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20/08/2012

Le bonheur et les vicissitudes de la vie...

Si je puis fixer une date où je ressentis le  bonheur terrestre à son apogée, ce fut dans la soirée du 27 avril de cette année alors que Francine et moi assistions à un superbe coucher de soleil au large de la mer, à la Panne.

 

Nous étions allés pour la première fois dans un resto sympa et nous avions bien mangé.  Nous venions d’aménager dans un studio moderne et meublé dans un lieu à l’écart du centre avec une terrasse plein sud et une vue sur des maisons à trois étages et des dunes (pas sur des buildings avoisinants).

 

Le lendemain matin, le 28 avril (date mémorable !) une espèce d’intuition me dicta de demander à Francine d’allumer son GSM tout juste avant notre petit-déjeuner.  Cinq minutes après, un appel paniqué de voisins à laquelle nous avions demandé d’ouvrir et fermer le poulailler du jardin étant donné que ma mère de 90 ans (vivant indépendamment mais dans la même maison que nous) avait des problèmes de genoux et faisait montre parfois d’un équilibre instable, sachant que quand elle tombait à genoux ou par terre, elle était incapable de se relever seule.  Après de longues minutes affolées, nous apprîmes que le voisin avait trouvé ma mère devant la porte du poulailler et qu’il semblait qu’il fût impossible de la relever.  Le voisin appela donc le 100 et nous, à la Panne, nous nous apprêtâmes à rentrer au plus vite.  En cours de route, via un coup de fil aux urgences, nous apprîmes qu’il s’agissait d’une fracture du col du fémur et qu’elle serait bientôt opérée.  C’était, évidemment, le classique pour les personnes âgées, ça ou la hanche.  J’avais même pu parler avec ma mère qui semblait avoir tous ses esprits, attendant l’opération avec sérénité.

 

L’après-midi même nous étions à l’hôpital.  L’opération s’était bien passée et ma mère était consciente.  Ma mère me demanda de lui pardonner car je lui avais interdit d’aller au poulailler seule, étant donné que nous avions demandé à un amical et agréable voisin de le faire.

 

Quatre jours plus tard, grosse première tuile, une escarre au talon gauche.  Sans conteste due à un manque de soins adéquats ou d’attention  puisque il s’agit là d’une séquelle connue et bien documentée de ce type d’opération (mon épouse a travaillé en milieu hospitalier une partie importante de sa carrière et a soigné des personnes âgées, ergo arrivées dans son service, espèce de service hospitalier de type « G » porteuses d’escarres).

 

Au bout d’une semaine, elle fut transférée en « revalidation », dans le même hôpital.  Au début, je m’étais rendu auprès du médecin responsable de l’unité à qui j’avais donné un protocole de radios des genoux duquel il apparaissait clairement qu’elle souffrait d’une « gonarthrose » (arthrose des genoux) importante, disant donc qu’il y avait des exercices qui seraient contre-indiqués pour elle vu son état.  Résultat, elle fit de la bicyclette tous les jours comme tout le monde parce que le principe dominant de cette unité de revalidation (j’en ai discuté avec les infirmières et le médecin) c’était que à 19 ou 90 ans, tous les patients étaient astreints au même régime.  Comme disaient les Boches jadis « Ordnung muss sein » (Il Faut de l’Ordre).  Entre-temps, cela ne s’arrangeait pas avec son escarre car d’après ses voisines successives, chaque matin quand on faisait les soins d’escarre, elle hurlait.  Question repas, ce n’était pas mieux, petit-déjeuner à 9 heures, 9 heures trente, dix heures, après les soins d’escarre et sans tenir compte qu’une personne âgée peut très bien faire une syncope par manque de nourriture dans l’estomac.  Parfois dîner froid parce qu’on l’avait amenée en radiologie pour effectuer des radios sur  le temps du midi.  Parce que entre-temps, autres tuiles, outre son escarre, elle s’étai tapé une infection de la vessie, avait montré des signes d’anémie, donc tout un temps, elle eut une sonde vésiculaire, des Baxter, etc.  Un point positif, une infirmière agréable lui demanda un jour ce qu’elle aimait manger (car elle ne mangeait pas beaucoup), elle répondit « du poisson » et miracle, elle reçut désormais et pour quelques semaines du poisson trois à quatre fois par semaine.

