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24/08/2015

L'HOLOCAUSTE FUT AUSSI UNE QUESTION DE SPOLIATION DES JUIFS

Ayant été récemment en vacances pour quelques jours en Allemagne, je me fis la réflexion, en zappant, que l’Allemagne diffusait encore régulièrement beaucoup d’émissions sur l’Holocauste, puisque presque chaque soir de mon séjour j’eus l’occasion de constater que l’une ou l’autre émission à ce sujet était diffusée, souvent – il est vrai – sur des chaînes d’écoute moins populaires (‘ZDF History’ par exemple).  Et c’est là une des choses que j’ai toujours admirées pour l’Allemagne, le fait que régulièrement, on y diffuse des émissions historiques qui ne camouflent ou ne cachent en rien l’énorme part de responsabilité des nazis dans la Shoah.

 

Je vis ainsi une interview de Rudolf Vrba.  Dans le milieu des personnes qui s’intéressent à la Shoah, le nom de Vrba est familier puisqu’il fut l’un des rares détenus d’Auschwitz-Birkenau qui réussit à s’en échapper et à survivre.  Il écrivit un livre à ce sujet {‘Je me suis échappé d’Auschwitz’} qui demeure un classique du genre.

 

Vrba avait été appelé en Allemagne comme témoin à charge dans ce fameux procès dont on célèbre le cinquantenaire cette année, un procès qui, plus de 20 ans après la fin de la guerre, signifia pour l’Europe, Israël et les Juifs surtout, que la République Fédérale Allemande n’abandonnait pas la traque des meurtriers nazis et SS.  Car, et on le sait désormais, à une époque, l’identification, la recherche, l’arrestation et le procès de tortionnaires, meurtriers allemands, eussent-ils été de la SS ou d’autres organisations militaires ou paramilitaires, n’avait pas toujours eu la priorité absolue dans cette Allemagne démocrate, reconstruite mais dont le but principal – une fois la guerre terminée – avait été de développer une économie florissante, une tâche dont ce pays s’attela à une telle allure que déjà dans les années soixante, ce pays vaincu en 1945, était devenu l’une des machines à production et consommation d’Europe les plus dynamiques et florissantes.

 

Peut-être que ce fut le kidnapping en Argentine d’Eichmann (cf. à ce sujet ce qu’en a dit Wiesenthal et le livre de Peter Man/Uri Dan ‘La Capture d’Eichmann’) et son procès très médiatisé en 1961 à Jérusalem qui occasionnèrent le déclic juridique  allemand nécessaire à une relance de la traques des bourreaux, tueurs, tortionnaires, nazis et de leurs acolytes {on traduit actuellement en justice un SS employé aux cuisines d’Auschwitz-Birkenau et à qui aucun fait de meurtre direct d’êtres humains n’est établi}.

 

Ce procès il y a vingt ans fut un méga-procès, l’un des plus grands après la guerre, entièrement conduit par l’Allemagne.

 

Dans l’émission d’une des chaînes de ZDF à ce propos, on passa un extrait d’une interview de Vrba filmée au début des années 90, tout juste après un item où on avait vu défiler des images des juges, jurés, accusés et certains témoins à charge ou décharge qui passèrent 3 jours à Auschwitz-Birkenau à inspecter et visiter ce vaste camp et qui, notamment, eurent l’occasion de visiter l’Effektenkammer.[i] Cet homme extraordinaire dit une chose qui m’impressionna: ‘On ne sait pas s’il y eut 6 millions de Juifs tués, plus ou moins, mais une chose est sûre, chaque Juif tué fut volé de ses biens.’

 

Et, c’est peut-être là un aspect de la Shoah qui a moins été popularisé dans tous les ouvrages historiques à ce sujet.

 

C’est peut-être là aussi une des perversités majeures du régime hitlérien, cette gigantesque spoliation[ii] que durent subir les Juifs, en Allemagne tout d’abord, dans les pays occupés par la suite.

 

Le processus de spoliation des biens et possessions juives commença évidemment en Allemagne déjà avant la Kristalnacht,[iii] puis en Autriche après l’Anschluss.  On força tout d’abord les industriels, les gros commerçants, mais aussi les petits propriétaires de boutiques ou commerces moyens, soit à vendre leur société pour deux fois rien, soit à prendre un partenaire aryen qui, tôt ou tard, hérita de l’entreprise après que le propriétaire juif en eut été chassé, émigra ou fut déporté dans l’un ou l’autre camp de la mort.  On s’attaqua aussi aux maisons et appartements de Juifs qu’on chassa de chez eux, ou qui firent l’objet d’une proposition qu’on ne peut pas refuser, vendre à un aryen à un prix d’ami.

 

Une fois toute une série de pays occupés, dans l’Europe de l’Ouest, les Balkans, en Pologne et ensuite dans les territoires annexés par l’URSS (pays baltes, partie de la Pologne) ou appartenant à l’URSS (Ukraine, Russie, Biélorussie, etc.), il y eut une traque systématique et une mise à mort immédiate de populations juives ou, chez nous en Europe de l’Ouest, la déportation vers les camps de la mort.

 

Dans chaque cas, les Juifs abandonnaient tous leurs biens meubles et immeubles dans l’état où ils se trouvaient au moment où ils avaient été chasés de chez eux, abattus, tués sur place, ou arrêtés pour déportation future.  Certains, plus futés et plus prévoyants, emportèrent des biens monnayables (bijoux, or, devises, argent, etc.).  Dont ils furent détroussés, spoliés, parfois même tués parce que l’on supposait qu’ils avaient emportés de tels biens.  Dans le film ‘Le Chagrin et la Pitié’ que réalisa Ophuls, un passage de propagande allemande montrait les routes françaises après l’exode en masse où on voyait toutes les voitures abandonnées par manque d’essence, le commentaire nazi disant ‘des voitures de Juifs aux coffres remplis d’or.’

