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07/10/2011

L'être humain est-il libre ?

L’année dernière, j’ai rencontré le chasseur de nazis et historien de la Shoah Serge Klarsfeld, dans le cadre d’un projet de publication d’un livre de témoignages sur l’Holocauste en Ukraine et en Lettonie, paru à l’origine en russe et qui avait eu l’heur d’intéresser ce personnage tellement connu et à qui on venait de décerner  la légion d’honneur.

 

J’avais été au centre de cette aventure puisque c’était moi qui avais acheté, apprécié le livre écrit par Davis Silberman, juif letton d’origine vivant aux Etats-Unis, qui lui avais écrit et de fil en aiguille, j’avais fini par contacter la Fondation Beate Klarsfeld…

 

En cours de conversation, je dis à un certain moment que c’était le plus grand des hasards qui nous avait réunis et permis que ce livre puisse paraître finalement en français sous l’égide de la « Beate Klarsfeld Foundation ».  Serge Klarsfeld me répondit qu’il ne s’agissait pas là d’un hasard, laissant deviner – sans le dire expressément -  qu’il y avait là-dessous des éléments inhérents à ce qu’on appelle maintenant le déterminisme psychologique.

 

Et, y réfléchissant vite, je dus lui donner raison.  En premier lieu parce que j’avais travaillé 17 années dans une firme où les patrons étaient juifs polonais, survivants de l’Holocauste, j’avais visité Auschwitz-Birkenau à deux reprises et même beaucoup plus tôt dans mon existence, à l’âge de 15 ans, j’avais eu des voisins juifs dont la fille m’avait conseillé – puisque j’étais déjà fort en anglais – de me mettre à la lecture de livres anglais dans la langue.  Ce que j’avais fait d’emblée.

 

Si on examine l’homme actuel, on peut constater qu’il y a une série de facteurs endogène surtout, mais également exogènes, qui déterminent ses choix, ses enthousiasmes, ses dégoûts, ses passions ou son manque de passion, et, partant, une partie importante de son existence.  Et, abstraction faite de ce rappel récent de Serge Klarsfeld,je me suis rappelé que lorsque, vers l’âge de 15 ans, en plein désarroi d’adolescent et sans quiconque pour m’aider d’un point de vue psychologique, j’étais tout à fait « à côté de mes pompes », je puis dire que ma vie même fut sauvée par la lecture d’un seul livre, celui de Pierre Daco « Les Merveilleuses victoires de la Psychologie moderne » aux éditions Marabout.  Un livre qui me fit comprendre que toute une série de mécanismes inconscients nous pousse à des actions, des comportements, des choix, des refus, des tergiversations que, rationnellement, nous ne pourrions jamais comprendre sans avoir ce qui constitue notre fondement psychologique.

 

Il y a tout d’abord le génétique, le matériau humain de base, le caractère, innés.

Nous sommes tous différents et ce qui nous différencie, ce sont des éléments invisibles à l’œil nu tapis dans nos gènes, notre structure organique et notre caractère.  Certains sont destinés à devenir obèses, d’autres resteront éternellement filiformes ; certains sont de caractère placide, colérique et rancunier, d’aucuns seront altruistes tournés vers les autres et la bonté, d’autres par contre seront enfermés sur eux-mêmes, pingres de leur dons d’amour et d’amitié.  On ne peut pas dire que tout cela soit programmé, plutôt inscrit dans ce substrat informel qui forme ce qu’on qualifie de « personnalité » mais qui tient à la nature humaine qu’un croisement d’un ovule et d’un spermatozoïde nous a léguée.  Si je prends mon exemple, j’ai toujours été faible du foie et des intestins et ces deux fléaux m’ont poursuivi tout au long de mon existence, guidant souvent mes choix, dégoûts, alimentaires.  Quant aux gènes, deux exemples : pour moi de par mon père le danger de cancer de la prostate et, inévitablement une opération d‘ablation de la vésicule biliaire puisque mes deux parents avaient déjà été opérés de ce genre d’affection ; pour mon épouse de par sa mère et grand-mère paternelle le danger de cancer de l’intestin. Quant au caractère, j’ai eu l’énorme chance d’être doté d’une solidité mentale à toute épreuve car mon enfance fut pourrie par la violence d’un père despotique.  Si je n’avais pas trouvé très tôt en moi la résilience indispensable, je ne serais plus de ce monde et depuis longtemps.

