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24/06/2017

NE PAS VOULOIR VOIR

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Certaines personnes n’aiment pas regarder ce genre de photos, prétextant d’une certaine sensibilité ou répugnance à voir des choses horribles. Pourtant, il s’agit là pour ces deux exemples de photos à l’intérêt historique, prises en automne 1941, montrant les victimes juives quelques instants avant leur mort par balles par des Einsatzgruppen, certaines de ces unités mobiles de tueries nazies ayant été assistées par des collaborateurs locaux, lettons, lituaniens, ukrainiens, biélorusses, etc.

J’ai trouvé dans un livre de documents sur le nazisme, une évocation par un témoin d’un massacre par balles dans la région de Dubno {territoire de l’URSS à l’époque) que je traduis de l’allemand pour illustrer ce que c’était de tuer 1000 voire 2000 voire 14000 personnes en un seul jour: «La fosse était déjà remplie aux trois quarts. D’après moi, il devait y avoir là déjà à peu près 1000 personnes. Je regardai l’un des gardes. Celui-là, un SS, était assis au bord du bord le plus étroit de la fosse, il laissait traîner les jambes au-dessus de celle-ci, sur ses genoux il y avait le pistolet-mitrailleur et il fumait une cigarette. Les gens complètement nus se dirigeaient vers des marches taillées dans la paroi d’argile, en descendaient, trébuchaient sur les têtes des gisants, jusqu’à l’endroit que le SS leur indiquait. Ils se couchaient sur les corps morts ou encore vivants, certains caressaient certains vivant encore et leur parlaient à voix basse. Ensuite, j’entendis une série de détonations. Je regardai dans la fosse et vis comment les corps tressautaient ou les têtes déjà immobiles reposant sur les corps sous elles. Des nuques du sang coulait…» {extrait du chapitre ‘Judenverfolgung und Judenausrottung’ dans ‘‘Der Nationalsozialismus – Dokumente 1933-1945’’ constitué par Walther Hofer}.

J’ai eu de la chance pour ce qui concerne les scènes de violence et y ai été drillé très jeune. Un père violent et la première grande et grosse scène violente quand j’avais 5 ans, souvenir dans lequel je m’interpose entre un père tenant une chaise et une mère terrorisée. Premier souvenir enfantin! À 17 ans, sans y être préparé, je vais voir «Le Temps du Ghetto», de Frédéric Rossif, un documentaire dans lequel sont montrées toutes les horreurs du temps du ghetto de Varsovie y compris les files de brouettes et charrettes dans lesquelles chaque matin la moisson des corps nus et décharnés des morts de la nuit était transportée en une file dantesque vers une fosse commune. Certaines de ces scènes me sont restées au cerveau gravées au fer rouge de l’infamie nazie. Cinq ans plus tard, c’était la famine du Biafra dont on se tapait les photos dans des revues, mais déjà j’avais commencé à travailler dans une firme dont les patrons étaient juifs, rescapés de l’Holocauste et ainsi, mon intérêt pour la Shoah en fut exacerbé.

Grâce et à cause de mon père {je lui ai pardonné mon enfance gâchée en fin de compte}, très tôt j’ai commencé à m’intéresser au phénomène de la violence, cherchant à comprendre ses causes profondes ou enfouies et que seule l’étude psychologique en profondeur des personnes pourrait disséquer.

J’ai vu quantité de documentaires sur la Shoah, mais mon intérêt pour la violence que provoque l’Homme n’est pas limité à cela, il se fixe également sur la violence que la nature inflige aux hommes par le biais par exemple de famines; ainsi en 1984 ou 1985, une Carte Blanche de ma plume était parue dans Le Soir en première page, un texte que j’avais écrit presque à chaud et en larmes au lendemain d’avoir vu un reportage de la BBC tout bonnement effroyable à voir, sur la famine en Éthiopie {et qui déboucha sur Band Aid et le fameux méga-concert à Wembley l’année suivante, organisé et pensé par Bob Geldoff.

Certaines de mes connaissances soutiennent ne pas vouloir regarder des images, photos ou reportages d’horreurs tels les massacres indiscriminés de civils en Syrie, telles ces images montrant un sol jonché de cadavres et/ou de membres épars après un attentat à la voiture piégée en Afghanistan, Pakistan, Turquie ou Irak. Ou ces photos parues un peu partout de victimes syriennes des geôles et tortionnaires de l’armée et/ou de la police sous la coupe de Bashar Al-Assad {prise par un photographe officiel et pour le compte du régime, ayant réussi à mettre 50.000 clichés sur une clé USB et à s’enfuir du pays avec la clé}. Ce qui m’a toujours interpellé – depuis plus de cinquante ans que je m’occupe de la problématique de la violence par l’homme faite à l’homme -, ce sont les raisons d’un tel comportement ‘‘humain’’. En un demi-siècle je n’ai jamais compris comment et pourquoi des tortionnaires, des exécuteurs {exemple ce SS au bord d’une fosse dans les environs de Dubno}, pouvaient travailler à la chaîne la journée en tuant ou torturant hommes, femmes, enfants, vieillards, et, le soir, caresser leur chien, admirer leur progéniture et aimer leur épouse, leurs parents, tout en sirotant à l’aise un apéro ou un bon verre de vin.

