provoquer chez quelqu’un pour qui le diagnostic d’Alzheimer n’est ni prouvé ni confirmé par d’autres types d’examens sous la forme de tests plus poussés ou d’examens cliniques.

 

12/06/2012

La Barbarie, corollaire inévitable de la condition humaine ?

Le hasard de mes lectures fait en sorte que je lis simultanément deux livres en grande partie à teneur historique qui me font comprendre que la barbarie en temps de guerre n’était pas une espèce de sauvagerie débridée à forme humaine comme on aurait pu le croire, mais, plutôt, tout au contraire, était intrinsèque à la condition humaine, quelles que soient les nationalités, races, convictions religieuses ou morales.

 

Quelques exemples illustrent très bien cette faculté qu’ont eue des êtres humains par ailleurs tout à fait normaux à se conduire d’une manière qu’on appelle communément ‘bestiale’ lors de conflits armés.

 

«À peu de distance, des soldats japonais brandissant de longs bâtons en bambou firent irruption dans l’U.S. Army Hospital Number 2, où se trouvaient 6.000 hommes malades et blessés, des Philippins pour la plupart.  Les vainqueurs firent sortir les patients de leurs lits, par la porte d’entrée principale et on leur ordonna de marcher sur la route.  Un grand nombre des prisonniers – certains n’ayant plus qu’une jambe – n’avait que des béquilles de fortune.  Comme ils se traînaient sur la route, les bandages se défirent et les gardes défirent les plâtres, causant ainsi de fortes hémorragies.  Un grand nombre de Philippins tourna de l’œil et mourut dans les fossés avant même d’avoir marché un mille.

 

À l’hôpital numéro 1, que les Japonais avaient bombardé quelques jours plus tôt et qui n’était plus qu’un amas de ruines, des Américains malades et blessés, vêtus de pyjamas, erraient en rond, hébétés.  On les rassembla, et à l’aide de canons de fusil et de bâtons de bambou, on les força à se mettre en rangs passables de prisonniers de guerre ambulants. Ils tentèrent de marcher mais la majorité des hospitalisés tomba sur les côtés où ils furent laissés à agoniser et, à la fin, à mourir. 

 

…/…

 

Des horreurs à répétition furent observées par Bill Begley : ‘Il y avait un petit garçon philippin d’une dizaine d’années à peu près, en haillons, maigrichon, et avec les côtes saillantes de faim.  Comme nous passions, il nous fit le signe V de la victoire.  Cela rendit furieux les Japs.  Ils piquèrent une lame de baïonnette dans son corps.  Sa mère, tout en pleurant, se précipita à ses côtés alors qu’il saignait tout son sang, et les Japs la passèrent également à la baïonnette.  Les deux corps furent laissés tels quels le long de la route. »

 

Ces extraits du livre « The great Raid » de William B. Breuer, dépeignent certaines des scènes que durent endurer les prisonniers américains et philippins, victimes et protagonistes de l’infâme prise et marche de Bataan (Philippines, 1941), restée dans la mémoire de ceux qui ont conservé un certain sens de l’histoire comme l’un des sommets de barbarie et de cruauté humaines en temps de guerre.  Et, en plus, à l’égard de prisonniers de guerre qui, en principe, auraient dû être protégés par les conventions de Genève et de La Haye.

 

Mais pour ceux qui connaissent l’histoire du Japon et du conflit dans le Pacifique, on sait de longue date que les camps de prisonniers, fussent-ils de guerre ou civils, sous administration japonaise supportent très bien la comparaison avec les camps de la mort nazis ; les méthodes de punitions ou de mises à mort de prisonniers, cruelles, injustes, aléatoires, se valaient de part et d’autre des forces de l’Axe.

 

Autre exemple de cruautés, plus récent, plus proche de nous.

 

« Le 11 janvier 2002, des soldats du GRU assassinèrent six civils et brûlèrent leurs corps au cours d’une opération qui fut officiellement qualifiée par le quartier-général de l’armée comme opération pour capturer le leader tchéchène rebelle Chattab.