 

Puis, début juin, on nous indiqua qu’elle sortirait de revalidation le 21 juin.

 

Dans mon optique, une revalidation c’était faire en sorte que la personne accidentée ou ayant subi une opération la handicapant dans sa marche puisse recouvre un minimum de mobilité et, partant, vaquer à ses occupations habituelles comme avant le traumatisme ou l’opération.  En prévoyance de son retour, nous avions fait remplacer son W.-C., y installant un plus élevé avec des barres latérales.

 

Nous étions prêts pour la recevoir !

 

Las !

 

Quand elle revint à la maison, nous nous aperçûmes immédiatement (et quel choc pour nous !) que c’était effroyable.  Elle était incapable de s’habiller ou de se déshabiller seule, incapable d’enlever ou de mettre ses chaussettes et ses chaussures.  Incapable d’aller seule faire ses besoins dans la chaise percée.  Incapable de s’aider de ses bras ou de ses coudes pour se lever du lit ou de se relever du fauteuil.

 

Les quelques premiers jours furent assez dramatiques et pour nous, effroyables de fatigue et de stress.

 

Au lever, par panique ou à cause des douleurs causées par l’escarre, quand Francine et moi allions ensemble au début pour la lever de son lit le matin et l’habiller, elle restait collée le derrière au lit, craignant de tomber, rendant l’habillement difficile voire impossible.  Les premiers matins, elle se mettait à hurler (avec le résultat que Francine qui souffre de légère tachycardie avait le pouls qui montait à 130/140 ; moi par contre, je reste cool quand elle hurle, comme mon père la battait de temps à autre durant mon enfance, les hurlements de ma mère c’est quelque chose que je connais…et qui ne m’angoisse ou ne m’effraie plus).

 

Autres particularité liées à son retour et à son état physique lamentable : visite journalière d’infirmière pour la toilette et les soins d’escarre, le matin et, l’après-midi, 4 jours sur 5, de la kiné.  Au début, nous avions reçu des gens qui avaient été sélectionnés par l’assistante sociale de l’hosto via un service de soins à domicile (nous n’avions aucune expérience en la matière), ce furent des Roumaines, gentilles certes mais un jour que Francine assista aux soins d’escarre, elle en fut dégoûtée d’un strict point de vue infirmier, tant du point de vue de l’hygiène que du ‘know-how.  Nous changeâmes donc d’infirmiers, ayant recours à un infirmier privé d’une conscience et d’un professionnalisme exemplaires (l’épisode roumain eut des séquelles, une infection au niveau de l’escarre par des Escherichia coli – en, provenance de selles donc à un talon ! - avec prise d’antibiotiques durant 10 jours).

 

Très vite, nous nous rendîmes compte que nous allions vivre un calvaire un peu proche de l’enfer.  Et moi qui avais déjà pu profiter de 7 années de pension bien remplies, je me devais d’avoir pitié de Francine, mon épouse, à peine pensionnée depuis le début de l’année et qui en attendait tant de cette pension (voyages nombreux, excursions, unif’ des aînés, bénévolat, enfin avoir le temps de se consacrer à des choses qu’elle aimait faire…).

 

Ce qui fit que tout cela eut assez rapidement un impact négatif sur son moral.  Quant à moi, témoin de violence conjugale durant mon enfance, self-made man dans pas mal de domaines (la musique que je pratique en autodidacte, le russe que j’ai appris par moi-même, l’écriture que je pratique en français et en anglais…), j’avais une résilience meilleure.  Malgré le temps que nous consacrions à nous occuper de ma mère, je n’abandonnai aucun de mes hobbies/passions, je faisais du saxophone ténor que je venais d’acheter fin mars, je lisais mes 7/8 bouquins en 5 langues, simultanément, j’écrivais des blogs, je retravaillais un roman et je faisais encore des traductions pour MSF.

 

Une des conséquences directes de ce qui nous était tombé dessus, ce fut que Francine et moi nous fûmes obligés de prendre des séjours de détente, de déstressage (ou de reconstitution de santé) séparément.  Désormais, les couchers de soleil à la Panne, ce n’était plus à deux, en amoureux, que nous les contemplions, finis les restos sympas en tête-à-tête, les promenades sur le sable mi-mouillé au bord des embruns.

