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12/06/2012

La Barbarie, corollaire inévitable de la condition humaine ?

Le hasard de mes lectures fait en sorte que je lis simultanément deux livres en grande partie à teneur historique qui me font comprendre que la barbarie en temps de guerre n’était pas une espèce de sauvagerie débridée à forme humaine comme on aurait pu le croire, mais, plutôt, tout au contraire, était intrinsèque à la condition humaine, quelles que soient les nationalités, races, convictions religieuses ou morales.

 

Quelques exemples illustrent très bien cette faculté qu’ont eue des êtres humains par ailleurs tout à fait normaux à se conduire d’une manière qu’on appelle communément ‘bestiale’ lors de conflits armés.

 

«À peu de distance, des soldats japonais brandissant de longs bâtons en bambou firent irruption dans l’U.S. Army Hospital Number 2, où se trouvaient 6.000 hommes malades et blessés, des Philippins pour la plupart.  Les vainqueurs firent sortir les patients de leurs lits, par la porte d’entrée principale et on leur ordonna de marcher sur la route.  Un grand nombre des prisonniers – certains n’ayant plus qu’une jambe – n’avait que des béquilles de fortune.  Comme ils se traînaient sur la route, les bandages se défirent et les gardes défirent les plâtres, causant ainsi de fortes hémorragies.  Un grand nombre de Philippins tourna de l’œil et mourut dans les fossés avant même d’avoir marché un mille.

 

À l’hôpital numéro 1, que les Japonais avaient bombardé quelques jours plus tôt et qui n’était plus qu’un amas de ruines, des Américains malades et blessés, vêtus de pyjamas, erraient en rond, hébétés.  On les rassembla, et à l’aide de canons de fusil et de bâtons de bambou, on les força à se mettre en rangs passables de prisonniers de guerre ambulants. Ils tentèrent de marcher mais la majorité des hospitalisés tomba sur les côtés où ils furent laissés à agoniser et, à la fin, à mourir. 

 

…/…

 

Des horreurs à répétition furent observées par Bill Begley : ‘Il y avait un petit garçon philippin d’une dizaine d’années à peu près, en haillons, maigrichon, et avec les côtes saillantes de faim.  Comme nous passions, il nous fit le signe V de la victoire.  Cela rendit furieux les Japs.  Ils piquèrent une lame de baïonnette dans son corps.  Sa mère, tout en pleurant, se précipita à ses côtés alors qu’il saignait tout son sang, et les Japs la passèrent également à la baïonnette.  Les deux corps furent laissés tels quels le long de la route. »

 

Ces extraits du livre « The great Raid » de William B. Breuer, dépeignent certaines des scènes que durent endurer les prisonniers américains et philippins, victimes et protagonistes de l’infâme prise et marche de Bataan (Philippines, 1941), restée dans la mémoire de ceux qui ont conservé un certain sens de l’histoire comme l’un des sommets de barbarie et de cruauté humaines en temps de guerre.  Et, en plus, à l’égard de prisonniers de guerre qui, en principe, auraient dû être protégés par les conventions de Genève et de La Haye.

 

Mais pour ceux qui connaissent l’histoire du Japon et du conflit dans le Pacifique, on sait de longue date que les camps de prisonniers, fussent-ils de guerre ou civils, sous administration japonaise supportent très bien la comparaison avec les camps de la mort nazis ; les méthodes de punitions ou de mises à mort de prisonniers, cruelles, injustes, aléatoires, se valaient de part et d’autre des forces de l’Axe.

 

Autre exemple de cruautés, plus récent, plus proche de nous.

 

« Le 11 janvier 2002, des soldats du GRU assassinèrent six civils et brûlèrent leurs corps au cours d’une opération qui fut officiellement qualifiée par le quartier-général de l’armée comme opération pour capturer le leader tchéchène rebelle Chattab.

 

…/…

 

Chejedi, Larissa et Noura furent arrêtées promptement, on leur mit des bandeaux sur les yeux et elles furent jetées à l’arrière d’un camion.  Un peu plus tard, elles durent en descendre et marcher vers l’avant en se tenant par la main.  Elles reçurent ensuite l’ordre d’ôter leur bandeau ; elles se trouvaient contre un mur d’une maison démolie.  Elles surent immédiatement ce qui allait se produire.  Les fédéraux tuèrent d’abord Larissa.  Elle implora leur pitié disant ‘Je suis Russe, je suis née dans la province de Moscou !  Nous n’avons rien vu !  Nous ne dirons rien !’  Elle avait quarante-sept ans et fut tuée sur le coup, sans souffrir.  Noura fut la suivante qu’ils tuèrent.  Elle les implora également ‘Les gars, je n’ai que quarante-trois ans !  J’ai trois fils, comme vous !’

