Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

16/07/2012

Les nazis et la culpabilité collective de l'Allemagne

Le 3 juillet dernier, j’avais posté un article sur mon blog sous le titre « Le caractère unique de l’Holocauste ».  Cet article, je l’avais à l’origine rédigé en anglais et soumis à Monica Lowenberg en Grande-Bretagne (qui a créé un site « Stop the 16 March marches » en opposition aux commémorations annuelles de nostalgiques SS à Riga/Lettonie).

 

Elle m’avait demandé s’il n’était pas possible de remplacer ‘Allemagne’ et ‘Allemands’ par nazis, car de la teneur et du ton général de mon article, il aurait pu sembler que j’attribue une culpabilité collective à l’Allemagne.

 

Juste après cet échange de mails, j’entamais la lecture de « Ils ont survécu » de Sylvain Brachfeld, paru aux Éditions Racine, un jeune Juif vivant en Belgique recueilli par des Belges et qui a échappé à l’enfer de la Shoah, et, à peine entamé la lecture, ne voilà-t-il pas que je tombe sur ce passage « Comment oublier et comment pardonner les méfaits des Allemands et des Autrichiens ainsi que ceux de tous leurs acolytes des pays occupés dont certains comme les Ukrainiens, s’étaient tristement distingués dans les camps d’extermination.  Je rejoins Daniel Jonah Goldhagen qui prône une responsabilité collective » (page 13).

 

Pour moi qui ai côtoyé des survivants juifs de la Shoah originaires des pays de l’Est (Pologne et Roumanie) et qui me suis intéressé à l’Holocauste et à l’histoire du nazisme depuis le début des années 70, qui ai eu la chance de pouvoir m’abreuver à des livres d’historiens ou de témoignages, en allemand, anglais, néerlandais, français et russe (je lus ainsi au début des années 70 le livre sur le massacre de 35.000 Juifs en deux jours en septembre 1941, à Baby Yar près de Kiev), cela n’a jamais fait l’ombre d’un doute que le peuple allemand avait à assumer une culpabilité morale et politique collective non seulement pour le massacre des Juifs, mais aussi pour les exactions et massacres commis par les nazis durant tout le temps qu’a duré le IIIe Reich et, principalement, en fonction du silence et de cette collaboration passive du peuple allemand à cette entreprise nazie de destruction d’autres peuples et civilisations.  Et si j’ai abouti à cette conclusion, que certains considéreraient de ‘simpliste’ (une opinion que ne partage pas tout le monde puisque le célèbre chasseur de nazis Simon Wiesenthal n’était pas de cet avis, cf. sa biographie par Hella Pick et, ayant rencontré Serge Klarsfeld en 2010, je doute qu’il attribue une responsabilité collective au peuple allemand), je n’ai pas attendu que Goldhagen publie son livre « Hitler’s willing Executioners » pour y arriver.

 

Hitler, dont l’antisémitisme rabique et l’idée d’anéantir la race juive remonte à son séjour à Vienne avant la Première Guerre mondiale, n’aurait pu, à lui seul, accomplir son projet satanique, ni même avec la poignée de hiérarques nazis formant son cercle intime.  Pour ce faire, ils avaient besoin d’une multitude de fourmis ouvrières qui, par obligation, par zèle, par inertie, par bureaucratie, se mirent à œuvrer dans le but commun d’éradication des strates de populations déclarées sous-races par le Führer suprême.

 

Comment y est-il arrivé ?

 

Simple.

 

Lors des deux élections de 1933, le parti nazi et Hitler ont gagné la première fois une part importante des votes (permettant une coalition avec Hitler comme Chancelier) puis une majorité confortable lors du second scrutin. Lors d’élections libres comme tout le monde le reconnaît.  Après l’incendie du Reichstag en mars 1933, Hitler et sa cohorte brune au pouvoir décrétèrent les premières mesures d’arrestations en masse et d’incarcération dans des camps de concentration de tous les opposants de gauche, violant ainsi les règles les plus élémentaires du droit (Dachau fut le premier camp de concentration), sans qu’aucune opposition du peuple allemand ne se manifeste (ni de la part du Président de la République, Hindenburg).  Lorsque plus tard, des mesures légales coercitives et inouïes furent instaurées contre les Juifs (Lois de Nürnberg de 1935),  des spoliations contre les biens juifs et des pogromes lors de la Nuit de Cristal en novembre 1938 ou le décret de mise à mort des  handicapés mentaux allemands, en 1939, pas de manifestations populaires du peuple allemand contre le pouvoir en place ni contre ces mesures inhumaines sans précédent dans l’histoire des peuples. 