 

Moi qui n’avais jamais cuisiné, je dus me mettre à préparer des plats simples (poisson/purée, omelette, pommes de terre rissolées, etc…) quand Francine n’était pas à la maison.  Et, moi qui n’avais jamais eu d’enfant, j’appris ce que sont les joies des inévitables langes à mettre à ma mère pour la nuit – avec les accidents de parcours quand le lange n’avait pas été suffisant, avait été mal mis ou que ma mère avait jugé utile de s’en débarrasser au petit matin, mouillant draps de lit, chemise de nuit, etc.  Autres habitudes à prendre, voir sa mère nue, l’entendre uriner ou déféquer, vider la panne (ah je vois que notre achat de studio à la Panne était prédestiné !).  J’ai aussi appris ce que c’est de nettoyer le caca des autres, nouvelles occupation d’un pensionné…

 

Nous étions certes encore heureux mais d’une manière différente et correspondant à peine à ce que nous avions envisagé de faire dès la prise de pension de Francine.

 

Il y eut aussi des mots car tant Francine que moi-même, pensionnés, nous avions du mal à recevoir des ordres de ma mère (fais rentrer le chat Kochka ! fais rentrer le chien ! où est mon café ? et mes vêtements ?) et, compte tenu de l’excédent de travail et de stress liés aux premières semaines d’enfer que nous vécûmes du 21 juin à la mi-juillet (accrus par le fait que nous habitons au 1er et 2e, ma mère au rez-de-chaussée, ce qui fait que certains jours nous faisons près de 40/50 étages d’ « exercice »).  Et, au début, nous trouvions tous les deux que ma mère ne semblait pas particulièrement heureuse d’être revenue chez elle, qu’elle manquait de reconnaissance, souriait rarement, disait rarement merci, faits que nous imputions à son âge et à sa détresse que nous ne pouvions partager toutefois car elle n’en parlait pas.

 

Un autre problème, c’était que je savais pertinemment bien que ma mère n’accepterait jamais d’aller en maison de repos et que je rechignerais quelque peu à l’y envoyer d’une manière coercitive.  D’ailleurs, je sais que si je devais en parler, elle ferait du chantage, dirait qu’elle se tuerait ou se laisserait mourir, car, à certains égards, elle fait parfois preuve d’un comportement immature, pubère.  Dans sa jeunesse, elle a été chouchoutée par son père.  Puis elle est tombée sur un mari violent et peu tendre.  Et son fils (ro-bin, bibi, moi !) était tout pour elle.

 

Moi qui suis un angoissé, je ne ressens pourtant nulle angoisse à son égard.  Tout au contraire de Francine (d’un type non-angoissé) qui panique plus que moi.  Je sais que ma mère peut faire à n’importe quel moment une chute, qu’il peut lui arriver un accident cardiaque ou un AVC (elle a entre-temps eu 91 ans), j’y suis préparé mentalement donc cela ne m’angoisse pas ; ce qui m’angoisse ce sont les choses diffuses que je ne puis cerner.  Chaque fois que j’ouvre la porte le matin, pourtant, j’ai une certaine crainte, de la trouver morte ou frappée d’une attaque.

 

Dès le départ, une chose positive nous apparut rapidement.  Ma mère qui n’avait jamais été une grande mangeuse, se mit à manger et même très bien et plus qu’avant ou que durant son hospitalisation.  Il faut dire qu’elle était tombée dans un hôtel 4 étoiles ou une maison de repos bien cotée.  Petit-déjeuner et grand café servi à table, repas chaud le midi avec desserts variés.  Soupe à 3 heures trente de l’après-midi et repas froid le soir, avec, en prime parfois dans la soirée une frangipane ou du chocolat.

 

Son anémie et son manque de fer disparurent comme sous l’effet d’une bonne fée.  Et, miracle, de temps en temps, elle se mit à sourire, à remercier.  Durant tout le temps depuis sa chute, elle n’avait nullement ‘perdu la boule’, restant fixée sur certaines petites choses liées à son environnement immédiat, à ses besoins, et, parfois, à ce que nous lui disions de nous.

