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10/09/2012

Prague, l'incomparable...

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Prague et moi c’est une longue histoire d’amour, de respect et d’intérêt.

 

Il y a tout d’abord mes affinités évidentes avec les langues slaves, cette langue tchèque ressemble à certains égards au serbo-croate, une langue que j’ai entendu parler durant près de 17 ans durant ma première carrière professionnelle et que je baragouine quelque peu (j’en ai aussi appris les principaux jurons).  Une langue aussi qui est apparentée au russe pour le vocabulaire.

 

Dans mes enthousiasmes pour tout ce qui touchait aux pays de l’Europe de l’Est ((n’incluant d’aucune manière un amour pour le marxisme ou pour ceux au pouvoir dans ces pays-là qui trahirent Marx tout en se revendiquant de son héritage philosophique), il y eut 1968.  À peine sorti de l’adolescence à l’époque, entamant ce long itinéraire qui devait me conduire vers une connaissance des pays slaves et un profond respect pour leur culture, il y eut soudain dans ma vie le printemps de Prague et la survenue d’Aleksander Dubček, un communiste adepte du pluralisme politique pour la gestion de l’état, d’élections libres et d’une presse non jugulée par la sacro-sainte orthodoxie marxiste-léniniste.  Quelle beauté tout à coup !  Tous ces gens enthousiastes, passionnés, qui se mirent à parler à plusieurs voix dans un tintamarre généralisé de bon augure.  C’était mai 68 dès mars 68 !

 

Puis, il y eut le 21 août 1968.  L’hiver sibérien tombant sur la Tchécoslovaquie en plein été.  Et l’idée même de printemps tchèque disparut pour des décennies pour renaître avec Vaclav Hável (prononcé Vatslav et non Vaklav comme les francophones se plaisent à le faire, se targuant d’être à la page).

 

Ma première visite à Prague et dans ce pays eut lieu en septembre 1973, en pleine époque communiste donc.  Allende venait d’être renversé par Pinochet, un coup d’état interne financé par les États-Unis, comme tout le monde le sait maintenant.

 

Il y eut un fameux quiproquo pour ce voyage que j’entamai avec mon ex-épouse.  La firme pour laquelle je travaillais, une joint-venture belgo-yougoslave ayant siège à Bruxelles (et dont le représentant yougoslave n’arrêtait pas de jurer en serbo-croate à longueur de journée, lui qui avait un bureau jouxtant le mien), avait réservé un hôtel à la Place Wenceslas même.  Tandis que mon ex, elle, correspondait avec une jeune Tchèque parlant et écrivant le français, qui fut tout heureuse de pouvoir nous accueillir dans son pays.  À l’aéroport, celle jeune fille nous attendait accompagnée de ses parents, de même que les représentants en ČSR (c’était le sigle de la Tchécoslovaquie à l’époque soit République tchécoslovaque) de la firme belgo-yougoslave pour laquelle je travaillais.  Je négligeai les représentants de la firme, les snobant, et nous accompagnâmes donc la correspondante de mon ex et ses parents. Qui nous amenèrent à l’hôtel de la place Wenceslas.  Où on nous fit savoir qu’il n’y avait pas de réservation à notre nom.  Évident, puisque dans les pays communistes à l’époque c’était l’ère du bakchich, et comme ce n’étaient pas les représentants en Tchécoslovaquie de ma firme qui m’y avaient amené à ce fichu hôtel, ni donné l’obole qu’il convenait de donner aux gens à l’accueil, ceux-ci firent la sourde oreille.

 

Gross Problem donc.  Nous voilà à Prague sans logement.  Les parents de la correspondante nous amenèrent ainsi chez eux et nous logèrent pour une nuit à Prague.  Son père était policier.  Puis, ils nous logèrent dans une maison de campagne dès la deuxième nuit (je ne le savais pas à l’époque, mais le père devait faire partie de la nomenklatura pour pouvoir séjourner en maison de campagne), et, tout au cours de la semaine, les parents nous amenèrent visiter le pays, en voiture.  Prague évidemment, mais aussi Karlovy Vary et Mariánske Lázne (Marienbad).  Nous visitâmes le lieu de l’attentat contre Heydrich et je crois même qu’on nous amena à Lidice, le village qui fut rasé après la mort de Heydrich.  Ce qui fut amusant c’est sans doute que moi et mon ex ne furent nullement déclarés (obligatoire en cas de séjour dans un hôtel), nous vécûmes donc une semaine comme des sortes d’illégaux néanmoins sous protection policière rapprochée.