 

Deuxièmement, on peut parler d’éducation au sens large du terme, qu’on rangerait dans la catégorie des acquis sociétaires, celle que prodiguent les parents et grands-parents en premier lieu, suivis des éducateurs, instituteurs et professeurs.  J’ai eu une éducation parentale médiocre, ayant été élevé dans un univers de violence du père envers ma mère ; je me suis donc réfugié dans mon univers intérieur me consacrant à la lecture et à l’écoute de la musique, deux hobbies qui sont devenus et restés des passions.  J’ai eu l’énorme chance de fréquenter des écoles secondaires du temps où il y avait encore de très bons profs.  J’ai eu la chance d’avoir d’excellentissimes profs de langues, français, anglais, néerlandais et allemand.  Des profs qui intéressaient les élèves, qui les captivaient.  Je me souviens encore d’un professeur d’histoire qui, le premier (début des années 60) qualifia Napoléon de tyran.  Mais le concept d’éducation peut-être élargi aux domaines de l’autodidacte.  J’ai découvert la musique active (jouer d’un instrument) et je me suis éduqué dans ce domaine, par l’écoute durant des milliers d’heures de musiques de tous les genres pratiquement, et par l’étude en solitaire du déchiffrage de partitions.  Par des concours de circonstances, je me suis intéressé à l’Holocauste et aux pays de l’Est, et je me suis bâti un solide bagage dans ces domaines.  Et pour parler des dangers de l’éducation, il suffit de se référer à la manière obtuse dont de nombreux Musulmans interprètent le Coran et la Sharia (c’est le même problème chez les Juifs orthodoxes, mais eux ont l’immense avantage de ne pas exporter leur croyance ou de devenir terroristes pour combattre l’impie…), refusant tout dialogue, refusant toute idée contraire à ce qui a été écrit dans leurs livres saints ou interprétés par des exégètes musulmans.  On peut aussi voir le danger que représentent certaines idées (nazisme, communisme, racisme).  Conserver la capacité de juger une idée en fonction de critères de morale, d’équité, e bienfaits pour l’humanité, ce serait en principe l’éducation et les éducateurs qui devraient nous y préparer…

 

Ensuite, il faut parler de structure psychologique, des éventuels « complexes », de ce matériau qui n’est ni génétique ni physique mais qui tient à la prime enfance, à la prime éducation, aux premiers contacts avec autrui et à ce jeu subtil que constituent les chocs de personnalités différentes.

Je suis né avec un fichu sentiment d’infériorité à cause des conditions familiales déplorables, né dans une famille modeste avec des parents dont le matériau intellectuel n’était nullement au diapason de ce que les gènes m’avaient légué, j’ai donc « compensé » et pas un peu.  À tel point qu’on m’a souvent considéré comme imbuvable, arrogant, faisant état de mes talents (les langues que je parlais, mes voyages, « les gens intéressants que j’avais connus », etc.).  J’ai un cousin que je viens de revoir après peut-être trente ans.  C’est un garçon de la même origine sociale que moi avec le même type de père violent (un des frères de mon père), le problème c’est qu’il n’est pas trop doué pour se débrouiller dans notre société darwinienne, il est trop bon, trop doux, non combattif, il aurait tout d’un loser, sa chance c’est qu’il s’est mis en ménage avec une sacrée personnalité, une bonne femme qui le tient ensemble et le soutient de toutes les manières possibles.  Si on veut se référer aux dégâts que certains sentiments d’infériorité et une solide dose de paranoïa sont susceptibles de causer aux autres, il suffit de penser à Hitler et Staline, des cancres somme toute qu’une série malencontreuse de hasards a hissés au pouvoir absolu…la vie en société c’est l’enfer, il faut être fort pour s’en sortir, les « faibles », les « démunis sur le plan mental » n’ont pas beaucoup de chances de s’en sortir sans blessures psychologiques durables.  Notre mode de vie en société est resté animal pour ses grands principes, avec des personnalités « alpha » et des suiveurs.  Je recommande tout de même l’étude de la psychologie, elle permet de déchiffrer les comportements anormaux, névrosés, les psychoses, elle permet de se défendre dans un univers où peu de personnes nous y aideront.

