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20/08/2012

Le bonheur et les vicissitudes de la vie...

Si je puis fixer une date où je ressentis le  bonheur terrestre à son apogée, ce fut dans la soirée du 27 avril de cette année alors que Francine et moi assistions à un superbe coucher de soleil au large de la mer, à la Panne.

 

Nous étions allés pour la première fois dans un resto sympa et nous avions bien mangé.  Nous venions d’aménager dans un studio moderne et meublé dans un lieu à l’écart du centre avec une terrasse plein sud et une vue sur des maisons à trois étages et des dunes (pas sur des buildings avoisinants).

 

Le lendemain matin, le 28 avril (date mémorable !) une espèce d’intuition me dicta de demander à Francine d’allumer son GSM tout juste avant notre petit-déjeuner.  Cinq minutes après, un appel paniqué de voisins à laquelle nous avions demandé d’ouvrir et fermer le poulailler du jardin étant donné que ma mère de 90 ans (vivant indépendamment mais dans la même maison que nous) avait des problèmes de genoux et faisait montre parfois d’un équilibre instable, sachant que quand elle tombait à genoux ou par terre, elle était incapable de se relever seule.  Après de longues minutes affolées, nous apprîmes que le voisin avait trouvé ma mère devant la porte du poulailler et qu’il semblait qu’il fût impossible de la relever.  Le voisin appela donc le 100 et nous, à la Panne, nous nous apprêtâmes à rentrer au plus vite.  En cours de route, via un coup de fil aux urgences, nous apprîmes qu’il s’agissait d’une fracture du col du fémur et qu’elle serait bientôt opérée.  C’était, évidemment, le classique pour les personnes âgées, ça ou la hanche.  J’avais même pu parler avec ma mère qui semblait avoir tous ses esprits, attendant l’opération avec sérénité.

 

L’après-midi même nous étions à l’hôpital.  L’opération s’était bien passée et ma mère était consciente.  Ma mère me demanda de lui pardonner car je lui avais interdit d’aller au poulailler seule, étant donné que nous avions demandé à un amical et agréable voisin de le faire.

 

Quatre jours plus tard, grosse première tuile, une escarre au talon gauche.  Sans conteste due à un manque de soins adéquats ou d’attention  puisque il s’agit là d’une séquelle connue et bien documentée de ce type d’opération (mon épouse a travaillé en milieu hospitalier une partie importante de sa carrière et a soigné des personnes âgées, ergo arrivées dans son service, espèce de service hospitalier de type « G » porteuses d’escarres).

 

Au bout d’une semaine, elle fut transférée en « revalidation », dans le même hôpital.  Au début, je m’étais rendu auprès du médecin responsable de l’unité à qui j’avais donné un protocole de radios des genoux duquel il apparaissait clairement qu’elle souffrait d’une « gonarthrose » (arthrose des genoux) importante, disant donc qu’il y avait des exercices qui seraient contre-indiqués pour elle vu son état.  Résultat, elle fit de la bicyclette tous les jours comme tout le monde parce que le principe dominant de cette unité de revalidation (j’en ai discuté avec les infirmières et le médecin) c’était que à 19 ou 90 ans, tous les patients étaient astreints au même régime.  Comme disaient les Boches jadis « Ordnung muss sein » (Il Faut de l’Ordre).  Entre-temps, cela ne s’arrangeait pas avec son escarre car d’après ses voisines successives, chaque matin quand on faisait les soins d’escarre, elle hurlait.  Question repas, ce n’était pas mieux, petit-déjeuner à 9 heures, 9 heures trente, dix heures, après les soins d’escarre et sans tenir compte qu’une personne âgée peut très bien faire une syncope par manque de nourriture dans l’estomac.  Parfois dîner froid parce qu’on l’avait amenée en radiologie pour effectuer des radios sur  le temps du midi.  Parce que entre-temps, autres tuiles, outre son escarre, elle s’étai tapé une infection de la vessie, avait montré des signes d’anémie, donc tout un temps, elle eut une sonde vésiculaire, des Baxter, etc.  Un point positif, une infirmière agréable lui demanda un jour ce qu’elle aimait manger (car elle ne mangeait pas beaucoup), elle répondit « du poisson » et miracle, elle reçut désormais et pour quelques semaines du poisson trois à quatre fois par semaine.