 

Début août, alors que j’étais allé 3 jours à La Panne, Francine me dit que ma mère avait fait pas mal de progrès, qu’en cachette, elle se rendait seule sur sa chaise percée, enlevait pantalon et culotte, faisait ses besoins et remettait le tout, puis retournait s’asseoir dans son fauteuil.  Parfois, elle se levait pour faire rentrer l’un des chats par la fenêtre ou sortir le chien par la porte.  Il faut dire que, d’une certaine façon, connaissant son déficit musculaire, j’avais fixé des objectifs plus lointains pour elle, mais j’appris ainsi avec plaisir qu’elle était motivée, courageuse et que son souci d’indépendance et sa volonté d’embêter les autres aussi peu que possible, la poussaient à faire certaines choses dont elle était peut-être capable bien que peut-être prématurées.  Et miracle, après un épisode « chaud » quand cela avait crié du côté de Francine parce que le lit avait été trempé de pipi puisque ma mère avait jugé utile d’ôter le lange toute seule, répandant ainsi le fruit de son urine de la nuit…je constatai à mon retour de La Panne que Francine avait changé, elle semblait avoir repris du poil de la bête, parvenait à se détacher de ces vicissitudes pressantes, à prendre de la hauteur, bref à « accepter » cette situation…

 

Et, récemment, le 15 août, Francine et moi avons pu faire une excursion de 7 heures et demie.  Nous l’avons laissée seule à la maison après le passage de l’infirmière ; nous lui avions préparé son snack du midi, ses médicaments.  Elle avait le numéro d’appel de nos GSM (elle a même téléphoné vers 16 heures trente, inquiète de ne pas nous voir revenir).

 

Comme quoi si le ciel reste couvert pour le moment, il y a de temps en temps des éclaircies et qui sait, peut-être que dans trois ou quatre mois, je pourrai me rendre avec elle dans un café en chaise roulante pour qu’elle sorte un peu de chez nous, histoire de se changer les idées, comme je le faisais avant son accident deux ou trois fois par semaine.

 

Je dois reconnaître et non pas parce que c’est ma mère, qu’elle est dotée d’une sacrée dose de courage et de persévérance pour une personne de 91 ans reconnue handicapée des membres inférieurs à 50 %.  D’ailleurs, ce n’est pas unique car jusqu’en avril 2011 (donc à l’âge de 89 ans) elle a conduit sa voiture, elle n’a jamais eu d’accident de sa faute d’ailleurs.

 

Et, alors que durant sa « revalidation » tout ou presque tout fut franchement négatif (d’après le médecin elle était de ‘mauvaise volonté’ et quand elle en avait marre elle disait aux infirmières « mon fils m’apprendra à marcher »), ici, chez nous, hormis la première période allant du 21 juin à la mi-juillet, où cela allait au plus mal et où nous désespérions qu’elle puisse jamais recouvrer une certaine mobilité, et au cours de laquelle nous subissions les effets d’une fatigue tuante, elle a fait son possible dès le début, essayant de se soulever (elle ne pesait pas lourd, 55 kilos) des coudes, marchant cahin-caha avec la tribune, comme un crabe, toute de travers, mais persévérant.  Puis, sous l’influence de la kiné (une dame d’un certain âge déjà et d’une expérience certaine, gentille et attentionnée), elle se refit un minimum de musculature dans les cuisses et aux bras, ce qui nous facilita la tâche car au début donc, soulever une personne qui reste assise comme un sac de ciment, ce n’est pas évident, surtout pour moi qui relevait d’épaule gelée (capsulite rétractile) l’année dernière et qui avais perdu une bonne partie de ma musculature des biceps et quadriceps.  Quant à Francine, ancienne responsable d’unité dans un hôpital, elle avait subi un accident du travail justement en soulevant une personne lourde qui, à un mauvais moment, fit un geste en porte à faux avec celui des deux infirmières chargées de la soulever, donc, elle craignait de répéter cette scène de l’accident (ayant conduit à une sciatique et à un taux d’incapacité de travail permanent).

