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12/10/2015

Peut-on rire de tout - peut-on tout diffuser ou publier?

Peut-on rire de tout – peut-on tout diffuser ou publier?

 

Vendredi dernier, l’invité du Grand Journal était Jabukowsky du Licra français.  La question était: peut-on rire de tout ?

 

La présentatrice, Maïtena Biraben, fit passer un extrait de spectacle de Desproges datant des années 80 où celui-ci lançait des blagues et des traits d’humour au sujet de l’Holocauste; questionné à ce sujet Jabukowsky répondit qu’il comprenait ce genre d’humour et qu’il n’y avait nul antisémitisme là-dedans.  Il ajouta ‘Les Arabes étaient gênés de rire, les Juifs se forçaient à rire.

 

Le débat de savoir si on peut rire de tout et avec tout est relancé surtout en Allemagne maintenant avec la préparation d’un film où Hitler réapparaît inchangé dans l’Allemagne actuelle.  Plus près de chez nous, dans un livre flamand de Dimitri Verhulst ‘De zomer hou je ook niet tegen’ (‘On ne retient/s’oppose pas à l’été’), cet auteur a choisi comme protagoniste un personnage qui kidnappe un enfant lourdement handicapé, physiquement et mentalement, pour se rendre avec lui en France, dans un endroit où il a été heureux.  Dès la première page, il sort la grosse artillerie, n’hésitant pas à faire des mots d’humour sur les handicapés et pas piqués des vers, ces traits humoristiques.  Pourtant, on s’aperçoit rapidement que Verhulst est un auteur rare, doté d’une langue de vipère, très littéraire, d’un humour corrosif, un véritable dépeceur de l’âme ordinaire et, surtout, capable de très belles phrases et d’une trame qui reste intéressante {il vient d’obtenir récemment un compliment de taille, celui de l’auteur de la plus belle phrase en littérature néerlandaise}.  Et, en cours de lecture, on s’aperçoit que cette férocité à l’égard des handicapés cache une sensibilité à fleur de peau d’un personnage pour qui, finalement, cet enfant handicapé n’est pas aussi inconnu qu’on l’aurait cru aux premières pages…

 

L’Allemagne avec Hitler qui maintenant y réapparaît en tant que protagoniste de roman ensuite d’acteur est, selon moi,  un pays dont les habitants sont dénués de toute forme d’humour, aussi minime fût-elle; pourtant je connais le pays et je parle la langue sans problèmes, j’y suis allé souvent, je connais leur littérature dans le texte, je lis ‘Der Spiegel’ chaque semaine, je vois parfois des extraits de show comiques, ce n’est pas là une nation comique, du moins de cette forme de comique spirituel que les Britanniques et les Français ont chevillé en eux presque de manière génétique.

 

Actuellement, un débat sévit en Allemagne à propos d’un livre ‘Er ist wieder da’ (‘Il est de retour’ ou ‘Il est à nouveau ici’) de Timur Vermes, dont le personnage principal est Hitler qui revient dans cette Allemagne contemporaine, ce qui, on l’imagine, peut donner lieu à de plaisants ou déplaisants quiproquos selon qu’on est Allemand de souche ou ayants droit de victimes du nazisme. Hitler étant revenu avec ses idées de la fin dans le Bunker souterrain confronté à une Allemagne démocratique, pratiquant la tolérance.  Le pire, c’est qu’un film du même acabit est en préparation. Une scène étonnante fut ainsi jouée devant la Brandenburger Tor où apparut un Hitler plus vrai que nature, côtoyant les nombreux touristes et Allemands, dans un uniforme déchiré, demandant aux passants où se trouvait l’entrée du Bunker!  Sans que les passants ou touristes aient été avertis qu’il s’agissait là du tournage d’un long métrage ‘original’.

 

Je ne vais pas m’étendre sur le fait qu’on puisse réaliser ce genre de film ou qu’on doive l’interdire.  Je connais suffisamment bien l’Allemagne, sa culture, ses mœurs, pour savoir qu’il n’y a guère d’esprit de revanchisme nazi ou de mouvements d’extrême droite dans ce pays démocratique, sauf cette recrudescence de xénophobie dans la partie Est du territoire {cf. le mouvement Pegida parti de Dresden}, là où, au fond, il y a le moins de réfugiés: moins de 5 %, hormis à Berlin}.  En Allemagne, l’apprentissage de l’Holocauste est obligatoire, en Allemagne, les classes visitent régulièrement des lieux tels que Dachau, Oranienburg/Sachsenhausen.  En Allemagne, nul musée de chante les bons temps du nazisme ou de cette bonne époque.

