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08/05/2014

La Grande guerre, le choc des stratégies mais une immense boucherie

Centenaire de Première guerre mondiale oblige, je m’y remets, visite de lieux liés à la guerre que j’avais déjà visités il y a très longtemps, relis de livres essentiels et surtout avec la maturité en plus, je me fais des réflexions sur certaines choses, il y a une refonte de mes idées, réflexion sur les concepts militaires, les stratégies, tactiques, les comportements des soldats des différentes armées impliquées en Europe durant cet effroyable conflit.

 

Relisant un livre[1] sur les premières actions de guerre de l’armée britannique venue à l’aide de la Belgique – puisqu’elle était l’une des nations garantes de l’intégrité et de la neutralité du pays tout comme la France et l’Allemagne -, j’ai d’emblée été frappé par certains faits liés à la stratégie du BEF (British Expeditionary Force) que je compare aux stratégies française et belge, autres armées ayant eu à supporter l’impact de l’attaque en force des troupes du Kaiser.

 

Tout d’abord, étant donné que les Allemands attaquent la Belgique le 4 août (1914), que les Français n’ont rien de plus pressé que de se ruer pour reconquérir la Lorraine et que les Anglais mobilisent leur armée de métier, en Belgique, ce sont donc seuls les soldats belges et les troupes de la maréchaussée qui résistent à l’envahisseur.

 

Les Allemands, d’après tous les commentaires, attaquent en masse et par masses compactes (on parle parfois de mer de gris ou de vert-de-gris), après des tirs d’artillerie et aidés par des tirs de mitrailleuses ravageurs.

 

D’après toutes les photos que j’ai vues et les récits, je constate que les troupes belges n’attaquent pas, ils jouent la défensive, profitent d’accidents de terrain (bois, forêts, talus surélevés) ou de barricades faites à l’improviste pour s’opposer – souvent avec succès – à l’avance allemande toutefois inexorable compte tenu de la suprématie en matériau humain.  D’après certains récits, on peut même dire que les soldats et cavaliers belges pratiquent une sorte de guérilla rurale, ce qui, d’une certaine façon, exaspéra la fureur des Allemands, piaffant d’être tenus en échec aussi longtemps par une minuscule armée d’un minuscule état et, partant, cette ire provoqua nombre de dérives et crimes de guerre.

 

Quand les troupes françaises arrivèrent en Belgique, elles aussi au secours de la Belgique mais également pour s’opposer à cette déferlante qui commençait sérieusement à menacer leur propre pays, elles couvraient un front qui s’étendait – pour la Belgique – des Ardennes jusqu’à Mons où – aux environs du 20 août 14 – les Britanniques entrèrent en action.  Notons au passage que les soldats et cavaliers belges résistent jusqu’à cette date, date à laquelle, abandonnant Louvain et Bruxelles, le Roi, l’état-major et l’armée se replient sur la place forte d’Anvers.

 

Pour les chefs militaires français, la retraite est un concept militaire inconnu.  En cas de guerre, les plans prévoient une attaque par cavalerie et fantassins, officiers le sabre au clair, le clairon appelant à l’attaque et les troupes – portant le képi et pantalon rouge amarante -, les hommes de troupe baïonnette au canon.  C’est ce qu’on a qualifié de furia francese.

 

Ce que les stratèges français n’ont pas prévu c’est que la guerre a changé de visage et que le nouveau visage de la guerre c’est l’introduction et l’utilisation par l’armée impériale allemande  de l’artillerie légère et lourde (cf. déjà le bombardement par artillerie des forts liégeois puis de la place fortifiée d’anvers) et de mitrailleuses en masse (12.000 au mois d’août côté allemand[2]).

 

Le résultat – à imputer à la seule bêtise des chefs militaires français de l’époque incapables de s’adapter à de nouvelles situations –, ce sont des massacres de leurs propres troupes gigantesques, effroyables.  130.000 soldats français tués en août 1914 dont 20.000 pour la seule journée du 22 août tués principalement dans les Ardennes belges.  Et pourquoi?  Aucune communication entre troupes à l’avant et officiers supérieurs, aucune artillerie ou mitrailleuses de soutien, désorganisation des attaques et des actions de défense (cf. ‘22 août 1914, le jour le plus meurtrier de l’histoire de France’ par Jean-Michel Steg).

 

En dépit de leur supériorité en armement lourd et mitrailleuses, les Allemands ne sont pas non plus à l’abri de stratégies imbéciles décidées par leurs chefs militaires.  Ainsi lors des premiers affrontements avec les troupes britanniques dans les environs de Mons (Mons, Obourg, Nimy, Dour), d’après des témoignages ou journaux de participants britanniques, les Allemands déferlent par vagues entières, compactes.  En octobre (20-22 octobre) et en Flandre (Langemarck), bien plus tard, dans ce qu’on a qualifié de journée des étudiants, près de 25.000 engagés allemands, étudiants, partirent à l’assaut, bras dans les bras avec sur la tête leur casquette d’étudiant (d’après des témoignages de soldats britanniques présents) et se firent tuer, eux qui n’avaient eu pratiquement aucun entraînement militaire.

