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26/07/2013

L'étoffe des héros

Certains faits particulièrement héroïques ne sont parfois révélés que des décennies plus tard.

 

Denis Avey[1] était un soldat britannique comme tant d’autres et son destin aurait pu passer inaperçu si, du temps de sa captivité, il ne s’était produit quelque chose qui, à la réflexion et maintenant qu’il a décidé de coucher sur le papier ses souvenirs de guerre, le situe d’emblée dans la cour des grosses pointures comme on dirait en langage populaire, ou des héros comme je dirais, moi.

 

Embrigadé comme des centaines de milliers d’autres Britanniques dans l’armée qui, dès fin juin 1940, est la seule sur le continent européen qui se batte encore contre les Allemands (et du point de vue des résistances, elles étaient encore à l’état embryonnaire).  Après sa formation, il est envoyé en Égypte puis en Lybie où, en premier lieu il aura affaire aux troupes italiennes.  Qui, contrairement à ce qu’on en pense généralement, étaient également capables de se battre avec courage et opiniâtreté.  Puis survint Rommel et l’Afrika Korps, une dimension toutefois supérieure – en armement, organisation et pugnacité militaire – à celle des Italiens.

 

Après des mois de combat et de conditions climatiques dans le désert en fait atroces, il est blessé et est fait prisonnier; il est soigné par des médecins militaires allemands corrects (les infirmières allemandes, par contre, lui tirent la tête et l’ignorent autant que possible), puis transféré dans un camp de prisonniers sur le continent africain, ensuite évacué vers l’Italie.  Son bateau est touché par une torpille de sous-marin, il se retrouve à la mer, dérive, puis est sauvé par des Italiens.  Qu’il regrettera en tant que gardes de prisonniers surtout quand il pourra effectuer la comparaison avec les Allemands.  Les Italiens étaient humains.  Les Allemands, même ceux de la Wehrmacht, des bêtes endoctrinées pour qui des ennemis n’étaient que des espèces d’Untermenschen situées un rien au-dessus des Juifs.

 

Il fera plusieurs tentatives d’évasion, sera repris mais sans être maltraité.

 

Finalement, il se retrouve dans le camp de prisonniers de guerre E715, en Pologne!  Un camp dont les détenus alliés sont forcés de travailler – ce qui est contraire à la convention de Genève de 1927 sur le traitement des prisonniers de guerre – et, pour comble de malchance, son ‘Kommando’ est affecté à l’immense usine de production de caoutchouc synthétique à Monowitz (l’usine Buna de IG Farben) en Pologne, un endroit que, dans le jargon historique, on appelait « Auschwitz-III ».  Un endroit où Primo Levi eut également l’insigne honneur de ‘servir’ en tant qu’esclave des Allemands.

 

Là-bas, civils allemands, détenus juifs, Kapos, prisonniers politiques et prisonniers de guerre se côtoyaient ou plutôt s’ignoraient la plupart du temps. Sauf que Denis Avey est doté d’une curiosité insatiable.  Très vite, il comprend ce qu’est le sort des Juifs d’Auschwitz et ce qui les attend.  Il assiste, impuissant car il est un homme d’action et d’honneur, à la bastonnade – allant parfois jusqu’à la mise à mort - de Juifs ayant commis une ‘erreur’, ayant déplu à l’un des SS, ou ayant eu une tête qui à ce moment-là ne revenait pas à l’un ou l’autre des affidés loyaux du régime nazi.

 

Denis se lie avec certains Juifs, il ne s’agit pas d’amitié mais d’échange ‘humains’. Hans tout d’abord.  Et, finalement, germe en lui cette idée à la fois monstrueuse et héroïque.  Celle d’échanger leurs vêtements ne fût-ce qu’un jour et de changer de place et de rôle.  Il s’y prépare du mieux qu’il peut, se coupant les cheveux presque à ras, s’enduisant le visage de poussière, apprenant à marcher les épaules voûtées, le pas traînant.  Puis arrive le jour, un soir, ils changent de vêtements et il passe une nuit dans l’enceinte d’Auschwitz, celle des Juifs mais aussi des autres ‘Untermenschen’, tandis que Hans recevra pour un jour des rations de loin meilleures que ce qu’il mange habituellement, sans qu’elles soient fantastiques.  Évidemment, cela n’alla pas sans que Denis eût dû donner des bakchichs (cigarettes) aux Kapos de la baraque de prisonniers où il passa la nuit ainsi qu’à deux codétenus d’une nuit, ses voisins immédiats.  Et, comble d’insolence ou de courage tranquille, il renouvellera l’expérience car ce qu’il veut c’est avant tout voir de ses propres yeux ce qui se passe avec ces Juifs, comment vivent-ils, dorment-ils, mangent-ils et quels dangers les guettent?

