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29/12/2016

TOUT EST QUESTION DE STYLES

TOUT EST QUESTION DE STYLES

 

Le style en chansons ou littéraire, c’est comme les gens, y en a autant que de monde sur la planète. Allons-y pour un exercice avec, à l’entame, la première phrase d’«Aurélien», de Louis Aragon : "La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide." Un roman qui met en exergue son ancien ami Pierre Drieu la Rochelle, un croquis peu flatteur après la fin de leur amitié.

 

Voyons donc ce que cela donnerait en partant des styles les plus basiques et en allant vers l’inévitable sophistication.

 

Tweet de Trump :

Cette sale bonne femme, Bérénice, est LAIDE…aucun doute à ce sujet.

 

Les Beatles :

Béréniche, my biche,

Yeah, yeah, yeah,

Come along,

you’ll get strong,

yeah, yeah, yeah,

with your cow face

I cannot replace,

Yeah, yeah, yeah.

 

 

Rap français :

La meuf Bero,

J’la kiffe pô,

Sa trogne mochtingue,

Auré se la baltringue.

 

Renaud :

Bérénice sur le quai,

Marchait, marchait,

Et Aurélien suivait,

Suivait,

Bérénice repoussoir

Et Aurélien s’est fait avoir.

 

Dylan, Prix Nobel de Littérature :

Bérénice, her hair

Blowin’ in the wind,

Hidin’ her ugly face,

No matter, Aurélien,

Your answer is also

Blowin’ in the wind.

 

L’écrivain anar Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, etc.) :

Ça s’est passé comme ça. Dans un boui-boui près de Clichy, elle y était la Bérénice. Dans un coin. Accoudée au mur. Nonchalante. Avec une tronche de demeurée. Aurélien entra, s’arrêta. La reluqua une bonne fois. Moche, se dit-il. Pas possible. Il commanda un pernod. Et n’y pensa plus. La Bérénice l’avait aperçu à travers ces volutes épaisses de clopes à deux sous. Kif-kif, rien à cirer. Autant l’approcher, ce mecton pas mal. Et lui causer.

 

Nathalie Sarraute  (mais cela vaut aussi pour le Prix Nobel Modiano, ave, lui, quelques mots en plus par-ci, par-là):

Bérénice dans un coin. Silencieuse. Entra Aurélien. Qui l’a vit. La regarda. La trouva moche. L’oublia du coup.

 

Grand Corps Malade :

Un soir d’été, alors que je kiffais la brise,

Je la vis, Bérénice, simple méprise

D’un cerveau déconnecté,

Mais quand je l’appâtai

D’un regard volontairement froid,

Tout en me maintenant bien droit,

Je vis qu’elle était franchement laide,

Et ainsi, semblable à un gai intermède,

Je lui tournai le dos ;

L’abandonnai à son huis-clos.

 

L’académicien Jean :

Bérénice, arrière-arrière-petite-nièce du Duc d’Ormesson, enrobée d’un agréable taffetas et dont la coiffure voltigeait en espiègles boucles autour de ses délicieuses et minuscules oreilles, lui chatouillant l’orée des épaules, trônait du haut de sa laideur un rien champêtre qui dominait la pièce où survint soudain Aurélien, chantre chatouillant volontiers une lyre de lui seul connue. Le poète en herbe regarda cette femme flottant sur son impression rétinienne telle une apparition d’un au-delà bien terrestre quoique funeste et, de son regard un rien myope, il distingua une élégante forme de laideur et se demanda, un instant de désarroi, quel nom elle aurait pu arborer.

 

Le non-prix Nobel et non Académicien Proust :

Alors même qu’une somnolente léthargie nocturne me dardait ses flèches acérées d’embruns oniriques, je la vis en rêve pourpre Bérénice, qui m’appelait d’un au-delà que nulle pensée consciente n’aurait pu me faire franchir (et qui étais-je, moi, Aurélien, scribe sans gloire qui annotait à longueur de journée et de nuit enfiévrée de longues mains dimorphes ce qu’un cerveau exalté lui dictait par monts et par vaux), d’une distance telle que même en rêve je n’aurais pu la rejoindre, encore moins poser une de mes phalanges démesurées par l’écriture sur l’une de ses paupières qu’elle avait lourdes, presque équines, ou effleurer sa lèvre supérieure qu’une puissante morgue relevait tel un défi qu’elle m’aurait lancé, moi qui la vis ainsi en songe et la trouvai plutôt revêche avec cette face empâtée qui, déjà et non pour l’éternité, présentait l’hideuse image du poids des anniversaires que les doigts des deux mains ne suffisent plus à recenser…

 

A la manière du monologue de Molly Bloom {Ulysse, James Joyce)