 

Et, finalement, au moment de border ma mère le soir, j’ai pris l’habitude, comme Francine, de l’embrasser chaque soir (chose que je n’ai jamais faite auparavant sauf pour les anniversaires, Nouvel An, etc.) et je dois dire que le regard plein d’amour, de confiance et de reconnaissance qu’elle nous offre à ce moment-là, en échange, vaut peut-être tous les sacrifices…même si c’est dur et si, souvent, nous râlons…

03/08/2012

Le Japon - amour/haine

L’autre jour je regardais l’émission « J’irai dormir chez vous » (sur la 5) que présente et anime Antoine de Maximy, avec talent et humour.  Cette émission me fit rire par moments et me rappela mes trois voyages en individuel Japon, en 1999, 2000 et 2001.

 

L’émission et cette façon un rien intrusive de l’animateur de poser des questions carrées (parfois intimidantes) à des Japonais rencontrés au hasard, cette obstination à leur demander s’ils ne parlaient pas le français, mettaient en exergue, surtout et en premier lieu, le fossé culturel (ce n’est pas pour rien que quand on se rend au Japon pour la 1e fois, on éprouve un choc culturel) qui divise les Japonais des autres peuples.  Et, en second lieu, on pouvait constater le désir permanent des Japonais ainsi interpellés de ne pas perdre la face avec, en corollaire, cette volonté bien ancrée en eux de ne jamais dire non carrément ou, si c’est nécessaire, d’atténuer ce non, qui restera donc négatif sur le fond mais se fondra dans des méandres serpentins de formules créées de toutes pièces ou rituelles.

 

Avant d’aller au Japon avec mon épouse, j’avais lu quantité d’ouvrages, dont de nombreux sur la mentalité nipponne, et, arrivé sur place, j’ai pu comparer ce que j’avais appris en théorie à la pratique de mes contacts avec les Japonais.  Pour mieux me préparer d’ailleurs, j’avais étudié suffisamment de japonais écrit et verbal pour me débrouiller dans la plupart des situations telles que visites, transports, restaurants, sauf à l’hôtel ou dans les aéroports où j’en revenais à l’anglais, les Japonais y officiant parlant en général un anglais convenable et compréhensible.

 

Avant de partir là-bas en 1999, une de mes collègues me dit « pourquoi aller dans un pays de béton » ?  Et c’est vrai, l’image que la plupart des personnes ont du Japon est plutôt stéréotypée : gratte-ciel, publicités tapageuses, du béton partout, les geishas, les femmes en élégants kimonos, l’empereur un rien vieillot qui ne sort qu’à l’occasion de cérémonies particulièrement guindées, la cérémonie du thé vieille de siècles mais ayant conservé tout son charme, les temples aux toits dorés, le pays des gadgets électroniques, de l’audio-visuel de toutes gammes allant de l’hyper bon marché au luxe, les caméras les plus sophistiquées, les voitures aux marques prestigieuses (Toyota, Mitsubishi, Nissan, etc.), le karaoké (qui veut dire « voix nue »), les films gore de Takashi Miike et Takeshi Kitano, les films sanglants de samouraïs, le sushi qui s’installe en Occident mais qui n’a presque rien à voir avec ce qu’on peut déguster au Japon, etc.

 

Deux autres préjugés tenaces mais totalement faux : (1) les gens là-bas gagnent moins que nous, de là les prix de vente des produits made in Japan moins chers, (2) beaucoup de sararimen (employés de firmes, venant de l’anglais « salaryman ») travaillent tellement qu’ils en meurent au boulot.  Quant au fait que les Japonais gagnent moins que nous, c’est archifaux, la preuve en est que des jeunes filles de la tranche d’âge entre 20 et 25 ans ont l’habitude de faire un grand voyage, soit en Europe, soit en Amérique, avant leur mariage.  Quels sont les jeunes chez nous qui peuvent se permettre un voyage de trois semaines, disons en Asie ou au Japon, qui coûterait à tout le moins 10.000/15.000 euros ?  Quant à mourir au travail, c’est aussi amusant car mon épouse et moi nous avons vu plein de sararimen qui dès 4 ou 5 heures de l’après-midi se mettaient à la recherche d’une gargote, d’un bar ou resto pas cher, quelconque, pour y boire des sakés ou des bières à la vitesse de l’éclair, y bouffer comme des sauvages, en bande et en rigolades pantagruéliques, puis on pouvait les voir dans les halls des immenses gares à partir de 8 ou 9 heures du soir à tanguer à la recherche du quai et de leur train.