 

Plus tard, il se liera avec un autre Juif, Ernst.  Mais un jour alors qu’il travaille et qu’un SS tabasse un Juif à mort, il ne peut résister et il traite le SS d’Untermensch.  Ce qui lui vaut un coup de crosse à l’œil, un œil qu’il perdra et qui, bien plus, tard, verra l’apparition d’un cancer qui, heureusement pour lui, n’eut pas d’autres suites.

 

Et, le pauvre Denis Avey, ce héros solitaire n’eut pratiquement personne à qui confier son histoire.  Et, le pis, ce fut qu’il fut hanté pendant des décennies par ces scènes barbares dont il avait été témoin sans pouvoir en parler.  Tout juste après la guerre, il tenta bien de dire aux fonctionnaires militaires dans quelle sorte de camp lui et ses codétenus prisonniers de guerre avaient été mis, dans quelles atroces conditions ils avaient dû et travailler et côtoyer la misère habituelle qu’enduraient les prisonniers Juifs et politiques d’Auschwitz, mais personne n’avait eu ni le temps ni l’envie d’entendre des récits aussi dépressifs, surtout après la victoire.  Ce ne fut finalement que vers la fin du siècle passé qu’il put pour la première fois relater le tout sur antenne radio, puis à la télévision pour, en fin de compte, coucher sur papier ses souvenirs.  Des souvenirs d’un être exceptionnel, modeste, courageux, équitable.

 

Et, hormis le fait d’avoir rencontré le 1er Ministre et des députés grâce à la propagation sur antenne radio et à la télévision de son récit unique, il retrouva la trace de Hans et d’Ernst, hélas morts dans l’intervalle mais qui, eux, avaient tourné des vidéos à titre privé, relatant leur histoire.  Qu’il regarda avec émotion.

 

 

Son récit est empreint de grandeur, de dignité, d’honneur. Je le recommande à tous ceux qui ont encore le sens de l’histoire et qui ne se contentent pas uniquement de ce que des médias portés sur le sensationnalisme sont susceptibles de leur ‘apprendre’.

 



[1]« L’Homme qui s’était infiltré à Auschwitz » par Denis Avey et Bob Broomby, préface de Sir Martin gilbert, le grand historien de la Shoah, éditions JC Lattès

11:03 Publié dans Autres, Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

27/01/2013

Les animaux, il les aime dans son assiette, a-t-il dit

Un ‘ami’ Facebook a posté un commentaire à propos de deux photos de chiens adorables, d’amis réels cette fois-ci, que j’avais postées sur mon site, disant que « les animaux, il les aime dans son assiette. »

 

À l’origine de l’apparition de l’homme sur la Terre, il n’y avait évidemment ni restaurants ni snacks ni sandwicheries ni cafés servant des repas chauds ou de petites collations.  Nos hommes préhistoriques, carnivores il va de soi, durent se mettre à la chasse avec des outils inventés par eux (et sans le savoir ils étaient des pionniers à l’instar de nos grands scientifiques) et à la pèche.  Ils tuaient pour se sustenter, amassaient des réserves pour la mauvaise saison.  De prime abord, les premiers humanoïdes n’élevaient pas d’animaux dans le but de les manger, ils n’avaient pas non plus d’animaux domestiques.  Cela prit des dizaines de milliers d’année avant que ces premiers hommes en vinrent à la culture et à l’élevage de bétail, dans un double but, pour en retirer une substance immédiate lorsque ces animaux étaient pourvus de lait ou se faire des habits lorsque les bêtes étaient pourvues d’une épaisse fourrure, et par après les abattre pour les manger.

 

On voit qu’à cette époque préhistorique, il n’y avait nul plaisir, nulle réflexion, sur le sort réservé aux animaux.  Les humanoïdes tuaient comme des bêtes sauvages tuent, pour manger et uniquement pour manger ou en retirer un confort immédiat.