 

Entre-temps, je suis retourné trois fois à Prague et, à chaque fois, j’ai pu constater l’évolution de cette ville.

 

En bien et en mal.

 

 En 1993 (tout juste après la liberté recouvrée), on voyait encore les traces de cet atroce régime communiste dans les, vêtements, sur les visages et jusqu’au maintien des habitants de cette superbe ville.  En 2007, j’avais remarqué que, sous le coup d’un afflux touristique assez dense, le centre historique se transformait petit à petit en gigantesque bazar pour touristes avec une proportion de magasins vendant des souvenirs ‘typiques’ de plus en plus ahurissante.  Nous avions déjà constaté aussi en passant près des restaurants de la place de la vieille ville - le point central et le plus couru de Prague avec le Pont Charles et le point culminant du Hradčany -, que ce qu’on y servait aux touristes baba semblait, d’un point de vue visuel, esthétique et culinaire, ne pas valoir tripette.

 

Je viens de retourner à Prague il y a quinze jours et suis encore toujours sous le charme de cette ville enchanteresse, de ses nombreuses maisons de style art nouveau, des maisons de style Europe centrale colorées à souhait, de la beauté de ses filles et jeunes femmes, et de la gentillesse de ses habitants.

 

Mais, pour Prague, il faut séparer le bon grain de l’ivraie et savoir déchiffrer ce qui – au travers de cette abondance de touristes et de commerces calqués sur le tourisme à grande échelle, néfaste pour l’amateur d’art et d’architecture – vaut le détour et doit faire l’objet de découvertes et d’émerveillement.

 

Moi qui avais découvert les beautés de Riga en Lettonie pour ce qui concernait l’art nouveau et qui considérais depuis lors que Riga était la capitale mondiale incontestée de l’art nouveau, je dois avouer que Prague se classe bien en second lieu, peut-être même ex-æquo avec Vienne du point de vue des beautés architecturales façon début du XXe siècle.

 

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Parce que, quand on prend la peine de déambuler dans des rues un peu en dehors des rues les plus battues et que le beau temps s’y prête, c’est fou le nombre de bâtiments de styles intéressants que l’on voit dignes d’être classés parmi les plus beaux d’une ville qui, somme toute, en regorge.  Pour moi, l’un des plus étourdissants bâtiments de la ville c’est la « Maison municipale » à la Place de la République, avec une façade superbe, d’une beauté qu’il faut voir tôt le matin quand le soleil ne l’écrase pas encore de ses chauds et aveuglants rayons.  En façade, une grande fresque allégorique d’Alfons Mucha (prononcé Moukha), de toute beauté et à mon avis inspiré de ce gigantesque tableau qu’il peignit en hommage aux peuples slaves.  Les balcons de ferronnerie tout en fioritures savamment artistiques sont de toute beauté également.

 

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 Si on emprunte une rue sur la droite de cette superbe façade, on peut apercevoir  un hôtel qui est également un prodigieux ouvrage d’art.  Mais il n’y a pas que là qu’on peut voir de superbes maisons.  Le touriste attentif ne devrait pas manquer de parcourir chaque côté de la longue place Wenceslas en y examinant en détail les façades, il y a là aussi de superbes bâtiments présentant balcons d’art, statues, bas-reliefs et hauts-reliefs remarquables.

 

On peut même encore y voir l’immeuble de la compagnie d’assurances Generali (à l’angle de la rue Jindřišská) où Kafka travailla durant 10 mois.  On imagine très bien Kafka se morfondant derrière un bureau à faire un travail ‘not very exciting’, avec le résultat que l’on sait pour ceux qui aiment ce genre de littérature de l’absurde – dont, personnellement, je raffole -, mais aussi du totalitarisme, parce que, si Kafka fut certes un visionnaire, ce fut lui en premier lieu qui, mieux que d’autres (Huxley, Orwell) dépeignit les horreurs d’un monde totalitaire où ne prévaut plus aucunes lois ni règles.  Et, il fut doublement prophétique dans ce qu’il écrivit puisque plus tard, sa patrie sombra dans l’obscurantisme sous la coupe d’Heydrich et des nazis, puis sous celle des tenants du marxisme-léninisme pur et dur.

