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22/10/2017

LYNCHAGES MÉDIATIQUES VERSUS VULGARITÉ

LYNCHAGES MÉDIATIQUES VERSUS VULGARITÉ

 

Je me demande souvent ce que les gens trouvent encore à l’émission ONPC de Ruquier. Il s’agit d’une forme de divertissement aux prétentions culturelles dont – outre les audiences – le but principal ne serait pas d’enrichir les téléspectateurs de brins de culture voire d’informations nécessaires, mais plutôt de les faire sourire, rire ou s’esclaffer. Une évidence se dégage de plus en plus, il s’agit là d’une forme moderne de combats de gladiateurs dans cette arène qu’offre l’écran. De lynchages médiatiques bien plus que d’un enrichissement culturel, social voire politique.

 

Car, outre Ruquier qui demeure tout le temps d’une politesse et d’un respect à l’égard des invités, exquis, il y a maintenant Yann Moix et Christine Angot {avant il y eut les snipers, etc.}, ces commentateurs politico-sociaux, écrivains et dotés d’une culture française {mais je doute qu’elle fût cosmopolite ou qu’elle s’étendît par exemple à l’opéra, au classique, au jazz, à la peinture, etc.}, et dont l’objectif est de démolir les invités. Il y a évidemment des intouchables, des personnalités du spectacle, des lettres ou de la chanson, qu’on respecte trop pour s’y attaquer, parce qu’on a la larme à l’œil rien qu’à les voir en personne devant soi, même si on est le destructeur de service. Heureusement, il y a tous les autres, proies faciles, malléables, ceux ou celles qui ont accouché d’un opus écrit, jouent dans un film ou une pièce de théâtre, les politiciens ou personnes au pouvoir ou faiseurs d’opinions qui daignent venir se montrer dans l’arène du samedi soir pour y combattre à la vie à la mort devant un public qui ne se lasse de ces ‘panem et circem’.

 

Quand on entend un invité s’exprimer sur un sujet, on voit déjà Angot et Moix qui ne se tiennent plus. C’est caractéristique de leur langage corporel, il suffit de les examiner. Leurs regards ont déjà – avant même qu’ils ne posent leurs premières questions pour démolir l’invité vite fait bien fait – cette fixité qu’on voit chez des hyènes guettant leur proie dans des documentaires animaliers. Il y a un brillant dans leur regard, une salivation intellectuelle, une animation animalesque qui ne trompent pas. Ensuite, séparément mais d’une union de pensée délétère voire méphitique, on se jette sur la proie qu’est l’invité {qui, lui, cherche un coup de pub bienvenu pour son action gouvernementale, ses idées philosophiques ou de shaman, son livre, son disque, son film, sa pièce de théâtre…}. Dans un livre qui contient peut-être 400 voire 600.000 caractère, on  relève LA phrase, on la dissèque, on l’étale sur le plateau et on demande une justification avec force, véhémence parfois agressivité car justement cette phrase à la page 299 n’est-elle pas en contradiction de ce qui est écrit à la 121?  Les Flamands ont une expression très amusante à cet égard, que j’ai apprise d’une collègue jadis: «mierenneukerij», c’est-à-dire ‘fornication de fourmis’. C’est-à-dire passer son temps à des c…

 

J’ai vu récemment à l’émission 28 minutes sur Arte, un écrivain et académicien qui fête ses 99 ans aujourd’hui. Quelle culture, quelle sagesse et quelle modestie chez cet homme.  J’ai vu quelques fois également par le passé Jean d’Ormesson que je n’appréciais pas à cause de sa croyance.  Pourtant, j’ai changé d’avis à son sujet. C’est un très grand homme, un sage.  Que représentent Moix et Angot à leur côté?  On a l’impression que ce qui prime principalement chez eux deux {mais aussi chez les De Burchgraeve, Salamé, Zemmour d’antan}, c’est de se faire valoir, de se montrer brillants, de montrer qu’on peut casser les reins de ces invités à la noix incapables de se dépêtrer des filets qu’ils leur ont si miséricordieusement tendus pour qu’ils s’y vautrent et y meurent, télé-visuellement parlant. Et beaucoup de téléspectateurs auront une idée tout à fait fausse de l’invité, se disant ‘tu as vu comme il l’a enfoncé, le Moix, à tel point qu’il ne savait plus quoi répondre, quel imbécile ce x...

