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03/08/2012

Le Japon - amour/haine

L’autre jour je regardais l’émission « J’irai dormir chez vous » (sur la 5) que présente et anime Antoine de Maximy, avec talent et humour.  Cette émission me fit rire par moments et me rappela mes trois voyages en individuel Japon, en 1999, 2000 et 2001.

 

L’émission et cette façon un rien intrusive de l’animateur de poser des questions carrées (parfois intimidantes) à des Japonais rencontrés au hasard, cette obstination à leur demander s’ils ne parlaient pas le français, mettaient en exergue, surtout et en premier lieu, le fossé culturel (ce n’est pas pour rien que quand on se rend au Japon pour la 1e fois, on éprouve un choc culturel) qui divise les Japonais des autres peuples.  Et, en second lieu, on pouvait constater le désir permanent des Japonais ainsi interpellés de ne pas perdre la face avec, en corollaire, cette volonté bien ancrée en eux de ne jamais dire non carrément ou, si c’est nécessaire, d’atténuer ce non, qui restera donc négatif sur le fond mais se fondra dans des méandres serpentins de formules créées de toutes pièces ou rituelles.

 

Avant d’aller au Japon avec mon épouse, j’avais lu quantité d’ouvrages, dont de nombreux sur la mentalité nipponne, et, arrivé sur place, j’ai pu comparer ce que j’avais appris en théorie à la pratique de mes contacts avec les Japonais.  Pour mieux me préparer d’ailleurs, j’avais étudié suffisamment de japonais écrit et verbal pour me débrouiller dans la plupart des situations telles que visites, transports, restaurants, sauf à l’hôtel ou dans les aéroports où j’en revenais à l’anglais, les Japonais y officiant parlant en général un anglais convenable et compréhensible.

 

Avant de partir là-bas en 1999, une de mes collègues me dit « pourquoi aller dans un pays de béton » ?  Et c’est vrai, l’image que la plupart des personnes ont du Japon est plutôt stéréotypée : gratte-ciel, publicités tapageuses, du béton partout, les geishas, les femmes en élégants kimonos, l’empereur un rien vieillot qui ne sort qu’à l’occasion de cérémonies particulièrement guindées, la cérémonie du thé vieille de siècles mais ayant conservé tout son charme, les temples aux toits dorés, le pays des gadgets électroniques, de l’audio-visuel de toutes gammes allant de l’hyper bon marché au luxe, les caméras les plus sophistiquées, les voitures aux marques prestigieuses (Toyota, Mitsubishi, Nissan, etc.), le karaoké (qui veut dire « voix nue »), les films gore de Takashi Miike et Takeshi Kitano, les films sanglants de samouraïs, le sushi qui s’installe en Occident mais qui n’a presque rien à voir avec ce qu’on peut déguster au Japon, etc.

 

Deux autres préjugés tenaces mais totalement faux : (1) les gens là-bas gagnent moins que nous, de là les prix de vente des produits made in Japan moins chers, (2) beaucoup de sararimen (employés de firmes, venant de l’anglais « salaryman ») travaillent tellement qu’ils en meurent au boulot.  Quant au fait que les Japonais gagnent moins que nous, c’est archifaux, la preuve en est que des jeunes filles de la tranche d’âge entre 20 et 25 ans ont l’habitude de faire un grand voyage, soit en Europe, soit en Amérique, avant leur mariage.  Quels sont les jeunes chez nous qui peuvent se permettre un voyage de trois semaines, disons en Asie ou au Japon, qui coûterait à tout le moins 10.000/15.000 euros ?  Quant à mourir au travail, c’est aussi amusant car mon épouse et moi nous avons vu plein de sararimen qui dès 4 ou 5 heures de l’après-midi se mettaient à la recherche d’une gargote, d’un bar ou resto pas cher, quelconque, pour y boire des sakés ou des bières à la vitesse de l’éclair, y bouffer comme des sauvages, en bande et en rigolades pantagruéliques, puis on pouvait les voir dans les halls des immenses gares à partir de 8 ou 9 heures du soir à tanguer à la recherche du quai et de leur train.