 

Il faut aussi mentionner les équilibres chimiques dans notre cerveau.

On sait maintenant qu’un manque de certaines substances ou un trop plein d’autres substances, peuvent avoir un impact sur notre comportement.  J’ai lu il y a plus d’une dizaine d’années un livre – dont j’ai oublié titre et auteurs, hélas -  qui expliquait pourquoi certains êtres basculaient dans la délinquance, simplement à cause d’un manque de certaines substances nécessaires à l’équilibre mental et à la capacité de faire face à autrui, à l’adversité, à l’opposition, à la frustration, sans sombrer tout de suite dans un comportement criminel.  On sait maintenant que les gens qui emploient peu leurs neurones et leurs synapses, qui mènent une vie léthargique d’un point de vue mental (n’oublions pas que les processus d’idéation sont chimiques), n’auront pas la possibilité, à n’importe quel âge, d’augmenter le nombre de leurs neurones, et que, de ce fait, ils risquent de se retrouver à un âge avancé avec une débilité mentale progressive.  On oublie aussi un peu trop ce que l’alcool consommé à fortes doses, les drogues, certains médicaments, sont susceptibles de produire comme effets destructifs sur notre bien-être – et équilibre - chimique.  Le syndrome dépressif de la « chute des feuilles » de l’automne n’est-il pas simplement un déséquilibre de substances dont notre corps a besoin pour se sentir heureux ?

 

En cinquième lieu, j’indiquerais l’expérience, les rencontres, les voyages, les lectures, les films, les concerts, les conversations tenues au cours d’une existence ou d’une partie de vie, expériences durables parfois uniquement dues au hasard.

En 1965, à la fin de mes études, sans emploi, j’ai mis une annonce dans un journal, un monsieur m’a téléphoné, m’a convoqué pour une rencontre et, sachant que je pratiquais un tant soit peu l’allemand, m’a engagé dans sa firme d’import-export.  Je pense que de toute mon existence aucun autre événement (hormis ceux qui ont eu trait à la partie amoureuse de ma vie) ne m’a autant influencé que cette rencontre et les années durant lesquelles j’ai travaillé avec cet homme.  Un Juif, originaire de Galicie orientale (de Lvóv), ayant survécu au ghetto, à l’Holocauste, ayant été interprète près l’Armée Rouge vers la fin de la guerre, un farouche supporter d’Israël.  Mes intérêts constants pour les langues slaves, les pays de l’Est, Israël, l’Holocauste, je les lui dois, en toute modestie.  Dans cette firme également, j’ai pu côtoyer durant des années un collègue d’origine roumaine, de 40 ans mon aîné qui est vite devenu une espèce de père subrogé pour moi.  C’était un être d’une culture fantastique, aux manières d’un exquis rare, parlant à merveille six langues et les écrivant aussi bien ; une des personnes que je puis compter sur les doigts des deux mains qui ont compté dans ma vie.  Je me souviens encore qu’il m’avait conseillé d’écouter « Cavalleria Rusticana », l’opéra-phare de Mascagni.  Hélas, la première fois que je suis allé l’écouter et le voir à l’opéra, j’ai dû pleurer à un certain moment (au moment du chœur, je suis en plus d’une nature extrêmement émotive surtout sur le plan de la musique, déjà tout jeune je pleurais parfois en entendant certains extraits ou morceaux de musique), car mon collègue avait entre-temps disparu.  J’ai découvert l’Asie en 1980, en remplacement de mon patron lors d’un voyage d’affaires programmé et je ne m’en suis jamais remis.  L’Asie est vite devenue l’un de mes centres d’intérêt majeurs et durables.