 

Le peuple se tait (qui ne dit mot consent…).

 

Puis vint la guerre, contre la Pologne, l’invasion des pays de l’Ouest, puis l’opération Barbarossa contre l’URSS.

 

L’Allemagne a incorporé près de 6 millions de soldats, des gens du peuple, des gens ordinaires.  Et ce qui m’a toujours frappé lorsque je regardais des photos de soldats de la Wehrmacht conquérante (en Pologne en 1939, en France en mai-juin 1940, au début de la campagne de Russie en juin-juillet 1941), ce sont ces visages de soldats souriants, détendus, heureux.  De soldats piétinant de leurs fusils et grosses bottes cloutées la liberté et l’indépendance d’une dizaine de pays et de peuples européens (parfois accueillis avec enthousiasme par des populations civiles comme dans les pays baltes, en Ukraine, Croatie…).  Ces soldats, fussent-ils adhérents des thèses raciales de Hitler ou simplement embrigadés avec, peut-être, des idéaux privés de fraternité humaine, des idées de gauche, avaient tous remisé leurs idées personnelles pour les remplacer par cet énorme sentiment de joie animale d’hommes alphas imposant leur volonté militaire aux ennemis.  Avez-vous déjà vu des images d’époque des équipages d’U-Boot, de tanks, des photos d’aviateurs de chasse ?  Vous aurez le même type de physionomies radieuses, fières d’écrire l’histoire d’un pays qui impose sa volonté aux autres peuples. Par le sang versé des ennemis, la honte de l’honneur militaire de la Wehrmacht, peu importe, on est vainqueurs, on se sent et on se conduit en vainqueurs (cf. photos de soldats souriants aux terrasses à Paris).

 

Ensuite, une fois la victoire militaire assurée, on se mit à l’ouvrage et sérieusement à tous les échelons, civils, militaires, bureaucratiques, des différents niveaux sous tutelle nazie.  On nettoya cette vermine, ces Untermenschen, conformément à ce que Hitler avait écrit dans « Mein Kampf » et dit lors de son discours prophétique du 30 janvier 1939 devant une foule de caciques enthousiastes.

 

Et, pour ce faire, il n’y eut pas que les hommes de la SS et de la SD - dont on connaît la culpabilité étayée par nombre d'ouvrages, de témoignages et les procès de Nuremberg de 1945/1946 -, qui œuvrèrent pour le bien commun, la Wehrmacht prêta main forte lors d’opérations de ratissage, d’exécutions ou de représailles à la suite d’« attentats » contre de soldats allemands.  Ce qui m’a toujours frappé quand on voit des images d’époque (comme par exemple celles du massacre par des détenus Lituaniens libérés mettant à mort une cinquantaine de Juifs à Kaunas en 1941, les photos de harcèlement ou de mise à mort de Juifs dans des rues de ghettos polonais, tels Varsovie, Lvov, Lodz), c’est que souvent sur ces photos, à l’arrière-plan que voit-on ?  Des spectateurs militaires !  Des soldats de la Wehrmacht qui assistent – parfois hilares – à ces exactions ou mises à mort.  Sans protester, sans manifester contre l’inhumanité de telles mesures.  Au ghetto de Varsovie, il y avait des visites de soldats de la Wehrmacht qui y allaient en groupes de touriste pour voir ou prendre des photos, simplement comme s’ils avaient été en excursion au zoo de Berlin.