 

Le pays ne se prête pas à ce que les gens qui y vivent soient à leur aise.  De la surface totale, seuls 17 % sont habitables et cultivables. Et pourquoi y a-t-il une telle superficie restreinte pour les habitants ?  Simple, le Japon est un pays montagneux et volcanique d’origine, plaies pour l’établissement de civilisations modernes auxquelles il faut ajouter le risque de tremblements de terre majeurs (the Big One à Tōkyō qui doit se produire d’un moment à l’autre puisque tous les 80/100 ans : le dernier grand tremblement datant de 1923 et ayant démoli et brûlé une bonne partie de la capitale nipponne). Quand on sait que ce qu’on appelle le Grand Tōkyō compte près de 30 millions d’habitants et que certains d’entre eux doivent faire une heure et demie voire deux heures de métro pour arriver sur leur lieu de travail, on conçoit aisément ce que le fait d’habiter dans cette mégalopole peut avoir de stressant pour ceux qui doivent y loger en permanence.  De ce fait, les Japonais sont un peu comme les Hollandais, ils ont tiré le meilleur parti de conditions qui, au départ, n’étaient pas idéales.

 

Abstraction faite de mes contacts avec des Japonais et de mes observations quant à leur mentalité spécifique, il y a des choses au Japon qui sont extraordinaires et certaines vues ou visites qui comptent parmi mes meilleurs souvenirs de voyageur impénitent (j’ai visité une cinquantaine de pays dans le monde) : le jardin sec du Ryōanji (ji signifie « temple ») et le temple d’or à Kyōto, le temple du Phoenix à Uji près de Kyōto, avec à l’intérieur une superbe statue de Bouddha, la statue du Bouddha à Kamakura, le grand temple à Nara avec, également une superbe statue de Bouddha et avant l’enceinte d’entrée du domaine, deux statues gigantesques de gardiens (qu’on appelle nyō), sculptées au XIe ou XIIe siècle.  J’ai aussi pu voir, presque par hasard, l’original de la fameuse estampe « La Vague » de Hiroshige.

 

Mais, deux de mes meilleurs souvenirs au Japon avaient une connotation humaine plutôt qu’historique.

 

À Tōkyō et à deux reprises, j’ai pu assister à une fête d’inspiration bouddhique appelée « Sanja Matsuri ».  Une trentaine de groupes forts de 60-80 hommes et femmes mélangés portent chacun à même l’épaule une gigantesque châsse d’une demi tonne. Ils partent de derrière le temple d’Asakusa et parcourent les rues du quartier durant toute l’après-midi.  Ils ne chantent pas, mais ils scandent leur marche (épuisante, car ils doivent souvent se relayer) de cris qui, à l’écoute ressemblent à de la musique à trois voix (grognements graves et cris dans le registre moyen d’hommes, cris de femmes plus aigus).  La première fois que j’eus le privilège d’assister à ce spectacle, ce le fut sous une ‘drache’ typiquement nipponne, ce qui ne gênait personne à vrai dire tant les Japonais sont habitués à la pluie (bien mieux et plus que nous Belges).  La seconde le fut par un soleil généreux.  Nous vîmes même deux yakuzas (reconnaissables à leurs tatouages recouvrant une majeure partie du corps, puisqu’ils étaient en caleçons japonais) qui sautèrent sur l’une des châsses et se mirent à scander le rythme par des coups de sifflets tonitruants, sous l’œil débonnaire de policiers et des spectateurs au parfum mais faisant semblant de rien.

 

Le deuxième souvenir inoubliable fut le spectacle de toutes ces adolescentes (spectacle qu’on appelle Cosplay ou costume playing, soit jeux de costumes) près de la gare et du pont de Yoyogi à Tōkyō qui, le dimanche uniquement, se costument en infirmières, en filles goths, en soldates, en écolières, en fofolles, se peinturlurent le visage de couleurs voyantes, arborent des couvre-chefs rocambolesques, font des mines, imitent des personnages de mangas, posent pour la foule de photographes.  Un régal pour les yeux et les sens quand il fait beau. Et, à quelques centaines de mètres de ce pont interdit à la circulation automobile, des groupes de rock jouent parfois à dix mètres l’un de l’autre, amplis à fond la caisse.  Tandis qu’à l’écart, des rockers tout vêtus de noir, cheveux gominés, genre yé-yé, dansent sur du bon vieux rocks des années soixante, pliant les genoux et se voulant de vrais durs, genre Elvis 1957.