 

Puis, début juin, on nous indiqua qu’elle sortirait de revalidation le 21 juin.

 

Dans mon optique, une revalidation c’était faire en sorte que la personne accidentée ou ayant subi une opération la handicapant dans sa marche puisse recouvre un minimum de mobilité et, partant, vaquer à ses occupations habituelles comme avant le traumatisme ou l’opération.  En prévoyance de son retour, nous avions fait remplacer son W.-C., y installant un plus élevé avec des barres latérales.

 

Nous étions prêts pour la recevoir !

 

Las !

 

Quand elle revint à la maison, nous nous aperçûmes immédiatement (et quel choc pour nous !) que c’était effroyable.  Elle était incapable de s’habiller ou de se déshabiller seule, incapable d’enlever ou de mettre ses chaussettes et ses chaussures.  Incapable d’aller seule faire ses besoins dans la chaise percée.  Incapable de s’aider de ses bras ou de ses coudes pour se lever du lit ou de se relever du fauteuil.

 

Les quelques premiers jours furent assez dramatiques et pour nous, effroyables de fatigue et de stress.

 

Au lever, par panique ou à cause des douleurs causées par l’escarre, quand Francine et moi allions ensemble au début pour la lever de son lit le matin et l’habiller, elle restait collée le derrière au lit, craignant de tomber, rendant l’habillement difficile voire impossible.  Les premiers matins, elle se mettait à hurler (avec le résultat que Francine qui souffre de légère tachycardie avait le pouls qui montait à 130/140 ; moi par contre, je reste cool quand elle hurle, comme mon père la battait de temps à autre durant mon enfance, les hurlements de ma mère c’est quelque chose que je connais…et qui ne m’angoisse ou ne m’effraie plus).

 

Autres particularité liées à son retour et à son état physique lamentable : visite journalière d’infirmière pour la toilette et les soins d’escarre, le matin et, l’après-midi, 4 jours sur 5, de la kiné.  Au début, nous avions reçu des gens qui avaient été sélectionnés par l’assistante sociale de l’hosto via un service de soins à domicile (nous n’avions aucune expérience en la matière), ce furent des Roumaines, gentilles certes mais un jour que Francine assista aux soins d’escarre, elle en fut dégoûtée d’un strict point de vue infirmier, tant du point de vue de l’hygiène que du ‘know-how.  Nous changeâmes donc d’infirmiers, ayant recours à un infirmier privé d’une conscience et d’un professionnalisme exemplaires (l’épisode roumain eut des séquelles, une infection au niveau de l’escarre par des Escherichia coli – en, provenance de selles donc à un talon ! - avec prise d’antibiotiques durant 10 jours).

 

Très vite, nous nous rendîmes compte que nous allions vivre un calvaire un peu proche de l’enfer.  Et moi qui avais déjà pu profiter de 7 années de pension bien remplies, je me devais d’avoir pitié de Francine, mon épouse, à peine pensionnée depuis le début de l’année et qui en attendait tant de cette pension (voyages nombreux, excursions, unif’ des aînés, bénévolat, enfin avoir le temps de se consacrer à des choses qu’elle aimait faire…).

 

Ce qui fit que tout cela eut assez rapidement un impact négatif sur son moral.  Quant à moi, témoin de violence conjugale durant mon enfance, self-made man dans pas mal de domaines (la musique que je pratique en autodidacte, le russe que j’ai appris par moi-même, l’écriture que je pratique en français et en anglais…), j’avais une résilience meilleure.  Malgré le temps que nous consacrions à nous occuper de ma mère, je n’abandonnai aucun de mes hobbies/passions, je faisais du saxophone ténor que je venais d’acheter fin mars, je lisais mes 7/8 bouquins en 5 langues, simultanément, j’écrivais des blogs, je retravaillais un roman et je faisais encore des traductions pour MSF.

 

Une des conséquences directes de ce qui nous était tombé dessus, ce fut que Francine et moi nous fûmes obligés de prendre des séjours de détente, de déstressage (ou de reconstitution de santé) séparément.  Désormais, les couchers de soleil à la Panne, ce n’était plus à deux, en amoureux, que nous les contemplions, finis les restos sympas en tête-à-tête, les promenades sur le sable mi-mouillé au bord des embruns.