 

‘J’étais la troisième’ dit Chejedi, concluant son récit.  ‘Ils pointèrent leurs armes sur moi et tout s’arrêta.  Je revins à moi quand je sentis une douleur atroce et ne réalisa que bien plus tard ce qui s’était passé.  J’avais perdu connaissance et les soldats devaient avoir négligé de vérifier si je vivais encore.  Ils avaient rassemblé nos corps, y jetant un matelas dessus et le mirent en feu.  Ils voulaient brûler les corps afin que personne ne puisse savoir ce qui s’était produit et ce fut cette douleur qui me ramena à la conscience… »

 

Ces deux extraits sont tirés d’un livre d’articles qu’écrivit Anna Politkovskaïa sur ses expériences et interviews durant la seconde guerre de Tchétchénie, republiés à titre posthume puisqu’elle fut assassinée en 2006 (Anna Politkovskaja – Niets dan de waarheid).

 

Dans le second exemple de massacre de civils (trois femmes), quel fut leur crime ?  D’avoir assisté à une scène de pillage de maisons par des fédéraux (soldats de l’armée russe).  Simplement.

 

Anna Politkovskaïa parla aussi et abondamment de l’actuel président Ramzan Kadyrov et de ses troupes d’élite, sans langue de bois.

 

Belle leçon de démocratie d’une journaliste intrépide qui dut payer de sa vie d’avoir osé dire la vérité dans un pays – la Russie – officiellement démocrate et dont les leaders sont courtisés par l’ensemble des représentants de nations démocratiques, dont la nôtre…

 

                                                                       *

 

La barbarie en temps de guerre est-elle à faciès humain ou intrinsèque à la condition humaine ?

 

Certains pensent que ces faits de barbarie gratuite, que l’on retrouve dans quantités de conflits au cours du XXe siècle (invasion de l’Ethiopie par les Italiens, guerre civile en Espagne, Deuxième guerre mondiale, guerre de Corée, guerres du Vietnam, Cambodge, Laos, conflits armés ou guerres d’indépendance en Afrique et, plus proche de nous, Rwanda, guerre civile en Yougoslavie, rébellions en Tunisie, Égypte, Libye, massacres en Syrie…) sont à mettre sur le compte d’individus isolés non représentatifs de l’ensemble de la population.

 

Pourtant, quand on lit des ouvrages historiques ou des récits de survivants de faits de terreur, notamment durant la Deuxième guerre mondiale et au sujet de ce qu’on a qualifié d’‘Holocauste’, on ne peut manquer de constater que souvent, outre les tortionnaires que tout le monde connaît et condamne – à savoir les nazis -, il y eut fréquemment des complices locaux tout aussi zélés qui n’hésitèrent jamais à égaler ou surpasser leurs idoles idéologiques en brutalités gratuites.

 

Je me suis ainsi intéressé de près à la Lettonie et à la Lituanie, que j’ai visités et à propos desquels j’ai lu nombre de livres historiques ou de récits de survivants juifs de l’Holocauste dans les baltes.  Il est frappant de voir que du jour au lendemain, des gens ordinaires, des citoyens lambdas tout à fait normaux, se mirent à agir avec une effroyable brutalité à l’égard des Juifs que ne justifiait nullement un simple sentiment d’antisémitisme à leur égard, aussi vif fût-il.  Des centaines, sinon des milliers de citoyens lettons et lituaniens, forts de l’arrivée victorieuse de la Wehrmacht, ne se contentèrent pas d’arrêter des Juifs dans leur pays – ou de les voler –, afin qu’ils soient remis aux Allemands.  Non, ils prêtèrent main forte et prirent un malin plaisir à humilier, torturer, battre les Juifs et à pratiquer des pogromes (Riga et dans d’autres lieux en Lettonie, Kaunas et dans d’autres endroits en Lituanie) dès le début juillet 1941.  Et on parle ici de milliers de victimes tombées aux mains de ‘patriotes’ lettons ou lituaniens, enivrés de cette puissance absolue, de cette force aveugle, que l’invasion allemande leur insuffla.

