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04/09/2017

GÉANTS ET NAINS

GÉANTS ET NAINS

 

Est-ce le fait de vieillir mais je constate que de plus en plus fréquemment je recours à de la musique {jazz surtout mais également opéra} d’il y a un demi-siècle ou plus et que, également, de plus en plus fréquemment, je relis d’anciens auteurs qui ont bercé mes années formatives quand j’avais l’esprit aiguisé à la recherche de qualités littéraires {mais aussi musicales, mes deux centres de prédilection}, quête de qualité que je n’ai – hélas – jamais abandonnée mais qui, avec beaucoup de productions de musique et de ‘lettres’ contemporaines {lisez de maintenant: années 2000-2017}, me laisse sur ma faim.

 

Je vais prendre quelques exemples, littéraires pour commencer. Dans le dernier "Femmes d’aujourd’hui", on parle évidemment du nouvel opus de rentrée ‘littéraire’ d’Amélie Nothomb, et pour appâter les papilles littéraires, on cite quelques phrases de son nouveau roman, comme par exemple «Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférente. À Paris, elle serait passée inaperçue, mais elle habitait une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue. Elle avait toujours vécu là, tout le monde la connaissait. Marie avait 19 ans, son heure était venue.»

 

C’est évident. Phrases courtes, très compréhensibles, pas un mot superfétatoire ou qui requerrait un froncement de neurones. Un style comme quand on lit un article dans une revue pas trop complexe ni susceptible de fatiguer un cerveau en standby. Je l’ai lue jadis, et serais incapable de me remémorer quoi que ce soit ni même l’intrigue. Tout comme avec le Nobel, Patrick Modiano. Je l’avais lu, sans plaisir surtout à cause du manque de raffinement de son style et d’approfondissement des personnages. Après l’annonce de son Nobel, j’en ai racheté un, que j’ai abandonné après 39 pages d’un ennui colossal. Alors que je me souviens encore toujours de l’impression de ma première lecture de Dos Passos {Manhattan Transfert} en 1960 !

 

Comparons à Proust pour commencer, pris presque au hasard {‘Sodome et Gomorrhe, II, I’, page 108 du tome III de l’édition de la Pléiade}: «À partir d’un certain degré d’affaiblissement, qu’il soit causé par l’âge ou la maladie, tout plaisir pris aux dépens du sommeil, en dehors des habitudes, tout dérèglement, devient un ennui. Le causeur continue à parler par politesse, par excitation, mais il sait que l’heure où il aurait encore pu s’endormir est déjà passée, et il sait aussi les reproches qu’il s’adressera au cours de l’insomnie et de la fatigue qui vont suivre.». Phrases longues évidemment, qui, actuellement, fatigueraient très vitre le lecteur moyen ayant grandi avec Nothomb et consorts.  Je relis aussi en ce moment Pierre Drieu La Rochelle qui avait un certain talent dans les descriptions cyniques qu’il écrivait à propos de certains de ses personnages, comme par exemple: «Elle me dit bonjour du bout de ses longues dents encore belles {le narrateur parle de Mme Pragen, dont il est le secrétaire, venue à Charleroi avec lui, l’ancien soldat, en espérant y retrouver l’endroit où son fils a été tué lors des premiers accrochages avec les Allemands en août 14}, avec sa politesse affectée qui m’humiliait si bien. Sa voix était cassée comme sa démarche; et pourtant une surprenante énergie s’y faisait sentir. Avec ce gémissement dont depuis quatre ans elle avait fait sa raison d’être, elle s’installa dans le coin que je lui avais préparé. Elle vit avec plaisir qu’il y avait deux autres personnes, qui aussitôt paraissaient ébahies; elle aurait des auditeurs.» {‘La Comédie de Charleroi’, page 24, Gallimard, édition de 1982}.  Je relis également le livre qu’écrivit Ernst Jünger à propos de son expérience en France et en Belgique durant la Première guerre mondiale {Orages d’Acier}, dont voici une description prégnante d’une tranchée par exemple: «Les corps de nos camarades abattus reposaient autour de nous, dans les talus de glaise amoncelée; pas de pied de terre où ne se fût joué un drame, pas une traverse derrière laquelle ne fût embusqué le destin, jour et nuit, prêt à cueillir au hasard une victime. Et pourtant, nous ressentions tous un attachement profond pour notre secteur; nous y étions fortement enracinés. Nous le connaissions tel qu’il s’étirait, ruban noir, à travers la campagne enneigée, ou quand les friches en fleur d’alentour l’inondaient, à l’heure du midi, de parfums qui nous montaient à la tête, ou quand la pleine lune tissait ses pâleurs funèbres autour de ses recoins obscurs, où des bandes de rats sifflants, menaient leur sabbat.» {page 70 de la version poche par Christian Bourgois, de 1970}.  Je lis également un ouvrage intitulé ‘Du Fond de l’Abime, Seigneur…’, le récit d’iune survivante de Birkenau dont une des toutes premières phrases {par Zofia Kossak, éditions Albin Michel, 1951, page 7} fait preuve d’une prégnance aux antipodes de la vacuité de la Nothomb et d’autres auteurs de ce nouvel acabit et standard littéraire: «Celles qui avaient sur la conscience de lourds péchés politiques et qui, torturées à maintes reprises, n’attendaient que la mort, ne se possédaient plus de joie. Combien de fois, en pensées, ne s’étaient-elles pas déjà vu conduire vers les ruines du ghetto, avec du plâtre plein la bouche, ce plâtre qui devait étouffer leurs derniers cris de révolte et de liberté! Pour elles, ce départ en convoi signifiait un sursis de quelques semaines, de quelques mois peut-être. Du moment que ce n’était pas le pied d’un mur, la destination n’avait que peu d’importance.»