…Bérénice elle encore une fois apparaissait tel un archange qu’un démiurge impotent aurait tenté de créer sans y réussir Bérénice dont les formes affriolantes auraient excité un Aurélien entrant dans la pièce et l’apercevant aussitôt tous les sens en alerte sauf qu’Aurélien vit qu’elle était moche d’une mocheté qui’ n’empêchait pas de rêver et même de rêver se l’approprier si les circonstances le voulaient et les circonstances le voulaient-elles car Aurélien décida de se rapprocher d’elle qui l’aspirait tel un aimant attisant en lui ce qu’un vide ne parvenait pas à combler mais que cette vision presque féérique d’une femme laide mais aux formes sculpturales suggérait en termes non uniquement oniriques mais drapés déjà d’une sérieuse dose d’érotisme surtout qu’il avait sagement décidé d’ignorer cette face grossière et de concentrer sa libido sur ce qui était situé en dessous de ce cou longiligne qui était également vilain toutefois Aurélien n’en était plus au stade du choix surtout quand le choix s’imposait à lui par la force des choses et ainsi sans plus attendre il s’approcha d’elle à la toucher et quand une main indolente vint se poser sur une épaule en attente il avait déjà oublié sa première impression de laideur de cette nana pour savourer d’avance le fruit d’une passion que la raison lui interdisait mais qu’une libido resplendissante lui autorisait sans limite…

21/12/2016

BERLIN

BERLIN

 

L’attentat de lundi au marché de Noël près de la Gedächtniskirche dans la partie de Berlin communément appelée Berlin-Ouest, provoque en moi beaucoup de remous et ravive les souvenirs, bons à très bons dans l’ensemble puisque j’aime beaucoup Berlin.

 

Berlin est une de mes villes préférées dans le monde et certainement en Europe. Pas pour et par sa beauté. Non, Berlin reste pour moi un pôle d’attraction car j’y suis allé pour la première fois en 1972, en voiture, après avoir traversé l’Allemagne de l’Est {une expérience unique mais angoissante à l’époque}. Ensuite, j’y suis retourné en city trips à 6 reprises et une autre fois, ce fut une excursion d’un jour en avion au départ de Zaventem, atterrissage à Tempelhof en plein centre de la ville, et retour par le dernier vol du soir. En 1993 – la 1ère fois que j’y retournai après la chute du Mur - quand on prenait le métro, on pouvait reconnaître d’un simple regard les habitants de Berlin Est à leurs vêtements aux couleurs fades et passées, à leur tenue physique un rien rabougrie, à leur relative méfiance non encore disparue.

 

Depuis 1993, je logeai généralement dans la partie est de la ville, la plus intéressante du point de vue architectural, la plus exciting également pour s’y promener et y flâner, loin de l’exubérance bling-bling du Kurfürstendam et de ses immenses boutiques pour touristes peu curieux ou peu amateurs d’art. La richesse en terme de musées, de beaux bâtiments, d’endroits charmants, était à l’est. Je me souviens des petits-déjeuners dans la grande salle du Hilton donnant sur Gendarmenplatz, alors que je dégustais une omelette qui avait été préparée devant moi en regardant le Dom à la merveilleuse coupole, et, certainement, très tôt le matin alors qu’elle était parfaitement illuminée et transmettait ses lueurs bleutées et dorées à la hauteur de mon omelette. Cette place était d’ailleurs d’une beauté transcendante. Un peu plus loin, il y avait l’université, Unter den Linden et le Deutsche Oper où mon épouse et moi allâmes voir un soir l’Or du Rhin de Wagner, dirigé par Daniel Barenboim, le chouchou de l’endroit et, ce soir-là {nous étions au premier rang, places de dernière minute que ne voudrait aucun véritable aficionado d’opéra mais dont nous nous contentâmes}, nous pûmes constater qu’il portait des baskets de couleur verte aux pieds, le maestro, le reste de son habillement étant l’habit de soirée traditionnel. En face de l’opéra, il y a – dans ce bâtiment qu’on appelle die Wache {la garde} - une fantastique Pietà sculptée par Käthe Kollwitz, Berlinoise d’adoption, et la mère qui tient l’enfant a tout de la physionomie de cette incomparable artiste. Un musée Berlin-ouest porte son nom, non loin de l’église du souvenir où eut lieu l’attentat. On peut d’ailleurs admirer une autre des créations sculpturales de Kollwitz au cimetière de guerre allemand à Vladslo (Belgique), où elle sculpta un couple éploré, agenouillé, face à la tombe où git leur fils Peter, soldat allemand engagé volontaire et qui périt devant Ypres en octobre 1914 lors du fameux massacre de soldats allemands appelé «le jour des étudiants», fauchés à la mitrailleuse par les Britanniques défendant les environs de la ville flamande assiégée.

 

Certains des musées de Berlin recèlent parmi les plus grandes et intéressantes collections au monde, surtout dans le domaine de l’archéologie, de l’art égyptien {cf. le buste de Néfertiti} ou de celui que produisirent les expressionnistes allemands {Grosz, Dix, Beckmann, etc.}. Nous eûmes aussi la chance de voir l’ourson Knut au zoo belinois, que sa mère avait rejeté et qui fut soigné au biberon tout d’abord par son soigneur. Et, plus tard, quand Knut mourut de manière inexpliquée, son fidèle soigneur se suicida un jour, merveilleuse et attristante histoire de l’amour qu’un être humain peut vouer à un animal, fût-il captif.