 

Je me souviens, lors de mon premier séjour à Prague en septembre 1973, on me fit visiter la Ruelle d’Or et on me montra une maison où Kafka allait se réfugier pour écrire.  Soudain, alors que nous bavardions en français avec la correspondante de mon ex-épouse, un type – tchèque je présume -, passa derrière nous et nous murmura ‘Kafka était juif !’, en français !  Et, maintenant, je sais que parler d’un Juif à des étrangers en pleine période de répression communiste sauvage, demandait une forme de courage de la part de ce type dont peu de gens ici en Europe de l’Ouest auraient été capables de faire preuve, dans des circonstances identiques. Et, de manière assez surprenante, cette maison de la Ruelle d’Or, où Kafka a travaillé sinon vécu, n’est reprise dans aucun guide touristique contemporain. Alors que le fait historique m’a été confirmé par un livre sur le Prague du temps de Kafka que je viens d’y acheter en allemand. 

 

Ce qui m’a par contre déçu lors de mon dernier séjour à Prague, c’est le fait que, à Hradčany, il faille acheter un ticket combiné pour visiter certains des lieux m’intéressant personnellement, comme la cathédrale Saint-Guy et la Ruelle d’Or.  La garde du Palais présidentiel, revêtue de ses beaux uniformes bleus me paraît non pas folklorique mais ridicule avec son pas cadencé qui est une mixture de pas soviétique et de pas de l’oie et ses fusils et baïonnettes genre jouets plastiques pour enfants.  Mais, on les mitraillait pas mal pour la postérité, et auprès des touristes béats ‘la relève de la garde’, cela faisait son petit effet.  Comme les musiciens habillés de costumes du pays qui, inlassablement, reprenaient le passage le plus éculé de ‘Má Vlast’ de Smetana (‘ma Patrie’ dont, assez curieusement, un passage a donné naissance au Hatikvah, l’hymne national israélien).  On mitraillait également les nombreux couples de mariés posant sur fond de palais présidentiel pour la joie des photographes amateurs de sensations rares.

 

Ce qui n’a pas changé depuis mes derniers séjours dans cette ville enchanteresse, ce sont les groupes de musiciens dixieland (certains diraient New Orleans, pas moi qui m’y connais), honnêtes, bons instrumentistes, sauf qu’après chaque exposé d’un thème célèbre, il faut qu’un des mecs se mette à chanter à la manière de Louis Armstrong, voix éraillée, « growlée », mais sans talent ni justesse.  Mais les touristes baba ont l’air d’apprécier ce folklore idiot.

 

La presse touristique est énorme et cela se sent dans les tarifs. Dans les lieux touristiques, les prix sont parfois fous.  Et, dès qu’on s’écarte un rien des rues les plus battues, on voit qu’on peut boire une bière pression pour la moitié du prix de la place de la vieille ville.  Où, le premier jour, désespérant de trouver un snack pour m’alimenter le midi, j’ai échoué dans une pizzeria ‘italienne’ dont le nom était « à la minute », minute qui a duré une demi-heure pour me servir une pizza, par ailleurs bonne.

 

Comme maintenant dans la plupart des pays soumis au tourisme de masse, on peut manger des repas chauds à n’importe quelle heure du jour, Prague ne faillit pas à la tradition.  On y mange tôt et dans certains restaurants, il faut venir avant 7 heures du soir pour y trouver une place.  J’ai eu la chance d’aller manger trois fois d’affilée dans un resto de la place de la vieille ville, où j’y ai dégusté un steak tartare bien meilleur que celui dégusté chez Lipp à Paris il y a deux ans.  J’ai aussi mangé un tartare de filets de saumon mariné d’une qualité culinaire rare.  Comme quoi quand on est perspicace et qu’on s’écarte des endroits les plus courus, il y a encore moyen de bien manger à Prague.

 

Le Pont Charles le jour c’est comme les Gentse Feesten vers onze heures du soir aux alentours de la maison communale de Gand.  Ahurissant, tant on s’y presse et on y photographie !  Un peu comme la presse touristique autour du quartier juif de Josefov. On dirait que ce quartier constitue un must pour ces touristes qui ne sont pas tellement intéressés à visiter des lieux qui leur parlent à l’esprit mais plutôt des lieux dont on leur parle dans les guides touristiques.  Ce quartier juif est précieux toutefois car les Juifs étaient établis en Bohème depuis le XVe siècle et voir un quartier juif dans un pays de l’Europe de l’Est - même s’il a été reconstitué -, est saisissant.  Parce que, dans beaucoup d’autres ville des pays de l’Est (je pense à Varsovie, Riga, Vilnius, Budapest), il n’y a plus aucune trace de quartiers juifs, ces quartiers furent des ghettos du temps de la guerre et détruits par la guerre ou postérieurement à celle-ci par les communistes qui avaient horreur des Juifs.