 

Pourtant, ce projet interpelle.  Il y a une note positive et une note négative.  Positif, c’est que le réalisateur – David Wnendt – a jugé utile d’en faire un long métrage mi-fiction, mi-documentaire, et de filmer certaines scènes en public et sans préparation, Hitler débouchant quelque part (dans un magasin, une rue, etc.), puis de questionner et filmer les gens afin de savoir ce qu’ils en pensent.  Négatif, c’est que dans ces scènes improvisées et les dialogues qui suivirent, peu de personnes confrontées à l’image fictive mais oh combien présente d’un Hitler réapparu en Allemagne, témoignèrent de dégoût, d’horreur ou de rejet, ce qui, à mon sens, auraient été des réactions logiques {toutes informations à ce propos extraites de ‘Der Spiegel’ no.40 du 26.09.2015}.

 

Déjà dans le film ‘Der Untergang’ (‘La Chute’, au sujet des derniers jours de Hitler dans le Bunker), on pouvait admettre que certains traits du Führer auraient pu conduire certains dévoyés intellectuels ou fanatiques de droite à penser de lui que tout n’était pas antipathique chez cet homme.

 

Sans prôner la censure, je dis qu’il faut se méfier de films de fiction qui nous montrent des monstres sous une forme comique ou simplement humaine, cela dessert notre sens de l’histoire et de la réalité historique.  Ces monstres étaient des monstres même si Hitler en question aimait les chiens et Wagner (tout comme moi d’ailleurs).

 

 

Peut-on tout diffuser, publier, n’importe quelle(s) photo(s), images ?

 

En 1985, la BBC qui était encore une chaîne à la pointe du savoir télévisuel à l’époque, avait passé un documentaire ‘African Calvary’ (Calvaire Africain) qui nous montrait des images atroces, surtout d’enfants africains, d’êtres humains en Afrique en proie à la famine, certains au seuil de la mort.  Comme je l’écrivis à l’époque dans une Carte Blanche parue dans Le Soir des 22 et 23 juin 1985 {Sommes-nous tous des nazis ?}: ‘Visages d’enfants rendus débiles par la douleur, la cachexie, la déshydratation, images d’adultes et de vieillards décharnés, agonisant sous les yeux d’une caméra impitoyable.

 

Pourtant, souvenons-nous, ces atroces images d’Éthiopie et d’autres pays en proie à une famine inexorable, donnèrent lieu à des mouvements de solidarité internationale qui eurent nom ‘Band Aid/We Are the World’ dont l’initiateur fut Bob Geldof et qui permirent d’acheminer beaucoup de nourriture et de produits de première nécessité dans ces territoire décimés par la famine.

 

La question fut à nouveau posée avec le jeune Aylan mort sur les rives de la Turquie, noyé en Mer, peut-on tout montrer?

 

Cette photo impitoyable, cruelle, inhumaine, eut pour effet de provoquer une vague de fond de solidarité dans nombre de pays de l’Europe de l’Ouest, même si certains ne furent pas touchés par ce qui aurait dû toucher tout être humain normal et normalement empathique {réfractaires furent par exemple les têtes dirigeantes de la N-VA notamment, certains pays de l’Est dont la Hongrie, un pays de proue de l’inhumanité version 2.0}

 

 

Je crois, pour être honnête, qu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie.  Certaines revues ou journaux à sensation ont tendance à montrer le plus possible d’images crues, choquantes dans le but mercantile de rameuter des lecteurs.  On sait qu’au Royaume-Uni, une certaine presse publie chaque jour une photo de femme en tenue aguichante, c’est là une tradition mais de fort mauvais goût.

 

Je suis catégorique, certaines images, même blessantes pour certaines personnes sensibles doivent être publiées, je pense à ces images de la famine au Biafra dans les années 60 {le point de départ de l’action de MSF}, celles des famines des années 80, celle d’Aylan.

 

Par contre, je jugerais d’un absolu mauvais goût de publier des images de décapitations ou certaines parties de films de propagande de l’EI où on voyait par exemple des terroristes tuer au fusil-mitrailleur des prisonniers couchés dans une rigole.

 

Il ne faut pas oublier non plus qu’une certaine forme de racisme larvé fait en sorte qu’on puisse tout montrer dès qu’il s’agit de peuples non-blancs (pensons à ces images de cadavres de séismes en Haïti, du Tsunami au Japon ou de celui en Indonésie et Thaïlande}, mais quand des compatriotes sont impliqués, la plupart de nos chaînes publiques ou privées (Belgique/France) font preuve alors de retenue, choisissant une forme de censure libre.

 

Peut-on rire de tout, tout diffuser, tout publier?

 

Au fond, n’est-ce pas là essentiellement une question de bon goût, de décence, et de but poursuivi qui doit guider sir quelque chose peut faire l’objet de risée, si quelque chose peut être montré?

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