 

Les marchés de Noël de Berlin sont aussi chers à mon cœur. Celui que j’aimais surtout était justement située près du Deutsche Oper – Unten den Linden. Un marché de Noël en Allemagne, c’est d’ailleurs une tout autre atmosphère qu’en Belgique ou en France. C’est féérique, les gens y sont exubérants, de bonnes humeur et composition, gais, extravertis. Ils boivent mais qualitativement plutôt que quantitativement. Ah, ce Glühwein avec un Schuss d’Amaretto! Découvrir les enfants et petits-enfants du régime hitlérien, à deux pas de l’endroit où les nazis commirent leur premier autodafé {on peut voir une plaque commémorative au sol, sur la droite de l’opéra quand on regarde sa façade, en face de l’université} fait réfléchir. On sait que les Berlinois n’ont jamais été parmi les plus fascistes ni les plus nazis de la nation allemande, on sait que les Berlinois sont presque une race à part, ni proches de l’austérité et de la sécheresse protestante des populations du nord, ni proches de la mentalité paysanne, extravertie mais aussi raciste de la Bavière, mais quand on sait observer et bien observer, on réalise le chemin qu’ont parcouru la nation et la démocratie allemandes depuis Adenauer et le rétablissement d’un régime non seulement démocratique mais qui eut à cœur de restaurer l’image d’une Allemagne digne d’être partenaire dans une Europe renaissant des cendres, des larmes et du sang qu’elle avait elle-même disséminés dans les pays par elle conquis.

 

Le marché de Noël où a eu lieu l’attentat, nous le connaissions également, c’était un quartier de restaurants, de librairies, de galeries, c’était la station de métro avant le zoo, l’un des plus anciens et beaux d’Europe, où nous vîmes nos premiers pandas.

 

Un jour, nous prîmes le métro vers le nord et allâmes visiter le camp de concentration de Sachsenhausen. L’un des plus durs parmi les premiers camps de concentration. Passée l’entrée où est aussi inscrit «Arbeit macht frei», une cour circulaire. Dans cette cour depuis tôt le matin jusqu’à l’obscurité, des détenus – qu’on appelait le Schuhkommando {commando des chaussures} - marchaient en rond, sans arrêt, sans pause sauf celle du midi pour avaler en vitesse une soupe claire; ils marchaient toute la journée sous les regards meurtriers, les coups, la schlague des SS, usant des chaussures de marche ou des bottes neuves destinées aux soldats de la Wehrmacht et de la SS et qu’ils devaient assouplir. Oui, le travail rendait l’homme libre à Sachsenhausen. Quand on pense au nombre de morts que cette absurdité kafkaïenne mais au faciès nazi a suscité, on en reste baba devant une telle horreur. Dans un autre domaine, nous avons un jour vu à Berlin, une exposition Dali qui était tout bonnement extraordinaire, dans le quartier de Charlottenburg, là où se situe aussi le très célèbre musée égyptien. Et, nous avons vu les endroits où les nazis vécurent, travaillèrent, torturèrent, l’exposition permanente antifasciste «Topographie de la Terreur» sur les lieux même du QG de la Gestapo, l’endroit désertique où il y avait le Bunker d’Hitler, et l’affreux bâtiment du Ministère de l’Armée de l’Air où Goering avait son QG. Nous avons vu l’érection lente mais certaine du Mémorial aux victimes juives de la Shoah à Berlin, un espace assez vaste de pierres disparates {pour les Juifs, laisser des pierres sur des tombes est un signe de deuil}. Nous avons connu l’époque où des centaines de grues se faisaient concurrence du côté de la Potsdamerplatz afin d’y bâtir un des centres hypermodernes de la ville, merveilles architecturales au pied de laquelle il y avait un autre marché de Noël.

 

Un de mes quartiers favoris à Berlin c’est le quartier Nikolai, un petit bijou, entièrement restauré et de très bon goût architectural, avec un restaurant que nous connaissions bien où nous mangions des Berliner Buletten arrosées d’une Berliner Weisse, autre spécialité de bière locale. Il y avait aussi cette très belle statue de Saint-Georges et c’est surtout la tête du cheval qu’il chevauche qui m’a frappé par sa beauté intemporelle, surtout le soir quand la densité de touristes y était moindre.

 

Berlin, un de ces endroits du monde dont j’ai la nostalgie quand j’en vois un reportage ou des photos ou que je regarde les photos que nous y avons prises. Tant de bons moments, de bons souvenirs et une population qui n’avait rien à voir avec le nazisme, le communisme ni le racisme. Une population qui aimait rire, sortir, faire la fête, jouir calmement d’un marché de Noël, terni par une nouvelle horreur imbécile et primaire.

 

Berlin, si ne je dis pas bêtement comme certains qui n’y sont jamais allés ‘Ich bin in Berliner’, mon cœur saigne car je connais cette ville, je l’aime, je connais ses habitants, ils sont formidables.