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29/03/2015

LA TELEVISION EN TANT QU'INSTRUMENT DE CULTURE

Récemment, après avoir regardé un film russe intitulé ‘V Toumaniè’ (‘dans la brume’, je pense que le titre fait référence à une nouvelle de Tchekhov) que j’avais enregistré sur DVD recorder, en en discutant avec mon épouse, elle me dit ‘Qui ce genre de film intéresse-t-il ? Un film d’art de surcroît ?

 

C’est une histoire qui se passe durant la Deuxième guerre mondiale en Biélorusse.  Un employé des chemins de fer est arrêté par les Allemands après un sabotage d’une voie ferrée.  Trois de ses collègues sont pendus, lui est relâché, ce qui induit les partisans de la région à vouloir l’exécuter pour collaboration supposée avec l’ennemi.  Ce film présente deux aspects intéressants : (1) des développements lents, avec des plans de la nature et de l’espace pour des conversations significatives tels qu’on les a connus aux meilleurs moments du cinéma d’art soviétique (pensons au superbe film sur Andreï Roubliev ou à ‘Guerre et Paix’), (2) des flashbacks qui illustrent le passé récent des trois protagonistes principaux du scénario, une technique un rien pareille à ‘Rashômon’ de Kurosawa.  Ou comment faire apparaître la vérité en fonction du miroir déformant de l’un ou l’autre protagoniste, la vérité totale n’étant somme toute que le reflet accumulé des vérités partielles.  Mais évidemment, en ces temps de disette culturelle, peu de personnes saurant ce qu’est Kurosawa et ce qu’est ‘Rashômon’.  Surtout quand Moustique par exemple qualifie ‘Le Divan de Marc-Olivier Fogiel’ de Magazine Culturel.  J’imagine déjà la personne disant, ah j’ai vu Finkielkraut à l’émission de Fogiel la semaine passée, il est Juif.  Et une bribe de culture de plus…

 

J’ai toujours considéré la télévision comme un instrument culturel. Mais qui implique de ne pas être son esclave, qui implique que le choix reste celui de l’homme et non de l’instrument mis à sa disposition ou de la commande à distance (ou le zappeur en tant qu’instrument de culture). Dans les années 70 et au début des années 80, je n’avais pas de téléviseur, je n’ai pris un abonnement que quand le câble a placé la BBC à la disposition des abonnés. La BBC qui a cette époque était la référence culturelle par excellence (une des premières émissions enregistrées en 1985 fut ‘The Legacy of John Coltrane’ – l’héritage de John Coltrane, le sujet de l’une des plus grandes figures du jazz contemporain). Et, j’ai toujours eu l’habitude de lire à l’avance les programmes de télévision et de choisir ce qui me plaît en fonction d’impératifs personnels (films si possible en version originale, documentaires y compris les superbes documentaires animaliers de la BBC, etc.), le plus souvent avec une connotation historique ou culturelle, mais je ne dédaigne pas pour autant le plaisir et le divertissement parce qu’un être humain doit combiner sérieux et relaxation (oui, j’avoue j’ai vu ‘Wasebi’, mais je n’ai jamais aimé voire regardé de Funès, Bourvil ou Fernandel encore moins Delon, Gabin ou Belmondo).  Et, autant que possible, j’enregistre ce qui est susceptible de m’intéresser, ce qui me permet de regarder à l’aise quand je l’ai décidé et de deleter ce que j’ai enregistré si je m’aperçois que cela ne me plaît pas, est mal fignolé ou peu susceptible de m’intéresser.  Pour les films, c’est la règle des 10 minutes maximum, si je me mets à gigoter et à m’ennuyer après dix minutes, on delete et on passe à quelque chose d’autre.

 

J’ai ainsi pu enregistrer tout aussi récemment une émission que peu de personnes ont sans doute vue intitulée ‘Sorella’.  Il s’agissait d’une émission produite par une chaîne française relative à un massacre très connu parmi ceux qui s’intéressent à la Shoah par balles dans les pays balte: celui de Liepāja en Lettonie en décembre 1941.  Quelque milliers de Juifs y furent assassinés par des Allemands et des collaborateurs lettons, en plein hiver, les Juifs étant obligés de se déshabiller avant leur meurtre programmé.  Des photos y furent prises et l’une d’entre elles est célèbre, elle montre 5 personnes posant devant la caméra à demi-dénudées, une très vieille femme, une femme, deux adolescentes et sur la gauche, il y a une très jeune fille qui se cache en partie car elle devait être terrorisée par ce qui se passait aux alentours et ce qui les attendait.  En effet, ces massacres n’étaient pas secrets, ils avaient lieu à l’écart des agglomérations certes mais en présence de ceux qui attendaient leur tour pour mourir, dans les dunes de Liepāja, non loin de la mer.  Quelques milliers de personnes y furent tuées en un seul jour.

 

Voici cette célèbre photo et le film a tenté de reconstituer ce que cette jeune fille aurait pu devenir si elle n’avait pas croisé le chemin des séides d’Hitler.