 

L’apparition des différents civilisation ultérieures, judaïque, juive, asiatique (en premier lieu la Chine mais plus tard le Japon, différents quant aux religions et aux coutumes bien que le Japon se soit fortement inspiré du Japon), musulmane, firent en sorte que le principe moteur des tueries d’animaux restât fondé sur la faim à satisfaire. 

 

Toutefois, après la révolution industrielle et les apparitions successives du capitalisme et du communisme, petit à petit, on en vint à exploiter les animaux en gros, dans le but de les faire abattre dans des abattoirs.  Au début du 20e siècle, Chicago fut ainsi le centre mondial de l’abattage d’animaux, une mégalopole de sang, d’abats et de quartiers de viande, sans compter les déchets animaliers impropres à toute consommation.

 

Puis survint une nouvelle révolution plutôt de type culinaire.  On se mit à élever des animaux uniquement dans le but de les faire abattre, de les laisser mourir hors de l’eau (poissons), puis de les distribuer aux consommateurs via des bouchers, des poissonniers, des grandes surfaces, sans compter les restaurants (je me souviens encore de ces cochons de lait qu’on faisait rôtir en entier dans les restaurants yougoslaves), etc.  Nous connaissons tous le sort de ces poules en batterie, de ces poulets destinés aux grandes surfaces ou aux marchés, de ces cochons et bœufs à engraisser, de ces oies qu’on gave pour les plaisirs de fin d’année, de ces homards et moules qu’on jette dans de l’eau chaude pour les ébouillanter, de ces grenouilles torturées avant d’être servies, des huitres que l’on mange cru (ou des caricoles à Bruxelles).  En Chine et au Vietnam, on mange du chien et on raconte que le dessus du crâne de certains singes est particulièrement apprécié des fines papilles gustatives.  Ailleurs, on mange du serpent, des insectes, entre autres.  Au Japon de la baleine.

 

L’année passée je suis allé loger dans un hôtel-restaurant dans les environs de Bruges et le soir j’ai été estomaqué de constater que pour les personnes qui commandaient du steak, une entrecôte ou du filet pur, les viandes avoisinaient les 400 grammes par personne.  Si on pense à toutes ces personnes dans nos pays ‘civilisés’ encore fondés sur le plat traditionnel,  pommes de terre, légumes et viande, et que ces gens mangent 400 grammes par personne (et je présume qu’il faut une sacrée habitude, car quand je mange de la viande, je me limite à maximum 150 grammes), on peut réaliser les dégâts qu’une telle goinfrerie – excusez du peu, mais il n’y a pas d’autre mot -, causent à la gent animale.  Si on ajoute à cela les poissons, crustacés d’élevage (un ami et voisin m’a dit qu’il y a maintenant du turbot d’élevage et que souvent on ne distingue pas la différence, affirme-t-il, lui qui est dans le secteur des traiteurs !), les saumons et les super-cargos de type japonais qui pêchent à la tonne en quelques minutes à peine, vidant des bancs entiers de poissons, on peut se demander si notre monde moderne n’est pas devenu irraisonnable et atteint d’une goinfrerie sans limites. Ajoutons-y, évidemment, les animaux qui servent d’offrande à Dieu et que l’on sacrifie par millions dans le monde le même jour.

 

Nous avons toujours eu un poulailler à la maison, depuis plus de quarante ans (et l’un de ses avantages, ce sont les œufs frais), et qu’il s’agisse de poules, coqs, de canards ou d’oies, nous n’avons jamais ni tué ni mangé un seul animal.  Chez nous, poules, canards et oies meurent de mort naturelle.  Nous avons eu des canards qui un peu à l’instar du comportement d’oies suivant Konrad Lorenz, nous connaissaient, reconnaissaient leurs noms quand on les appelait et ils nous suivaient dans le jardin ; et quand mon épouse devait creuser la terre, ces canards étaient près d’elle pour guetter les éventuels vers de terre.

 

Je dois dire, personnellement, si j’ai horreur des gros bouffeurs, de ceux qui contribuent à appauvrir la gent animale inutilement (en ce y compris les poissons), j’y étais prédisposé car dès le plus jeune âge, j’ai eu horreur de la viande dont je mâchais parfois un morceau de longues minutes avant de pouvoir l’avaler.  Seul l’américain (assez bizarrement une viande crue) et le poisson trouvaient grâce à mes yeux, sans doute à cause d’un foie rebelle ou d’un dégoût inné de certains types de plats (steak saignant, beuh !).

