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30/06/2014

Un coin de champ étranger qui sera juif pour l'éternité

UN COIN DE CHAMP ÉTRANGER QUI SERA JUIF POUR L’ÉTERNITÉ

 

 

Je vis près de Waterloo qui – en juin 1815 – fut l’une des batailles les plus sanglantes à l’époque.  Le grand-père de mon épouse et le mien ont combattu durant quatre ans dans les tranchées de Flandres durant la Grande Guerre. Un des oncles de mon père, un résistant – fut arrêté et décapité par les Boches durant la dernière guerre mondiale. Et, durant 17 ans, j’ai travaillé avec des survivants de l’Holocauste.  Je suis donc bien placé pour connaître la signification des guerres et de leurs victimes.

 

Comme nous approchons du bicentenaire de la Première guerre mondiale, mon épouse et moi avons décidé de visiter à nouveau certains des lieux commémoratifs: monuments, cimetières militaires,  restes de tranchées ou de cratères, mausolées, musées, en Belgique et en France.  Évidemment, mon propre pays possède un nombre incalculable de vestiges de campagnes militaires, batailles, combats, coups de main, atroces et sanglants, qui eurent lieu entre les envahisseurs boches contre l’armée belge et les troupes de pays étrangers qui vinrent à notre rescousse.

 

Chaque fois que je visite de tels lieux, pas seulement, dans les ‘Flanders’ Fields’[1] (dénomination usuelle pour les pays anglo-saxons signifiant littéralement ‘les champs de Flandres’) mais aussi dans les régions d’Artois, du Nord/Pas-de-Calais et de la Somme en France, je suis toujours étonné de constater comment ces lieux sont bien entretenus, propres, l’herbe si verte, les roses et autres jolies fleurs en pleine floraison, mais, également et principalement, ces lieux du souvenir et du respect font l’objet de nombreux visiteurs, parfois même de foules.  Par exemple à Thiepval (Somme) il y avait des classes scolaires du Royaume-Uni (nord de Londres) et de France avec des professeurs qui s’y connaissaient (j’écoute toujours avec attention, étant un connaisseur de guerres) et, assez étonnamment des étudiants attentifs et sérieux. Et, autre exemple, lorsque nous nous rendîmes au cimetière militaire britannique de Pozières (Somme), j’ai jeté un coup d’œil sur le livre des visiteurs, et j’ai été estomaqué de voir de quels pays lointains (Canada, Australie, Japon, etc.) des personnes ordinaires avaient pris le temps nécessaire pour rendre hommage à ces tombes individuelles ou collectives, de nombreuses tombes n’étant par ailleurs ornées que de l’inscription ‘known unto God’ (connu de Dieu seul) puisque, on le sait pertinemment, souvent des corps restés trop longtemps sur le terrain ou déchiquetés par des obus ou des bombes, étaient méconnaissables et non identifiables.  Nous devons toutefois nous rappeler que les soldats qui périrent dans nos contrées pour nous défendre contre les Boches vinrent de loin (Canada, Indes, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Afrique française, Portugal, etc.).

 

Pour ce qui concerne les cimetières militaires du BEF[2], les lieux du souvenir et d’hommage – comme par exemple Tyne Cot à Passendaele (anciennement ‘Passchendaele’), Polygon Wood à Zonnebeke (Flandres), Pozières (Somme), Fromelles (Nord/Pas-de- Calais, France) – où les cimetières militaires sont situés et où les tombes individuelles ou collectives ont été placées, ont été rétrocédés par la Belgique et la France au Royaume-Uni.  Ces lieux sacrés sont considérés comme territoire extraterritorial britannique, l’entretien et l’administration étant de la seule responsabilité de la  ‘Commonwealth War Graves Commission’ (Commission du Commonwealth des Tombes de Guerre).  Quand vous circulez en voiture en Flandres ou dans le nord de la France, vous pouvez ainsi voir plein d’endroits où se situent des cimetières militaires parfois au beau milieu de champs agricoles. Des ‘Coins de Champs Étrangers’. 

 

De tels arrangements existent aussi avec l’Allemagne (par exemple, les cimetières militaires de Langemark et Vladslo en Flandres ou ‘Maison Blanche’ à Neuville-Saint-Vaast en Artois, France), les lieux où se trouvent les cimetières militaires ont été rétrocédés à l’Allemagne, l’entretien et l’administration étant de la responsabilité de la ‘Volksbund Kriegsgräbefürsorge’ (Association Nationale de l’Entretien des Tombes de Guerre).

 

Il y a un poème très connu de Rupert Brooke[3] qui fut peut-être à la base de cette idée de rétrocession légale d’ ‘un coin de champ étranger’, pour les innombrables soldats qui ont répandu leur sang ou sont morts en combattant pour la liberté d’un pays étranger:

 

If I should die, think only this of me;

That there’s some corner of a foreign field

That is for ever England.  There shall be

In that rich earth a richer dust concealed;

A dust whom England bore, shaped, made aware,

Gave, once, her flowers to love, her ways to roam,

A body of England’s breathing English air,

Washed by the rivers, blest by suns of home...’