 

Le pays ne se prête pas à ce que les gens qui y vivent soient à leur aise.  De la surface totale, seuls 17 % sont habitables et cultivables. Et pourquoi y a-t-il une telle superficie restreinte pour les habitants ?  Simple, le Japon est un pays montagneux et volcanique d’origine, plaies pour l’établissement de civilisations modernes auxquelles il faut ajouter le risque de tremblements de terre majeurs (the Big One à Tōkyō qui doit se produire d’un moment à l’autre puisque tous les 80/100 ans : le dernier grand tremblement datant de 1923 et ayant démoli et brûlé une bonne partie de la capitale nipponne). Quand on sait que ce qu’on appelle le Grand Tōkyō compte près de 30 millions d’habitants et que certains d’entre eux doivent faire une heure et demie voire deux heures de métro pour arriver sur leur lieu de travail, on conçoit aisément ce que le fait d’habiter dans cette mégalopole peut avoir de stressant pour ceux qui doivent y loger en permanence.  De ce fait, les Japonais sont un peu comme les Hollandais, ils ont tiré le meilleur parti de conditions qui, au départ, n’étaient pas idéales.

 

Abstraction faite de mes contacts avec des Japonais et de mes observations quant à leur mentalité spécifique, il y a des choses au Japon qui sont extraordinaires et certaines vues ou visites qui comptent parmi mes meilleurs souvenirs de voyageur impénitent (j’ai visité une cinquantaine de pays dans le monde) : le jardin sec du Ryōanji (ji signifie « temple ») et le temple d’or à Kyōto, le temple du Phoenix à Uji près de Kyōto, avec à l’intérieur une superbe statue de Bouddha, la statue du Bouddha à Kamakura, le grand temple à Nara avec, également une superbe statue de Bouddha et avant l’enceinte d’entrée du domaine, deux statues gigantesques de gardiens (qu’on appelle nyō), sculptées au XIe ou XIIe siècle.  J’ai aussi pu voir, presque par hasard, l’original de la fameuse estampe « La Vague » de Hiroshige.

 

Mais, deux de mes meilleurs souvenirs au Japon avaient une connotation humaine plutôt qu’historique.

 

À Tōkyō et à deux reprises, j’ai pu assister à une fête d’inspiration bouddhique appelée « Sanja Matsuri ».  Une trentaine de groupes forts de 60-80 hommes et femmes mélangés portent chacun à même l’épaule une gigantesque châsse d’une demi tonne. Ils partent de derrière le temple d’Asakusa et parcourent les rues du quartier durant toute l’après-midi.  Ils ne chantent pas, mais ils scandent leur marche (épuisante, car ils doivent souvent se relayer) de cris qui, à l’écoute ressemblent à de la musique à trois voix (grognements graves et cris dans le registre moyen d’hommes, cris de femmes plus aigus).  La première fois que j’eus le privilège d’assister à ce spectacle, ce le fut sous une ‘drache’ typiquement nipponne, ce qui ne gênait personne à vrai dire tant les Japonais sont habitués à la pluie (bien mieux et plus que nous Belges).  La seconde le fut par un soleil généreux.  Nous vîmes même deux yakuzas (reconnaissables à leurs tatouages recouvrant une majeure partie du corps, puisqu’ils étaient en caleçons japonais) qui sautèrent sur l’une des châsses et se mirent à scander le rythme par des coups de sifflets tonitruants, sous l’œil débonnaire de policiers et des spectateurs au parfum mais faisant semblant de rien.

