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26/05/2015

Négationnisme et autres vérités historiques

La mode maintenant est de remettre tout en question et, paradoxalement, de s’attaquer à des œuvres écrites il y a près de 50 ans.

 

Alors que dans les années 60, il n’existait pratiquement aucun ouvrage en français sur le camp de la mort de Treblinka – où furent, notamment, envoyés tous les Juifs du ghetto de Varsovie -, le livre ‘Treblinka, la Révolte d’un Camp d’Extermination’ par Jean-François Steiner (paru en mai 1966 avec une préface de Simone de Beauvoir), constituait l’un des seuls qui nous permettaient de nous faire une idée de ce qui s’y était tramé et de cette fameuse révolte qui permit à quelques centaines de détenus de se révolter et de s’échapper.  Temporairement parce que l’immense majorité de ces détenus fut tuée ou reprise pour être tuée par la suite, les dures lois ne nazisme n’acceptaient d’aucune façon que les Juifs ou autres ‘parasites’ (ennemis du IIIème Reich) puissent survivre et, surtout.

 

Lisant maintenant en français le témoignage de l’un des rares survivants de cette révolte historique à Treblinka ‘Une Année à Treblinka’ par Jankiel Wiernik[i], je fus estomaqué de constater que 27 pages d’annexe étaient consacrées à une réfutation systématique des ‘thèses’ de Jean-François Steiner sous le titre de chapitre ‘Préhistoire du Négationisme {sic}: la manipulation des témoignages’.  Plus loin, on trouve en annexe un autre chapitre sous le titre ‘Contre les Illusionnistes de la Mémoire’ de 26 pages qui s’attaque aux ‘Bienveillantes’ de Jonathan Littell.

 

Pour Steiner, on a sorti la grosse artillerie (on peut également lire toutes ces critiques sur l’article circonstancié qui lui est consacré sur Wikipedia).  On reproche notamment à cet auteur ses critiques du ‘Judenrat’ (Conseil Juif) en tant qu’institution juive de collaboration avec les Allemands, et le fait que certains Juifs collaboraient à la destruction d’autres Juifs (notamment ceux qui étaient en poste à l’arrivée des trains et rassemblaient les valises et autres biens que les arrivants juifs devaient abandonner dans les wagons ou sur la rampe d’arrivée.  Steiner, dans son livre et plus tard lors d’interviews, fustigea également la passivitédes Juifs qui, pour l’immense majorité, se laissèrent conduire au massacre sans s’y opposer par la force.

 

N’oublions pas que le chapitre du livre ‘Une Année à Treblinka’ porte le titre de ‘négationnisme’, et, selon le Petit Robert, ce terme s’applique à l’idéologie qui conteste l’existence des chambres à gaz utilisées par les nazis.  Au passage, on n’hésite pas à égratigner Hannah Arendt qui, lors du procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961, fustigea le rôle des Conseils Juifs.

 

Cela m’amuse énormément, cette propension typiquement française à couper les cheveux en quatre et à arguer de faits historiquement prouvés pour remettre à leur place des auteurs près de 50 ans après l’écriture de leur ouvrage pour ce qui concerne Steiner, et leur imputer tous les maux de l’antisémitisme réactualisé.  Reprocher à Steiner certains de ses avis tranchés, ou le manque de véracité historique de Littell, de la part d’historiens, montre à suffisance que des historiens sérieux sont incapables d’admettre que certains auteurs non historiens puissent avoir des avis divergents et que c’est là leur droit en vertu du principe de la liberté d’opinion et d’expression.

 

La question des ghettos en Pologne et dans les territoires de l’URSS, les rafles de Juifs, leurs déportations, leurs massacres, que ce le fût dans des vilalges, ghettos, villes, dans des chambres à gaz ou lors de tueries par des unités mobiles (Einsatzgruppen – la Shoah par balles) est complexe.  Il y a des vérités historiques qu’on peut lire dans les ouvrages d’historiens sérieux : Raul Hilberg, Léon Poliakov, Guido Knopp, Martin Gilbert, Joachim Fest, etc. Il y a d’autre part les témoignages de survivants de l’Holocauste ou de témoins-clés (parfois légués après leur mort comme dans le cas de Ringelblum) tels Wiesel, Kertész, Levi, Langbein, Nyiszli, Ringelblum, Venezia, Semprun, etc.

 

Cela constitue évidemment le fondement historique sérieux de ce que fut la Shoah, même s’il y a des historiens qui se méfient de témoignages de survivants.

 

Et, d’autre part, il y a des œuvres qu’il faut classer parmi celles ne relevant pas de l’histoire, même si elles s’en inspirent et y trouvent leur source, et le bouquin de Steiner, pour intéressant et bien écrit qu’il fût – relève de cette dernière catégorie.  Faut-il pour cela le détruire et y consacrer des centaines de mots à réfuter ses ‘thèses’ révisionnistes?

 

Il a eu l’avantage d’écrire en 1966 un livre sur un domaine inconnu alors du public français et des historiens de l’époque. Qui penserait d’ailleurs sérieusement et un seul instant le citer comme source pour l’écriture d’un article historique sérieux?

 

Toutefois, les thèses de Steiner en ce qui concerne la ‘collaboration’, la ‘passivité des Juifs’ et le rôle considéré comme criminel de certains Conseils Juifs (Judenrat au singulier), il ne fut pas le seul auteur ou personne à penser de manière semblable, cette manière qui fait l’objet de critiques d’historiens actuels.