 

Ceci, c’est toute la différence entre grandeur de ton, de propos nimbés d’une éloquence et pertinence littéraires du meilleur aloi et le propos d’une femme – Amélie Nothomb – qui en fait n’écrit pas mal du tout, mais dont les thèmes et propos de salon sont éphémères, superficiels et n’arriveront jamais à aucune pérennité littéraire. Car son talent est celui d’une amuseuse et non d’une créatrice pérenne.

 

Prenons par exemple deux auteurs modernes dans deux pays diamétralement opposés du point de vue littéraire, que je vénère et qui, eux, par leur talent, leur inventivité parfois proche du délire le plus fou, osent aborder des thèmes tabous, qu’ils traitent d’une manière moderne et non-orthodoxe, tellement ahurissante, qu’on en conserve une impression pérenne, ce qui est le propre des géants en art par rapport aux nains.

 

Il y a tout d’abord l’Écossais Irvine Welsh. J’ai pratiquement tout lu de lui et en original, ce qui n’est pas évident puisque, souvent, les conversations des ses personnages sont en retranscription de la langue et argot écossais. Tout le monde connaît son Trainspotting et les nombreuses suites ou variations sur ce thème, mettant en scène la jeunesse violente, accro et en manque, de Glasgow ou d’autres cités de cette région mal connue mais qui mérite le détour. Récemment, j’ai lu dans son recueil de nouvelles Ecstasy, une nouvelle mettant en scène notamment des victimes de la Thalidomide et qui rêvent de vengeance contre les scientifiques responsables de ce désastre, mais ces victimes vivent elles aussi dans ce monde de déglingue, de drogues et d’appétits physiques que connaissent bien les lecteurs de cet auteur.  C’est là ahurissamment bien fignolé; on y reconnaît tout ce qui distingue ce très grand écrivain, c’est-à-dire: connaissance du terrain et du sujet de la drogue, du binge drinking et de la fornication. C’est un monde que certains bourges qualifieraient de quart monde, mais, également (et c’est ce que j’aime chez Drieu et Proust, voire Burgess), ce talent inné pour raconter des trucs pas possibles se mâtine d’une solide dose d’humour et de cynisme fondamentaux, bien loin des parures et dorures dont des auteurs de la trempe de Nothomb nous régalent, question de ne pas vexer ou déranger le bourge.

 

En Flandres, il y a le jeune Dimitri Verhulst que le public francophone a découvert via ‘La Merditude des Choses’. Le premier petit roman que j’avais lu de lui était extraordinaire. Le narrateur était en voiture avec un handicapé à ses côtés et j’ai rarement lu en quelques pages à peine autant de choses politiquement et socialement incorrectes à l’égard des handicapés, assenées à grosses louches lourdaudes et parfois vulgaires. Mais, finalement, on se rend compte que, dans ces avalanches d’injures, de mots d’esprit douteux ou de mauvais goût, se niche une énorme tendresse du narrateur puisque, finalement, on apprend que ce handicapé est somme toute son propre fils, qu’il avait décidé de tuer pour lui épargner un avenir douteux. Récemment, j’ai lu deux autres petites nouvelles de Verhulst dans l’ouvrage intitulé Kaddish voor een Kut. Si la première met en scène la cérémonie religieuse d’une jeune fille placée en institution pour enfants abandonnés et qui s’est suicidée, la seconde et les réactions cyniques, désabusées et politiquement incorrectes du narrateur et ancien compagnon d’institution de la suicidée, l’autre nouvelle De Aankomst in de Bleke Morgen est encore plus délirante, stylistiquement et thématiquement parlant, puisque l’auteur décrit via des interrogatoires et des monologues le récit disjoncté et aberrant d’un couple de losers qui a tué ses deux enfants et d’une manière atroce. Pour leur bien.  Je ne vais pas citer d’extraits, mais du point de vue purement stylistique et effectif, Verhulst personnifie ici le génie du mal, mais, entendons-nous, il décrit des choses inhumaines, atroces, et le fait avec ce soin pour les détails scabreux et nauséabonds, comme quelqu’un qui au fond est doté d’une sensibilité extra ordinaire et qui n’a pas trouvé d’autre moyen pour transmettre son désarroi métaphysique que le coup de poing.  J’ai retrouvé ce cynisme et ces descriptions décapantes dans le premier tome de Vernon Subutex de Despentes, une femme très politiquement incorrecte à tous les niveaux, mais que j’apprécie. Une femme dont le roman Baise-moi sonnait également comme un coup de poing d’une personne sensible fustigeant l’univers des hommes et la désensibilisation progressive de deux femmes poussées à commettre des meurtres.