 

Le deuxième souvenir inoubliable fut le spectacle de toutes ces adolescentes (spectacle qu’on appelle Cosplay ou costume playing, soit jeux de costumes) près de la gare et du pont de Yoyogi à Tōkyō qui, le dimanche uniquement, se costument en infirmières, en filles goths, en soldates, en écolières, en fofolles, se peinturlurent le visage de couleurs voyantes, arborent des couvre-chefs rocambolesques, font des mines, imitent des personnages de mangas, posent pour la foule de photographes.  Un régal pour les yeux et les sens quand il fait beau. Et, à quelques centaines de mètres de ce pont interdit à la circulation automobile, des groupes de rock jouent parfois à dix mètres l’un de l’autre, amplis à fond la caisse.  Tandis qu’à l’écart, des rockers tout vêtus de noir, cheveux gominés, genre yé-yé, dansent sur du bon vieux rocks des années soixante, pliant les genoux et se voulant de vrais durs, genre Elvis 1957.

 

Pourtant, en dépit de trois séjours en immersion nipponne totale, malgré le fait que je baragouinais surtout en japonais partout où nous allions (et nous étions tout le temps en route, faisant parfois des excursions en shinkansen – train à grande vitesse inauguré en 1964 – de mille kilomètres aller-retour), jamais une seule personne ne m’a complimenté sur le fait que j’avais à tout le moins fait l’effort d’essayer de parler une des langues les plus coriaces au monde.  Et de mes trois séjours au Japon, hormis les jeunes écolières qui venaient souvent nous assaillir pour nous poser quelques questions standardisées dans un anglais exécrable, j’ai eu peu de vrais contacts humains avec des Japonais.

 

Il y a, malheureusement, dans leur mentalité insulaire et autarcique, millénaire, cette haine/peur du gaijin (étranger, abréviation de gaikokujin, gai signifiant étranger, autre, koku pays et jin homme),  cette éternelle peur de perdre la face, d’avoir à s’engager, à dire ou répondre quelque chose qui pourrait se retourner contre eux et, allié à une timidité réelle (la peur de l’inconnu ou des inconnus), ils noient le tout sous un vernis de politesse exquise qui n’est somme toute qu’un déguisement, comme si, en fait, tout un peuple jouait au Cosplay dès qu’il entre en contact avec des étrangers (surnommés jadis les barbares de l’Ouest).

 

Et parallèlement à cette émission, je lisais « With the old breed » (‘avec ceux de la vieille race’) de E.B. Sledge, le récit de ce jeune Marine US et de ses années de combat à Peleliu et Okinawa, lors de la guerre de reconquête du Pacifique.

 

Et, machinalement, je ne pouvais m’empêcher de faire un rapprochement entre mon expérience au Japon, cette émission que je venais de voir, et le récit de ce temps d’enfer que vécut et subit le jeune Marine Sledge.  Sledge est par ailleurs un des personnages dont les réalisateurs de la série « The Pacific » se sont inspirés.

 

Les chiffres de la campagne de conquête d’Okinawa (le premier territoire vraiment japonais auquel s’attaquèrent les Américain) sont éloquents : la campagne débuta le 1er avril 1945 et ce ne fut que le 21 juin 1945 que l’île fut déclarée conquise.  Au prix de 7.613 tués américains, 31.807 blessés au combat et 26.221 évacuations pour motifs de santé ou neuropsychiatrique (stress dû aux bombardements e aux conditions de combat et d’hygiène déplorables).  Du côté japonais, on estime qu’il y eut 107.539 soldats japonais tués, 20.000 autres furent enterrés ou scellés dans des grottes ou abris souterrains, environ 10.000 se rendirent.  Et, près de 42.000 civils furent victimes de cette guerre à outrance (chiffres extraits de « With the old breed » de E.B. Sledge, Ebury Press).

 

L’unité dans laquelle servit Sledge, la compagnie K du 3e  bataillon, 5e Régiment de la 1e Division de l’US Marine Corps était forte de 235 hommes lors du débarquement initial du 1er avril ; en cours de combat, elle reçut 250 hommes en renfort.  Le 21 juin 1945, ne survivaient que 50 hommes de cette compagnie, dont 26 Marines du débarquement du 1er avril (même source bibliographique).  L’attrition était telle que quand des Marines arrivaient en renfort, souvent, on ne retenait ni leur nom ni aucune trace écrite de leur passage, parce que bien trop souvent ils étaient les premiers à être tués ou blessés, vu leur manque d’expérience de combats en région montagneuse contre des ennemis bien préparés, experts du tir en enfilade, des tirs de snipers et des bombardements saturants d’artillerie ou de mortiers, le tout dans de la boue car dès le mois de mai 1945 la saison des pluies survint et rendit encore un peu plus atroce ce qui l’était déjà.