 

Ces soldats ordinaires furent-ils si innocents que cela ?  Dans Der Spiegel 14/2011, un article fut consacré à des écoutes de soldats allemands prisonniers détenus à ‘Trent Park’, ‘Latimer House’ au Royaume-Uni et à ‘Fort Hunt’ en Virginie/USA.  D’un livre intitulé « Soldats, Protocoles de combats, de tueries et de mort » publié en allemand aux éditions S. Fischer Verlag (auteurs Sönke Neitzel et Harald Welzer), on trouve de ces perles : « …Aussi des gens.  Nous avons mitraillé les colonnes de civils dans les rues.  J’étais dans le piqué d’attaque, les avions tanguaient l’un derrière l’autre, et maintenant un virage sur la gauche, et plein feu des mitrailleuses au maximum.  Là, on a vu des chevaux qui volaient (…) les chevaux, j’en avais pitié, des gens aucunement… » (le pilote allemand Pohl).  Ou « J’ai tiré sur un Français, par derrière, qui roulait à vélo (…) Bêtise.  Je voulais tout simplement son vélo.» (le soldat Zotlöterer).  Ou « La SS nous a invités à une tuerie de Juifs.  La troupe entière y est allée avec ses armes et nous les avons abattus.  Chacun a pu se choisir celui qu’il voulait. » (lieutenant Müller).

 

Ces soldats avaient des familles, revenaient en permission, ont dû parler de certaines choses troublantes qu’ils ont vues ou faites.  Ils ont peut-être montré à des membres de leur famille, certaines de ces photos qu’ils avaient prises de massacres, de pendaisons de partisans, ou posant près de corps après une exécution en masse ?

 

À partir d’une certaine époque (juillet 1942), on assista à des déportations par wagons à bestiaux scellés de Juifs en provenance de France, de Belgique, de Hollande, à destination des usines de la mort en Pologne.  Ces trains transitaient par l’Allemagne pour aboutir à Auschwitz-Birkenau ou d’autres chambres à gaz en Pologne.  Parfois, il y avait des arrêts prolongés dans des gares allemandes puisque ces transports de bestiaux à détruire (les Juifs) ne jouissaient pas d’une priorité ferroviaire absolue.  Des civils allemands (femmes, enfants, vieillards) ont assisté à ces transports. Des cheminots allemands ont œuvré au transport de ce bétail humain.   De nombreux survivants juifs racontent d’ailleurs que souvent ils étaient l’objet de cris de dérision ou d’insultes de la part des populations civiles en Allemagne lors d’arrêts en gares.  Très rares ont été les gestes d’entraide humaine (comme donner de l’eau aux assoiffés après des jours de transport…).

 

On glose souvent sur l’opposition allemande au régime nazi, parlant du mouvement ‘die Weisse Rose’, de la manifestation des femmes à la Rosenstrasse (se plaignant de l’arrestation arbitraire de leurs proches), des dignitaires allemands placés en détention privilégiée (cf. p. ex. « Les jours sombres » de Fey von Hassell), ou de l’attentat contre la personne du Führer le 20 juillet 1944 perpétré par von Stauffenberg et ses co-conspirateurs, pour prouver qu’au fond il y eut de réels mouvements d’opposition aux nazis.

 

Cela peut faire sourire les historiens amateurs et, surtout, les rescapés des camps de la mort. 

 

Car, l’opposition allemande à Hitler fut avant tout le fait de familles nobles, de hauts dignitaires militaires (comme celle du général allemand, racontée dans « Hammerstein ou l’intransigeance » de Hans Magnus Enzensberger), des gens qui trouvaient que le « petit caporal » était un être détestable, inapte à représenter l’idée qu’ils se faisaient de la grandeur et de l’honneur germanique de l’Allemagne .  Les théories raciales, l’anéantissement  de couches entières d’Untermenschen, la mise à mort des handicapés mentaux allemands avant la guerre, la spoliation légale des Juifs à partir de 1935, les KZ (Konzentrationslager) ou camps de la mort, les chambres à gaz, les crématoires, les tueries par balles par les Einsatzgruppen de la SD, le décret relatif à la mises à mort des commissaires politiques (en URSS, signifiant que tout communiste risquait la mort sans procès), n’ont jamais été de véritables motifs d’opposition civile réelle à Hitler, ni de la part de ces mouvements d’opposition de goût plus que de politique, ni de la part d’une population sinon gagnée aux idées du nazisme néanmoins acquise à la préservation en l’état du IIIe Reich.  Quant aux grands industriels allemands, tous employaient des sous-hommes (Polonais, Soviétiques, Français, Juifs, etc.) dans leurs usines sans s’être jamais posé la moindre question morale à ce sujet. De plus, ils rémunéraient l’administration SS, remboursant l’élite nazie des défraiements occasionnés par la tenue en vie ( ?!) de ces esclaves. Ces sous-hommes esclaves côtoyaient pourtant des ouvriers allemands ordinaires dans ces nombreux ateliers et usines.  Jamais en Allemagne n’y eut-il la moindre manifestation de masse, comme par exemple aux Pays-Bas par les dockers à Rotterdam (réprimée de manière sanglante par les nazis), ou au Danemark (où tout le monde mit l’étoile jaune par signe de solidarité avec les Juifs).  Au contraire, l’historien Guido Knopp indique dans ‘Die SS – eine Warnung der Geschichte »’ que 85 % des affaires traitées par la Gestapo étaient le fait de dénonciations de citoyens allemands ordinaires.

