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10/11/2017

CULTURE GÉNÉRALE OU CRÉTINISME DE MASSE?

CULTURE GÉNÉRALE OU CRÉTINISME DE MASSE?

Dans la dernière fournée de MOUSTIQUE, je lis avec effroi qu’une universitaire déclare à propos de la ‘culture générale’ «Tout est culture générale aujourd’hui. L’âge de Johnny Halliday, c’est de la culture générale. Le nom du vainqueur du dernier Tour de France, c’est de la culture générale.»

EFFARANT!

Ce genre d’information que les distingués universitaires Florence Braunstein et Jean-François Pépin rehaussent du terme de culture générale, disons-le franchement, c’est de la régurgitation automatisée guère plus intelligente que ce que produiraient des singes savants ou des perroquets pouvant articuler quelques mots. Dans Moustique, il y a quelques semaines à propos de l’émission ‘300 Chœurs Chantent les Grands Airs Lyriques’, j’avais lu cette autre perle «Prenez des artistes populaires français avec plus ou moins d’aptitude au chant lyrique. Roberto Alagna, Vincent Niclo, Amaury Vassili se rodent à la discipline depuis quelques années déjà…» Tout aussi EFFARANT quand on sait que Roberto Alagna est un des grands ténors lyriques de l’opéra {je l’ai vu à Paris en 1995 déjà}, demandé et adulé aussi bien à New York, qu’à Londres ou Paris. Ça c’est exactement où cette CULTURE GÉNÉRALE teinté surtout de divertissement, nous mène. À l’inculture généralisée devenant la norme du plus petit commun dénominateur car, ce genre de culture ne demande ni travail personnel ni investissement à long terme.

Mais venons-en aux sources, que dit le dictionnaire à propos de la culture? Dans le second membre de la 1ère définition qu’en donne le Petit Robert, il est indiqué «Ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement

Et, justement, c’est là que réside toute la différence entre l’apprentissage idiot et la régurgitation tout aussi idiote {cf. par exemple ‘Question s pour un Champion’ ou les Quizz} de dates, noms, définitions, de ce que cerveau restitue après avoir analysé les tenants et les aboutissements d’une question et formé une opinion raisonnable sinon érudite, sinon experte.

Savoir que Maria Callas est décédée le 15 septembre 1977 est de la régurgitation pure. L’avoir vue ou entendue dans Casta Diva et Vissi d’arte, entre autres, deux des ses plus magistrales interprétations mais, justement, décider par soi-même sans avoir lu des critiques ou textes à son sujet, pourquoi ces deux interprétations sont magistrales et pourquoi elles sont meilleures que celles que chantèrent Renata Tebaldi ou Anita Cerquetti – deux fantastiques chanteuses par ailleurs, dotées d’une plus belle voix que Callas -, cela c’est de la culture, non pas générale mais de la vraie culture. Et pourquoi cette différence? Cela tient à l’expressivité lyrique inouïe et inédite dont Callas revêtait certaines de ses interprétations {mais pas toutes, il y eut des ratés aussi chez elle}. Et comment le reconnaître ? Après des centaines d’heures d’écoute attentive et de comparaisons entre chanteuses, et non pas en lisant que Johnny Hallyday a tel âge une seule fois.

On fête, notamment, deux centenaires cette année-ci, celui de la Révolution d’Octobre et les 100 ans du jazz. Deux faits qui détachés de leurs contextes historico-social ne veulent rien dire. Pour moi, quelqu’un que je qualifierais de ‘cultivé’ serait capable de me dire quels sont les événements qui ont conduit à octobre 1917, pourquoi et comment Lénine a quitté la tranquillité de l’exil à Zurich et a réussi à galvaniser les ouvriers, matelots et soldats, permettant l’avènement de ces 10 jours qui secouèrent le monde. Savoir pour le jazz, que le 1er enregistrement en 1917 {par des Blancs, un comble!}fut l’aboutissement d’un lent processus qui vit se développer une musique noire d’enfants et petits-enfants d’esclaves, avec une sorte de blues rural puis citadin {Chicago}, des formes vocales propres aux Noirs tels le Negro-Spiritual et le Gospel, ensuite de petits orchestres d’improvisation collective où trompette, clarinette et trombone tissaient ce qui allait devenir par la suite l’essence même du jazz, l’improvisation sur des accords européens mais d’une manière américaine, neuve et vivifiante.

