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24/05/2013

Wagner - pour ou contre ?

Mercredi dernier, je me suis mis à regarder un gala ‘Wagner’ sur Arte, commençant par des extraits de la « Walkyrie », mais très vite j’ai abandonné l’écoute, les trois solistes que j’entendais s’ils chantaient juste et correctement, n’avaient aucune résonance, rien de ce que j’ai toujours aimé chez certains chanteurs wagnériens réputés que je connais via leur discographie ou que j’ai vu sur scène.

 

Naturellement, pour des gens aux goûts musicaux limités, qui trouveront formidable « The Voice » ou toutes ces émissions du même type, qui chanteront les louanges de ces chanteurs qui souvent le sont à peine, trouveraient-ils à redire à ces performances de chanteurs wagnériens qui, je crois, feraient honte à leur compositeur s’il devait revenir sur Terre.

 

Ce que je ne lui souhaite nullement car compte tenu de son antisémitisme notoire, de l’usage abondant que fit Hitler de sa musique et de ses théories, compte tenu de l’interdiction de sa musique par l’État d’Israël, je crois que si le bon vieux et mort Wagner devait réapparaître, on verrait l’extrême droite européenne qui en bloc descendrait dans la rue pour l’en féliciter – ayant trouvé en lui un nouveau symbole fort -, et tout ce qui est politiquement correct monter au créneau de contre-manifestations.

 

Pourtant, abstraction faite du personnage abject (par exemple, les merveilleux Lieder « Wesendonck Lieder » lui furent inspirés par cette maîtresse éponyme), sa musique est géniale.  Écoutant les premières mesures de « Walkyre » justement avec ces lignes géniales au violoncelle, jouées à l’unisson par une dizaine de ces instruments avec aussi pas mal de belles syncopes brisant le rythme mais créant une belle tension (qu’est-ce qu’une syncope sinon justement un déplacement rythmique provoquant une tension, Bach, Mozart et plein de compositeurs classiques en furent les créateurs et non les jazzmen, en fait), je me fis la réflexion, une fois de plus, que c’était là de la musique de tout grand cru.  Las, quand j’entendis les voix, féminine et masculines, je déchantai rapidement.

 

C’est sans doute lié à notre époque que tout se déglingue, mais au niveau de ce qui devrait être excellent.

 

Évidemment, cela fait longtemps que Lauritz Melchior et Kirsten Flagstad ont chanté leur merveilleux duo d’amour de ‘Tristan und Isolde’ dans les années cinquante ou que, plus tard, les Leonie Rysanek, Birgit Nillson, Theo Adam, Astrid Varnay, James King, nous flattèrent l’oreille de leur art consommé de vrais wagnériens purs et durs mais sachant aussi interpréter convenablement.  Puis, dans les années 80 et 90, il y eut, entre autres mais je parlerai de ceux que je connais via leurs disques ou que j’ai vu à Berlin, Siegfried Jerusalem, José Van Dam, Waltraut Meier, Rene Kollo, Matti Salminen, John Tomlison, Günther von Kannen, Hildegarde Behrens.  De vigoureux chanteurs qui, dans l’ensemble, firent honneur à cette musique assez difficile d’abord et à interpréter car elle requiert, outre des qualités vocales et une résistance physique (opéras parfois de quatre heures et demie) exceptionnelles, des dons d’acteur.  Et là, malheureusement, certains des solistes que j’ai cités se contentaient souvent d’être sur scène et de s’agiter selon un scénario assez banal, sans trop d’efforts.

 

Quand on entend et qu’on juge, sainement, la musique de Wagner, on se dit qu’il devait être soit un génie soit un fou.  Ou les deux et peut-être c’est là qu’il faut trouver la clé de l’énigme qu’il représente pour le monde de l’opéra. Car, il a tout écrit, musique et libretto, de tous ses opéras.  Il a imaginé et créé un lieu unique (Bayreuth) où chaque année on viendrait y jouer ses œuvres marquantes.  Un lieu où il a vécu, composé, un lieu qui est musée et cimetière de son œuvre comme de son corps, un lieu de culte, d’adoration pour certains, de dégoût profond pour d’autres.

 

Car il y eut ses déclarations et ses écrits antisémites.  Il y eut l’amitié d’Hitler pour la petite fille de Wagner, il y eut les larmes publiques d’Hitler à l’écoute de certains passages d’opéra de son compositeur fétiche.  Il est amusant de constater qu’à la fin du IIIe Reich, Hitler s’inspira – et sans doute tout à fait inconsciemment - du 4e volet de ce que les connaisseurs appellent le Ring (la tétralogie) car en effet dans ‘le Crépuscule des Dieux’, on s’entretue allègrement dans la dernière et sanglante partie (une espèce de nuit des longs couteaux wagnérienne), cette œuvre voit la fin des dieux et l’embrasement du Walhalla, après les meurtres et règlements de compte dignes de la mafia.  Certains se sont demandés dans quelle mesure ce pauvre fou d’Hitler n’avait pas été inspiré par ces portraits grandiloquents, et parfois un peu pathétiques, de héros wagnériens qui, s’il faut reconnaître qu’ils prêtent parfois à la pitié, n’en demeurent pas moins d’étourdissantes compositions d’opéras, personnages certes sanguinaires, naïfs, amoureux, vantards, batailleurs, qui outre le fait de clamer leur bonheur (‘Tristan et Isolde’), leur désespoir (Amfortas dans ‘Parsifal’), font la fête (‘Die Meistersinger von Nürnberg’), se marient pour le meilleur et pour le pire – surtout – (‘Lohengrin’), voguent sans jamais arriver à bon port (‘Der Fliegende Holländer’), mais souvent, se tuent, s’entretuent, se querellent, sur fond de déchaînements sonores, rythmiques, harmoniques inouïs.

 

Qui n’a jamais entendu en direct la chevauchée des Walkyries (2e volet du Ring) avec ces étourdissants contre-chants par groupes d’instruments et les cris de ces ramasseuses de cadavres, ne peut pas dire qu’il ait jamais entendu de la musique.  Autre chose que Zevoice, je vous assure.

 

Wagner est difficile d’approche, il requiert de l’endurance (assister à ‘Tristan und Isolde’, quatre heures et demie de délire, rien que le duo d’amour fait dans les trente minutes, c’est un calvaire pour les fesses, le dos et les jambes), il faut faire abstraction de la laideur idéologique du personnage, il faut oublier que son meilleur et plus grand supporter fut Hitler.  Il faut aussi oublier qu’Israël a pondu une loi interdisant la représentation publique d’œuvres de Wagner sur le territoire.  Malgré les efforts de Daniel Barenboim pour mettre fin à cet ostracisme légal (un grand wagnérien en tant que chef d’orchestre, que je vis à Berlin dans ‘L’or du Rhin’, le premier volet du Ring).

 

Toutefois, passé ces caps, si on se laisse éblouir par sa musique et capter par le génie de ses compositions, des voix fabuleuses d’antan, alors, musicalement, c’est le paradis même si, souvent, ce qu’il décrit sur scène représente l’enfer, l’enfer de ses visions de créateur qui, chez d’autres et pour moins que cela, les auraient envoyés tout droit à l’asile…

17:04 Publié dans Culture, Passions, Perso | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wagner, ring, opéras

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