 

Non, les Allemands, qui ont toujours clamé le slogan ‘wir haben es nicht gewusst !’ (nous ne le savions pas !), pratiquaient la politique des 3 singes « ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre ».

 

Et, tout cela n’aurait pas été possible s’il n’y avait eu dans les pays alliés à l’Allemagne ou dans les territoires occupés quelques centaines de milliers de sympathisants civils actifs ou volontaires (les Hiwis, milices pseudo-militaires antisémites, hommes engagés dans des unités de ‘police’, etc.) au niveau du ramassage, de la traque et quelquefois de la mise à mort des Juifs et des autres Untermenschen (pays baltes, Ukraine, Biélorussie, Hongrie, Slovaquie, Croatie, Roumanie), et des polices nationales qui mirent quelquefois un certain zèle pour rafler les Juifs (aux Pays-Bas, la police d’Anvers en Belgique, les polices municipales en France, sans compter les polices des pays alliés à l’Allemagne).

 

Et, en dernier lieu, il y eut près de 600.000 étrangers qui s’engagèrent dans la SS.  La troupe d’élite de Hitler, lui ayant juré fidélité, le soutien absolu de son pouvoir d’hégémonie raciale.  Des soldats acharnés, zélés, qui, même s’ils ne contribuèrent pas directement à la mise à mort d’Untermenchen, contribuèrent – par leur fanatisme militaire à outrance (parmi les derniers combattants à Berlin, Vienne, on trouve souvent des troupes SS étrangères) – à prolonger la guerre. Avec le résultat que la totalité de la mise à mort des Juifs de Hongrie en 1944, celle des derniers déportés de Grèce, d’Italie, le raclement des fonds de paniers juifs en Belgique, France, Pays-Bas, en 1944, la destruction des derniers ghettos (Lodz, Kaunas, Vilnius, Riga, etc.), les victimes des ‘marches de la mort’ (1945) peuvent leur être imputés.  Sans leur acharnement aveugle de troupes d’élite, la guerre se serait terminée plus vite et on aurait pu sauver des centaines de milliers de vies humaines.

 

Un dernier exemple qui prouve la culpabilité morale et politique de l’Allemagne : un homme célèbre, Willy Brandt (Chancelier et Prix Nobel de la Paix), opposant à Hitler et aux nazis a non seulement fui son pays, mais il a pris les armes contre ses propres frères germaniques, au sein de partisans en Norvège.

 

S’il y a un seul élément positif à retenir du IIIe Reich, c’est cet exemple et celui de tous ceux qui osèrent prendre les armes contre les nazis, même s’il faut y inclure les communistes allemands qui combattirent au sein de l’Armée rouge (qui ont pris abusivement le pouvoir en Allemagne de l’Est à l’issue du conflit), souvent comme interprètes ou propagandistes, comme l’illustrait le film allemand « Ich war neunzehn » (J’avais 19 ans), sorti en 1965.

 

À l’opposé, les membres des SS, des Einsatzgruppen  ou de la Ordnungspolizei qui reçurent comme mission de tuer des civils juifs, des partisans soviétiques suspectés, avaient toujours eu le choix de ne pas tuer.  Peu nombreux furent ceux qui, pour des raisons morales, demandèrent à être déchargés de cette mission.  Et lorsqu’ils le firent, ils ne furent jamais punis.  Cela transparaît clairement lorsqu’on lit «Des Hommes ordinaires – Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne » de Christopher R. Browning.

