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01/11/2017

SUICIDE

SUICIDE

Nous venons d’apprendre le suicide d’une personne que nous connaissions à La Panne et qui occupait un studio dans le building où nous en avions nous-mêmes un. Elle avait perdu son fils de 22 ans, lui-même suicidé, il y a quelques années et, depuis, elle était sans ressort, sans punch, sans désir de vivre ou de se permettre de simples plaisirs comme l’écoute de musique ou aller à l’opéra, elle qui avait jadis aimé cette forme d’art. Elle s’est suicidée le jour-anniversaire du suicide de son fils.

Ce n’est pas la première fois que quelqu’un que nous connaissons, avec qui nous avions travaillé, ou un des enfants d’un collègue, se suicide. Ce n’est pas non plus la dernière fois.

1992 fut, de ce point de vue-là la plus mauvaise année pour moi. En début d’année, peu de temps avant mon anniversaire, le suicide d’un couple de collègues avec qui je m’entendais bien et que j’aimais bien. En août, le suicide d’une ancienne amie, originaire de Finlande, vivant depuis plus de 15 années en Belgique et menacée d’expulsion. Et en septembre, celui d’un dermatologue qui nous avait soignés et aussi collègue de mon épouse.

En mars 1994, tentative de suicide d’un ami de longue date {nous nous connaissions depuis la 3ème à l’athénée de Jette. Il s’est jeté des Remparts de Binche mais n’a pas calculé la {bonne} hauteur. 4 mois d’hôpital, des broches par-ci, par-là, et, lui qui était musicien amateur, plus aucune envie en lui d’écouter de la musique. Il m’avait parlé au mois de novembre auparavant de son souhait de se suicider, avait déjà fait des repérages à l’avance. Sa spécialité à lui c’étaient les hauteurs. Le jour de sa TS {tentative de suicide en argot hospitalier}, il était allé à la Tour de l’Yser, mais elle était fermée. Il avait ensuite pris le train et était allé à Binche, où il s’était raté. Quand il sortit de l’hôpital, il se laissa aller et dut être hospitalisé en psychiatrie à Gand {il y habitait}. À sa sortie, il fut placé en maison collective avec 3 autres colocataires souffrant de problèmes psy. Je suis allé pendant quelques années le voir mais de façon irrégulière car c’était déprimant. Il restait assis sur son lit, se plaignait de ne plus pouvoir marcher à cause de douleurs dorsales, ne s’intéressait à rien, ne lisait pas, n’écoutait plus de musique, lui qui avait été un assez bon improvisateur au piano, admirateur d’Earl Hines.

Début juillet 1999, un mercredi, il m’avait téléphoné au travail et nous étions convenus que j’irais le voir le vendredi suivant à Gand. Le vendredi, je sonne et un des habitants de la maison ouvre. Je lui dis que je veux voir Jean-Jacques. «Jean-Jacques n’est pas là» répond-il. «Mais j’avais rendez-vous avec lui!» que je rétorque. « Jean-Jacques est mort!» ajoute-t-il. Je suis sonné. «Puis-je avoir une tasse de café?». Que j’ai bue en automate, incapable d’appréhender cette terrible nouvelle. Il était retourné à Binche mais avait choisi cette fois-ci un endroit plus haut et ne s’était pas raté.

Certains suicides peuvent s’expliquer. Celui de mes deux collègues, de mon ancienne amie de Finlande, celui de mon ami Jean-Jacques. Il y avait dans leur psychisme à l’époque des raisons objectives - à leur sens - qui leur rendaient toute continuation de leur existence impossible. Je les ai connues mais cela ne change rien, car même si j’étais de l’opinion que leur situation n’était pas aussi désespérée qu’elle en avait l’air vu leur âge relativement jeune, aucun argument, aucun conseil, n’auraient pu les en dissuader. Parce que, les personnes qui pensent réellement à se supprimer {il y a celles qui en parlent mais c’est, souvent, un appel à l’aide} sont repliées sur elles-mêmes mentalement, elles deviennent terriblement égoïstes, ne pensent plus qu’à leur affres, souffrances et problèmes, et refusent qu’il y ait immixtion des autres dans leur processus décisionnel d’en finir.

Nous avons aussi connu deux cas d’enfants d’ex-collègues de mon épouse, qui se sont suicidés, assez bizarrement tous les deux en se pendant ; la dernière en date, l’année dernière, le jour avant l’anniversaire de sa propre mère.

Fin des années 70 ou dans les années 80, à sa sortie, j’avais lu ‘Suicide Mode d’Emploi’, un livre dont la sortie avait été vilipendée à l’époque.

Pourquoi? Le suicide tout comme l’euthanasie est un droit individuel inaliénable. Pourquoi ne pas aider les personnes qui souhaitent vraiment mettre fin à leurs jours par des conseils judicieux qui leur éviteraient des séquelles parfois fort désagréables {jambes coupées, paralysie, quadriplégie, coma irréversible nécessitant une assistance totale, etc.} en cas de suicide raté?

Pour ce qui me concerne, je sais que je pourrais y recourir dans certains circonstances bien précises que je ne vais pas préciser. Mais, chez moi, ce serait une balance que j’établirais entre avantages que l’existence m’offrirait encore à l’âge que j’aurais et les inconvénients car, je ne souffre actuellement ni de phobies, ni de délires de la persécution, ni d’obsessions, et je ne suis pas paranoïaque {mon ami Jean-Jacques à l’héritage maternel lourd avait montré déjà en 1993 des symptômes de paranoïa, malheureusement, j’ai donc un esprit sain dans un corps relativement sain.

Je me suis posé des questions sur les lignes téléphoniques «suicide». Si en mars 1994, j’avais eu mon ami Jean-Jacques en ligne, moi qui le connaissais depuis 1960 et, de plus, nous avions commencé à faire de la musique ensemble et avions souvent joué ensemble, lui au piano chez moi, moi à la flûte ou au saxophone, qu’aurais-je pu lui dire qui aurait pu le détourner de l’idée de se tuer? Il s’était déjà mentalement détaché de tout, il n’y avait plus que son écorce physique qui était parmi nous. Et, disons que je travaillerais dans un centre d’appels ‘suicide’, et que j’aurais quelqu’un de tout à fait inconnu en ligne, dont j’ignorerais absolument tout des points de vue physique, social, mental, financier, que pourrais-je dire de suffisamment convainquant pour ramener la personne à la vie? Je n’envie pas ces personnes qui travaillent dans de tels centres et qui sont souvent confrontés à la détresse humaine la plus effroyable, où et quand la vie pend à un {coup de} fil? Je ne les envie pas mais je les admire. Je n’aurais pas le courage d’écouter ces récits désespérés sans y laisser moi-même une partie de mon humanité et d’en souffrir à mon tour.

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