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09/11/2013

Double langage, double morale, double représentation

C’est Orwell qui a parlé le premier du double langage (double talk), c’est-à-dire dire une chose et vouloir suggérer une autre chose.

 

Je viens de terminer «Les Sirènes de Bagdad» de Yasmina Khadra qui comme le clame une phrase sur la couverture de dos du Poche est  un «magnifique plaidoyer contre toute forme de fanatisme.»

 

Ma lecture est toute différente.  Le protagoniste principal du livre, un adolescent vivant dans un petit village irakien, est tout d’abord témoin de la mort par stupidité américaine d’un jeune adolescent faible d’esprit, puis plus tard, de l’irruption de soldats américains dans sa maison, humiliant père, mère, sœurs, ne faisant preuve d’aucun respect pour la culture irakienne, les mœurs en usage dans les pays musulmans (surtout à l’égard des personnes de sexe féminin).

 

Le résultat c’est que l’adolescent humilié formulera des idées de vengeance et frayera avec des mecs de la mouvance djihadiste.  Enrôlé pour un projet d’assassinat de masse via un virus qu’on lui aurait inoculé, quand il est à l’aéroport sur le point de s’envoler vers l’Europe pour y propager son virus létal, il ne prend pas l’avion.

 

Donc, c’est vrai, une première lecture superficielle pourrait faire croire que l’auteur a voulu que la morale et le non-terrorisme triomphent en fin de compte.  Sauf qu’une lecture un rien plus approfondie me permet de dire que si l’adolescent ne part pas, ce n’est pas sous l’effet d’une poussée de moralité lui ayant fait prendre conscience de la gravité de l’acte de terrorisme qu’il allait commettre.  On a plutôt l’impression que sous l’effet de la violence autour de lui, une lassitude générale s’est installée et que c’est de lassitude, d’inertie, qu’il ne prend pas l’avion, non pas le fait d’un choix conscient et délibéré.

 

Cette fin laisse planer le doute, et je pense que c’est voulu car ce que je retiens aussi de ce livre, c’est la charge antiaméricaine primaire de l’auteur.  Qui, non seulement n’aime pas les Américains et leur rôle en Irak et Afghanistan, mais aligne les lapalissades à charge de ce ‘monstre’ US.  Une phrase typique «Le GI noir ne comprenait pas grand-chose à  ce qu’essayait de lui expliquer le ferronnier;  il semblait excédé qu’on lui parlât dans une langue qui ne lui disait rien, et cela le foutait doublement en rogne.»

 

Antiaméricanisme mais aussi racisme puisque le symbole du fossé culturel séparant les deux cultures est un Noir.

 

Le message de refus du terrorisme aurait été moins ambigu si le protagoniste principal eût refusé catégoriquement devant ses commanditaires de servir de virus ambulant.

 

 

 

Parlant de clichés, hier soir j’ai essayé de regarder ‘Ray’, le film sur ray Charles (que j’ai adoré alors que j’étais adolescent et que j’ai vu à Comblain en 1964), j’ai abandonné au bout de 10 minutes.  Dans un certain type de cinéma on présente encore toujours les Noirs sous la forme de stéréotypes effroyables, je pensais que l’égalité sur le plan des droits civils et l’accession d’Obama à la présidence US, avaient eu un effet sur ce genre de représentation de la communauté noire.  C’était un peu trop demander à ceux qui produisent des hits à Hollywood et ailleurs (j’avais aussi détesté ‘Bird’ et ‘Round Midnight’ pour les mêmes raisons, encore plus quand le film est doublé en français.  Et des images que j’ai vues de ‘Intouchable’, j’en ai retenu la même chose, l’acteur noir est représenté sous les traits de ce que des scénaristes et réalisateurs blancs pensent qu’un Noir doit être.  Pour ça, j’ai mieux aimé ‘Un Prophète’ et ‘Indigènes’ où les Musulmans n’étaient pas des stéréotypes faits à notre représentation d’eux.

 

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Dans un autre domaine, j’ai constaté qu’il y a aussi du double langage.  Un Wallon connu et en vue a récemment été accusé du meurtre de son épouse et incarcéré.  Dès le lendemain des faits, une certaine presse fit état de problèmes psychiatriques de l’épouse décédée.   Puis on parla de journée bien arrosée (une interview d’un proche affirma que ce serait peut-être là un drame de la boisson, aujourd’hui on dit qu’elle avait 3 grammes d’alcool dans le sang).  On étala le fait que l’épouse était «suicidaire».  Puis, on affirma que le mari était jaloux et que l’épouse avait décidé de divorcer.  On fit état d’un coup de fil malencontreux de son ex et amant.

 

Tout cela me dégoûte, pourquoi faut-il quand il y a un drame, que ce soit un meurtre ou un suicide, étaler les travers réels ou journalistiques de la victime des faits? Une victime n’a-t-elle pas droit au respect?  Et le secret de l’instruction ne vaut-il jamais pour les victimes dans des drames qui touchent des people?  Et, si c’était un meurtre au fond, eh bien, on pourrait déjà parler d’atténuation, de circonstances atténuantes, car il y avait (1) la boisson, (2) le passé psychiatrique de l’épouse, (3) la jalousie du mari et, (4) d’autres tentatives de suicide précédentes (simpliste le raisonnement par ailleurs, une personne suicidaire ne peut-elle être victime d’un meurtre ?) (5) une séparation et divorce en vue, (6) un coup de fil de l’amant qui aurait déclenché l’‘algarade’, ce dernier fait à lui seul justifiant sans doute dans l’esprit de certains un homicide.

 

On voit ainsi, via certains médias, se dessiner une stratégie de défense où un homme accusé du meurtre de son épouse, pourra faire valoir plein de circonstances atténuantes ayant conduit au drame.  Et, avec un excellent avocat, le tour sera vite joué.

 

Il est aussi amusant de voir la différence de traitement entre un meurtrier présumé issu des ténèbres et de la misère d’une vie sans aura ‘people’ et qui sera traité de tous les noms, et le sort d’un homme public avec lequel on reste déférent tandis que c’est la victime qui via des insinuations, de petites phrases assassines (ce qu’en anglais on appelle l’assassinat de la personnalité), est considérée comme la principale responsable de ce qui s’est produit.