 

(‘Si je devais mourir, ne pensez que ceci de moi;

Qu’il y a un coin de champ étranger

Qui sera anglais pour l’éternité.  Il y aura

Dans cette riche terre, une plus riche poussière cachée;

Une poussière que l’Angleterre mit au monde, forma, rendit consciente,

Qui lui donna, un jour, ses fleurs à aimer, ses chemins à parcourir,

Un corps respirant l’air anglais,

Lavé par les rivières, béni par les soleils du pays...’)

 

Après avoir visité à nouveau de tels lieux liés à la Première guerre mondiale, cimetières, monuments et lieux du souvenir (‘coins de champs étrangers’ en Belgique et en France), j’ai dû penser à d’autres lieux du souvenir où des centaines de milliers de personnes ont répandu leur sang et sont mortes d’une mort tout aussi horrible mais dans des circonstances tout à fait différents.

 

Dans ces lieux du souvenir et du respect que j’ai visités l’année dernière, il y avait, néanmoins, une différence fondamentale.  Ces autres lieux auxquels je me réfère et auxquels je pense sont des endroits où des Juifs ont été tués  Des civils: bébés, enfants, femmes, quelquefois enceintes, hommes, des vieillards. En bonne santé ou malades, capables de marcher ou grabataires, ils furent forcés hors des ghettos, hors de leurs maisons ou habitations dans lesquelles ils avaient vécu dans des conditions inhumaines, par des Allemands brutaux et des troupes locales de collaborateurs tout aussi brutales, placés en rangs et transportés par camions ou à pied, ces colonnes de condamnés, puis, après avoir été obligés de se déshabiller en plein air (femmes, jeunes filles, enfants, hommes et vieillards), placés devant des tombes communes déjà creusées auparavant et tués par balles, à la chaîne.  Les responsables de ce génocide à grande échelle furent les envahisseurs allemands qui transgressèrent toutes les règles relatives à la conduite des conflits armés (convention de La Haye) et au comportement humain (normal).  Et, comme nous le savons de livres historiques et de mémoires de survivants juifs, ces meurtres eurent lieu avec la collaboration de collaborateurs des nazis de Lettonie, Lituanie, Ukraine, etc.

 

Quand j’ai visité Auschwitz-Birkenau en 1982 et à nouveau en 2006, j’ai vu que ce sol sacré, administré par l’état polonais, avait de nombreux visiteurs, une majorité en provenance d’Israël, des classes scolaires entières avec le drapeau israélien, marquant leur présence, ostensiblement et fièrement, nous rappelant à nous les Goyim (non-Juifs) qu’Auschwitz-Birkenau est – et à juste titre – partie intégrante du patrimoine israélien, Israël étant l’héritier moral et légal de la misère des Juifs assassinés durant la Deuxième guerre mondiale.  Mais Auschwitz-Birkenau est administré par l’État de Pologne et le lieu sur lequel se trouvent les installations n’a pas été rétrocédé à aucun des pays en provenance desquels provinrent les victimes (il y a plus de 26 nationalités différentes représentées là, pas uniquement juive).

 

Pourquoi donc Israël ne plaide-t-il pas pour que ces lieux dans lesquels un grand nombre de Juifs furent tués et enterrés dans des tombes collectives institués ‘des coins de champs étrangers juifs pour l’éternité’?  Et demander la rétrocession légale de ces lieux du souvenir, demander à les prendre en charge, l’administration et l’entretien de ces sols sacrés ou toutes ou une grande majorité des victimes furent indubitablement juives, comme par exemple à Riga (Rumbula), Vilnius (Ponar), Kaunas (IXème   Fort), et tant d’autres lieux douloureux en Ukraine, Biélorussie, Russie, Estonie, même en Pologne? 

 

Et, pour moi, Israël a aussi l’obligation morale d’encourager ses citoyens de commencer à visiter ces lieux négligés (Rumbula/Ponar/IXème Fort, etc.) des tueries en masse de Juifs des pays de l’Europe de l’Est, et de ne pas concentrer uniquement ses intérêt, activités et  campagnes de promotion sur Auschwitz-Birkenau.  Le destin de centaines de milliers de Juifs qui furent tués dans ces coins de champs étrangers est tout aussi  susceptible d’attention, de respect et de souvenir que celui des victimes qui furent tuées en Pologne.



[1] Le titre d’un poème très connu de John McCrae, écrit en 1915, alors qu’il combattait à Boezinghe (Flandres).

[2]British Expeditionary Force  (Force expéditionnaire britannique)

[3] 1887-1915, auteur de ‘The Soldier’ (‘Le Soldat’), décédé le 23 avril 1915 et enterré dans une île grecque

18:08 Publié dans Autres, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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