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20/04/2015

Grosz ou l'art de la caricature

 

‘Je replace aujourd’hui plus que jamais la caricature à une place bien en dessous de l’art et je tiens les époques dans lesquelles elle est à l’avant-plan comme des périodes de  déclin.  Parce que, la vie et la mort sont, qu’on me permette de le dire, de grands thèmes – ce ne sont pas là des thèmes pour la moquerie ni pour des blagues bon marché.’  George Grosz (extrait de ses mémoires, années > 1933)[1]

 

 

 

Que c’est bien dit!

 

 

 

Qui était Grosz au fond, un peintre que de nombreux amateurs de peinture ne connaîtraient peut-être pas?

 

 

 

Allemand, né en 1893, il commença à publier dès 1910 (dans le supplément ‘Ulk’ du ‘Berliner Tagesblattes’) des dessins souvent sur le mode noir voire misérabilistes, tel par exemple: ‘Das Ende des Weges’ – la Fin du Chemin, dépeignant le suicide d’une famille dans la dèche.  Ou des caricatures à vocation franchement rose voire à la limite du porno (exemple: ‘Lustmord in der Ackerstrasse’ – meurtre passionnel à la rue Acker).[2]  La luxure et les femmes bien en chair et dévoilées resteront une constante dans sa période la plus créatrice.

 

 

 

Il avait évidemment des sympathies pour le communisme (il fut membre du parti communiste allemand le KPD) et il ne fut pas le seul puisque l’immense et talentueuse peintre et sculpteur Käthe Kollwitz subit la même attraction politique à cette même époque, elle aussi fascinée par la misère du peuple berlinois.

 

 

 

En 1914, il s’engagea en tant que volontaire dans l’armée allemande, fut déclaré inapte au combat en 1915 par la suite  pour raisons médicales.

 

 

 

Il ne fut d’ailleurs pas le seul parmi les peintres expressionnistes allemands à connaître les champs de bataille du front de l’Ouest, Dix et Beckmann furent eux aussi des participants à cet effort de conquête allemand tout autant que d’astucieux observateurs.  Tous trois resteront marqués par ces expériences de guerre et leur œuvre s’en ressentit, pour notre plus grand bonheur.    D’ailleurs quelques-uns des plus beaux tableaux voire croquis ou caricatures de la Première guerre mondiale, de l’enfer des tranchées, des tirs d’artillerie on les doit à ces trois peintres exceptionnels.  Dix fut également un caricaturiste extrêmement talentueux et pas seulement dans le domaine de la caricature de guerre.

 

 

 

En décembre 1913, à Namur, mon épouse et moi eûmes l’occasion d’aller voir une exposition conjointe d’œuvres de Grosz et de Dix, dans deux lieux différents, un fait rare en Belgique car les peintres expressionnistes allemands ne jouissent pas toujours des faveurs des amateurs d’art qui restent souvent branchés sur les grands courants d’art ou les modes en art.

 

 

 

Inutile de dire que d’un point de vue personnel, je place les expressionnistes allemands (de cette école-là) très haut parmi les maîtres de la peinture moderne que j’admire.

 

 

 

Grosz eut maille à partir avec les tribunaux allemands puisque à deux reprises il eut à répondre de plaintes de diffamation et fut condamné à des amendes pour outrage à l’église et la religion.

 

 

 

Pourtant – n’oublions pas, référence à ‘Charlie Hebdo’ et son rôle de soi-disant pionnier en la matière comme on se plut à nous le répéter en début d’année, que l’art de la caricature existait déjà en Allemagne avant la Première guerre mondiale et que la revue britannique ‘Punch’ fut la pionnière dans ce domaine au 19e siècle déjà -, il faut se rendre à l’évidence que si nous regardons avec tant de plaisir les caricatures qu’ont faites ces peintres expressionnistes allemands c’est principalement parce qu’ils devinrent des peintres dont l’œuvre  picturale survécut et fut reconnue par leurs pairs, les critiques ou les amateurs d’art, comme étant digne d’être retenue par l’histoire de l’art.  Grosz souligne à juste titre que la caricature est un art mineur en soi, un ‘amusement’ au fond, destiné à faire sourire, éphémère, ‘léger’, insinuant qu’il y a des thèmes ou des matières dont il ne faut pas se gausser.

 

 

 

Dans ses meilleures périodes, Grosz subit l’influence du mouvement Dada, même des futuristes italiens, mais pour ceux qui ne le connaissent pas du tout, il suffit de dire que dans une exposition regroupant plusieurs peintres et mouvements on distingue tout de suite ses tableaux par l’extraordinaire propension qu’il avait à peindre des figures et corps humains difformes, grossis, enlaidis à souhait, surtout quand il s’agissait de peindre ces trois piliers de la bonne société allemande coupables selon lui (le marxiste) de l’exploitation des masses ouvrières: les représentants de l’Église, de la Bourgeoisie commerçante et de l’Armée.  Si vous entrez dans une salle d’exposition et que vous apercevez un tableau dont un des personnages peut s’apparenter à Maggie De Block, vous avez mis dans le mille, c’est du Grosz!

 

 

 

 

 

Il fut très heureux, alors qu’il était en Amérique et qu’il produisait des œuvres mineures par rapport à sa production allemande, d’apprendre qu’il avait fait partie d’une exposition organisée par les nazis d’ ‘art dégénéré’ (‘Entartete Kunst’).  Quant à sa période américaine, il manqua à Grosz ce terreau social et politique qui l’avait stimulé à produire ses chefs-d’œuvre de la période allemande.  Comme quoi si pour certains peintres de génie – pensons à Bosch et Dali qui eurent des visions picturales, pour Grosz, la titillation vint de sa fréquentation des bas fonds berlinois, de sa connaissance de la misère du peuple mais aussi de sa connaissance de la luxure et de la débauche telles qu’elles furent pratiquées dans l’Allemagne des folles années 20 jusqu’à l’avènement de Hitler qui, outre le totalitarisme politique imposa également une halte aux excès libertins.

 

 

 

Grosz, alors qu’il vivait depuis plus d’une décennie aux Etats-Unis, se lança en 1946 à nouveau, non plus dans des caricatures destinées à faire sourire mais dans des peintures ayant pour thème les horreurs de la guerre (ici la Seconde guerre mondiale), comme par exemple dans ce tableau, dont le climat fait penser à Hieronymus Bosch, intitulé ‘die Grube’ (la Fosse), inspiré aussi par la mort de sa mère au cours d’un bombardement en Allemagne, une vision dantesque de la guerre moderne.

 

 

 

C’est dommage de constater que certains peintres du talent de Grosz, Dix, Beckmann, jouissent d’une si faible notoriété au sein de nos pays francophones (Belgique, France), alors que leurs équivalents autrichiens tels Schiele, Kokoschka, ont atteint une notoriété bien supérieure.  Mais, Schiele, qui pratiqua aussi l’art de la caricature souvent à tendances misérabilistes voire à la limite du porno, est aussi l’un de mes peintres favoris et je me réjouis déjà de retourner à Vienne et d’avoir l’occasion de revoir certaines de ses œuvres.  Les Américains ne s’y sont pas trompé, une partie des œuvres de Grosz se trouve aux États-Unis, dans des musées publics ou collections privées.

 

 

 



[1]‘Grosz’ par Ivo Kranzfelder, édition Taschen, en allemand

[2]Faits et titres extraits de la même biographie de Grosz

 

12:17 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)