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21/09/2013

Les différentes facettes des enterrements et des crémations

Quand on arrive à un certain âge, l’une des obligations récurrentes, ce sont les enterrements ou crémations auxquels nous sommes astreints d’assister, soit parce qu’il s’agit de personnes fort proches, de parents d’amis ou de connaissances suffisamment proches.

 

Quand on arrive sur le lieu, à l’accueil, il y a la famille proche, éplorée, parfois vêtue de noir comme dans l’ancien temps.  Puis la cérémonie a lieu, on offre ses condoléances à tous ceux qui se sont mis en file pour les recueillir.  Puis, après, la collation où les esprits, les corps, les humeurs, se dérident, on parle des bons moments du défunt, de ses travers, et, parfois, après une demi-heure, il y a des rires francs, de la bonne humeur revenue, des blagues, il y a les raconteur-nés (dont le mari d’une cousine à moi) qui dérident tout le monde en toutes circonstances.  Comme si cette réunion d’après l’adieu final constituait un continuum de l’existence.  Une sorte d’hommage déguisé.

 

J’ai eu un ami qui était seul à l’enterrement de sa mère. Cette année-ci lors de l’enterrement d’une tante de mon épouse, il y avait trois personnes, et ce fut assez pathétique. À l’enterrement d’un ami il y a une quinzaine d’années, il y avait 8 personnes. Et, sa fille avait organisé un enterrement religieux alors qu’il était athée.  Et qu’il s’était suicidé.  Un collègue à moi qui s’était également suicidé a eu droit à une messe complète et une crémation alors que d’après ses proches du syndicat (il était président de syndicat socialiste dans une administration), outre le fait qu’il était athée, il aurait voulu être enterré.  6 personnes outre le Rabbin officiant, c’était également le nombre de personnes présentes lors de l’enterrement d’un collègue très cher et de 40 ans mon aîné. Mais j’ai connu des enterrements ou crémation avec près de 100 personnes (dont ma belle-mère).  Parfois, le conjoint ou les enfants du défunt passent un morceau de musique qu’aimait le défunt.  C’est comme ça que je ne puis plus écouter ‘Con te partiro’, depuis 1997.  Et comme me l’avait dit un ancien collègue, à l’enterrement d’un très jeune neveu, on avait passé ‘Old Lange Syne’ (Ce n’est qu’un au revoir), un morceau déjà triste en soi dont j’ai la partition mais que je ne jouerais jamais, comme pour conjurer le sort.

 

J’ai connu des messes et enterrements où un directeur de mon administration nommait des candidats chinois pour y assister à l’enterrement du parent d’une collègue éloignée. On y assistait sans rien ressentir sauf un ennui de passer autant de temps dans un endroit pour quelqu’un qu’on n’avait jamais connu, tout cela parce qu’un directeur trouvait qu’il fallait le faire et qu’il était trop fainéant pour y aller en personne. C’est ainsi qu’à l’enterrement de ma belle-mère, un de mes collègues que j’appréciais le moins est venu représenter mon administration, ce qui ne m’a pas plu, mais que pouvais-je faire sinon le remercier.  Par contre, lors de l’enterrement du fils d’une de mes collègues directs, ce fut extrêmement émouvant avec une atmosphère de recueillement et de douleur à couper au couteau.

 

À la dernière crémation à laquelle j’ai assisté, après des speeches assez insipides, tout à coup, ‘La Première Gymnopédie’ d’Eric Satie et là j’ai senti les larmes poindre car je suis très sensible à la musique.  Mais il ne s’agissait pas d’un air qu’avait aimé la défunte, simplement un morceau choisi par la dame de la firme de pompes funèbres qui assumait la tâche de dire l’oraison funèbre.  Pour l’enterrement de mon ami à l’église, il y a quinze ans, là, ce fut plus original, puisque sa fille y fit passer un enregistrement de lui-même jouant un morceau de jazz au piano.  La dernière fois qu’il avait joué au piano de sa vie par ailleurs.  Sauf que moi j’avais de bien meilleurs enregistrements de morceaux que nous avions joués ensemble.  Mais cette notion de ‘dernier/dernière’ a, dans des moments douloureux, une résonnance de mémoire qu’on ne peut nier.  Il y a quelques années, j’ai entendu un fragment de morceau joué à l’enterrement de John Coltrane (jazzman, décédé en 1967), il s’agissait d’Albert Ayler jouant une musique free, torturée, mais, en fait, convenant parfaitement à la dernière voie musicale qu’avait empruntée Coltrane, mais il me fallut du temps pour m’en apercevoir.

 

L’année dernière, lors de la mise en terre de la tante de mon épouse, alors que nous nous attendions que l’on fasse descendre le cercueil dans la fosse, la dame des pompes funèbres, très enthousiaste et commerçante, se tourna vers le mari de la défunte, effondré car il s’agissait d’un couple fusionnel et isolé, lui dit, textuellement «vous voyez, Monsieur, c’est ici que vous serez plus tard, sur votre épouse, oh pas maintenant évidemment, plus tard…».  Difficile de se retenir de rire dans de tels moments.  Mais difficile aussi de ne pas dire à la dame de ce qu’on pense de son imbécillité.

