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11/06/2015

Marc Chagall, peintre iconoclaste, juif, traditionnaliste et moderne

Marc Chagall était né juif, dans une famille traditionnelle vivant dans un Shtetl {partie de village qui, en Russie et Pologne, était dévolue aux habitants juifs, pas un ghetto en soi, un simple regroupement social dû aux affinités évidentes ou à la politique russe de confinements des Juifs dans certaines zones}.  Pourtant, très tôt il sentit le besoin de dessiner et de peindre, transgressant ainsi l’un des interdits de la religion judaïque.

 

Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles vient de donner l’occasion aux amateurs de peinture moderne, soit de découvrir ce peintre peu adulé par le grand public, soit de découvrir ou de redécouvrir partie de son œuvre (comme Picasso et Dali, il peignit beaucoup et, malheureusement, une grande partie de ses œuvres d’avant la Première guerre mondiale fut volée ou disparut dans des collections privées et inaccessibles).

 

L’exposition était bien présentée, bien agencée, et les toiles et autres dessins bien éclairés.  La librairie recelait aussi nombre d’ouvrages intéressants sur ce peintre méconnu du grand public mais aux aspects attachants.

 

Ce n’était pas la première exposition de Chagall que je vis;  j’eus l’occasion de  voir partie de ses œuvres surtout russes et juives d’esprit à Vienne, il y a une dizaine d’années, à Paris au Musée juif quelques années plus tard, ensuite une exposition consacrée à ses illustrations de l’Ancien Testament à  Cateau-Cambrécis dans le nord de la France et, en novembre 2013, une exposition au Musée juif de New York consacrée à ses années d’exil aux États-Unis, durant la guerre.

 

Si je ne compte pas Chagall parmi le top de mes peintres préférés, il fait incontestablement partie du patrimoine culturel de la peinture que j’entretiens dans mes pensées, tout d’abord parce qu’il est moderne – et j’aime la peinture moderne du moins figurative et/ou surréaliste – et que les aspects juifs de sa peinture me tiennent à cœur, moi qui me suis intéressé aux Juifs, l’Holocauste, Israël, l’histoire de son peuple, ses souffrances, ses déchirements.  Donc, chaque fois que j’en ai l’occasion, je cours voir ses œuvres.

 

Toute sa vie, Chagall restera marqué par le Shtetl natal (Vitebsk étant sa ville natale), des images mentales ou projetées, des symboles liés aux Juifs, à son enfance.  Même durant son temps en France avant la Première guerre mondiale, dans l’entre-deux guerres, plus tard en exil aux États-Unis, ou après son retour définitif en France, nombre de ses tableaux illustreront des scènes imaginaires mais inspirées de son enfance juive au sein du Shtetl à Vitebsk.  Certains des tableaux de l’exposition de Bruxelles {cf. ‘Rabin au Citron Vert/Au-dessus de Vitebsk, etc.} donnaient une assez bonne idée de ces thèmes qui le hantèrent toute sa vie et qui représentent un des aspects originaux de son œuvre, cette capacité de mêler ‘folklore’ juif/russe aux traits les plus modernes.

 

Car au-delà d’un certain modernisme qui a parfois flirté avec le surréalisme, ce qui frappe le plus chez Chagall, c’est l’utilisation des symboles.  Ainsi, à Bruxelles, je n’ai pratiquement pas vu de tableaux ou d’œuvres arborant une énorme pendule (une toile unique, je crois), alors qu’à New York, ils abondaient.  Dans son enfance, et pourquoi donc?, Chagall avait été terrifié par une énorme pendule appartenant à son grand-père et cette terreur enfantine se répercuta dans nombre de ses créations.  Le violoniste jouant sur un toit d’une maison du Shtetl inspira le titre du musical et film américain ‘Fiddler on the Roof’ (Un Violon sur le Toit), au départ de la toile ‘La Musique’ datant de 1920.[i]

 

Mais, l’un des symboles les plus frappants, moins présenté dans l’exposition de Bruxelles malheureusement bien qu’elle eût été fort représentative de son œuvre considérable, fut l’image du Christ et, surtout, la signification que Chagall donna à la crucifixion du Christ.  Chagall ne se convertit jamais au christianisme {après la mort de son épouse juive Bella, sa compagne américaine Virginia et la Russe Valentina furent et restèrent chrétiennes; ‘Vava’ donna d’ailleurs une sépulture chrétienne à Chagall!}, mais il employa l’image symbolique du Christ {un Juif!} surtout pour dépeindre les souffrances du peuple juif durant (1) la violence infligée aux Juifs en Russie traditionnaliste et (2) la période de la barbarie nazie.