 

…/…

 

Chejedi, Larissa et Noura furent arrêtées promptement, on leur mit des bandeaux sur les yeux et elles furent jetées à l’arrière d’un camion.  Un peu plus tard, elles durent en descendre et marcher vers l’avant en se tenant par la main.  Elles reçurent ensuite l’ordre d’ôter leur bandeau ; elles se trouvaient contre un mur d’une maison démolie.  Elles surent immédiatement ce qui allait se produire.  Les fédéraux tuèrent d’abord Larissa.  Elle implora leur pitié disant ‘Je suis Russe, je suis née dans la province de Moscou !  Nous n’avons rien vu !  Nous ne dirons rien !’  Elle avait quarante-sept ans et fut tuée sur le coup, sans souffrir.  Noura fut la suivante qu’ils tuèrent.  Elle les implora également ‘Les gars, je n’ai que quarante-trois ans !  J’ai trois fils, comme vous !’

 

‘J’étais la troisième’ dit Chejedi, concluant son récit.  ‘Ils pointèrent leurs armes sur moi et tout s’arrêta.  Je revins à moi quand je sentis une douleur atroce et ne réalisa que bien plus tard ce qui s’était passé.  J’avais perdu connaissance et les soldats devaient avoir négligé de vérifier si je vivais encore.  Ils avaient rassemblé nos corps, y jetant un matelas dessus et le mirent en feu.  Ils voulaient brûler les corps afin que personne ne puisse savoir ce qui s’était produit et ce fut cette douleur qui me ramena à la conscience… »

 

Ces deux extraits sont tirés d’un livre d’articles qu’écrivit Anna Politkovskaïa sur ses expériences et interviews durant la seconde guerre de Tchétchénie, republiés à titre posthume puisqu’elle fut assassinée en 2006 (Anna Politkovskaja – Niets dan de waarheid).

 

Dans le second exemple de massacre de civils (trois femmes), quel fut leur crime ?  D’avoir assisté à une scène de pillage de maisons par des fédéraux (soldats de l’armée russe).  Simplement.

 

Anna Politkovskaïa parla aussi et abondamment de l’actuel président Ramzan Kadyrov et de ses troupes d’élite, sans langue de bois.

 

Belle leçon de démocratie d’une journaliste intrépide qui dut payer de sa vie d’avoir osé dire la vérité dans un pays – la Russie – officiellement démocrate et dont les leaders sont courtisés par l’ensemble des représentants de nations démocratiques, dont la nôtre…

 

                                                                       *

 

La barbarie en temps de guerre est-elle à faciès humain ou intrinsèque à la condition humaine ?

 

Certains pensent que ces faits de barbarie gratuite, que l’on retrouve dans quantités de conflits au cours du XXe siècle (invasion de l’Ethiopie par les Italiens, guerre civile en Espagne, Deuxième guerre mondiale, guerre de Corée, guerres du Vietnam, Cambodge, Laos, conflits armés ou guerres d’indépendance en Afrique et, plus proche de nous, Rwanda, guerre civile en Yougoslavie, rébellions en Tunisie, Égypte, Libye, massacres en Syrie…) sont à mettre sur le compte d’individus isolés non représentatifs de l’ensemble de la population.

 

Pourtant, quand on lit des ouvrages historiques ou des récits de survivants de faits de terreur, notamment durant la Deuxième guerre mondiale et au sujet de ce qu’on a qualifié d’‘Holocauste’, on ne peut manquer de constater que souvent, outre les tortionnaires que tout le monde connaît et condamne – à savoir les nazis -, il y eut fréquemment des complices locaux tout aussi zélés qui n’hésitèrent jamais à égaler ou surpasser leurs idoles idéologiques en brutalités gratuites.

 

Je me suis ainsi intéressé de près à la Lettonie et à la Lituanie, que j’ai visités et à propos desquels j’ai lu nombre de livres historiques ou de récits de survivants juifs de l’Holocauste dans les baltes.  Il est frappant de voir que du jour au lendemain, des gens ordinaires, des citoyens lambdas tout à fait normaux, se mirent à agir avec une effroyable brutalité à l’égard des Juifs que ne justifiait nullement un simple sentiment d’antisémitisme à leur égard, aussi vif fût-il.  Des centaines, sinon des milliers de citoyens lettons et lituaniens, forts de l’arrivée victorieuse de la Wehrmacht, ne se contentèrent pas d’arrêter des Juifs dans leur pays – ou de les voler –, afin qu’ils soient remis aux Allemands.  Non, ils prêtèrent main forte et prirent un malin plaisir à humilier, torturer, battre les Juifs et à pratiquer des pogromes (Riga et dans d’autres lieux en Lettonie, Kaunas et dans d’autres endroits en Lituanie) dès le début juillet 1941.  Et on parle ici de milliers de victimes tombées aux mains de ‘patriotes’ lettons ou lituaniens, enivrés de cette puissance absolue, de cette force aveugle, que l’invasion allemande leur insuffla.