 

Ou, il y a deux ans et demi à l’enterrement de l’une de mes tantes, une des filles fait un petit speech, disant ce qu’elle a fait pour la défunte.  Puis, parle l’autre fille, disant «mais, Maman, tu avais aussi une autre fille, et moi aussi je m’occupais de toi, je te rendais visite, je te téléphonais..»  Et, cerise sur le gâteau, arriva le fils qui dit «Maman, tu avais aussi un fils… »  Ou comment laver son linge sale en public.

 

Il y a des speeches (que je ne qualifierais pas d’oraisons funèbres) qui sont effroyables à écouter, emplis de très bonnes intentions, mais pleins de lapalissades, de choses éculées qu’on a déjà entendu des dizaines de fois.  Il y a les prêtres qui tutoient le défunt sans l’avoir jamais connu(e), ce qui ajoute un peu plus de désarroi aux proches qui n’ont pas la force de prendre la parole eux-mêmes.  Dire d’une personne décédée qu’elle vivra éternellement dans notre mémoire, qu’elle sera éternellement présente parmi nous, c’était peut-être bon aux tout début des oraisons funèbres, mais maintenant, je crois qu’il faut faire preuve d’un peu de créativité.  De même dire combien on tenait à la personne et combien elle tenait à nous, me fait penser que ceux qui le disent trouvent souvent nécessaire de se justifier vis-à-vis d’autrui, car ce qui est évident entre le défunt et les personnes organisant les obsèques ne doit pas nécessairement être dit ou justifié.

 

Lors de la crémation récente de ma mère, j’ai choisi de parler, mais sans dire combien nous tenions à elle et combien elle avait tenu à nous (lapalissades), j’ai choisi de parler d’elle sur un mode humoristique, disant notamment que la voiture remplaçait ses genoux (elle était handicapée), qu’elle partait tout le temps en voiture, mais que comme je tenais à la vie, je n’avais jamais été passager dans sa voiture.  Ajoutant qu’elle avait conduit jusqu’à près de 89 ans sans avoir jamais causé ou provoqué un quelconque accident ou eu une contravention, roulant près de 15 000 kilomètres par an et ayant encore une bonne vue comme je m’en étais aperçu quand je la conduisais moi-même en voiture ces dernières années.  J’ai parlé ainsi pendant 5 minutes, sur un mode léger.  Pourquoi aurais-je dû dire que les 15 derniers mois de sa vie avaient été un long calvaire physique (fractures du col du fémur et du fémur), qu’elle perdait la raison, qu’elle était devenue d’une maigreur qui faisait penser aux prisonniers de camps nazis et qu’à la fin elle hurlait chaque fois qu’on la manipulait pour la laver ou lui changer les langes…

 

En Wallonie, on ne peut désormais plus jeter de fleur sur le cercueil gisant dans sa fosse.  Interdiction.  Pourtant, je considérais qu’il s’agissait là d’une coutume civilisée, rendre ainsi un dernier hommage au défunt avait une certaine élégance de geste que nos politiciens – obtus – ne sont pas en mesure d’apprécier.  On légifère pour tout.  Et même quand on ne légifère pas, les gens rouspètent.  Ainsi, un ami m’a dit qu’à certains endroits en Flandre où on avait voulu implanter un crématorium, les gens se seraient plaints de la pollution possible.  Les pauvres abrutis, ils ont sans doute une fois dans leur vie vu un documentaire sur Auschwitz où les fumées sortant des cheminées de crématoriums contenaient des cendres humaines.  Parlant de cendres, une amie de mon épouse a fait placer les cendres de son époux près de celles de son chien dans le jardin.  Cela paraît absurde à première vue, mais pourquoi pas, le type en question était détesté par tant de gens, il a tellement terrorisé sa propre épouse qu’en fait son chien fut peut-être son seul véritable ami dans la vie.

 

Car, lors du dernier voyage d’un être humain, on n’en dit que du bien, on oublie outrages, jurons, sales coups, engueulades, dérapages verbaux ou physiques.  Du plus grand dévoyé, on le couvre de lauriers, chantant ses louanges… Toutefois, il y a aussi l’hypocrisie de certains proches à des enterrements et on y constate toutes sortes de comportements. On se sourit, on se parle au cimetière ou lors de la collation alors qu’on se déteste ardemment et qu'on verrait très bien cette personne haïe au fond de la fosse pour l'éternité.  On fait semblant d’éprouver de la douleur quand on sait très bien qu’il n’y avait jamais eu le moindre intérêt pour le défunt.  Ou, on vient à l’enterrement sans avoir jamais fréquenté le mari de la défunte car on est appâté par la maison et son contenu alors que soi-même on n’a pas de maison propre.

 

Car, après tout, les enterrements et les crémations, c’est comme la vie, on y constate toutes les diversités, facettes, on y voit le meilleur comme le pire de notre humanité.

 

15:54 Publié dans Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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