 

Ouais, mierenneukerij de salon pour bobos et gauchistes de salon alors que dans le monde, on crève par centaines et milliers, à la suite d’attentats, de maladies débilitantes, du sida, ou par meurtres {USA, Brésil, etc.}. J’ai vu récemment sur une chaîne hollandaise une émission de reportage d’Eva Jinek {présentatrice star d’un talk show} qui s’est rendue dans son Amérique natale pour savoir ce que les gens pensaient maintenant de Trump. On y voyait une journée où médecins et dentistes soignaient gratuitement des milliers d’Américains démunis d’argent ou de couverture d’assurance-maladie. Des milliers! Et, courantes étaient les extractions de toutes les dents de personnes et de fourniture le jour même d’un dentier complet. Une bénévole qui participe chaque année à ce genre de jamboree médico/dentaire, a dit que quand on voit ce genre de choses, on se rend compte que pour certaines couches de la population les plus démunies, les absents du Rêve américain, les USA sont au niveau d’un pays du Tiers Monde. Mais, évidemment, chez nous, un Pirette se serait gaussé de ce genre de situations cocasses et aurait entraîné ses téléspectateurs à rire du malheur d’autrui. Car faire la file des heures pour se faire arracher toutes les dents et attendre des heures un dentier, ça doit être comique. Et, de l’autre côté de ce mur qui sépare la culture voire l’information utile et nécessaire du simple divertissement, il y a des émissions comme celle d’Hanouna ou Le Grand Cactus qui, elles, se distinguent par la vulgarité des saillies et, je l’avoue franchement, du niveau de gosses de 12 ans et pas spécialement futés.

 

Vendredi dernier, en zappant, je suis tombé sur une imitation par Gerra de Céline Dion. D’une vulgarité crasse, ne s’attaquant qu’au bas-ventre, se jouant de sa situation personnelle, de son veuvage, de ses enfants. Lors d’une émission de Drucker qu’on dit si respectueux des autres. Céline Dion n’est pas une idole pour moi ; mais en ces temps où on parle tant d’un Weinstein aux USA et des prédateurs sexuels, ne serait-il pas temps de s’intéresser à des comiques tout aussi prédateurs qui ne trouvent rien de mieux que de s’attaquer à la personnalité d’une vedette plutôt qu’à ses œuvres et/ou interprétations/discours, actes politiques. Beaucoup de comiques sont pareils, incapables d’élever le niveau de leurs saillies, visant le plus bas commun dénominateur, c’est-à-dire le niveau des rigoles, des caniveaux et des canalisations d’évacuation de matières fécales. Je connais et apprécie les spectacles d’un comique flamand, Wim Helsen. Il utilise généralement plusieurs types de narration pour faire rire: des passages emplis de poésie voire de tristesse formidablement expressifs, des passages d’une incroyable vulgarité, d’autres où il pète visiblement les plombs et apparaît tel un fou dangereux. La vulgarité qui n’est pas l’essentiel de ses spectacles est l’une des méthodes qu’il emploie. L’UNE PAS LA SEULE ! J’ai l’impression que dans notre paysage audiovisuel francophone et francophile, il n’y a plus aucune créativité, on en revient à ce type de blagues éculées qui ne me faisaient même plus rire à 15 ans {et que j’ai encore entendu à l’armée et dans l’administration ou chez certaines connaissances}.

 

Vivre n’est pas toujours gai, le monde n’est pas toujours gai. Je comprends que nombre de personnes travaillant encore souhaitent le soir se divertir en regardant des émissions qui n’abusent pas trop des neurones. Pourtant, du temps où je travaillais, le soir ou le weekend, je n’aurais jamais regardé Le Grand Cactus, Hanouna voire Joëlle Scoriels, de peur de m’appauvrir intellectuellement et de peur qu’une telle accoutumance, à moyen ou court termes, me ferait perdre les acquis d’une culture cosmopolite de plus d’un demi-siècle.

 

Je dirais simplement, regarder des bêtises à la télé rend bête. S’amuser des combats de gladiateurs que mènent Moix et Angot ne rend pas intelligent, mais prouve s’il le faut qu’il y a en nous ce que les Allemands qualifient de Schadenfreude, c’est-à-dire d’éprouver de la joie sadique au désarroi/embarras/malheur des autres.

 

Moi, j’ai entamé une seule fois un roman d’Angot. J’ai abandonné à la 2ème page, à cause de son style, pourtant je connais et apprécie Joyce, Proust, Beckett, Sarraute, Camus, Sartre, Céline, etc. Mais son style ne passait pas, il me rebutait. Pourtant, je ne vais pas la démolir en tant qu’écrivain, mais son style sur le plateau de l’émission de Ruquier a plus de la prédatrice que de la critique neutre et érudite. On dirait une petite fouine qui fouine partout pour pouvoir montrer qu’elle est la meilleure. Idem pour Moix mais avec, chez lui, bien plus d’érudition francophone et francophile et une manière de parler bien plus agréable pour celui qui aime la langue française.