 

Nous avons tous lu des récits réels de faits de brutalité ou de barbarie qui se sont produits durant la guerre d’Algérie, commis par des Français tout à fait ordinaires ou des fellaghas normaux.  Ou durant la guerre du Vietnam tant du temps de l’occupation française que du temps de la coopération américaine.  Le Viêt-Cong et l’allié nord-vietnamien ne faisaient pas dans la dentelle.  Ainsi, lors de la fameuse offensive généralisée du Têt (janvier/février 1968), rien qu’à l’ancienne capitale impériale Hué, on trouva un charnier de près de 5.000 civils sud-vietnamiens, assassinés par les troupes nord-vietnamiennes.  Sans doute pour crimes de ‘bourgeoisie’ ou de collaboration avec les Américains.

 

Tout le monde se souvient des massacres des camps de Sabra et Chatilah en 1982, perpétrés par des miliciens des Phalanges chrétiennes (les Falangistes), sous l’œil bienveillant des troupes d’occupation (illégale) israéliennes, occupant une bonne partie du Liban.  Dans le film « Lebanon » du réalisateur israélien Samuel Maoz (primé à Venise en 2009), on voit une scène dans laquelle un Falangiste du Liban dit à un prisonnier arabe, sans doute Syrien, tout ce qu’il compte lui faire quand  les Israéliens le transféreront à leur autorité (un œil crevé, le pénis coupé et en finale l’écartèlement entre deux voitures…).

 

Durant la guerre d’indépendance d’Israël (1948), des Israéliens commirent des viols et des massacres de civils palestiniens à Deir Yassine (je pense de mémoire qu’il s’agissait d’une attaque groupée des groupes ‘Stern’ et de l’Irgoun Zwaï Leumi).  Maintenant, des jeunes soldats de Tsahal sont obligés de pratiquer des frappes ciblées avec ou sans dommages collatéraux, à détruire des maisons de kamikazes palestiniens auteurs d’attentats à la bombe, à en chasser leurs familles, ou à tirer à balles réelles sur des gosses qui jettent des pierres.  Ce sont eux aussi des hommes normaux, ordinaires, souvent à peine sortis de l’adolescence, et ils le font sans scrupules éthiques, sans se poser des questions métaphysiques, sans même se dire qu’il y a un peu plus de soixante ans, ceux qui auraient pu être leurs arrière-grands-parents subirent le même genre de sévices.

 

J’ai lu des descriptions de tortures infligées soit par des Serbes, soit par des Croates, durant la guerre civile en Yougoslavie, qui défient l’imagination du plus tordu des écrivains goths.  Je me souviens notamment d’une scène réelle où un survivant de massacre a assisté de loin et caché dans des buissons, au rôtissage à la broche d’un prisonnier (le porc à la broche était une spécialité yougoslave).

 

Comment et pourquoi un homme ordinaire, dès qu’il se sait nanti d’une autorité morale ou militaire, d’une puissance l’autorisant à tout et n’importe quoi, dès qu’il se sait investi d’un chèque en blanc pour tuer, torturer, violer, voler, piller, devient-il une bête et se met-il à commettre l’inimaginable ?  À outrepasser les principaux les interdits des dix commandements ?

 

Je dois dire, je n’ai aucune explication psychologique à y donner.