 

 

 

 

 

La RTBF que je critique assez souvent parce qu’elle est tout sauf une chaîne vraiment culturelle a passé ce vendredi dernier deux épisodes produits par la Russie sur la célèbre bataille de Stalingrad (juillet 1942/février 1943), la bataille de Stalingrad - que j'ai visitée en 1970 - étant l'un de mes dadas et de longue date. Émission avec trois bémols : (1) présentée par Elodie de Sélys qui a une voix aux antipodes de la phonogénie et qui, personnellement, me hérisse quand je l’entends, (2) avec des blocs de publicité ( !?) et l’intervention d’historiens.  Je n’ai jamais compris pourquoi il fallait des historiens pour expliquer le contenu didactique et le contexte historique qu’une émission venait de présenter.  Naturellement, oui je comprends pourquoi.  Pour beaucoup de gens qui regarderaient ce genre d’émission (il y a parfois des miracles !), il ne leur viendrait jamais à l’idée de lire un quelconque ouvrage historique à ce sujet, un parce que la télévision est devenue la référence culturelle par excellence, et deux parce que tout ce qui a pu être écrit jadis, à condition que ce ne soit pas repris sur Google ou Wikipedia, n’a strictement aucun intérêt pour les générations actuelles qui se fondent sur l’immédiateté et la superficialité.

 

Ça, c’est pour les gens qui ont déjà une culture et savent choisir (ou ont décidé de rester libre de leur temps limité sur cette Terre). 

 

Pour la grande masse des téléspectateurs qui ne font pas usage de la liberté de choix, imaginons ce qu’ils peuvent regarder aux heures de grande affluence (je me base sur Moustique pour la journée du 30 mars et je vais des pages de gauche vers la droite et uniquement pour les chaînes francophones), soit :

The Voice/Top Chef/Clem/Rizzoli & Isles: autopsie d’un meurtre/la comédie ‘David et Madame Hansen’/Alain Souchon et Laurent Voulzy, un duo magique/’Psychose’ de Hitchcock sans doute en version française/une comédie ‘Clara et les Chics Types’/film fantastique ‘Underworld3: le soulèvement des Lycans’/Tout le monde en a parlé/un thriller ‘Déjà Vu’/Le Doc du Bourlingueur (écrit ‘Bourlingeur’ dans Moustique)/On n’est plus des Pigeons/un téléfilm dramatique ‘Marie Marmaille’.

 

Les amateurs de culture n’ont donc que le choix.

 

Je déplore depuis longtemps la suprême indigence créative des scénaristes, qu’ils soient Français ou Américains.  Mardi 31 mars, un épisode programmé des ‘Experts’ : ‘Dernier billard’ : Un homme laissé pour mort et enterré vivant a réussi à s’extirper de sa tombe. Il a rampé jusqu’à une route, mais a malheureusement été renversé par un chauffard, avant de succomber pour de bon à ses blessures.  La victime, Jimmy Turelli, était un ancien membre de la mafia…’ (cf. le résumé de Moustique  Qui dont a envie de voir pareille imbécillité, sachant que quand le Capo de tutti le Capi new-yorkais John Gotti a perdu son fils écrasé par inadvertance par un voisin, un tribunal a décidé qu’il s’agissait d’un accident malencontreux.  Le voisin de Gotti a omis de déménager à temps…il a disparu et on n’a plus jamais retrouvé son corps… donc, parlant de ce épisode des experts on peut supposer qu’il y aura de la vengeance dans l’air puisque la victime était un ancien mafioso…

 

Tous les jours entre 18.15 et 18.45 heures, on peut voir sur Plug RTL (la chaîne culturelle par excellence!) ‘Allô Nabilla: ma famille en Californie’.  Hormis Nabilla qui a un physique agréable et n’est pas vilaine quand elle sourit et que je regarde avec une certaine touche de sympathie, parfois je regarde cette ‘émission’ de téléréalité durant une ou deux minutes (c’est en général vers cette heure que je regarde les télétextes des chaînes hollandaise 1 et VRT 1, d’ordinaire d’excellentes sources d’information pour moi) avant de fermer le téléviseur, et je me suis demandé, (1) quel est/sont le ou les minus qui a/ont écrit des scénarios aussi débiles et (2) des gens peuvent-ils en vérité regarder toute cette émission?  L’attendre, la cocher dans Moustique, l’enregistrer afin de la revoir à satiété?  S’y intéresser?

 

J’ai vu récemment dans Moustique (aussi une référence en matière de culture!) que ’47 Ronin’ passait sur Be. ‘Un étranger, formé à l’art du samouraï, s’associe à 47 ronins bien décidés à venger la mort de leur maître assassiné par un seigneur sans scrupules.  Avec Keanu Reeves (l’étranger je suppose).  Aucun autre commentaire donné par Moustique et pour cause, il faudrait tout d’abord savoir que l’histoire des ‘47 Ronin’ (des rônin(s) – pluriel inexistant en langue japonaise - sont des samouraïs qui n’ont plus de maître) est un des grands classiques du Japon.  J’ai visité leur tombe à Tôkyô et je me suis recueilli un instant dans un esprit purement zen.  Donc, tout d’abord, donc, c’est inspiré d’un fait réel et, deuxièmement, connaissant le Japon et son histoire même féodale, je doute que ces 47 rônins qui avaient décidé de venger la mort injuste de leur maître eussent jamais accepté un gaijin (japonais, en fait gaikokujin ou étrange/pays/personne) en leur sein.  Mais nos scénaristes ont de tels prodiges d’imagination et un film japonais sans un seul étranger (lisez: blanc) serait-il viable ? Il y a bien eu ‘Les 7 Samouraïs’ toujours de Kurusawa avec uniquement des Japonais (help Wikipedia!), mais ça c’était du temps de la préhistoire du cinéma quand des gens avaient encore des bribes de culture…

 

La culture à la télévision certes.  À petites doses.  Choisies.  Et en sachant distinguer ce qui est de la pure culture (récemment un opéra de Schoenberg, un autre de Hindemith, sur France 3 à une heure nocturne par exemple), du divertissement, du talk-show, du remplissage d’antenne et du ‘brol’…

 

 

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