 

Pourtant, en dépit de trois séjours en immersion nipponne totale, malgré le fait que je baragouinais surtout en japonais partout où nous allions (et nous étions tout le temps en route, faisant parfois des excursions en shinkansen – train à grande vitesse inauguré en 1964 – de mille kilomètres aller-retour), jamais une seule personne ne m’a complimenté sur le fait que j’avais à tout le moins fait l’effort d’essayer de parler une des langues les plus coriaces au monde.  Et de mes trois séjours au Japon, hormis les jeunes écolières qui venaient souvent nous assaillir pour nous poser quelques questions standardisées dans un anglais exécrable, j’ai eu peu de vrais contacts humains avec des Japonais.

 

Il y a, malheureusement, dans leur mentalité insulaire et autarcique, millénaire, cette haine/peur du gaijin (étranger, abréviation de gaikokujin, gai signifiant étranger, autre, koku pays et jin homme),  cette éternelle peur de perdre la face, d’avoir à s’engager, à dire ou répondre quelque chose qui pourrait se retourner contre eux et, allié à une timidité réelle (la peur de l’inconnu ou des inconnus), ils noient le tout sous un vernis de politesse exquise qui n’est somme toute qu’un déguisement, comme si, en fait, tout un peuple jouait au Cosplay dès qu’il entre en contact avec des étrangers (surnommés jadis les barbares de l’Ouest).

 

Et parallèlement à cette émission, je lisais « With the old breed » (‘avec ceux de la vieille race’) de E.B. Sledge, le récit de ce jeune Marine US et de ses années de combat à Peleliu et Okinawa, lors de la guerre de reconquête du Pacifique.

 

Et, machinalement, je ne pouvais m’empêcher de faire un rapprochement entre mon expérience au Japon, cette émission que je venais de voir, et le récit de ce temps d’enfer que vécut et subit le jeune Marine Sledge.  Sledge est par ailleurs un des personnages dont les réalisateurs de la série « The Pacific » se sont inspirés.

 

Les chiffres de la campagne de conquête d’Okinawa (le premier territoire vraiment japonais auquel s’attaquèrent les Américain) sont éloquents : la campagne débuta le 1er avril 1945 et ce ne fut que le 21 juin 1945 que l’île fut déclarée conquise.  Au prix de 7.613 tués américains, 31.807 blessés au combat et 26.221 évacuations pour motifs de santé ou neuropsychiatrique (stress dû aux bombardements e aux conditions de combat et d’hygiène déplorables).  Du côté japonais, on estime qu’il y eut 107.539 soldats japonais tués, 20.000 autres furent enterrés ou scellés dans des grottes ou abris souterrains, environ 10.000 se rendirent.  Et, près de 42.000 civils furent victimes de cette guerre à outrance (chiffres extraits de « With the old breed » de E.B. Sledge, Ebury Press).

 

L’unité dans laquelle servit Sledge, la compagnie K du 3e  bataillon, 5e Régiment de la 1e Division de l’US Marine Corps était forte de 235 hommes lors du débarquement initial du 1er avril ; en cours de combat, elle reçut 250 hommes en renfort.  Le 21 juin 1945, ne survivaient que 50 hommes de cette compagnie, dont 26 Marines du débarquement du 1er avril (même source bibliographique).  L’attrition était telle que quand des Marines arrivaient en renfort, souvent, on ne retenait ni leur nom ni aucune trace écrite de leur passage, parce que bien trop souvent ils étaient les premiers à être tués ou blessés, vu leur manque d’expérience de combats en région montagneuse contre des ennemis bien préparés, experts du tir en enfilade, des tirs de snipers et des bombardements saturants d’artillerie ou de mortiers, le tout dans de la boue car dès le mois de mai 1945 la saison des pluies survint et rendit encore un peu plus atroce ce qui l’était déjà.

