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15/07/2014

Dur, dur, d'être intellectuel et amateur d'art

Pour un intellectuel et un amateur d’art, il devient de plus en plus difficile de vivre dans cet environnement audiovisuel délétère et a-culturel.

 

Ne parlons pas de l’hystérie récente autour du Mondial de foot qui a monopolisé nombre de dizaines d’heures d’antennes.  Et, de plus, il n’était pas suffisant de retransmettre les matches en direct, il fallait aussi produire des heures de commentaires sur ce que les téléspectateurs venaient de voir.  Comme si tous ces téléspectateurs étaient idiots au fond et qu’il fallait – a posteriori – leur expliquer ce qu’ils avaient vu.

 

Récemment, car je lis tous les programmes des chaînes susceptibles de rassasier quelque peu mon goût immodéré pour la culture, j’avais vu qu’une chaîne française passait l’opéra ‘Boris Godounov’ (l’un de mes préférés) entre une heure et quatre heures et demie de la nuit.  Heureusement que j’ai la possibilité d’enregistrer et de regarder en différé! Je me souviens qu’un jour alors que j’avais bougrement sommeil et que je ne disposais plus à ce moment-là de moyen d’enregistrer, j’avais commencé à regarder sur une chaîne française ‘Moses und Aron’ d’Arnold Schoenberg, un opéra auquel j’étais resté indifférent mais quand je vis cette production, elle était fabuleuse, sauf que j’avais tellement sommeil que finalement je suis allé dormir sans la voir en entier.

 

Récemment, en zappant je suis tombé sur d’anciens concerts enregistrés par la VRT et je fus très étonné d’y voir jouer Cecil Taylor et Fred van Hove, deux tenants de l’avant-garde au piano.  Évidemment, cela change de Stromae et requiert de l’auditeur une connaissance des musiques et la capacité de découvrir et de comprendre une musique qui n’est pas pour le grand public idolâtre mais inculte.

 

Mais il n’y a pas que l’audiovisuel – et plus particulièrement des chaînes belges et francophones comme la RTBF, se présentant toujours comme LA chaîne culturelle, ou RTL-TVI et ses satellites qui ne sont là que pour nous fourguer de la publicité tout le temps - qui asphyxie la vraie culture.  Préparant depuis l’année dernière une biographie musicale de John Coltrane, le jazzman disparu en juillet 1967, j’ai eu la chance - car je désirais passer à la critique de jazz une bonne partie de ses enregistrements connus et moins connus -, d’avoir pu acheter en temps utile l’essentiel de ce qu’il a produit. Parce que, maintenant quand je me rends dans des grandes surfaces (Media Markt par exemple, concurrentiel du point de vue des prix), je vois que le rayon jazz s’amenuise de plus en plus et que pour Coltrane, on ne diffuse plus que certains albums précis et archiconnus, oubliant que nombre de ses chefs-d’œuvre ne sont plus offerts aux éventuels acheteurs et amateurs de jazz.  Ainsi en 2001, j’avais pu acheter au Japon l’intégralité (4 CD) de ses concerts au Japon de 1966 (avec Pharoah Sanders et son épouse Alice).  À l’époque, ces 4 CD n’étaient pas en vente en Europe.  Il y a évidemment ‘la Maison du Jazz à Liège’ (merci Pol Schroeder!) qui a tout Coltrane tant en disques, articles que DVD.  Je cherchais récemment un disque dont j’avais besoin, le concert de novembre 1961 que donnèrent à Paris le quartette de Coltrane avec Eric Dolphy.  Introuvable en magasin ni sur iTunes, finalement je l’ai obtenu via Amazon, mais beaucoup plus cher.

 

Notons que pour la littérature c’est du pareil au même, les grosses librairies ont tendance à disparaître et ici aussi, ce sont les goûts du public, et non ceux de la culture intangible, qui dictent les lois du marché et remplissent par conséquent les rayonnages.  Quand on déambule dans les rayons de littérature, on verra les grands noms dont tout le monde parle mais que l’amateur sérieux de littérature ne lira jamais pour une raison évidente. Il y a tellement de grandes œuvres de grands auteurs à lire qu’une vie de lecture n’y suffit pas, inutile donc de lire ces Levy, Modiano, Nothomb, Schmidt, etc. qui sortent leurs œuvres au rythme de la chute des feuilles et qui, quelques semaines après avoir lu la dernière page et refermé le livre, n’ont laissé aucune trace de ce qu’ils ont pondu pour la rentrée littéraire.  Ce ne sont pas de mauvais écrivains et ils écrivent convenablement, mais c’est là une littérature du vide qui reste vide après usage. J’ai lu quantité de Modiano et je n’ai pas retenu une seule image ou une seule figure de style.  Alors que pour ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, une seule lecture a suffi pour que j’en conserve des fragments à l’esprit pour toute ma vie, idem pour Dostoïevski, Mishima, Mailer, Dos Passos, Drieu, et pour ‘Voyage au bout de la nuit’ de Céline, même des citations épiques.   Par contre si on veut acquérir certaines œuvres majeures d’écrivains d’antan, d’un tout autre gabarit littéraire (Nobel par exemple ou que la postérité nous a légué) et dont les livres laissent des traces durables, il faut chercher pour les trouver et, maintenant et le plus souvent, il faut avoir recours à des chaînes de vente par internet (Amazon, pour ne pas la citer).