 

En musique, cela fait des années que j’écris une biographie de Coltrane centrée sur ce qu’il enregistra de fin 1955 à avril 1967, quelques mois avant sa mort. Quand j’entends ou réécoute certaines de ses œuvres {j’ai 150 CD de lui}, je me dis qu’il y a eu des morceaux, des passages de solos, des compositions, qui sont entrées de plain-pied dans l’histoire du jazz.

Il y a quelques années, j’ai vu en concert le multi-instrumentiste James Carter, fantastique du point de vue technique et vélocité de propos. J’ai acheté un de ses disques et, malheureusement, ce Carter est un nain comparé à Coltrane ou Miles Davis ou Louis Armstrong. Pas une seule seconde du CD ne me reste collée aux méninges, pas une seule phrase musicalement correcte, susceptible d’atteindre la grandeur. La technique ne compense pas l’indigence. On aligne des notes et on le fait plus vite que n’importe qui, mais rien ne vaut par exemple aucun des solos que prit Coltrane dans le disque «Interstellar Space», un duo saxophone ténor/batterie, ou les solos qu’il prit de même que Pharoah Sanders dans les morceaux Naima et My Favorite Things au Village Vanguard en mai 1965. OU celui de 15 minutes qu’il joua en trio au Village Vanguard dans Chasin’ the Trane en novembre 1961. La même chose vaut pour Wynton Marsalis, dont la technique à la trompette est ahurissante mais qui n’a pas encore joué d’œuvre aussi prégnante que Naima, My Favorite Things, A Love Supreme ou jamais joué une solo équivalent à l’une des 20 versions que réalisa Coltrane du morceau I Want to Talk About You, ou égalant le solo époustouflant de Parker dans Koko, voire cette fulgurante accélération de tempo {entre 00 :30 et 00 :37} pour la version en orchestre de Stardust par Louis Armstrong, a long long time ago.

 

Récemment, j’écoutais The Creator Has a Master Plan qu’enregistra Pharoah Sanders en 1969. Quel jazzman contemporain a jamais su atteindre ce niveau extraordinaire de transmission d’émotion et de joie d’écoute comme le fit alors Sanders?  Prenons Charlie Haden qui, un an plus tard, enregistra avec le Liberation Music Orchestra une suite dédiée aux airs et à la tragédie de la guerre civile espagnole. A-t-on jamais réussi, à de rares exceptions près - et j’en connais quelques-unes –, à refaire de telles œuvres thématiques d’une telle densité et pertinence musicale?

 

Comme en littérature, les jazzmen de maintenant ont tendance à ne pas trop déranger, à brosser dans le sens du poil, à ne pas sortir d’une orthodoxie de très bon aloi; toutefois, ils ont oublié que c’est justement par l’exception et les entorses aux règles que les grands jazzmen sont parvenus à faire avancer cette forme d’art à l’apogée incontestable qu’elle connut à l’aurore de sixties et seventies. Quand, actuellement, on écrit des romans comme si on composait une dissertation bien fignolée pour ne pas perturber ce bon vieux professeur, le résultat c’est qu’il y a des ventes et des rentrées de trésorerie sonnantes et trébuchantes, mais peut-on parler de littérature, de ‘lettres’?

 

Hier, Roswell Rudd, un tromboniste né en 1935 et contemporain de Coltrane, praticien du Free Jazz, partagea sur ma page Facebook une vidéo de tap dancing par de jeunes Noirs, dans laquelle il jouait du trombone, à 82 ans! Le Dictionnaire du jazz {Robert Laffont 1994} indique «Primitif, voire archaïque par son goût des vocalisations que permet le trombone (…), il met en question la notion de mauvais goût face à la pureté (...) Mais, sous-employé et sous-enregistré dès la fin des années 60, son talent ne sera jamais vraiment reconnu ni suffisamment illustré phonographiquement.»  Compréhensible dans un monde où les bourgeois font la loi et le business.

 

Je vieillis certes. Mais, ce qui me stupéfie, c’est de voir combien un esprit d’embourgeoisement généralisé s’est emparé de nombre d’écrivains et de jazzmen de maintenant. Et, je ne parle même pas de ces engouements sidérants qu’éprouvent certains en France ou chez nous pour des Renaud, Maé, Doré, dont les prouesses vocales me feraient penser aux gémissements décrits par Drieu. Pour moi qui suis un inconditionnel de Callas, des chanteurs d’opéras de Wagner, Puccini, entre autres, entendre ces voix de crécelles, ces timbres efféminés, ce manque de prosodie vocale, ce manque de technique vocale de base, m’ahurit. Et, le pire, c’est que ce sont ces nains vocaux qui créent ce que sont maintenant des standards de technique vocale!

 

Finalement, je me dis que vieillir ce n’est pas nécessairement retourner vers le passé, plutôt profiter de sa propre culture de plus d’un demi-siècle pour séparer géants et nains, nectars et navets, talent et indigence, business et art.