 

Cet ‘ami’ qui a dit que les animaux, il les préférait dans son assiette (et au départ mon post sur Facebook parlait des animaux domestiques – des chiens - et de l’amour qu’ils étaient capables de prodiguer à leurs maîtres ou aux gens gentils à leur égard), je pense qu’il a un comportement qui privilégie le cerveau reptilien – celui de notre origine animale et dans lequel restent centrés les instincts, les besoins de satisfaction élémentaires dont la faim.  Et manger reste un besoin élémentaire même s’il se travestit parfois sous la forme d’élégants dîners d’apparat, de caviar, foie gras, huitres, bref de ce qui fait chic sauf quand on pense à l’origine de ces délicieux mets.

 

Je le dis et je le répète, celui qui bouffe comme un porc et qui est aveugle et sourd à certaines formes de mises à mort d’animaux (homard, foie gras, poissons pêchés en mer, moules, huitres, mais aussi tout ce qu’on fait dans les abattoirs qu’ils soient traditionnels ou rituels), fait fi de ces siècles qui nous ont inculqué la civilisation et l’humanisme.

 

Pour moi, j’ai décidé et je reste constant, j’abomine toutes ces horreurs commises au nom de nos soi-disant ‘civilisations’ modernes, mais je ne suis pas et ne serai jamais un végétarien. 

 

Je mange de la viande, peu, et je mange du poisson, mais je me refuse à encore manger des homards, des moules (les huitres, je les ai toujours eues en horreur, manger un organisme vivant tout cru, beuh !), à consommer du foie gras, à manger du canard ou du lapin (j’an ai mangé deux fois dans ma vie, obligé, dont une fois au service militaire et une autre fois en pension complète en France).

 

Je me suis aperçu que ce que j’aime manger a très peu la forme d’animaux ou de poissons, ce n’est pas que je sois hypocrite et que je veuille masquer la réalité, non, le fait de penser à l’animal dont je mange une partie, à sa venue sur notre Terre uniquement pour rassasier quelques personnes, à la façon dont on l’a mis à mort, me dégoûte.  J’ai jadis mangé des moules par exemple, c’était ma mère qui les préparait.  J’en ai mangé jusqu’au jour où ma mère m’a fait remarquer qu’on les jette vivantes dans l’eau  chauffée.  Suis-je trop sensible ?  Non, j’éprouve de l’empathie et pas uniquement pour les êtres humains, j’y associe les animaux de toutes espèces (pas tellement les serpents ni les rats ni les crocodiles…).

 

Récemment, une ‘étude ‘ a révélé que les crabes ressentent de la douleur.  Quelle idiotie de faire une étude à ce sujet, il suffit de voir n’importe quel documentaire animalier pour savoir que des animaux capturés par des rapaces ou des bêtes carnivores crient, se plaignent, gémissent ; j’imagine volontiers que des crabes, des homards, des moules, s’ils ne peuvent s’exprimer éprouvent nécessairement quelque chose quand leur vie finit de manière abrupte ou à petit feu.

 

L’Homme est doté de la raison à la différence de l’animal mais quand il se conduit comme un animal et oublie les millénaires de civilisation et d’enseignements de valeurs humanistes, est-il différent des premiers humanoïdes ?

02/01/2013

Notre pays a besoin de héros

Je souhaite une très bonne année 2013 à mes lecteurs.  Merci de m’accorder un peu de votre temps pour me lire.

 

                                                        *

 

J’ai toujours été fasciné par les comportements héroïques.

 

Dans notre monde actuel dominé par les platitudes habituelles de politiciens routiniers, par l’arrogance et la fatuité des personnes people et VIP n’ayant en vérité rien à confier, lorsqu’on voit à l’occasion d’un fait dramatique que des personnes font fi de leur propre vie et, parfois, en payent les conséquence, cela me laisse admiratif.

 

Ainsi, lors du massacre récent à Newtown dans le Connecticut, la directrice et la psychologue de l’établissement scolaire se sont avancées vers le tueur dès qu’elles ont entendu retentir les premiers coups de feu, pour essayer de discuter avec lui.  Elles ont payé le prix lourd comme certaines institutrices qui ont eu de bons réflexes au bon moment (celui, essentiel, de sauver la vie des enfants qui leur avaient été confiés), l’un d’entre elles ayant également perdu la vie.  Des comportements altruistes face au danger digne de notre reconnaissance et admiration.