 

Quels furent les maîtres-mots de la manière de combattre des soldats japonais ? Fanatisme.  Et une forme de loyauté qui trouve son origine dans le bushidō (la voie du guerrier, étant « la voie » et bushi « guerrier) du temps des samouraïs, mais ici la loyauté était à l’égard de l’Empereur en premier lieu et du Pays de Yamato (le Japon) en second lieu.  Quand certains de ces soldats fonçaient à l’assaut, ils criaient ‘banzaï’ qui signifie en fait ‘1000 vies (sous-entendu à l’Empereur).

 

La plupart de ces combattants japonais se battirent jusqu’à la mort pour une cause colonialiste, impériale (l’Empereur était le chef de l’armée nipponne), raciste et économique.  Ce fanatisme se montrait sous toutes les facettes de leurs « combats »: près de 200.000 Chinois, des civils, tués par l’armée nipponne lors de la prise de Nanjing en Chine, massacres en masse dans des hôpitaux militaires ou civils aux Philippines, à Hongkong, régime carcéral digne des nazis dans les camps de concentration pour militaires ou civils (Indonésie, Singapour, Thaïlande, etc.), décapitations pour des futilités, etc.

 

On estime que si l’armée américaine avait dû s’attaquer au Japon à proprement parler, compte tenu des pertes enregistrées à Okinawa, premier territoire nippon conquis (65.000 hommes en tout, soit l’équivalent de 5 divisions), il aurait fallu 1 million de pertes (tués, disparus, blessés et évacués pour motifs de santé) pour conquérir l’intégralité du Japon.

 

Finalement, je pense que ce sens de la tradition et de leur place dans la société nipponne qu’ont les Japonais, les obligeant en pratique à vivre, travailler et se délasser en groupe, permet de comprendre pourquoi ils se sont conduits d’une manière aussi bestiale durant la Deuxième guerre mondiale et pourquoi il subsiste dans leur mentalité actuelle un fossé entre eux et les autres habitants du monde.  Pour les Japonais qui ont un langage gestuel et verbal codé, des formules différentes selon qu’ils s’adressent à un inférieur, un égal ou un supérieur (même l’angle d’inclinaison de la tête varie en fonction de l’importance sociale du personnage qu’on salue), quand ils sont confrontés à un étranger, puisqu’ils ne le situent pas – socialement - par rapport à eux, qu’ils s’en méfient (peur de perdre la face), qu’ils ont peur qu’ils puissent dire ou faire quelque chose qui pourrait se retourner contre eux et qu’ils ne comprendraient de toute manière pas (devenant ainsi l’objet de risée), ils perdent les pédales, disent ou font n’importe quoi pour être au plus vite débarrassé de ces intrus. Et leur incapacité à apprendre des langues étrangères et à bien les parler, contribue à ce sentiment d’isolement dans lequel ils vivent en permanence (la plupart des profs japonais d’anglais n’ont jamais été aux States ou en Angleterre, ils ne connaissent la langue qu’ils enseignent que via livres, méthodes et moyens audiovisuels…).

 

En fait, si les Japonais fonctionnent bien entre eux, dès qu’ils sont en contact avec le monde extérieur (lisez étranger), ils perdent toute grâce sociale, deviennent des robots, réagissant par pur instinct atavique.

 

Tant que les Japonais ne briseront pas ce carcan psychologique qui les tient prisonniers de traditions désuètes et les fige dans des comportements de groupe, ils resteront un peu ridicules à nos yeux d’hommes modernes.

 

C’est dommage car il s’agit d’un peuple courageux, intéressant, qui a l’avantage d’une culture millénaire et qui a su se montrer novateur du point de vue industriel, tout en donnant naissance à de tout grands écrivains, compositeurs, cinéastes et musiciens.

 

En illustration quatre photos qu’a prises mon épouse Francine, deux de filles de Yoyogi, deux du Sanja Matsuri (dont une de Yakuza).

 

Sanja Matsuri.jpgSanja Matsuri 2.JPGYoyogi.jpgYoyogi 2.jpg