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02/10/2017

Être historien n'est pas une garantie d'érudition

ÊTRE HISTORIEN N’EST PAS UNE GARANTIE D’ÉRUDITION

 

Dans De Standaard du 28 septembre 2017, l’historien flamand Bruno De Wever soutient à juste titre que nous devrions être à tout le moins aussi sévères dans notre opinion pour les Belges qui combattirent dans la Waffen SS sur le front de l’Est que pour les Djihadistes actuels combattant pour Daesh {cf. son article "Jihadi’s van eigen bodem" – ‘des Djihadistes de notre porpre sol’}. L’article est bien étayé. Remarquable en soi puisqu’il vise avant tout des lecteurs flamands, souvent accusés par les francophones – à tort ou à raison – de vouloir blanchir {en néerlandais, on appelle les collabos zwarten – des noirs} voire exonérer ceux qui endossèrent l’uniforme de la SS pour aller combattre le bolchevisme.

 

Je n’ai pourtant pas aimé l’une des deux dernières phrases de son plaidoyer pour une égalité de traitement entre Djihadistes et SS belges: «Chaque combattant flamand du front de l’est n’est pas un meurtrier impitoyable.» Pourtant, en tant qu’historien s’intéressant à la Seconde guerre mondiale, on aurait pu s’attendre de la part de Bruno De Wever à une plus grande rigueur voire connaissance historique. Rappelons que les Waffen SS étaient, des points de vue organisationnel et militaire, placés sous l’autorité et le commandement de la Wehrmacht, tandis que les unités mobiles de tueries de masse, responsables de la majorité des massacres à l’Est {Einsatzgruppen et escadrons policiers} dépendaient de la SD, soit d’Heydrich ensuite d’Himmler. Théoriquement donc, les soldats des Waffen SS n’eurent rien à voir avec de quelconques crimes de guerre ou contre l’humanité.

 

Et cette lutte contre le bolchevisme était absurde puisque, quels furent ces jeunes partis sur le front de l’Est qui, alors, avaient entendu parler de l’ampleur des crimes commis par Staline et les dirigeants du NKVD et qui connurent leur apogée dans les procès des années 37/38? Cet engouement pour combattre les Rouges ressortissait plutôt à une croisade de croyants contre les athées communistes.

 

L’idée que tout combattant des Waffen SS issu de l’Europe de l’Ouest fut non coupable de crimes, c’est tout autant une théorie un tant soit peu révisionniste qu’une absurdité, compte tenu du poids historiques d’études allemandes remontant à la fin des années 80 et que tout historien actuel, de renom ou autre, devrait connaître, ou, à tout le moins, en faire état.

 

Premièrement, la SS dans sa totalité fut déclarée criminelle par la Cour durant les procès de Nürnberg de 1945/1946. On sait qu’il y eut des tentatives pour exonérer de cette appellation de ‘criminels’ justement les hommes engagés dans les Waffen SS originaires d’Europe {le Sénat américain notamment exonéra de cette appellation les engagés des pays baltes}.

 

Deuxièmement, il existe une abondante documentation d’origine allemande[1] qui détaille de manière historiquement scrupuleuse l’ampleur des crimes de guerre et de génocide commis, notamment sur le territoire élargi de l’URSS, durant le conflit. Il est question (1) du traitement volontairement inhumain et dégradant infligé par la Wehrmacht aux prisonniers de guerre soviétiques {on estime à entre 1 million et demi et 2 millions sur 5,5 millions au total, le nombre de décès de prisonniers soviétiques, par gazages, balles, mauvais traitements, maladies, dépérissement, maltraitance, famine}, (2) des tueries par balles ou pendaison de partisans ou de soi-disant partisans, (3) de vols, rapines, appropriations, illégaux, de biens privés, (4) de massacres commis de manière indiscriminée de civils, voire leur utilisation comme boucliers ou démineurs forcés, à grande échelle {cf. le livre de Paul Kohl, ‘Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei}, (4) la politique de la terre brûlée qu’utilisa l’armée allemande lors de ses retraits de territoires occupés, à partir de 1943, (5) l’expropriation à très grande échelle des ressources agroalimentaires dans les territoires occupés ce qu’un historien a qualifié de «zones nues», c’est-à-dire sans plus aucunes ressources.  Et, (6), n’oublions pas qu’outre les cas connus où des troupes de la Wehrmacht commirent des massacres de Juifs, la Wehrmacht assura le rassemblement, le convoyage, la garde et le transport de nombre de communautés juives vouées à l’extermination. Et, (7) des soldats assistèrent souvent en spectateurs à des pogroms {exemple Kaunas/Lituanie fin juin 1941}, ou à des exécutions de Juifs par des Einsatzgruppen. Beaucoup de photos et de preuves de ces crimes furent retrouvés sur des soldats allemands ou portant cet uniforme morts ou faits prisonniers.  Donc, le ‘wir haben es nicht gewusst’ n’existait en réalité pour aucun soldat sur le front de l’Est. Tous, soldats de la Wehrmacht et des SS, savaient.