 

J’ai lu des centaines, sinon des milliers, de récits, de descriptions, de brutalités commises en temps de guerre, qu’elle fût déclarée, larvée ou civile.  Et je sais de longue date que souvent, les tortionnaires, les tueurs, les violeurs, les massacreurs, étaient des hommes tout à fait ‘normaux’ et ordinaires, des hommes qui aimaient leur femme et leurs enfants, leurs animaux domestiques, des hommes qui auraient versé des larmes s’il était arrivé quelque chose de grave à un des leurs.  Des hommes qui n’hésitèrent jamais à tuer des enfants réputés ennemis ou ‘nuisibles’, à anéantir leurs familles.  Des hommes qui furent des gardes de ghettos ou de camps de la mort, où des gens crevaient de faim.  Des hommes ordinaires qui se gaussaient des souffrances des autres, qui, souvent, firent preuve de sadisme à l’égard de leurs victimes.

 

Pourquoi cette dichotomie dans ces cerveaux de tortionnaires qu’on pourrait – à la rigueur – qualifier de schizophrénique puisque d’un côté il y a un homme normal fonctionnant de manière normale dans la vie civile et, d’un autre côté, ce même homme endosse un uniforme, une responsabilité militaire et le voilà parfait sadique dénué de toute empathie, l’esprit froid se riant de ses (futures) victimes réduites à l’état d’objet ?

 

J’ai dit, plus haut, bêtes mais ce comportement anormal en temps de guerre ou de conflit où l’individu est assujetti à une autorité publique, morale ou religieuse, qui lui donne un blanc-seing pour se conduire comme un dégénéré n’a strictement rien à voir avec le comportement des animaux.  Rares dans la gent animale sont les animaux qui jouissent du spectacle de leur « cruauté » (à nos yeux, il s’agit de cruauté) ; le plus souvent, cette soi-disant cruauté tient à la survie de l’espèce ou au comportement pour séduire.  Les animaux tuent pour manger, tuent pour conquérir ou appâter une femelle, tuent pour se défendre lorsqu’ils sont attaqués.  Il y  parfois des cas de cruauté parmi les animaux à l’égard de ceux qui sont considérés comme trop faibles, certes.

 

De nombreux écrivains – Orwell et Koestler notamment et Soljenitsyne en ce qui concerne l’histoire du Goulag soviétique – nous ont de longue date mis en garde contre les totalitarismes.  Ils nous ont appris que des gens ordinaires, embrigadés dans ces engrenages de pouvoir absolu devenaient souvent d’une cruauté robotique et sadique défiant l’imaginaire à l’égard de ceux qualifiés d’ennemis.

 

Et là réside peut-être la solution de cette énigme, du pourquoi de ces comportements aberrants d’hommes en temps de guerre, en temps de conflits armés, ou, simplement, en temps de paix vis-à-vis de prisonniers de l’État, de gens considérés comme des ennemis du peuple, de la nation, du pays.

 

Hitler l’avait bien compris, lui qui dès la rédaction de « Mein Kampf » avait nommément cité tous ceux qui étaient des ennemis de la race aryenne dont il se croyait le défenseur et l’unique représentant.  Staline n’agit pas autrement puisqu’il imagina à lui seul toute une série d’ennemis du peuple (Koulaks, Tchétchènes, contre-révolutionnaires, Tatares, Ukrainiens, Trotskistes, révisionnistes, sociaux-démocrates, médecins juifs, etc.).

 

Qualifier quelqu’un d’ennemi, c’est le dégrader dans l’échelle humaine.  C’est faire de lui un animal, un objet, à qui on retire immédiatement toute prétention humaine, une chose taillable et corvéable à merci.  Une chose qui sera punie pour la simple raison qu’elle a été déclarée ennemie par une autorité qui s’est arrogé le pouvoir de le faire.  Une chose qui sera torturée, tuée, ou emprisonnée avec ou sans forme de procès, avec ou sans brutalité, avec ou sans fixation de durée de peine.

 

C’est donc facile : un kamikaze intégriste ne tue pas des gens.  Il tue des choses, des objets. Car ce sont là des ennemis de sa cause, de son peuple, de sa conviction, de sa croyance, de ses idées.  Et cette distanciation schizophrénique est suffisante pour qu’on puisse lui accoler l’épithète de normalité et, partant, de justification éthique.