 

IL y a près de 30 ans, un accident d’avion dramatique s’était produit à Washington D.C.  Par temps de forte tempête de neige, un avion prêt à décoller ayant fait dégivrer les ailes avait dû attendre trop longtemps avant le décollage ce qui fit que les ailes étaient à nouveau gelées.  Au moment du décollage il était trop lourd et s’écrasa bientôt dans le fleuve Potomac.  Des témoins oculaires virent un homme s’extraire de la carlingue, sauver une personne, puis une deuxième, ensuite une troisième, une quatrième et une cinquième.  Et après avoir tenté de sauver une sixième personne, l’inconnu se noya dans les eaux glacées du fleuve.

 

En septembre 2011, de courageux passagers du vol 93 d’United airlines tentèrent de reprendre le contrôle de l’appareil détourné par des terroristes islamiques.  L’avion s’écrasa mais l’histoire aura retenu les noms des héros qui tentèrent le tout pour le tout.

 

Lisant récemment un livre d’un rescapé du ghetto de Varsovie, je me faisais une réflexion.  Parmi les Juifs qui se liguèrent en automne 1942 et décidèrent de résister à la déportation les armes à la main (la révolte débuta le 19 avril 1943 comme on le sait), il est établi que la plupart des combattants juifs armés étaient jeunes, non mariés et sans charges de famille. Ce furent incontestablement des héros.

 

Par contre de nombreuses voix critiquèrent les Juifs qui se laissèrent déporter dans les camps de la mort comme des moutons.  Et, bizarrement, ce type de critique qu’on pourrait trouver déplacée, se faisait entendre en Israël même, en provenance des Sabras (Juifs nés en Palestine ou Israël) à l’égard des survivants de la Shoah.  Des  critiques qui se turent lors du procès d’Eichmann à Jérusalem, retransmis en direct à la radio, quand les Israéliens de souche réalisèrent l’ampleur et l’horreur de l’Holocauste et l’impossibilité matérielle de se sauver qu’avaient eue les masses de population.  Personnellement, par opposition aux héros de la révolte de Varsovie, je pense qu’un père de famille par exemple, conscient de la charge et de la responsabilité qu’il devait assumer envers son épouse et ses enfants, choisir de ne pas les abandonner alors qu’il aurait pu survivre en les laissant seuls, était en fait un acte de courage, un fait héroïque tout aussi admirable que la révolte du ghetto de Varsovie de l’OJC[1], ou de celle des révisionnistes.[2]

 

J’ai travaillé dix-sept ans dans une firme dont les patrons étaient juifs.  Le plus jeune né en 1927 avait 15 ans lorsqu’il s’échappa du ghetto de Lvov, cette ville polonaise à l’époque située en Galicie orientale. À cet âge-là, il rejoignit les troupes de partisans dans les forêts et, comme il me l’avait dit à de nombreuses reprises, tant pour certains des groupes de partisans polonais que pour les partisans ukrainiens (Lvov, une ville maintenant ukrainienne était alors peuplée à un tiers d’Ukrainiens), s’il avait révélé qu’il était juif, il aurait été tué tout de suite, tant l’antisémitisme y était non seulement répandu mais d’une virulence qu’on ne peut imaginer maintenant.  Puis, il combattit l’arme à la main durant des mois, des années, jusqu’à la libération du pays par l’Armée Rouge.  À l’âge de 15, 16, 17 ans !  Obligé de se battre avec ceux qui l’auraient tué s’ils avaient su qu’il était juif et contre les allemands qui l’auraient tué également pour la même raison.  Une autre fois, m’avait-il confié, son groupe de partisans avait été encerclé par les Allemands, seuls deux partisans survécurent, un autre Juif et lui-même. Quand on pense qu’il n’était qu’adolescent à l’époque !  Un vrai héros.  Méconnu comme des centaines ou des milliers d’autres à cette époque.

 

Pourquoi cette admiration pour des héros, pour des actes héroïques?

 

Sans doute parce que mon père ne fut pas et jamais un héros, quelqu’un digne d’être admiré ?  Et que dans ma vie et surtout dans ma seconde carrière au sein d’une administration fédérale, j’ai été confronté à tant de veulerie et de lâcheté hiérarchique que j’ai besoin de ma ration vivifiante de héros et d’actes héroïques.