Je ne suis pas morbide. J’aime la vie, j’aime voir les gens heureux et vivre sereinement. Pourtant, je ne puis, humainement me refuser à voir ces images d’enfants que des Casques blancs syriens {du côté des rebelles} sortent de ruines après un bombardement par des avions syriens ou russes, et constater que deux d’entre eux vivent encore et que le plus petit, vu sa lividité de visage, doit être mort. Moi qui n’ai pas eu d’enfants, j’ai alors les larmes aux yeux, mais en tant qu’être humain solidaire de cette planète sur laquelle un hasard m’a débarqué {et pas uniquement en criant «il faut sauver la planète»} j’estime qu’il est de mon devoir d’humaniste de savoir quels sont les crimes odieux qui sont commis dans le monde et quels autres crimes sous couvert de famines, malaria, sida, etc. y sont perpétrés dans ce monde qui est aussi le mien dans sa totalité. Et, pour les fléaux dits ‘naturels’, je pense en premier lieu aux disproportions dans le coût des médicaments et des moyens médicaux mis en œuvre pour éradiquer ces problèmes de la part de la communauté internationale hors ONG humanitaires et caritatives. Qui font par exemple en sorte que des couches entières de populations souffrant en Afrique de dénutrition, du sida, de la malaria, ne peuvent être soignées faute non pas de moyens mais d’aide en suffisance de la part des pays du nord. Si certaines nations surtout occidentales ou de l’hémisphère nord étaient plus sensibles aux disparités sociales, corporelles, géographiques et humaines, plutôt qu’à cette nouvelle mouvance ultralibérale et de globalisation visant la croissance éternelle, on pourrait facilement éradiquer la famine dans le monde et la malaria, la dysenterie et mieux soigner les personnes atteintes du sida {je pense ici à l’Afrique en premier lieu}, de la tuberculose et de l’hépatite.

Au fond, ces personnes qui refusent de contempler certaines images tragiques mais qui illustrent soit la barbarie humaine de l’homme contre l’homme, soit le laisser-aller des sociétés de consommation et du bien-vivre à l’égard de certaines parties du monde ou de continents qui ne les intéressent guère, ne seraient-elles pas à considérer comme des antihumanistes, des personnes non pas fragiles mais aveugles, sourdes et muettes, qui vivent cosy et gemütlich dans leur Tour d’Ivoire, engoncées dans leur cocoon confortable, refusant avec une ténacité peu humaine de partager ne fût-ce qu’une seconde, une demi-minute, les souffrances de nos concitoyens du monde, de nos frères comme dirait Baudelaire? Car, les enfants nés souffrant du sida en Afrique du Sud, ces enfants au ventre ballonné souffrant de dénutrition en Somalie du sud, ces enfants qu’on déterre vivants ou morts dans des ruines d’une ville assiégée et bombardée par Assad et Poutine, ces hommes qui crèvent dans les prisons d’Assad, en Corée du nord ou en Russie dans des camps qui sont resté des «zones» {cf. le terme russe « zona »} aux teintes du goulag stalinien, ces Noirs américains qu’on abat sans sommations, ces homosexuels qu’on pend ou lapide en Iran ou en Arabie Saoudite, sont mes frères car ils sont humains comme moi et que leur sort m’intéresse tout comme m’a intéressé celui des Juifs de la Shoah, des Arméniens de 1915, des Cambodgiens victimes des Khmers rouges, des Tutsis en 1994, tout comme m’intéresse le sort des femmes battues et des enfants martyrisés. Bref, tout ce qui est humain dans toutes ses formes m’intéresse et m’interpelle.

Et, soyons honnêtes, pourquoi tant de gens ordinaires supportent-ils de voir des tués, des pugilats, des tortures, dès qu’il s’agit de séries, policiers ou thrillers voire films de SF et refusent-ils de voir des victimes réelles, des gens qui ont versé du vrai sans et non du ketchup, des gens restés au sol pour l’éternité et non pour une scène vite achevée? Il s’agit là d’une forme de distanciation extrême qui me fait penser à la schizophrénie. Scotché aux victimes de scénarios, mais refusant la réalité. Trépidant pour connaître le meurtrier dans un policier mais refusant de voir les œuvres d’Hitler, de Staline, de Mao, de Bachar?

…mon cœur pleure d’une langueur amère et en jachère que n’oblitère ni ne pondère cette vision primaire et délétère, la consécration ultime de l’Homme continuant éternellement et imperturbablement à être pis qu’un loup pour l’homme, le loup tuant pour manger, l’homme tuant souvent par plaisir ou désœuvrement…

18:02 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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