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22/10/2016

UN PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE POUR BOBOS : BOB DYLAN

               UN PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE POUR BOBOS

BOB DYLAN

Le commentaire le plus succulent, on le doit à Irvine Welsh {Trainspotting mais auteur d’autres romans se situant dans cette Écosse dont la drogue constitue le socle social} : « Ce prix n’est qu’une nostalgie mal comprise de hippies tremblotants avec des problèmes de prostate ».

 

Le commentaire le plus nul on le trouve sous la plume de Sébastien Ministru dans Moustique : « Les trois réflexions résument le mépris qu’inspire encore et mine de rien l’univers du rock, appréhendé comme le territoire du superficiel, du vulgaire et de l’éphémère. Un signe révélateur, au mieux, du dédain de l’élite intellectuelle face à la culture populaire, au pire, de l’ignorance d’un répertoire dont la valeur pèse pourtant de tout son poids sur l’histoire du goût et des idées ».

 

Là, aucun doute possible, si je juge le fond de la pensée de Ministru, une chose est certaine, il ne ressortit pas à l’élite intellectuelle. Car associer rock et Dylan est déjà idiot en soi. Mais sortir comme énormité culturelle que ce répertoire de rock a une valeur qui pèse de tout son poids sur l’histoire du goût et des idées, c’est oublier justement ce que les membres du comité Nobel – en désignant Dylan lauréat du prix de littérature – ont également occulté et sans doute par vision purement unidirectionnelle sur le plan culturel et franchement raciste sur le plan humain.

 

Il paraît clair qu’en ces temps de Trump et d’élections américaines à l’horizon de novembre le comité Nobel ait voulu frapper un coup fort et contrer Trump. Quel meilleur moyen que de choisir un barde qui fut le symbole de la révolte des jeunes blancs contre l’establishment back in the good old sixties.

 

Je me souviens d’un documentaire pris au début de la période de popularité de Joan Baez et Bob Dylan, une petite scène, quelques centaines d’auditeurs. Tous blancs. On dit maintenant de Dylan qu’il fut contre la guerre du Vietnam et qu’il faisait une musique de contre-culture. À cette époque allant de ’65 à ’73, il y eut un mouvement populaire au sein des Blancs, jeunes, étudiants au lycée ou université, contre cette guerre à laquelle leur taux de participation était nettement réduit puisque le gros du contingent des conscrits était constitué de Noirs (ayant moins d’accès aux études supérieures pour raisons de ségrégation sociale) et des poor whites, ces fils de fermiers, travailleurs agricoles, travaillant dans des stations d’essence, à l’usine, comme short-time cook (cuisinier de plats chauds légers), qui, contrairement à ces « hippies tremblotants avec des problèmes de prostate » maintenant sexagénaires ou septuagénaires, cultivaient la contestation. Incapables, ces adorateurs de folk contestataire de réaliser qu’une bonne partie de ce qu’ils entendaient en musique avait en tout ou en partie été volé aux Noirs qui, les premiers créèrent les fondements d’une véritable musique populaire originale, unique au monde: le blues, le gospel et les negro-spirituals et ce qui évolua ensuite vers le rhythm and blues, puis le funk, la soul, mais souvent avec des chansons à textes: niais, sublimes, tristes, gais, entraînants, déprimants, etc. Disons-le franchement, la musique country ou country and western, dont s’inspirait également Dylan, fut tout autant une création originale, avec, tout comme pour le blues, parfois de très beaux textes de chansons. Mais, dans la musique populaire américaine, n’oublions pas aussi l’apport de paroliers de talents, blancs et souvent d’origine juive aux débuts du XXème siècle, dont nombre de textes agrémentent les standards de jazz. Pensons au sublime texte de ‘Strange Fruit’ d’une poésie et simplicité à couper le souffle. Ou aux paroles des principaux airs de ‘Porgy and Bess’ des frères Gershwin.

 

Je ne vais pas perdre mon temps à comparer Dylan à d’autres Nobel de la trempe de Beckett, Soljenitsyne, Isaac Bashevis Singer, Kawabata, pour ne citer que quelques auteurs que j’ai lus. Non, ce qui me dégoûte dans cette attribution tardive par le comité Nobel de reconnaissance culturelle et au plus haut niveau de formes d’art et d’écriture de textes chantés, qu’on les appelle populaires ou ressortissant à du véritable art, c’est qu’il a ignoré durant près d’un siècle ce qui a constitué quelque chose d’unique au monde : les textes de blues et, par extension, des textes de chants engagés, contestataires, produits par de musiciens noirs tels Abbey Lincoln, Curtis Mayfield, Nina Simone, ainsi que toute une série de jazzmen de la mouvance free et qui, au pire de la crise d’émancipation des Noirs pour l’égalité des droits civiques, y allaient de leurs poèmes récités et contestataires auréolé par une musique de free jazz. Car, malheureusement, Monsieur Ministru, sans les Noirs, il n’y aurait eu ni rock ni des airs comme ‘Blowin’ in the Wind’, parce que les Noirs, les pionniers, ont fait abstraction des règles harmoniques européennes et ont bâti leurs airs, leurs textes chantés ou fredonnés, sur deux ou trois accords {trois pour le blues, trois pour le rock, un ou deux pour le punk}, sur une musique de type modale voire pentatonique {5 tons, une des composantes de la musique africaine et des negro-spirituals}, les fondements du rock, du punk, du folk.

 

En sacrant Bob Dylan Prix Nobel de littérature, le comité Nobel dénature l’institution, et occulte délibérément ou de manière ignare, ce qui est l’un des fondements de la grandeur culturelle des États-Unis : l’apport des anciens esclaves noirs par les créations musicales et leurs textes, au développement, à l’essor et à l’appréciation culturelle de leur pays. Les États-Unis d’un point de vue culturel c’est plus Billie Holiday que Donald Trump. Et, de plus, ce qui me dégoûte moi personnellement, en littérature, c’est que dans les sixties du temps où Dylan régalait son public de petits blancs bourgeois d’airs pour bobos baba cool, des écrivains pionniers et créateurs tels James Baldwin {noir, homosexuel, expatrié en France}, Hubert Selby Jr. {accusé de pornographie pour ‘Last Exit to Brooklyn’ et traîné devant la justice en Grande-Bretagne, défendu par Burgess}, ne sont jamais entrés en ligne de compte pour le Nobel alors qu’eux fustigeaient cette société américaine capitaliste avec bien plus de profondeur de pensée et de talent que le poète Dylan.

 

Mais, après tout, qu’est-ce que ces membres du comité Nobel savent de la contre-culture, de l’originalité en littérature ou poésie, eux qui ont ignoré Kafka, Proust, Joyce, Dos Passos.

 

J’imagine que maintenant la voie est ouverte, les membres survivants des Sex Pistols pourront espérer recevoir un jour un coup de fil de Stockholm voire Adamo ou Renaud.