 

Moi qui n’avais jamais cuisiné, je dus me mettre à préparer des plats simples (poisson/purée, omelette, pommes de terre rissolées, etc…) quand Francine n’était pas à la maison.  Et, moi qui n’avais jamais eu d’enfant, j’appris ce que sont les joies des inévitables langes à mettre à ma mère pour la nuit – avec les accidents de parcours quand le lange n’avait pas été suffisant, avait été mal mis ou que ma mère avait jugé utile de s’en débarrasser au petit matin, mouillant draps de lit, chemise de nuit, etc.  Autres habitudes à prendre, voir sa mère nue, l’entendre uriner ou déféquer, vider la panne (ah je vois que notre achat de studio à la Panne était prédestiné !).  J’ai aussi appris ce que c’est de nettoyer le caca des autres, nouvelles occupation d’un pensionné…

 

Nous étions certes encore heureux mais d’une manière différente et correspondant à peine à ce que nous avions envisagé de faire dès la prise de pension de Francine.

 

Il y eut aussi des mots car tant Francine que moi-même, pensionnés, nous avions du mal à recevoir des ordres de ma mère (fais rentrer le chat Kochka ! fais rentrer le chien ! où est mon café ? et mes vêtements ?) et, compte tenu de l’excédent de travail et de stress liés aux premières semaines d’enfer que nous vécûmes du 21 juin à la mi-juillet (accrus par le fait que nous habitons au 1er et 2e, ma mère au rez-de-chaussée, ce qui fait que certains jours nous faisons près de 40/50 étages d’ « exercice »).  Et, au début, nous trouvions tous les deux que ma mère ne semblait pas particulièrement heureuse d’être revenue chez elle, qu’elle manquait de reconnaissance, souriait rarement, disait rarement merci, faits que nous imputions à son âge et à sa détresse que nous ne pouvions partager toutefois car elle n’en parlait pas.

 

Un autre problème, c’était que je savais pertinemment bien que ma mère n’accepterait jamais d’aller en maison de repos et que je rechignerais quelque peu à l’y envoyer d’une manière coercitive.  D’ailleurs, je sais que si je devais en parler, elle ferait du chantage, dirait qu’elle se tuerait ou se laisserait mourir, car, à certains égards, elle fait parfois preuve d’un comportement immature, pubère.  Dans sa jeunesse, elle a été chouchoutée par son père.  Puis elle est tombée sur un mari violent et peu tendre.  Et son fils (ro-bin, bibi, moi !) était tout pour elle.

 

Moi qui suis un angoissé, je ne ressens pourtant nulle angoisse à son égard.  Tout au contraire de Francine (d’un type non-angoissé) qui panique plus que moi.  Je sais que ma mère peut faire à n’importe quel moment une chute, qu’il peut lui arriver un accident cardiaque ou un AVC (elle a entre-temps eu 91 ans), j’y suis préparé mentalement donc cela ne m’angoisse pas ; ce qui m’angoisse ce sont les choses diffuses que je ne puis cerner.  Chaque fois que j’ouvre la porte le matin, pourtant, j’ai une certaine crainte, de la trouver morte ou frappée d’une attaque.

 

Dès le départ, une chose positive nous apparut rapidement.  Ma mère qui n’avait jamais été une grande mangeuse, se mit à manger et même très bien et plus qu’avant ou que durant son hospitalisation.  Il faut dire qu’elle était tombée dans un hôtel 4 étoiles ou une maison de repos bien cotée.  Petit-déjeuner et grand café servi à table, repas chaud le midi avec desserts variés.  Soupe à 3 heures trente de l’après-midi et repas froid le soir, avec, en prime parfois dans la soirée une frangipane ou du chocolat.

 

Son anémie et son manque de fer disparurent comme sous l’effet d’une bonne fée.  Et, miracle, de temps en temps, elle se mit à sourire, à remercier.  Durant tout le temps depuis sa chute, elle n’avait nullement ‘perdu la boule’, restant fixée sur certaines petites choses liées à son environnement immédiat, à ses besoins, et, parfois, à ce que nous lui disions de nous.