 

Néanmoins, il n’y a pas que le régime allemand, la SS ou les membres des Einsatzgruppen qui profitèrent de ces vols qualifiés.

 

Pour moi qui m’intéresse depuis un certain temps à l’Holocauste dans les pays baltes, il est courant de lire dans l’un ou l’autre récit de survivant de la Shoah (seuls environs 10 % des Juifs de ces pays survécurent) que dès le soir même de l’arrivée des troupes allemandes dans le pays, des groupes isolés de citoyens non-juifs firent irruption dans les maisons ou appartements de Juifs supposés être nantis et y volèrent sans que personne parmi les policiers ou autre autorité militaire ne s’y opposât {tous ces pays occupés ayant immédiatement été placés sous régime militaire dans l’attente d’une transition administrative soit civile soit militaire}.

 

Ainsi par exemple Ella Izrailevna Medalye (née Gutman), l’une des 4 survivantes des tueries à Rumbula de fin novembre et début décembre 1941 (28.000 victimes juives tuées en deux jours!), relate qu’à Riga, le soir même du premier jour d’occupation allemande, des jeunes gens lettons menés par un voisin qu’elle connaissait, firent irruption dans leur appartement, y prirent ce qu’ils désiraient et emmenèrent son mari qu’elle ne revit jamais.[iv]

 

À Auschwitz-Birkenau, j’ai, à deux reprises, visité les salles du musée où sont notamment exposées 4 tonnes de cheveux de femmes rasées, des casseroles, des valises, des prothèses orthopédiques, etc.  Il faut aussi savoir qu’après le gazage dans les chambres à gaz, certains détenus désignés d’office {faisant partie de ce qu’on appelait les Sonderkommandos} avaient pour tâche unique d’inspecter les bouches des Juifs et autres personnes gazées et d’en extraire les dents en or.  Or qui était entreposé puis envoyé à Berlin dans l’entrepôt central de la SS.

 

Parce que la SS était une entreprise commerciale recevant, entreposant et vendant toutes les devises, dents en or, montres de prix, bijoux, objets de valeur, volés aux Juifs et aux autres détenus.  La SS qui employait des esclaves dans les principales usines allemandes de l’époque (IG Farben Industrie, Siemens, Krupp, etc.) recevait un salaire journalier pour les détenus qu’elle y mettait au travail.  Et, on sait que le bénéfice journalier net était considérable car comme frais de fonctionnement des détenus dans des camps comme Birkenau, pour la soupe, le pain, qu’on donnait à ces esclaves des temps modernes, il n’y avait pas de quoi grever lourdement un budget…

 

Dans la série allemande ‘Unsere Mütter, unsere Vätter’ (‘Nos Mères, nos Pères’) que la télévision allemande avait diffusée il y a deux ans, elle ne cache pas certains aspects de ces spoliations; quand l’un des 5 protagonistes principaux du film, un Juif, revient vivant à Berlin à la fin de la guerre et qu’il veut réintégrer l’appartement de ses parents, il constate que des Allemands aryens en ont pris possession.

 

En Lettonie, des Juifs survivants de l’Holocauste réclament un dédommagement pour les biens immobiliers que des Lettons leur ont volé à la suite de leur arrestation et déportation dans des camps ou camps de la mort.  Le nombre des biens spoliés est assez bas – comparé à la réalité -, il s’agit de 270 propriétés immobilières.  Le gouvernement letton s’est penché sur l’affaire.  Voilà ce qui transparaît de cette intense cogitation : ‘À ce moment, le document qu’a rédigé le Ministère letton des Affaires étrangères contient 5 objets, et cinq lois, une par propriété, ont été proposées.’[v]

 

Conclusion

Les nazis se sont enrichis, des civils allemands, autrichiens ainsi que des civils dans nombre de pays occupés se sont enrichis grâce à la spoliation systématique des biens mobiliers et immobiliers des Juifs.

 

Le problème de la restitution ou d’un dédommagement équitable n’a jamais été envisagé de manière approfondie.

 

Parce qu’en droit c’est au(x) demandeur(s) qu’incombe le fardeau de la preuve.  Et, comme on sait que souvent tout ce qui a été volé l’a été en toute illégalité, sans témoins et sans possibilité pour les Juifs ou autres personnes spoliées de pouvoir prouver ce qu’elles possédaient au moment de la dépossession…

 



[i]Vaste entrepôt où les SS stockaient tous les vêtements, ustensiles et autres objets volés aux Juifs dès leur arrivée à Auschwitz-Birkenau (ou dans d’autres camps de la mort), on peut ainsi y voir des dentiers, des prothèses orthopédiques, des casseroles, etc.  Cet endroit était appelé ‘Kanada’ par les détenus de Birkenau

[ii]Au sens traditionnel, ‘spolier’ = ‘dépouiller quelqu’un par violence, par fraude, par abus de pouvoir’ (Petit Robert)

[iii]Novembre 1938

[iv]Récit repris par David Silberman dans son livre originellement écrit en langue russe (‘И ТЫ ЭТО ВИДЕЛ’ –‘Et, Toi l’As-tu Vu ?), traduit en français sous le titre ‘La Fosse – La Ferme aux Poux et autres témoignages sur la Shoah’, publié en 2011 par la ‘Beate Klarsfeld Foundation’

[v] Cf. Informations reprises du ‘Latvian Jewish Courier’ de New York/USA de mars/avril 2015 et mon article ‘Restitution of Stolen Jewish Property in Latvia to Victims and Rightful Heirs’ publié le 3 avril 2015 sur http://defendinghistory.com

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