 

N’ai-je pas lu il y a quelques semaines qu’un homme était entré dans une maison en flamme pour y sauver des personnes et qu’il avait réussi?

 

N’ai-je pas lu il y a quelques semaines qu’un photographe a filmé à New York la mort d’un homme projeté sur les rails du métro alors que s’il avait fait fonctionner ses neurones au lieu de son appareil à souvenirs marquants, il aurait pu sauver cet infortuné?

 

Malheureusement à une certaine époque, la mode, l’orthodoxie politique, firent en sorte qu’on prit pour modèles de héros des gens qui n’étaient après tout que des serial killers ou des suppôts de serial killers : Che, Mao, Hô, Castro.  Ne parlons pas de ceux qui dans la Russie actuelle ou dans l’ancienne Allemagne de l’est ont la nostalgie du bon vieux temps du communisme.

 

J’ai eu à traduire récemment pour une ONG un article édifiant, d’un chirurgien parti pour quelques semaines dans un hôpital de campagne à Kunduz en Afghanistan.  Relatant ce qui faisait son ordinaire : la chirurgie de guerre, la chirurgie des accidentés de la route et par balles.  Et qui concluait en disant que cela avait été une expérience intéressante, à renouveler.

 

Si on cherche autour de soi, des héros on en trouve en grand nombre.  Femmes seules au foyer qui se débrouillent tant bien que mal pour subvenir aux besoins élémentaires de leur(s) enfant(s), parfois sans aide financière, prestant des heures impossibles, menant une double ou triple vie.  Médecins, infirmières et personnel logistique qui sacrifient une possibilité d’avoir un salaire plantureux et des perspectives de promotion en Belgique pour aller œuvrer au sein d’une ONG en Afrique, Asie et dans ces pays ensanglantés qui font l’essentiel des news mais attirent peu les vocations.  Les pompiers des services d’urgence du 112 qui de jour et de nuit sont sur la brèche pour aller chercher les accidentés de la route, les victimes d’accidents ou de malaise à la maison, toujours de bonne humeur (et j’y ai eu recours deux fois cette année pour ma mère ainsi que des voisins pour ma mère également en notre absence), toujours serviables, toujours professionnels.  Je citerais aussi ces médecins urgentistes qui posent souvent le bon diagnostic et ces chirurgiens d’urgence qui sont là quand un corps a besoin en hâte d’une opération.  Je citerais également ces policiers de la route et de patrouille qui ne pensent pas à verbaliser les délits mineurs (voiture mal garée ne présentant aucun danger pour la circulation…) mais ont à cœur de combattre la vraie criminalité, celle qui met à mal la fibre sociale de notre société, parfois au risque de leur vie.  Comme héroïnes, je citerais aussi ces trop nombreuses femmes victimes de violence familiale et qui, souvent, restent associées à un homme violent pour le bien des enfants.  J’en sais quelque chose puisque ce fut le cas de ma mère…

 

Et peut-être pour faire comprendre ce que ce terme de « héros » n’englobe pas, je citerais ce titre d’un article dans Paris Match du 20 au 26 décembre 2012 : « La Berezina fut une victoire sur l’adversité, celle d’un Empereur de génie secondé par des hommes d’exception » (le texte va malheureusement dans le même sens laudatif que le titre) par Jean-Marie Rouart de l’Académie Française.

 

Curieux !  Alors que les Français considèrent Hitler – qui envahit leur pays en mai 1940 – comme une bête immonde, ces mêmes Français considèrent encore toujours Napoléon comme un héros.  Et lui qu’allait-il donc faire en Russie, son incursion sur un territoire indépendant n’était-elle pas pareille à celle d’Hitler ?

 

Comme quoi notre monde n’a pas seulement besoin de héros, il a besoin de gens capables de déterminer ce qui fait l’étoffe du véritable héroïsme…

 

 



[1]Organisation Juive de Combat, dont Mordechai Anielewicz fut le chef, constituée principalement de jeunes femmes et hommes de gauche, membres en majeure partie du Hashomer Hatsaïr ou du Bund

[2]Pour des raisons idéologiques et de manque de coopération, les «révisionnistes », admirateurs de Jabotinski, créèrent l’Union militaire juive qui combattit aussi avec fermeté et courage à Varsovie mais sous commandement séparé.

12:09 Publié dans Autres, Culture, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : héroïsme, héros