 

Et, gare à ceux qui s’écartent des sentiers battus.  Récemment un rappeur iranien vivant en Allemagne s’est vu décerner une fatwa de mise à mort avec prime à la clé parce que dans l’un de ses morceaux, il s’était moqué de certains aspects de la religion islamique (cf. un article récent dans der Spiegel)…Salman Rushdie, lui, vivant encore toujours caché et ce depuis des décennies sait ce qu’il en est quand on se moque de certains aspects du Coran…

 

Comme quoi, je me dis toujours une chose qui me paraît une évidence crasse.  Mes voisins ont l’air normal.  Je me demande ce qu’ils feraient si on leur flanquait un uniforme sur le corps, des armes à la main et si une autorité légale ou autre leur disait soudain que ce voisin de mon espèce est un ennemi de l’État…

 

 

29/01/2012

Rester jeune

« Il n’y a de plus bel exemple de l’inéluctable que celui que nous offre un jeune homme doué se rétrécissant pour entrer dans la peau d’un vieil homme quelconque ; sans intervention du Destin, par le simple ratatinement auquel il était voué. » (‘L’Homme sans qualités’ de Robert Musil, page 80).

 

C’était Céline aussi qui a dit « certains deviennent vieux à la vieillesse, d’autres s’y prennent vingt ans à l’avance, ce sont les malheureux de la vie » (citation d’après ma mémoire et non verbatim).

 

J’ai eu un ami qui n’a jamais vieilli.  Il était vieux à l’âge de vingt ans.  Physiquement.  Et, trente-quatre ans plus tard, lorsqu’il perdit son intérêt pour la vie, il choisit de franchir le pas du suicide.  Pourtant il était doué pour certaines choses car il était un remarquable pianiste de jazz autodidacte capable de jouer des standards des années 30 ou 40 en solo, même avec l’inévitable pompe de la main gauche qu’employait, notamment,  l’une de ses idoles, Earl Hines.

 

Il avait effectué une première tentative de suicide en mars 1994.  Il avait été hospitalisé durant 5 mois.  Et lui qui, précédemment, ne pouvait pas vivre sans écouter de la musique, il restait allongé dans son lit, ne lisant pas, n’écoutant aucune musique.  Je suis allé le voir au Tivoli à la Louvière durant près de 5 mois. Deux fois par semaine.  M’efforçant de l’intéresser à la vie, à la musique. Je luis avais même enregistré deux faces d’une cassette audio et mis un lecteur de cassettes audio à sa disposition.  Je lui avais enregistré la crème de la crème en matière de piano jazz : Art Tatum, le summum absolu de la technique pianistique brillante, pour cet ami dépressif qui avait toujours été obnubilé par la technique, parfois au détriment de l’émotion.

 

Las, 5 ans plus tard, après un séjour en maison individuelle pour patients psychiatriques sous suivi infirmier et médical, il réitéra sa tentative de suicide.  E,t cette fois-là, il la réussit.

 

Moi qui m’intéresse à la musique depuis plus d’un demi-siècle (cela pose le demi-siècle, cela fait érudit !), j’ai de longue date été fasciné par cette capacité qu’ont eu ou que possèdent encore toujours des musiciens classiques, des jazzmen, des adeptes de musiques du monde, à rester éternellement jeunes, cette capacité qu’ils conservent à interpréter de la musique à un niveau élevé, même à un âge avancé.

 

La musique en tant que thérapie active serait-elle dès lors un rempart contre le vieillissement ?  Le fait de devoir lire et interpréter une partition, la diriger, ou pratiquer une improvisation de jazz, de musique klezmer ou de musique du monde, seraient-elles une espèce de médicament utile contre la dégénérescence neuronale ?

 

Prenons la musique.  Beaucoup de gens disent « aimer » la musique et si on les questionne à ce sujet, ils vous aligneront même des noms de chanteurs ou des noms illustres de compositeurs classiques, parfois de jazzmen, des chanteurs d’opéra.  Ils « aiment » la musique qu’ils écoutent peut-être de manière distraite ou attentive mais sans « vivre » cette musique de l’intérieur, vibrer intensément à ces sons qu’ils entendent.  Si vous allez chez eux, vous verrez immédiatement s’ils ‘aiment’ ou non la musique.  Écoutent-ils de la musique en permanence, non pas comme bruit de fond, mais comme nécessaire passion qui oblige à l’écoute constante ?  Peuvent-ils parler de musiques, de musiciens, de compositeurs et parler de leurs qualités, défauts, œuvres ?