 

Par contre, tant parmi cette racaille meurtrière que parmi celle des ‘bénévoles’ civils, des volontaires sous uniformes fascistes de différents crins ou policiers ‘zélés’ en territoires alliés ou occupés, nombreux sont ceux qui se plaignirent de la dureté de la tâche à accomplir (rafles, la Shoah par balles…des journées entières à traquer ou tuer du Juif…), du stress enduré, noyant leur éreintement mental dans l’alcool et la luxure, sans jamais se poser la moindre question sur la nature exacte de ce travail épuisant qu’ils avaient à accomplir…

 

Mais, après la guerre, revenus à leur vie ordinaire, ces hommes ordinaires jurèrent n’avoir rien su de tout cela…après tout ils n’avaient fait qu’exécuter les ordres…

03/07/2012

Le caractère unique de l'Holocauste

Certains intellectuels ou historiens contestent le caractère unique de l’Holocauste.

 

Quelles sont les différentes théories à cet effet?

 

Certains maintiennent que ce que les Français perpétrèrent au Vietnam et en Algérie fut une forme de génocide équivalente à la Shoah.  D’autres arguent que les Allemands se conduisirent d’une façon bestiale (proche du génocide, donc de l’Holocauste) dans certaines de leurs anciennes colonies en Afrique orientale (Namibie, par exemple), ou les Italiens en Éthiopie (1936). D’autres encore, citant les génocides contre les Arméniens en Turquie (1915), les Cambodgiens (sous les Khmers Rouges après la conquête du pays par ces derniers, en 1975), les Tutsis au Rwanda (1994), seront de l’opinion qu’il n’y avait pas de différence essentielle entre ces formes de génocide et celui connu sous l’appellation d’‘Holocauste’ (Shoah).

 

Certains, aussi, argueraient que l’Holocauste peut être comparé à ce que les Blancs américains firent subir aux populations indiennes (natives) durant l’expansion vers le Far West, ou mettraient sur le même pied d’égalité que l’Holocauste le refus d’entrée dans la Forteresse Europe aux candidats immigrés originaires d’Afrique ou d’Asie ; ou, même que le fait de laisser des populations d’Afrique mourir de famine serait une nouvelle forme de processus similaire à la Shoah.

 

Il est vrai que, d’une manière superficielle, si vous regardez des photos de victimes de génocides, fussent-ils Juifs, Tutsis, Arméniens, Cambodgiens, le résultat paraît tristement similaire pour toute personne ayant conservé un degré d’empathie à l’égard des victimes de ces tueries collectives.

 

Cependant, pour comparer de façon légitime, il faut surtout et avant tout examiner les concepts conceptuels, les méthodes organisationnelles d’extermination et le contexte sociopolitique général, à la base des génocides

 

Et, si vous prenez ces facteurs spécifiques en considération, il n’y a absolument aucun doute que la destruction en masse des Juifs d’Europe, perpétrée par les nazis entre 1939 et 1945 ait un caractère unique avéré.

 

Après que la décision politique d’exterminer tous les Juifs d’Europe eut été prise au plus haut niveau nazi, l’Allemagne imagina un système industriel d’extermination des Juifs.  Et, pour atteindre ce but, des branches spécifiques de l’administration SS (l’Abteilung B 4 – Gestapo -  d’Eichmann supervisant les camps de la mort, la SD gérant les Einsatzgruppen) planifièrent l’intégralité du processus des exterminations à venir.  Ils construisirent ou rénovèrent des endroits appropriés à cet effet (souvent avec l’aide de détenus juifs) et levèrent les troupes appropriées pour l’exécution des ces tueries.  Les nazis créèrent des usines de mises à mort de deux types spécifiques: (1) les infâmes chambres à gaz (Auschwitz-Birkenau, Treblinka, Majdanek, Chelmno, Sobibor, Belzec), et (2) les ‘killing fields’, des zones naturelles souvent en plein air, comme par exemple lors des massacres en masse à Rumbula (1941, près de Riga, Lettonie), Baby Yar (1941, près de Kiev, URSS), à Panerių près de Vilnius et au IXe Fort à Kaunas (1941-1944, Lituanie).  Ce processus d’industrialisation à outrance  permit une plus grande capacité de tueries, un turnover plus rapide, permit à l’Allemagne, grâce à une organisation parfaitement huilée et efficiente (les Allemands avaient toujours eu le don et la réputation de produire des produits de qualité !) de s’attaquer à l’immense problème d’annihiler des millions de personnes jugées inférieures à la race germanique aryenne.  Ces massacres en masse n’eurent rien à voir avec les tueries manquant parfois de rigueur, parfois anarchiques, telles qu’on les vit au Cambodge, en Turquie ou au Rwanda, parce qu’elles avaient été bien pensées à l’avance et furent exécutées conformément à des décrets, des directives et des ordres, d’une manière ordonnée comme il sied aux personnalités anales qui imaginèrent ces plans odieux.  Et cela fut rendu possible, également, car sous les nazis, les Juifs avaient été dépossédés de leurs droits, de leurs biens, et avaient été parqués dans des endroits clos (ghettos), dans l’attente de leur sort ultime qui était la Solution Finale.