 

Nous avons tous lu des récits réels de faits de brutalité ou de barbarie qui se sont produits durant la guerre d’Algérie, commis par des Français tout à fait ordinaires ou des fellaghas normaux.  Ou durant la guerre du Vietnam tant du temps de l’occupation française que du temps de la coopération américaine.  Le Viêt-Cong et l’allié nord-vietnamien ne faisaient pas dans la dentelle.  Ainsi, lors de la fameuse offensive généralisée du Têt (janvier/février 1968), rien qu’à l’ancienne capitale impériale Hué, on trouva un charnier de près de 5.000 civils sud-vietnamiens, assassinés par les troupes nord-vietnamiennes.  Sans doute pour crimes de ‘bourgeoisie’ ou de collaboration avec les Américains.

 

Tout le monde se souvient des massacres des camps de Sabra et Chatilah en 1982, perpétrés par des miliciens des Phalanges chrétiennes (les Falangistes), sous l’œil bienveillant des troupes d’occupation (illégale) israéliennes, occupant une bonne partie du Liban.  Dans le film « Lebanon » du réalisateur israélien Samuel Maoz (primé à Venise en 2009), on voit une scène dans laquelle un Falangiste du Liban dit à un prisonnier arabe, sans doute Syrien, tout ce qu’il compte lui faire quand  les Israéliens le transféreront à leur autorité (un œil crevé, le pénis coupé et en finale l’écartèlement entre deux voitures…).

 

Durant la guerre d’indépendance d’Israël (1948), des Israéliens commirent des viols et des massacres de civils palestiniens à Deir Yassine (je pense de mémoire qu’il s’agissait d’une attaque groupée des groupes ‘Stern’ et de l’Irgoun Zwaï Leumi).  Maintenant, des jeunes soldats de Tsahal sont obligés de pratiquer des frappes ciblées avec ou sans dommages collatéraux, à détruire des maisons de kamikazes palestiniens auteurs d’attentats à la bombe, à en chasser leurs familles, ou à tirer à balles réelles sur des gosses qui jettent des pierres.  Ce sont eux aussi des hommes normaux, ordinaires, souvent à peine sortis de l’adolescence, et ils le font sans scrupules éthiques, sans se poser des questions métaphysiques, sans même se dire qu’il y a un peu plus de soixante ans, ceux qui auraient pu être leurs arrière-grands-parents subirent le même genre de sévices.

 

J’ai lu des descriptions de tortures infligées soit par des Serbes, soit par des Croates, durant la guerre civile en Yougoslavie, qui défient l’imagination du plus tordu des écrivains goths.  Je me souviens notamment d’une scène réelle où un survivant de massacre a assisté de loin et caché dans des buissons, au rôtissage à la broche d’un prisonnier (le porc à la broche était une spécialité yougoslave).

 

Comment et pourquoi un homme ordinaire, dès qu’il se sait nanti d’une autorité morale ou militaire, d’une puissance l’autorisant à tout et n’importe quoi, dès qu’il se sait investi d’un chèque en blanc pour tuer, torturer, violer, voler, piller, devient-il une bête et se met-il à commettre l’inimaginable ?  À outrepasser les principaux les interdits des dix commandements ?

 

Je dois dire, je n’ai aucune explication psychologique à y donner.

 

J’ai lu des centaines, sinon des milliers, de récits, de descriptions, de brutalités commises en temps de guerre, qu’elle fût déclarée, larvée ou civile.  Et je sais de longue date que souvent, les tortionnaires, les tueurs, les violeurs, les massacreurs, étaient des hommes tout à fait ‘normaux’ et ordinaires, des hommes qui aimaient leur femme et leurs enfants, leurs animaux domestiques, des hommes qui auraient versé des larmes s’il était arrivé quelque chose de grave à un des leurs.  Des hommes qui n’hésitèrent jamais à tuer des enfants réputés ennemis ou ‘nuisibles’, à anéantir leurs familles.  Des hommes qui furent des gardes de ghettos ou de camps de la mort, où des gens crevaient de faim.  Des hommes ordinaires qui se gaussaient des souffrances des autres, qui, souvent, firent preuve de sadisme à l’égard de leurs victimes.