 

Quels furent les maîtres-mots de la manière de combattre des soldats japonais ? Fanatisme.  Et une forme de loyauté qui trouve son origine dans le bushidō (la voie du guerrier, étant « la voie » et bushi « guerrier) du temps des samouraïs, mais ici la loyauté était à l’égard de l’Empereur en premier lieu et du Pays de Yamato (le Japon) en second lieu.  Quand certains de ces soldats fonçaient à l’assaut, ils criaient ‘banzaï’ qui signifie en fait ‘1000 vies (sous-entendu à l’Empereur).

 

La plupart de ces combattants japonais se battirent jusqu’à la mort pour une cause colonialiste, impériale (l’Empereur était le chef de l’armée nipponne), raciste et économique.  Ce fanatisme se montrait sous toutes les facettes de leurs « combats »: près de 200.000 Chinois, des civils, tués par l’armée nipponne lors de la prise de Nanjing en Chine, massacres en masse dans des hôpitaux militaires ou civils aux Philippines, à Hongkong, régime carcéral digne des nazis dans les camps de concentration pour militaires ou civils (Indonésie, Singapour, Thaïlande, etc.), décapitations pour des futilités, etc.

 

On estime que si l’armée américaine avait dû s’attaquer au Japon à proprement parler, compte tenu des pertes enregistrées à Okinawa, premier territoire nippon conquis (65.000 hommes en tout, soit l’équivalent de 5 divisions), il aurait fallu 1 million de pertes (tués, disparus, blessés et évacués pour motifs de santé) pour conquérir l’intégralité du Japon.

 

Finalement, je pense que ce sens de la tradition et de leur place dans la société nipponne qu’ont les Japonais, les obligeant en pratique à vivre, travailler et se délasser en groupe, permet de comprendre pourquoi ils se sont conduits d’une manière aussi bestiale durant la Deuxième guerre mondiale et pourquoi il subsiste dans leur mentalité actuelle un fossé entre eux et les autres habitants du monde.  Pour les Japonais qui ont un langage gestuel et verbal codé, des formules différentes selon qu’ils s’adressent à un inférieur, un égal ou un supérieur (même l’angle d’inclinaison de la tête varie en fonction de l’importance sociale du personnage qu’on salue), quand ils sont confrontés à un étranger, puisqu’ils ne le situent pas – socialement - par rapport à eux, qu’ils s’en méfient (peur de perdre la face), qu’ils ont peur qu’ils puissent dire ou faire quelque chose qui pourrait se retourner contre eux et qu’ils ne comprendraient de toute manière pas (devenant ainsi l’objet de risée), ils perdent les pédales, disent ou font n’importe quoi pour être au plus vite débarrassé de ces intrus. Et leur incapacité à apprendre des langues étrangères et à bien les parler, contribue à ce sentiment d’isolement dans lequel ils vivent en permanence (la plupart des profs japonais d’anglais n’ont jamais été aux States ou en Angleterre, ils ne connaissent la langue qu’ils enseignent que via livres, méthodes et moyens audiovisuels…).

 

En fait, si les Japonais fonctionnent bien entre eux, dès qu’ils sont en contact avec le monde extérieur (lisez étranger), ils perdent toute grâce sociale, deviennent des robots, réagissant par pur instinct atavique.

 

Tant que les Japonais ne briseront pas ce carcan psychologique qui les tient prisonniers de traditions désuètes et les fige dans des comportements de groupe, ils resteront un peu ridicules à nos yeux d’hommes modernes.

 

C’est dommage car il s’agit d’un peuple courageux, intéressant, qui a l’avantage d’une culture millénaire et qui a su se montrer novateur du point de vue industriel, tout en donnant naissance à de tout grands écrivains, compositeurs, cinéastes et musiciens.

 

En illustration quatre photos qu’a prises mon épouse Francine, deux de filles de Yoyogi, deux du Sanja Matsuri (dont une de Yakuza).

 

Sanja Matsuri.jpgSanja Matsuri 2.JPGYoyogi.jpgYoyogi 2.jpg

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