 

L’œuf ou la poule?

 

Si plus personne ne lit ‘Guerre et Paix’ de Tolstoï, ‘Les Damnés’, ‘Les frères Karamazov’ et ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski, l’œuvre de Mishima et Kawabata du Japon, Céline, Drieu La Rochelle, Malraux, Camus et Sartre de France, sans compter les incontournables américains, sud-américains, britanniques, polonais, et même flamands, etc, que deviendra notre jeunesse.  Oui, d’accord, ‘Guerre et Paix’ c’est long, ennuyeux par moments, on ne s’y retrouve plus dans tous ces personnages, il y aurait des chapitres en entier à supprimer car ils ne font pas avancer le schmilblick.  Kawabata est plutôt longuet, Mishima porté sur le pas très propre.  Céline n’a pas un style très agréable pour la lecture. 

 

Quels sont les jeunes de maintenant, qui ont grandi dans le giron de  notre chaîne culturelle RTBF, qui surfent depuis leurs 11-12 ans, qui ont entendu parler de Thomas Pynchon aux USA, ou bien plus ancien dans l’histoire de la littérature américaine qui auraient lu John Dos Passos et son fabuleux ‘Manhattan Transfer’? Steinbeck?  Fitzgerald? Entendu le nom d’Anthony Burgess en Angleterre (il a pourtant écrit ‘Orange Mécanique’) ou Orwell? Lu le très contemporain et fort de café Irvine Welsh (qui en anglais est assez difficile à lire car une partie des dialogues reprend des déformations de langue écossaise, mais pour lequel un jour j’ai reçu des félicitations de son éditeur pour l’avoir lu en original, moi l’étranger)? Qui ont jamais vu des films de Buñuel, de Bergman, le cycle de Kieslowski sur les X commandements?  Ou vu les fabuleux documentaires sur l’Holocauste que réalisèrent Renais (Nuit et brouillard), Rossif (le temps du ghetto) ou la Belge Chagoll?  Entendu parler de Klarsfeld et de Wiesenthal.  Savoir qui est Soljenitsyne et pourquoi il est devenu célèbre.  Citer au moins un écrivain israélien contemporain?

 

La culture n’est pas nécessaire pour vivre, ce n’est pas comme les nécessités vitales que l’eau, l’électricité, le chauffage, l’alimentation, les vêtements.  On peut s’en passer.  S’il y a un certain devoir de mémoire à l’égard de certains moments douloureux de l’histoire humaine (guerres, génocides, grandes catastrophes, etc.), il n’y a aucun devoir de mémoire à l’égard de la culture, de l’art.  Ceux qui s’y adonnent le font par intérêt, pour leur propre épanouissement personnel.

 

Ma relation avec l’art, c’est ce qui me grandit en tant qu’homme, c’est ce qui soutire le meilleur de moi et m’extrait de mon isolement physique (engoncé dans mon corps et mon cerveau) et me sort de ce penchant naturel qu’a l’être humaine pour l’égocentrisme.  Admirer Coltrane, Burgess, Tolstoï, Mishima, Dos Passos, Kieslowski, Dali, etc. me permet d’oublier que l’homme est mortel, me permet d’occulter la banalité de l’existence de millions et millions d’êtres humains qui ne possèdent pas ces repères culturels et en sont d’autant plus pauvres, la misère physique ou mentale de ces millions de laissés pour compte culturels, leur manque d’ambition (il faut de l’ambition pour se consacrer à l’art), leur manque d’épanouissement mental et/ou culturel.

 

J’ai un ami qui a passé ‘Impressions’ de Coltrane à son mariage.  C’est rare et formidable.

 

Avec quelques rares amis et/ou connaissances, nous formons ainsi des atolls, des îlots, des archipels, de culture, alors que nous tous, les ‘cultivés’, nous nous préparons à l’inévitable montée des eaux, au tsunami, des incultes. 

 

Huxley et Orwell avaient tort.  Ce ne sont pas les états totalitaires qui nous menacent, c’est le totalitarisme de la masse inculte, le diktat des lois du marché dominé par le plus petit commun dénominateur culturel.  Ce dont on parle, ce dont on écrit, ce dont on buzze le plus doit être lu, vu, écouté et discuté autour de barbecues ou de fêtes entre amis, d’invitations, de vernissages, d’expos.

 

Stromae c’est l’avenir.  Tolstoï, Schoenberg, Picasso, Dali, Buñuel, c’est le passé.  Mort et enterré!

 

On pourrait s’écrier ‘No Pasaran!’  Sauf qu’ils sont déjà passés et depuis des dizaines d’années, les vandales de

 l’a-culture, les barbares incultes!