La définition de culture générale que donnent les interviewés de Moustique, c’est de la culture pour bobo et bling-bling. Du ‘m’as-tu vu? On y sort des faits connus de tous, des rodomontades entendues par-ci, par-là, à la télé, qui ont été absorbées par un cerveau sevré de toute culture réelle, et inscrits sur le disque dur de la mémoire à longue date comme chose à devoir dire pour impressionner les gogos qu’on aura autour de soi chez le coiffeur, au café, après la messe, au drink de Jeannine, au bureau entre collègues, à la réunion de pensionnés, au club de foot, ou lors de cette soirée chic chez machinchose.

Du blabla, du vent, qui, d’un point de vue culturel cosmopolite a autant de valeur que savoir que le plat préféré de Johnny, c’est le caviar ou les huitres ou les frites belges.

Plus loin dans l’article de MOUSTIQUE, je lis «Or le but de la culture générale c’est d’apprendre à prendre son temps. Apprendre à réfléchir, apprendre une méthode, apprendre à ne pas dominer l’autre. La culture générale, c’est un savoir-vivre.» {Florence Braunstein}.

Alors, là je l’avoue franchement, je suis un goujat, un va-nu-pieds, un être imbuvable. Combien de fois dans ma vie, avec un voisin, une connaissance, un ami, ne les ai-je pas remis à leur place quand ils m’affirmaient avec cette conviction qui ne repose que sur un sentiment viscéral et non une étude approfondie de la question «qu’Israël avait, en 1948, occupé illégalement des territoires qui avaient été attribués à la Palestine par une décision de l’Assemblé Générale de l’ONU de novembre 1947.» Chaque fois, je l’avoue, avec beaucoup de goujaterie et cette supériorité intellectuelle et culture d’imbuvable qui étaient miennes, je leur disais que lors de la déclaration d’indépendance d’Israël par Gen-Gourion le 14 mai 1948, ce pays nouvellement indépendant donc avait été attaqué simultanément par les armées de cinq nations arabes {Égypte, Liban, Syrie, Irak, Jordanie}. Et ce ne fut qu’au prix d’un très long et coûteux combat en vies humaines que l’état hébreux acquit ses frontières préalables à juin 1967. On sait maintenant via des documentaires et des écrits, parfois même récents, qu’Israël pratiqua une politique systématique d’expulsions des populations arabes de villages convoités par – déjà – des colons juifs, on sait qu’il y eut le massacre et les viols à Deir Yassine {par le groupe Stern allié à l’Irgoun}. Néanmoins, d’un point de vue de culture générale et de vérité historique, le fait est clair, Israël fut attaqué alors que l’AG de l’ONU lui avait reconnu un droit à l’existence légale. De plus, j’ai travaillé 17 ans avec des patrons et un collègue juifs, j’ai visité Israël en ’73 et ’75 et je m’intéresse à son histoire depuis la fin des années 60{intéresser chez moi veut dire lire et regarder des documentaires}, j’ai donc un acquis à ce sujet que nombre de gens qui n’y connaissent que dalle et profèrent des opinions viscérales ou antisémites, n’ont pas.

Il m’est aussi arrivé en tant que mélomane averti {je m’intéresse et ai une culture en classique, contemporain, opéra, jazz, rock, funk, musiques du monde} et musicien amateur, de remettre des gens à leur place quand ils racontaient des bêtises du point de vue de la musique. Chez moi, la culture va de pair avec un enthousiasme ardent pour certaines matières {musique, guerres du 20ème siècle, littératures, politique du 20ème siècle, etc.}.

Un jour que je discutais avec le chef du service de traductions de l’administration où je travaillais, j’ai mal prononcé ‘ethnic cleansing’ {comme clînsing plutôt que clênsing}. Il m’a corrigé, brutalement. Je lui en été gré, j’avais commis une erreur de prononciation, il était parfaitement en droit de me corriger. Je n’ai plus jamais oublié par la suite comment prononcer ‘cleansing’. Le savoir-vivre, c’est une chose, dire n’importe quoi et croire qu’il s’agit là d’un fait établi, tout autre chose. J’ai eu plein de gens cultivés dans mon existence qui m’ont corrigé, qui m’ont fait comprendre certaines choses que je croyais vraies. Je leur en ai toujours été gré. Mais, il y a une différence entre une vérité historique et une opinion. Et entre opinions il y a aussi des différences, comme par exemple, entre opinion d’un érudit et opinion d’une personne non spécialisée ou qui a une connaissance insuffisante d’une œuvre, d’une forme d’art ou d’un artiste. Ainsi avec des amis juifs russophiles qui me dirent que Soljenitsyne n’était pas un bon écrivain, je n’ai pu les convaincre du contraire comme ils ne m’ont pas convaincu de la véracité de leur opinion. Mais c’étaient des êtres cultivés, pas du genre à la culture générale réduite à la connaissance de l’âge de Hallyday…