 

Certains de ces historiens ou personnes appartenant à des générations plus jeunes ont tendance à oublier qu’avant le procès d’Eichmann en Israël en 1961, la plupart des Sabras (Israéliens nés en Palestine et non issus de l’Alliyah) pensaient que les Juifs portaient une part de responsabilité dans leur massacre durant cette période connue sous le terme de Shoah.  Eux qui, dès les années 20/30 et plus tard durant la lutte pour l’indépendance de l’état hébreu en 1948/1949, s’étaient battus contre cinq pays agresseurs et étaient parvenus à s’imposer alors qu’un embargo limitait leur accès à des armes lourdes, eux qui avaient fait de l’autosuffisance une vertu fondatrice de leurs valeurs de pionniers en cette terre de Palestine retrouvée, il n’avait eu que mépris pour ces Juifs européens qui s’étaient laissé amener à l’abattoir comme des animaux.  Et, les seuls qui, à leurs yeux de combattants aguerris, avaient trouvé une grâce rédemptrice, c’étaient ces jeunes du ghetto de Varsovie qui s’étaient révoltés en avril 1943.  Certains documentaires récents nous ont rappelé cette vérité essentielle. 

 

Et, pour les Israéliens, le procès d’Eichmann et ces centaines de centaines d’heures de témoignages de survivants (Jankiel Wiernik, auteur de ‘Une Année à Treblinka’ fut l’un des témoins appelés à la barre) fut le déclic.  Ils se rendirent soudain compte, en masse, qu’il n’avait pas été aussi évident que cela pour des Juifs ancrés dans leur pays et leur modes d’existence (ou déracinés comme ces Juifs immigrés en Belgique, France, aux Pays-Bas, etc.) de se révolter. 

 

Prenons l’exemple typique, une famille comprenant père, mère et deux enfants, est détenue dans le ghetto de Riga en Lettonie.  Puis, on placarde un avis que tous les Juifs qui ne sont pas en possession d’une carte de travail dûment valable et estampillée par les autorités allemandes devront se rassembler le lendemain matin à 05.00 heures.  Le père a une carte, son épouse et les enfants, non.  Que peut-il faire?  Il n’a que deux choix.  Accompagner ses proches dans la mort – puisqu’ils savaient qu’ils allaient être tués, des rumeurs à ce sujet avaient circulé dans le ghetto – ou laisser sa famille y aller seule, sans lui donc, à une mort certaine.

 

Se révolter n’était pas facile.  Au ghetto de Varsovie, en juillet 1942, avant les déportations de masse, on a promis un pain entier à ceux qui – volontairement – viendraient à l’Umschlagplatz (place de rassemblement pour les départs en train vers Treblinka).  Eh bien, il y eut une foule de gens affamés qui vinrent pour ce pain et furent déportée et gazée à Treblinka.  Il est facile pour nous d’en sourire maintenant (quelle naïveté !), de juger négativement ou d’émettre un quelconque avis.  Seuls ceux qui étaient dans le ghetto et crevaient de faim auraient pu émettre un jugement en la matière.

 

Ce qu’il faut c’est moins de sectarisme.  Condamner Hannah Arendt pour certaines opinions qu’elle a émises et qui sont partagées par d’autres est idiot.  On n’a pas encore écrit ni examiné à fond le rôle des Conseils Juifs.  N’oublions pas que ces Judenräte avaient notamment pour fonction de fixer des listes de personnes appelées à la déportation – et à la mort par gazage  ou par balles -, cette ‘collaboration’ fut-elle une réelle collaboration ou bien fut-elle la tentative d’hommes de bonne foi déterminés à sauver ce qui pouvait l’être?

 

Quand, à Varsovie, on décida en 1942 de déporter tous les enfants des institutions d’orphelinat du ghetto, Korczak, cet éminent pédagogue, auteur et personnage fabuleux, prit la tête du cortège des orphelins de sa propre institution marchant vers l’Umschlagplatz.  Vu sa notoriété, il aurait pu être sauvé, des amis à lui le lui proposèrent (cela aurait facile de corrompre l’un ou l’autre bonze SS, ils étaient tous pourris, outre leur idéologie perverse).  On fait allusion à son sacrifice dans les films ‘La Liste de Schindler’, également dans ‘A Courageous Heart (le film retraçant le parcours d’Irina Sendler qui sauva 2.500 enfants du ghetto), et Wajda consacra un excellent film à Korczak.  Le problème, c’est que tous les êtres humains n’avaient pas la fibre ni la personnalité ni la justesse de vue d’un Korczak. 

 

L’homme est frêle, mais l’homme est aussi un animal social.  Pour un mâle juif en bonne santé, abandonner sa famille et partir se battre avec les partisans ou fomenter une révolte était un acte de bravoure mais aussi de lâcheté puisqu’il fallait par la même occasion abandonner et sacrifier ceux qui étaient les plus chers.

 

Qu’auriez-vous fait à leur place?

 

Et, faut-il ne pas lire Steiner ni Littell parce que certains historiens les critiquent ou jugent leurs œuvres incomplètes historiquement parlant, ou biaisées?  Après tout, de la diversité naît la vérité.

 



[i]Vendémiaire Editions 2014, l’original en polonais ayant déjà été publié dans les années quarante

12:06 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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