 

Il n’y a pas que la musique qui met le cerveau en effervescence lorsqu’il est convenablement utilisé, il y a la littérature, la peinture, le cinéma d’art.  Ces ‘catalyseurs’ peuvent jouer le même rôle de titiller les neurones et synapses d’une manière positive.

 

Le terme de ‘ratatinement’ qu’utilise à bon escient Robert Musil est tout à fait adéquat.

 

Beaucoup d’êtres humains n’ont pas le sentiment de vieillir car ils n’ont peut-être pas non plus le sentiment de vivre.  Ils se sont embarqués sur une croisière à la destination inconnue (la mort, le temps de la mort, quand ?  comment ?  où ?), ils prennent leurs repas en commun avec l’un ou l’autre congénère, rient en commun, bavardent en commun, dansent en commun, dorment en commun et font les excursions programmées en commun ou en individuel, sans gros intérêt.  Pour passer le temps.  Et lorsque leur Titanic personnel ira percuter un iceberg, ils sombreront sans même avoir réalisé qu’ils vivaient auparavant.

 

J’appelle cela ‘vivoter’.

 

Cette vie automatique que l’on vit comme tout le monde, habitant dans une maison ou un appartement comme tout le monde, ayant une ou deux voitures comme tout le monde, allant en vacances durant les mois d’été, à Pâques ou au Carnaval, comme tout le monde, fait de millions d’êtres humains des robots sans goûts, intérêts ni passions, profonds.  On vivote, on tient son rôle dans une pièce absurde dont on ignore les tenants et aboutissants ; puis, on se met à vieillir par les deux bouts (pour ceux qui ont eu la chance de ne pas être vieux à l’âge de vingt ans), sans en comprendre le pourquoi.  On a tout fait pour ne pas vieillir pourtant.  On a dûment suivi les conseils des revues spécialisées, on a fait du jogging, du stretching, du fitness, on a surveillé sa nourriture et ses boissons, on a été faire dodo à temps, on a fait contrôler sa tension, son cholestérol, son taux de sucre.

 

Hélas, on a oublié de faire contrôler l’état du moteur cérébral. De lui mettre de l’huile, du carburant pour qu’il tienne la route.

 

A-t-il bien été utilisé durant ces décennies de conversations oiseuses avec des collègues, connaissances et amis que n’animait aucune passion véritable pour autre chose que le miroir de soi ?  Ce moteur a-t-il été curieux ?  S’est-il émerveillé d’entendre chanter un oiseau, de voir un pic dans le jardin ou un écureuil ? De voir voler un faucon ?  D’apercevoir un hibou près de la maison ?   A-t-il jamais admiré la noblesse de chevaux gambadant en liberté dans une prairie ?  A-t-il jamais eu la moindre curiosité culturelle à l’écoute de ces sons sortant de bouches parlant une langue étrangère et tenté de savoir de quel peuple, de quelle ethnie, sortaient ces paroles ?

 

Je crois que ce qui forme effectivement un rempart contre le vieillissement, c’est la capacité innée ou acquise qui nous propulse vers l’émerveillement, l’enthousiasme, la passion, perpétuels.  Et je crois également que ceux qui vieillissent tôt, physiquement ou mentalement (hormis ceux qui sont astreints à des travaux pénibles durant des décennies), se sont eux-mêmes condamnés à la vieillesse prématurée.

 

Regardez les médecins auxquels vous avez eu affaire.  Même parfois à un âge déjà avancé, ils restent jeunes, alertes, vifs, éveillés mentalement.  Ils sont à l’écoute des autres, doivent faire preuve d’un intérêt constant pour la médecine, se recycler en permanence.  Ils ne sont certainement pas du style à regarder journellement ces séries insipides à la télé ou à feuilleter ces feuilles de chou qui ne parlent que de sports et de crimes.

 

Après tout, ne devrait-on pas enseigner le ‘rester jeune’ à l’école ?

 

Apprendre aux jeunes ce qu’est une passion par rapport au surf sur la toile.  Leur apprendre que savoir beaucoup de choses n’est pas nécessairement le signe d’une culture ou, comme le disait si bien Robert Musil ‘il était intelligent, logique, il savait beaucoup de choses ; mais n’était-ce pas là des qualités de barbare ?’ (page 85).