 

Pour l’amateur de belles maisons et façades de style Art Nouveau, la rue Parižká menant à ce quartier juif en recèle pas mal, de même que dans les rues avoisinantes.  Mais parlant d’Art Nouveau, même dans le quartier où je logeais cette dernière fois, à côté de la Brasserie ‘U Fleků’, quand on s’y promenait dans les environs immédiats, il y avait plein de belles maisons et façades à observer en toute tranquillité parce que ces quartiers ne sont pas des must dont on parle dans les livres touristiques.

 

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Tranquillité, oui ! « U Fleků », où il faut  avoir été au moins une fois dans sa vie ne fût-ce que pour y manger leur célèbre goulasch et voir cette atmosphère typique digne de brasserie bavaroise.  Sauf que quand on loge dans un hôtel tout juste à côté comme je l’ai fait durant trois nuits de chaleur estivale sans conditionnement d’air, on est tenu éveillé jusqu’à deux heures du matin par les soûlards et beuglards en sortant, chantant, hurlant, s’esclaffant à vives voix, bref s’amusant tandis que le blogueur impénitent que je suis suait dans sa chambre sans la possibilité d’ouvrir ou d’entrebâiller une fenêtre à cause de cette fichue brasserie.  Un must !

 

Il faut toutefois constater que si Prague a pratiqué d’énormes investissements en matière de rénovations urbaines de bâtiments classés, les statues du Pont Charles tout comme l’extérieur de la Cathédrale Saint-Guy (Hradčany) auraient volontiers besoin d’un ravalement d’urgence.  La plupart de statues du Pont, comme la façade de la Cathédrale, sont d’une teinte noire de pollution accentuée comme je ne l’ai connue que quand j’ai visité Dresden vers le milieu des années 90.

 

Comme c’était l’été et qu’il faisait fort chaud , les filles et femmes tchèques et les touristes en âge de montrer leurs jambes, cuisses et décolletés, se promenaient dans des tenues que certaines âmes du côté de notre chère place Anneessens à Bruxelles auraient trouvé à tout le moins en contradiction crasse de leur vision de la manière dont une femme correcte doit être affublée.

 

Et ça aussi c’est Prague, la liberté recouvrée, la liberté de se conduire et de se vêtir comme on le veut, une liberté qui est née en mars 1968 et qui fut tuée dans l’œuf pour ne renaître qu’une vingtaine d’années plus tard.

 

Mais après tout, combien de touristes qui se rendent à Prague maintenant savent-ils quoi que ce soit de cette terrifiante époque, des geôles, des procès des dirigeants du parti communiste vers la fin des années 40 (Slánsky et consorts), de la défenestration de Jan Masaryk (le fils d’un des héros nationaux) en 1948, assassiné par ou sur ordre de Soviétiques, de l’immolation par le feu de Jan Palach en janvier 1969 en signe de protestation contre l’invasion soviétique), celle d’un autre héros en janvier 1949, Jan Zajic, dont une stèle rappelle le souvenir à la place Wenceslas ?  Combien de touristes visitent-ils la crypte de l’Église Saints Cyrille et Méthode (rue Resslova, près de la place Karlova), dédiée au souvenir des parachutistes tchécoslovaques ayant participé à l’assassinat de Richard Heydrich en 1943 ?  Car quand je l’ai visitée un matin, j’y étais seul, comme lors de ma visite précédente en 2007.

 

Prague est belle, Prague est incomparable, mais Prague perd de sa substance historique et culturelle (je parle de la vraie culture, pas du folklore touristique).  Les gens qui la visitent maintenant la visitent selon ce qu’en disent les guides touristiques qu’ils lisent à leur façon, retenant les « must » à voir et à photographier et les endroits où il faut aller boire ou manger quelque chose, ou y être vu.

 

Il n’y a pas dans ces foules actuelles le moindre intérêt pour l’histoire riche et chahutée d’une nation qui était déjà une des nations les plus industrielles d’Europe dans les années 30, en même temps détentrice d’un abondant patrimoine culturel mondial.  Une nation qui a donné naissance à Kafka, au ‘Golem’ (une fiction mais symbolique de l’apport juif à cette nation).  Une nation qui a donné un immense espoir aux sympathisants d’une gauche à visage humain en 1968.  Une nation qui tua à jamais toute sympathie que des égarés auraient jamais pu avoir pour les dirigeants soviétiques en août 1968.

 

À voir absolument.  Mais, d’une autre façon.

 

Avec respect et connaissance.

 

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