Pour ceux qui seraient intéressés à la culture autre que la régurgitation physique de dates, quand vous verrez chanter la prochaine fois Nolwenn, Renaud ou réécouterez vos tubes de Dylan, demandez-vous quelles sont les caractéristiques de leurs voix, de la projection de la voix, de la prosodie des textes qu’ils chantent, s’agit-il d’une musique monochrome ou au contraire d’une musique qui ménage rythmes différents dans les textes chantés, tension et détente, innovations instrumentales voire vocales ? La voix chante-t-elle juste? La voix est-elle belle en soi et si non, pourquoi? Et comment comparer ? En écoutant des artistes lyriques, c’est par cette écoute qu’on se forme l’oreille et qu’on sépare le bon grain de bonnes cordes vocales d’une certaine médiocrité vocale ambiante.

Ces questions et surtout leurs réponses, ce sera là la différence entre une culture générale réduite à une connaissance fragmentaire et superficielle de divertissement pour la grande masse de nos populations guère cultivée et ce qui correspond à la définition qu’en donne le Petit Robert, de la culture, à savoir les «connaissances qui permettent de développer le goût, le jugement

01/11/2017

SUICIDE

SUICIDE

Nous venons d’apprendre le suicide d’une personne que nous connaissions à La Panne et qui occupait un studio dans le building où nous en avions nous-mêmes un. Elle avait perdu son fils de 22 ans, lui-même suicidé, il y a quelques années et, depuis, elle était sans ressort, sans punch, sans désir de vivre ou de se permettre de simples plaisirs comme l’écoute de musique ou aller à l’opéra, elle qui avait jadis aimé cette forme d’art. Elle s’est suicidée le jour-anniversaire du suicide de son fils.

Ce n’est pas la première fois que quelqu’un que nous connaissons, avec qui nous avions travaillé, ou un des enfants d’un collègue, se suicide. Ce n’est pas non plus la dernière fois.

1992 fut, de ce point de vue-là la plus mauvaise année pour moi. En début d’année, peu de temps avant mon anniversaire, le suicide d’un couple de collègues avec qui je m’entendais bien et que j’aimais bien. En août, le suicide d’une ancienne amie, originaire de Finlande, vivant depuis plus de 15 années en Belgique et menacée d’expulsion. Et en septembre, celui d’un dermatologue qui nous avait soignés et aussi collègue de mon épouse.

En mars 1994, tentative de suicide d’un ami de longue date {nous nous connaissions depuis la 3ème à l’athénée de Jette. Il s’est jeté des Remparts de Binche mais n’a pas calculé la {bonne} hauteur. 4 mois d’hôpital, des broches par-ci, par-là, et, lui qui était musicien amateur, plus aucune envie en lui d’écouter de la musique. Il m’avait parlé au mois de novembre auparavant de son souhait de se suicider, avait déjà fait des repérages à l’avance. Sa spécialité à lui c’étaient les hauteurs. Le jour de sa TS {tentative de suicide en argot hospitalier}, il était allé à la Tour de l’Yser, mais elle était fermée. Il avait ensuite pris le train et était allé à Binche, où il s’était raté. Quand il sortit de l’hôpital, il se laissa aller et dut être hospitalisé en psychiatrie à Gand {il y habitait}. À sa sortie, il fut placé en maison collective avec 3 autres colocataires souffrant de problèmes psy. Je suis allé pendant quelques années le voir mais de façon irrégulière car c’était déprimant. Il restait assis sur son lit, se plaignait de ne plus pouvoir marcher à cause de douleurs dorsales, ne s’intéressait à rien, ne lisait pas, n’écoutait plus de musique, lui qui avait été un assez bon improvisateur au piano, admirateur d’Earl Hines.