 

Toutefois, les forces britanniques, issues d’une solide tradition militaire qui les avait vues se déployer et combattre en Inde, en Afrique du Sud, en Egypte, en Afrique de l’Ouest, souvent opposées à des troupes irrégulières (Afrikaners, insurgés en Afrique, en Inde…) avaient axé leur stratégie militaire sur une discipline de fer et de puissance de feu (pensons aux carrés que formaient les troupes de Wellington à Waterloo en juin 1815) et sur l’aptitude de tous les soldats de la troupe à exceller dans le tir.  Les soldats de l’armée britannique avaient donc l’obligation mais aussi la capacité de tirer 15 balles à la minute (n’oublions pas que les chargeurs à l’époque pour les fusils Lee Enfield étaient d’une capacité moindre, tout au plus 5/6 cartouches).

 

Et, donc, dès les premiers engagements sur sol belge, après des journées de marche, souvent de nuit, les troupes britanniques recherchèrent des lieux appropriés leur permettant d’assurer une défense efficace, des zones de tir libres de tout obstacle.  Et quand apparurent donc les premières vagues de soldats de l’armée impériale allemande, les Britanniques tirèrent de leur capacité maximale (300/400 balles la minute pour une simple section!), ce qui, pour les Allemands donna l’impression que les troupes adverses avaient des mitrailleuses en surabondance, alors qu’en fait il n’y en avait que deux par bataillon et que le contingent de Grande-Bretagne ne disposait que d’un nombre limité de pièces d’artillerie.

 

Et, rapidement, que vit-on?  Les troupes française sur le flanc droit des troupes britanniques, cédèrent, se replièrent en désordre, laissant les Anglais à nu du côté de Mons avec un écart entre les troupes alliées de kilomètres qui alla en s’accentuant.

 

Les Britanniques ne perdirent pas le nord, ils décidèrent de se replier, le faisant d’une façon ordonnée dans la plupart des cas, avec arrière-garde chargée de maintenir à distance les ennemis, évacuation ordonnée du charroi d’artillerie quand ce fut possible et des unités de fantassins.  Dans un certain chaos, des arrière-gardes ne furent pas prévenues à temps du repli, mais c’était en pleins combats.

 

Lorsqu’on voit les différences de stratégie dès le début du conflit, on constate d’emblée que seules les armées belge et britannique, avaient une capacité à résister avec utilisation judicieuse des caractéristiques de terrain (l’armée belge était désavantagée car petite de taille, constituée surtout de recrues à la suite de la mobilisation et sans le secours d’artillerie de campagne ou de mitrailleuses) et des circonstances.  Le coup de génie de l’inondation des plaines de l’Yser via les barrages de Nieuport fut également un élément primordial qui sauva l’armée belge et stabilisa le nord du front allié.

 

Si les Français faillirent perdre Paris dès le mois de septembre, ils le doivent à la bêtise de leur haut commandement militaire, des êtres bornés, incapables et criminels, qui envoyèrent à une mort certaine des bataillons entiers de soldats courageux mais aussi de l’élite intellectuelle et du corps des officiers et sous-officiers de métier. Ce fut finalement Joffre qui sauva Paris (bataille de la Marne), aidé par les troupes britanniques.  Mais à quel prix?

 

La guerre des tranchées et l’arrivée de certains autres stratèges militaires obnubilés par les offensives provoqua encore plus de tueries inutiles :Haig du côté britannique avec son offensive de 4 mois sur Passchendaele en 1917; Nivelle du côté français et son offensive meurtrière sur le Chemin des Dames en 1917 qui aboutit à des émeutes au sein de l’armée française, mais aussi du côté allemand, pensons à l’offensive de Verdun qui visait à saigner la France et qui saigna les deux pays.

 

Il est triste de constater finalement que parmi toutes ces nations belligérantes, seule la Belgique peut-être eut à cœur de préserver ses troupes et de ne pas trop les envoyer dans des attaques de prestige, mal pensées ou de diversion.

 

La Grande guerre, oui, mais aussi une immense boucherie humaine dont les hauts gradés ne sortiront nullement indemnes…



[1]‘1914’ par Lyn McDonald, l’une des meilleures historiennes de ce conflit, auteur aussi d’un livre célèbre sur Passchendaele (Passendael).

[2]Cf. ‘La Grande défaite des stratèges’, Géo Histoire de février/mars 2014.

15:06 Publié dans Passions, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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