 

Dans l’intervalle, toutefois, et c’est là le deuxième aspect du caractère unique de la Shoah, les Allemands avaient décidé qu’avant leur mort, les Juifs – ceux qui du moins avaient échappé aux massacres - deviendraient des esclaves, travaillant dans des ateliers ou des usines, partant en corvées réparer des routes, allant couper des arbres, triant des vêtements ou portant des morceaux de rochers, dans des conditions défiant la raison, jusqu’à ce que mort s’ensuive, d’épuisement, de faim, ou ‘à travers la cheminée’ (comme les détenus des camps de la mort appelaient la mort dans la chambre à gaz puis le passage du corps au four crématoire).  Ceci fut la version allemande de la théorie darwinienne du ‘survival of the fittest’ (la survie des plus forts).

 

Et, le 3e aspect prouvant au-delà de tout doute possible que l’Holocauste fut un phénomène unique, c’est que même quand les massacres en masse par balles (appelée la ‘Shoah par balles’) étaient exécutés par les troupes spéciales de la SD (Einsatzgruppen/Ordnungspolizei) dans des endroits naturels en plein air, dans les états baltes, en  Ukraine, Biélorussie, Russie, là aussi on assista à un processus où rien n’était laissé au hasard.  Les troupes de tueurs en série professionnels avaient ainsi des objectifs de destruction nettement définis, des zones d’action à ‘purifier’, et, après chaque Action, des listes et des rapports étaient rédigés et adressés aux autorités en charge, comme il convient dans une administration parfaitement efficiente.  Et, aussi, pour les détenus survivants des camps de la mort, les esclaves,  ils furent ‘marqués, devenant de simples numéros.  Et ici, également, des listes étaient tenues d’une manière ordonnée.

 

Eichmann (en charge de la Gestapo SS), le prototype du criminel nazi, n’a jamais touché de Juif de sa vie.  C’était un SS croyant d’une manière aveugle à ce que le Führer avait ordonné, un simple rouage dans une vaste bureaucratie SS, qui s’appliqua d’une façon minutieuse à rendre possible la réalisation du grand dessein machiavélique que ses supérieurs hiérarchiques avaient conçu.  Dans d’autres circonstances, il aurait pu être le responsable à l’échelon le plus élevé de production de boulons, de fauteuils ou de roulements à billes.  Qu’il eût eu à organiser l’arrestation, la déportation et le processus de mise à mort de millions de Juifs, ne fut pour lui qu’une tâche administrative.  Une mission à remplir.  Et la remplir, il le fit avec le zèle et au mieux de ses capacités, celles d’un bureaucrate qui souhaite être bien noté et ne pas faire de vagues.

 

C’était un homme ordinaire, un simple rouage et puis, finalement, et comme il le répéta d’une manière pédante au cours de son procès à Jérusalem, il n’avait fait qu’exécuter les ordres de ses supérieurs.  Et, entre parenthèses, en tant que manager d’un des empires du mal les plus monstrueux jamais imaginés, il parut n’avoir jamais pensé à la différence qui pût exister entre produire des roulement à billes et faire exterminer des Juifs…

 

Et, ce détachement presque schizophrénique entre la réalité sanglante des massacres en masse, dont Eichmann fit preuve tout au cours de la guerre et durant son procès ultérieur à Jérusalem, devrait constituer une leçon pour n’importe quels projets académiques ou pseudo-historiques qui tendent à mettre sur le même pied d’égalité les victimes de n’importe quels massacres en masse ou la mort de couches entières de population, pour raison de famine ou de négligence, sans, à tout le moins, tenter d’aller au cœur même des décisions, des processus de mises à mort et des méthodes spécifiques ayant conduit à ces infortunées morts…