 

Et, direz-vous, mais ces Belges sous uniforme de Waffen SS n’eurent rien à voir avec ces crimes!

 

Il est difficile de croire que quand d’abondants ouvrages historiques allemands dépeignent l’armée allemande – la Wehrmacht – comme une armée ayant commis nombre de crimes de guerre et de génocide sur le territoire de l’URSS {Paul Kohl dit dans son introduction que 1700 villes soviétiques furent bombardées et 70.000 villages détruits. 70.000!}, que les combattants des Waffen SS auraient, eux, respecté les propriétés privées, les vies humaines, et fait preuve de mansuétude à l’égard des prisonniers de guerre, des commissaires politiques voire des apparatchiki. De plus, troisièmement, ce support militaire non négligeable que constituèrent les troupes de Waffen SS issues des peuples de l’Europe occidentale {compte tenu de leur ténacité au combat, zèle et loyauté}, étaient au service d’un régime ayant pour objectif politique et militaire non pas la libération de peuples du joug du bolchevisme, mais, au contraire, d’une idéologie fondée sur l’asservissement des peuplades slaves jugées Untermenschen, voire de leur anéantissement. ‘Ausrottung’ était le terme qu’utilisait Hitler, c’est-à-dire ‘extermination’; beaucoup d’historiens et non des moindres parlent du front de l’Est comme une guerre d’extermination. À laquelle contribuèrent sur le plan miliaire tous ces volontaires des Waffen SS.

 

Et, quatrièmement, il faut savoir que cette ténacité au combat, ce zèle, cette loyauté, dont firent preuve les combattants des Waffen SS sur le front de l’Est {on loue souvent, sur le strict plan militaire, le zèle et l’abnégation dont firent preuve les engagés français, wallons, lettons et estoniens, dans leur sacrifice inutile}, prolongèrent inutilement une guerre dont l’un des objectifs idéologiques et aspects les plus horribles était qu’elle servait de coulisse au génocide des Juifs, des Roms, de l’intelligentsia, notamment en Pologne et en URSS. Entre mai et octobre 1944, près d’un demi-million de Juifs hongrois fut déporté à Auschwitz pour y être gazé et brûlé.  Grâce aussi à cette fougue, cette ténacité, dont firent preuvent tous ces combattants SS du bochevisme.

 

Mon opinion personnelle, fondée sur de solides textes historiques, c’est que tout combattant des Waffen SS, issu de notre pays tout comme d’autres pays d’Europe occidentale, même s’il n’a pas personnellement commis de crime de guerre ou contre l’humanité, est coupable de participation à une organisation criminelle {le nazisme}, un mouvement dont le but ultime était la suppression des Untermenschen, l’asservissement de strates entières de populations (Ukraine, Biélorussie, Pologne, Russie, etc.), un mouvement qui se servit de ses serviteurs zélés, Wehrmacht, Sicherheitsdienst, services de police, Gestapo, SS Totenkopfverbände et Waffen SS, pour échafauder une ampleur de crimes de guerre et contre l’humanité comme jamais auparavant nos sociétés ne les connurent.

 

Chaque combattant belge sous uniforme SS fut un maillon, un rouage, d’une machinerie d’état d’exécution de personnes jugées inférieures et, à ce titre et sans procès, vouées à la mort.

 

 

 

[1] Notamment, mais il y en a de plus abondantes, je citerais ces études uniquement allemandes:

(1) «The German Army and Genocide – Crimes Against War Prisoners, Jews and Other Civilians, 1939-1944», edited by the Hamburg Institute for Social Research

(2) «Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei 1941-1944» par Paul Kohl, Geschichte Fischer

(3) «Les crimes de la Wehrmacht» par Wolfram Wette, Editions Perrin