 

Début août, alors que j’étais allé 3 jours à La Panne, Francine me dit que ma mère avait fait pas mal de progrès, qu’en cachette, elle se rendait seule sur sa chaise percée, enlevait pantalon et culotte, faisait ses besoins et remettait le tout, puis retournait s’asseoir dans son fauteuil.  Parfois, elle se levait pour faire rentrer l’un des chats par la fenêtre ou sortir le chien par la porte.  Il faut dire que, d’une certaine façon, connaissant son déficit musculaire, j’avais fixé des objectifs plus lointains pour elle, mais j’appris ainsi avec plaisir qu’elle était motivée, courageuse et que son souci d’indépendance et sa volonté d’embêter les autres aussi peu que possible, la poussaient à faire certaines choses dont elle était peut-être capable bien que peut-être prématurées.  Et miracle, après un épisode « chaud » quand cela avait crié du côté de Francine parce que le lit avait été trempé de pipi puisque ma mère avait jugé utile d’ôter le lange toute seule, répandant ainsi le fruit de son urine de la nuit…je constatai à mon retour de La Panne que Francine avait changé, elle semblait avoir repris du poil de la bête, parvenait à se détacher de ces vicissitudes pressantes, à prendre de la hauteur, bref à « accepter » cette situation…

 

Et, récemment, le 15 août, Francine et moi avons pu faire une excursion de 7 heures et demie.  Nous l’avons laissée seule à la maison après le passage de l’infirmière ; nous lui avions préparé son snack du midi, ses médicaments.  Elle avait le numéro d’appel de nos GSM (elle a même téléphoné vers 16 heures trente, inquiète de ne pas nous voir revenir).

 

Comme quoi si le ciel reste couvert pour le moment, il y a de temps en temps des éclaircies et qui sait, peut-être que dans trois ou quatre mois, je pourrai me rendre avec elle dans un café en chaise roulante pour qu’elle sorte un peu de chez nous, histoire de se changer les idées, comme je le faisais avant son accident deux ou trois fois par semaine.

 

Je dois reconnaître et non pas parce que c’est ma mère, qu’elle est dotée d’une sacrée dose de courage et de persévérance pour une personne de 91 ans reconnue handicapée des membres inférieurs à 50 %.  D’ailleurs, ce n’est pas unique car jusqu’en avril 2011 (donc à l’âge de 89 ans) elle a conduit sa voiture, elle n’a jamais eu d’accident de sa faute d’ailleurs.

 

Et, alors que durant sa « revalidation » tout ou presque tout fut franchement négatif (d’après le médecin elle était de ‘mauvaise volonté’ et quand elle en avait marre elle disait aux infirmières « mon fils m’apprendra à marcher »), ici, chez nous, hormis la première période allant du 21 juin à la mi-juillet, où cela allait au plus mal et où nous désespérions qu’elle puisse jamais recouvrer une certaine mobilité, et au cours de laquelle nous subissions les effets d’une fatigue tuante, elle a fait son possible dès le début, essayant de se soulever (elle ne pesait pas lourd, 55 kilos) des coudes, marchant cahin-caha avec la tribune, comme un crabe, toute de travers, mais persévérant.  Puis, sous l’influence de la kiné (une dame d’un certain âge déjà et d’une expérience certaine, gentille et attentionnée), elle se refit un minimum de musculature dans les cuisses et aux bras, ce qui nous facilita la tâche car au début donc, soulever une personne qui reste assise comme un sac de ciment, ce n’est pas évident, surtout pour moi qui relevait d’épaule gelée (capsulite rétractile) l’année dernière et qui avais perdu une bonne partie de ma musculature des biceps et quadriceps.  Quant à Francine, ancienne responsable d’unité dans un hôpital, elle avait subi un accident du travail justement en soulevant une personne lourde qui, à un mauvais moment, fit un geste en porte à faux avec celui des deux infirmières chargées de la soulever, donc, elle craignait de répéter cette scène de l’accident (ayant conduit à une sciatique et à un taux d’incapacité de travail permanent).

 

Et, finalement, au moment de border ma mère le soir, j’ai pris l’habitude, comme Francine, de l’embrasser chaque soir (chose que je n’ai jamais faite auparavant sauf pour les anniversaires, Nouvel An, etc.) et je dois dire que le regard plein d’amour, de confiance et de reconnaissance qu’elle nous offre à ce moment-là, en échange, vaut peut-être tous les sacrifices…même si c’est dur et si, souvent, nous râlons…

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