 

Ce qui, d’un certain point de vue, est iconoclaste.  Tant pour les Chrétiens que pour les Juifs. Les Chrétiens ayant gommé l’aspect juif du Christ, les Juifs ayant gommé l’origine juive de ce Christ chrétien. Le tableau – vu à New York – ‘La Crucifixion blanche (the White Crucifixion), de 1938 symbolise, via l’image du Christ crucifié, la souffrance du peuple juif qui, en Russie, ne l’oublions jamais, fut souvent l’objet de pogromes, d’écartement de la vie sociale, de bannissement puisque sous les Tsars et durant toute une époque (jusqu’aux premières réformes institutionnelles de 1905), les Juifs devaient vivre dans une zone déterminée, appelée ‘Pale’ en anglais, représentant une zone de confinement obligatoire.  À Bruxelles, le tableau ‘Apocalypse en Lilas’ traitait de la même thématique, le Christ victime juive de persécutions dont un svastika symbolisait l’agresseur nazi.  Iconoclaste, Chagall le fut car dans un de ses tableaux célèbres, on pouvait voir Lénine faisant une pirouette…Chagall qui occupa des fonctions de commissaire dans un centre culturel peu de temps après la révolution d’octobre 1917…

 

Chagall, sans être un grand intellectuel, était au courant, durant son exil aux Etats-Unis, de ce qui se tramait en Europe et de l’énorme pogrome nazi dont furent victimes les populations juives d’Europe de l’ouest comme de l’est et, plus particulièrement, ceux qui lui tenaient à cœur, de cette Russie éternelle. 

 

Voilà ce qu’il avait écrit:

 

‘Je les vois se traînant en loques,

Pieds nus, appuyés sur des bâtons muets,

Les Frères d’Israël, Pissarro,

Modigliani, nos frères, - poussés

Avec des cordes

Par les fils de Dürer, Cranach,

Et Holbein – vers la mort dans les

Crématoires.’[ii]

 

J’ai remarqué que dans certains de ses tableaux des années 70 exposés à Bruxelles, Chagall revenait à une esthétique ‘russe’ (cf. par exemple les toiles ‘Job’, et ‘Le Fils Prodigue’, mais les contrastes et l’iconoclastie de l’utilisation des couleurs étaient déjà tempérées par rapport à certaines de ses œuvres bien plus originales voire marquantes où les mauves, les verts criards ne manquaient pas, un des traits caractéristiques et originaux de Chagall, cette utilisation de couleurs ‘fauves’.

 

N’oublions pas qu’outre ses toiles – dont, on a pu le voir à Bruxelles, nombre appartient à des collections privées -, Chagall créa des habits, tentures murales et décors pour des ballets ou opéras, il peignit un plafond à l’Opéra de Paris (l’exposition de Bruxelles montra une toile de concept de cette peinture murale), des vitraux à la Cathédrale Saint-Etienne de Metz et à l’hôpital Hadassah à Jérusalem, des tapis muraux à la Knesset (parlement israélien) et de grandes tentures de part et d’autre de l’entrée du Metropolitan Opera à New York.

 

Chagall fut juif, son univers mental resta éternellement ancré dans la vie et l’univers juifs, d’ailleurs sa langue véhiculaire fut toujours le yiddish même s’il parlait le français et l’anglais (moins bien) et le russe.  Pourtant, en dépit du judaïsme affiché de nombre des symboles qu’il utilisa, son œuvre transcende les frontières nationales, ethniques ou culturelles, et cela c’est le génie de l’artiste, puisant dans ses propres racines, transposant en symboles ou images picturales ce que son existence à pétri en son for intérieur et, atteignant ainsi à l’universel.

 

Il n’est pas nécessaire d’être juif ou ferré en judaïsme pour apprécier l’œuvre et les créations de Chagall car elles ressortissent au patrimoine universel, intangible mais ô combien proche de nous, de notre sensibilité artistique…

 

 



[i]Certains des éléments biographiques sont extraits de ‘Marc Chagall’ biographie de Jonathan Wilson

[ii]Affiché à l’exposition de New York au Musée juif intitulée ‘War, Exile, Love’ (Guerre, Exil, Amour)

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