 

Pourquoi cette dichotomie dans ces cerveaux de tortionnaires qu’on pourrait – à la rigueur – qualifier de schizophrénique puisque d’un côté il y a un homme normal fonctionnant de manière normale dans la vie civile et, d’un autre côté, ce même homme endosse un uniforme, une responsabilité militaire et le voilà parfait sadique dénué de toute empathie, l’esprit froid se riant de ses (futures) victimes réduites à l’état d’objet ?

 

J’ai dit, plus haut, bêtes mais ce comportement anormal en temps de guerre ou de conflit où l’individu est assujetti à une autorité publique, morale ou religieuse, qui lui donne un blanc-seing pour se conduire comme un dégénéré n’a strictement rien à voir avec le comportement des animaux.  Rares dans la gent animale sont les animaux qui jouissent du spectacle de leur « cruauté » (à nos yeux, il s’agit de cruauté) ; le plus souvent, cette soi-disant cruauté tient à la survie de l’espèce ou au comportement pour séduire.  Les animaux tuent pour manger, tuent pour conquérir ou appâter une femelle, tuent pour se défendre lorsqu’ils sont attaqués.  Il y  parfois des cas de cruauté parmi les animaux à l’égard de ceux qui sont considérés comme trop faibles, certes.

 

De nombreux écrivains – Orwell et Koestler notamment et Soljenitsyne en ce qui concerne l’histoire du Goulag soviétique – nous ont de longue date mis en garde contre les totalitarismes.  Ils nous ont appris que des gens ordinaires, embrigadés dans ces engrenages de pouvoir absolu devenaient souvent d’une cruauté robotique et sadique défiant l’imaginaire à l’égard de ceux qualifiés d’ennemis.

 

Et là réside peut-être la solution de cette énigme, du pourquoi de ces comportements aberrants d’hommes en temps de guerre, en temps de conflits armés, ou, simplement, en temps de paix vis-à-vis de prisonniers de l’État, de gens considérés comme des ennemis du peuple, de la nation, du pays.

 

Hitler l’avait bien compris, lui qui dès la rédaction de « Mein Kampf » avait nommément cité tous ceux qui étaient des ennemis de la race aryenne dont il se croyait le défenseur et l’unique représentant.  Staline n’agit pas autrement puisqu’il imagina à lui seul toute une série d’ennemis du peuple (Koulaks, Tchétchènes, contre-révolutionnaires, Tatares, Ukrainiens, Trotskistes, révisionnistes, sociaux-démocrates, médecins juifs, etc.).

 

Qualifier quelqu’un d’ennemi, c’est le dégrader dans l’échelle humaine.  C’est faire de lui un animal, un objet, à qui on retire immédiatement toute prétention humaine, une chose taillable et corvéable à merci.  Une chose qui sera punie pour la simple raison qu’elle a été déclarée ennemie par une autorité qui s’est arrogé le pouvoir de le faire.  Une chose qui sera torturée, tuée, ou emprisonnée avec ou sans forme de procès, avec ou sans brutalité, avec ou sans fixation de durée de peine.

 

C’est donc facile : un kamikaze intégriste ne tue pas des gens.  Il tue des choses, des objets. Car ce sont là des ennemis de sa cause, de son peuple, de sa conviction, de sa croyance, de ses idées.  Et cette distanciation schizophrénique est suffisante pour qu’on puisse lui accoler l’épithète de normalité et, partant, de justification éthique.

 

Et, gare à ceux qui s’écartent des sentiers battus.  Récemment un rappeur iranien vivant en Allemagne s’est vu décerner une fatwa de mise à mort avec prime à la clé parce que dans l’un de ses morceaux, il s’était moqué de certains aspects de la religion islamique (cf. un article récent dans der Spiegel)…Salman Rushdie, lui, vivant encore toujours caché et ce depuis des décennies sait ce qu’il en est quand on se moque de certains aspects du Coran…

 

Comme quoi, je me dis toujours une chose qui me paraît une évidence crasse.  Mes voisins ont l’air normal.  Je me demande ce qu’ils feraient si on leur flanquait un uniforme sur le corps, des armes à la main et si une autorité légale ou autre leur disait soudain que ce voisin de mon espèce est un ennemi de l’État…

 

 

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