Début juillet 1999, un mercredi, il m’avait téléphoné au travail et nous étions convenus que j’irais le voir le vendredi suivant à Gand. Le vendredi, je sonne et un des habitants de la maison ouvre. Je lui dis que je veux voir Jean-Jacques. «Jean-Jacques n’est pas là» répond-il. «Mais j’avais rendez-vous avec lui!» que je rétorque. « Jean-Jacques est mort!» ajoute-t-il. Je suis sonné. «Puis-je avoir une tasse de café?». Que j’ai bue en automate, incapable d’appréhender cette terrible nouvelle. Il était retourné à Binche mais avait choisi cette fois-ci un endroit plus haut et ne s’était pas raté.

Certains suicides peuvent s’expliquer. Celui de mes deux collègues, de mon ancienne amie de Finlande, celui de mon ami Jean-Jacques. Il y avait dans leur psychisme à l’époque des raisons objectives - à leur sens - qui leur rendaient toute continuation de leur existence impossible. Je les ai connues mais cela ne change rien, car même si j’étais de l’opinion que leur situation n’était pas aussi désespérée qu’elle en avait l’air vu leur âge relativement jeune, aucun argument, aucun conseil, n’auraient pu les en dissuader. Parce que, les personnes qui pensent réellement à se supprimer {il y a celles qui en parlent mais c’est, souvent, un appel à l’aide} sont repliées sur elles-mêmes mentalement, elles deviennent terriblement égoïstes, ne pensent plus qu’à leur affres, souffrances et problèmes, et refusent qu’il y ait immixtion des autres dans leur processus décisionnel d’en finir.

Nous avons aussi connu deux cas d’enfants d’ex-collègues de mon épouse, qui se sont suicidés, assez bizarrement tous les deux en se pendant ; la dernière en date, l’année dernière, le jour avant l’anniversaire de sa propre mère.

Fin des années 70 ou dans les années 80, à sa sortie, j’avais lu ‘Suicide Mode d’Emploi’, un livre dont la sortie avait été vilipendée à l’époque.

Pourquoi? Le suicide tout comme l’euthanasie est un droit individuel inaliénable. Pourquoi ne pas aider les personnes qui souhaitent vraiment mettre fin à leurs jours par des conseils judicieux qui leur éviteraient des séquelles parfois fort désagréables {jambes coupées, paralysie, quadriplégie, coma irréversible nécessitant une assistance totale, etc.} en cas de suicide raté?

Pour ce qui me concerne, je sais que je pourrais y recourir dans certains circonstances bien précises que je ne vais pas préciser. Mais, chez moi, ce serait une balance que j’établirais entre avantages que l’existence m’offrirait encore à l’âge que j’aurais et les inconvénients car, je ne souffre actuellement ni de phobies, ni de délires de la persécution, ni d’obsessions, et je ne suis pas paranoïaque {mon ami Jean-Jacques à l’héritage maternel lourd avait montré déjà en 1993 des symptômes de paranoïa, malheureusement, j’ai donc un esprit sain dans un corps relativement sain.

Je me suis posé des questions sur les lignes téléphoniques «suicide». Si en mars 1994, j’avais eu mon ami Jean-Jacques en ligne, moi qui le connaissais depuis 1960 et, de plus, nous avions commencé à faire de la musique ensemble et avions souvent joué ensemble, lui au piano chez moi, moi à la flûte ou au saxophone, qu’aurais-je pu lui dire qui aurait pu le détourner de l’idée de se tuer? Il s’était déjà mentalement détaché de tout, il n’y avait plus que son écorce physique qui était parmi nous. Et, disons que je travaillerais dans un centre d’appels ‘suicide’, et que j’aurais quelqu’un de tout à fait inconnu en ligne, dont j’ignorerais absolument tout des points de vue physique, social, mental, financier, que pourrais-je dire de suffisamment convainquant pour ramener la personne à la vie? Je n’envie pas ces personnes qui travaillent dans de tels centres et qui sont souvent confrontés à la détresse humaine la plus effroyable, où et quand la vie pend à un {coup de} fil? Je ne les envie pas mais je les admire. Je n’aurais pas le courage d’écouter ces récits désespérés sans y laisser moi-même une partie de mon humanité et d’en souffrir à mon tour.