 

On dit que le QI des jeunes ne fait qu’augmenter. Je leur promets beaucoup de plaisir quand ils auront regardé durant des décennies des émissions du genre de ONPC, Touche pas à mon Poste, Le Grand cactus, etc.

02/10/2017

Être historien n'est pas une garantie d'érudition

ÊTRE HISTORIEN N’EST PAS UNE GARANTIE D’ÉRUDITION

 

Dans De Standaard du 28 septembre 2017, l’historien flamand Bruno De Wever soutient à juste titre que nous devrions être à tout le moins aussi sévères dans notre opinion pour les Belges qui combattirent dans la Waffen SS sur le front de l’Est que pour les Djihadistes actuels combattant pour Daesh {cf. son article "Jihadi’s van eigen bodem" – ‘des Djihadistes de notre porpre sol’}. L’article est bien étayé. Remarquable en soi puisqu’il vise avant tout des lecteurs flamands, souvent accusés par les francophones – à tort ou à raison – de vouloir blanchir {en néerlandais, on appelle les collabos zwarten – des noirs} voire exonérer ceux qui endossèrent l’uniforme de la SS pour aller combattre le bolchevisme.

 

Je n’ai pourtant pas aimé l’une des deux dernières phrases de son plaidoyer pour une égalité de traitement entre Djihadistes et SS belges: «Chaque combattant flamand du front de l’est n’est pas un meurtrier impitoyable.» Pourtant, en tant qu’historien s’intéressant à la Seconde guerre mondiale, on aurait pu s’attendre de la part de Bruno De Wever à une plus grande rigueur voire connaissance historique. Rappelons que les Waffen SS étaient, des points de vue organisationnel et militaire, placés sous l’autorité et le commandement de la Wehrmacht, tandis que les unités mobiles de tueries de masse, responsables de la majorité des massacres à l’Est {Einsatzgruppen et escadrons policiers} dépendaient de la SD, soit d’Heydrich ensuite d’Himmler. Théoriquement donc, les soldats des Waffen SS n’eurent rien à voir avec de quelconques crimes de guerre ou contre l’humanité.

 

Et cette lutte contre le bolchevisme était absurde puisque, quels furent ces jeunes partis sur le front de l’Est qui, alors, avaient entendu parler de l’ampleur des crimes commis par Staline et les dirigeants du NKVD et qui connurent leur apogée dans les procès des années 37/38? Cet engouement pour combattre les Rouges ressortissait plutôt à une croisade de croyants contre les athées communistes.

 

L’idée que tout combattant des Waffen SS issu de l’Europe de l’Ouest fut non coupable de crimes, c’est tout autant une théorie un tant soit peu révisionniste qu’une absurdité, compte tenu du poids historiques d’études allemandes remontant à la fin des années 80 et que tout historien actuel, de renom ou autre, devrait connaître, ou, à tout le moins, en faire état.

 

Premièrement, la SS dans sa totalité fut déclarée criminelle par la Cour durant les procès de Nürnberg de 1945/1946. On sait qu’il y eut des tentatives pour exonérer de cette appellation de ‘criminels’ justement les hommes engagés dans les Waffen SS originaires d’Europe {le Sénat américain notamment exonéra de cette appellation les engagés des pays baltes}.

 

Deuxièmement, il existe une abondante documentation d’origine allemande[1] qui détaille de manière historiquement scrupuleuse l’ampleur des crimes de guerre et de génocide commis, notamment sur le territoire élargi de l’URSS, durant le conflit. Il est question (1) du traitement volontairement inhumain et dégradant infligé par la Wehrmacht aux prisonniers de guerre soviétiques {on estime à entre 1 million et demi et 2 millions sur 5,5 millions au total, le nombre de décès de prisonniers soviétiques, par gazages, balles, mauvais traitements, maladies, dépérissement, maltraitance, famine}, (2) des tueries par balles ou pendaison de partisans ou de soi-disant partisans, (3) de vols, rapines, appropriations, illégaux, de biens privés, (4) de massacres commis de manière indiscriminée de civils, voire leur utilisation comme boucliers ou démineurs forcés, à grande échelle {cf. le livre de Paul Kohl, ‘Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei}, (4) la politique de la terre brûlée qu’utilisa l’armée allemande lors de ses retraits de territoires occupés, à partir de 1943, (5) l’expropriation à très grande échelle des ressources agroalimentaires dans les territoires occupés ce qu’un historien a qualifié de «zones nues», c’est-à-dire sans plus aucunes ressources.  Et, (6), n’oublions pas qu’outre les cas connus où des troupes de la Wehrmacht commirent des massacres de Juifs, la Wehrmacht assura le rassemblement, le convoyage, la garde et le transport de nombre de communautés juives vouées à l’extermination. Et, (7) des soldats assistèrent souvent en spectateurs à des pogroms {exemple Kaunas/Lituanie fin juin 1941}, ou à des exécutions de Juifs par des Einsatzgruppen. Beaucoup de photos et de preuves de ces crimes furent retrouvés sur des soldats allemands ou portant cet uniforme morts ou faits prisonniers.  Donc, le ‘wir haben es nicht gewusst’ n’existait en réalité pour aucun soldat sur le front de l’Est. Tous, soldats de la Wehrmacht et des SS, savaient.

 

Et, direz-vous, mais ces Belges sous uniforme de Waffen SS n’eurent rien à voir avec ces crimes!

 

Il est difficile de croire que quand d’abondants ouvrages historiques allemands dépeignent l’armée allemande – la Wehrmacht – comme une armée ayant commis nombre de crimes de guerre et de génocide sur le territoire de l’URSS {Paul Kohl dit dans son introduction que 1700 villes soviétiques furent bombardées et 70.000 villages détruits. 70.000!}, que les combattants des Waffen SS auraient, eux, respecté les propriétés privées, les vies humaines, et fait preuve de mansuétude à l’égard des prisonniers de guerre, des commissaires politiques voire des apparatchiki. De plus, troisièmement, ce support militaire non négligeable que constituèrent les troupes de Waffen SS issues des peuples de l’Europe occidentale {compte tenu de leur ténacité au combat, zèle et loyauté}, étaient au service d’un régime ayant pour objectif politique et militaire non pas la libération de peuples du joug du bolchevisme, mais, au contraire, d’une idéologie fondée sur l’asservissement des peuplades slaves jugées Untermenschen, voire de leur anéantissement. ‘Ausrottung’ était le terme qu’utilisait Hitler, c’est-à-dire ‘extermination’; beaucoup d’historiens et non des moindres parlent du front de l’Est comme une guerre d’extermination. À laquelle contribuèrent sur le plan miliaire tous ces volontaires des Waffen SS.

 

Et, quatrièmement, il faut savoir que cette ténacité au combat, ce zèle, cette loyauté, dont firent preuve les combattants des Waffen SS sur le front de l’Est {on loue souvent, sur le strict plan militaire, le zèle et l’abnégation dont firent preuve les engagés français, wallons, lettons et estoniens, dans leur sacrifice inutile}, prolongèrent inutilement une guerre dont l’un des objectifs idéologiques et aspects les plus horribles était qu’elle servait de coulisse au génocide des Juifs, des Roms, de l’intelligentsia, notamment en Pologne et en URSS. Entre mai et octobre 1944, près d’un demi-million de Juifs hongrois fut déporté à Auschwitz pour y être gazé et brûlé.  Grâce aussi à cette fougue, cette ténacité, dont firent preuvent tous ces combattants SS du bochevisme.

 

Mon opinion personnelle, fondée sur de solides textes historiques, c’est que tout combattant des Waffen SS, issu de notre pays tout comme d’autres pays d’Europe occidentale, même s’il n’a pas personnellement commis de crime de guerre ou contre l’humanité, est coupable de participation à une organisation criminelle {le nazisme}, un mouvement dont le but ultime était la suppression des Untermenschen, l’asservissement de strates entières de populations (Ukraine, Biélorussie, Pologne, Russie, etc.), un mouvement qui se servit de ses serviteurs zélés, Wehrmacht, Sicherheitsdienst, services de police, Gestapo, SS Totenkopfverbände et Waffen SS, pour échafauder une ampleur de crimes de guerre et contre l’humanité comme jamais auparavant nos sociétés ne les connurent.

 

Chaque combattant belge sous uniforme SS fut un maillon, un rouage, d’une machinerie d’état d’exécution de personnes jugées inférieures et, à ce titre et sans procès, vouées à la mort.

 

 

 

[1] Notamment, mais il y en a de plus abondantes, je citerais ces études uniquement allemandes:

(1) «The German Army and Genocide – Crimes Against War Prisoners, Jews and Other Civilians, 1939-1944», edited by the Hamburg Institute for Social Research

(2) «Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei 1941-1944» par Paul Kohl, Geschichte Fischer

(3) «Les crimes de la Wehrmacht» par Wolfram Wette, Editions Perrin