 

Je me souviens aussi de certaines conversations que j’ai eues avec des êtres d’exception tout au cours de ma vie, notamment lors de mon voyage en URSS en 1970 avec un groupe d’intellectuels et de connaisseurs du communisme (tous étaient anticommunistes, moi en premier lieu), ou ce voyage au Vietnam en 1993 avec un accompagnateur flamand, un journaliste de la BRT (à l’époque), maintenant retraité avec qui je suis resté en rapport.  En 1962, j’ai vu par hasard le film de Frédéric Rossif, « Le Temps du Ghetto » avec ces images insoutenable de corps nus qu’on ramassait dans les rues du ghetto de Varsovie au petit matin et qu’on transportait cahin-caha par brouettes et charrettes vers une fosse commune, on y larguait ensuite les corps qui rebondissaient sur le tas de corps déjà dans la fosse.  J’avais 17 ans et ce film m’a laissé une impression d’horreur difficile à chasser.  La même année, j’ai vu le film de samouraïs japonais  « Hara-Kiri », de Kobayashi ; ces deux univers entrevus avant même que je les découvre subséquemment et en détails, représentaient somme toute déjà l’amorce de ce qui viendrait par la suite, mon intérêt pour la Shoah et pour le Japon.

 

Je pars aussi du principe que quand on est cosmopolite comme je le suis, quand on a vu la pampa, les Pyramides, le Temple du Soleil, les Temples de Nara, Hiroshima, New York, quand on a visité une dizaine de pays en Asie, une cinquantaine au total, on n’a nullement une mentalité étriquée, on ne se sent nullement ethnocentriste, on est capable de juger nos petits problèmes belges d’une perspective « externe ».  C’est évident, plus on connaît de langues, plus on connaît de cultures étrangères, plus on est capable de lire la presse, des revues et des livres étrangers, moins on se sentira enclin à verser dans cette espèce de nationalisme étroit qui gangrène les relations entre les communautés de Belgique.

 

En dernier lieu et je l’ai déjà abordé, il y a le hasard.

Qui fait bien les choses ou qui précipite dans le gouffre. Simon Wiesenthal racontait qu’il avait échappé à la mort à sept reprises, le fruit de hasards heureux.  J’ai lu récemment l’histoire de deux femmes ayant échappé à la mort par balles, du temps de la Shoah, l’une dans une région d’Ukraine, l’autre à Rumbula près de Riga en Lettonie.  J’ai connu Karl Petit, un spécialiste de l’art asiatique, une sommité belge dans ce domaine, un être d’une finesse raffinée et d’une culture grandiose.  Il m’a un jour raconté, alors qu’il nous avait invités chez lui à Mons, qu’il était parvenu à participer à l’élaboration d’une encyclopédie britannique simplement parce que, un jour il s’était retrouvé dans un ascenseur avec le concierge d’une maison d’édition et que, parlant avec cette personne, il avait pu faire valoir les ressources historiques et linguistiques (il était diplômé d’une université britannique) qui étaient siennes.  Mon ex-patron a eu la vie sauve à deux reprises durant l’Holocauste.  La première lorsque ses parents ont décidé de le cacher dans un camion quittant le ghetto de Lvóv, il fut le seul survivant de sa famille. La seconde fois alors qu’il combattait dans une unité de partisans, elle fut encerclée par une troupe allemande et exterminée, à l’exception de deux seuls Juifs, lui et quelqu’un qui devint par la suite un ami et homme d’affaires…

 

Durant ma jeunesse, alors que je courais avec un copain dans les dunes de Mariakerke, je ne vis pas un puits.  Je tombai dedans et ce ne fut que grâce au hasard que j’eus la présence d’esprit d’écarter les bras, que je ne tombai pas au fond et que ma mère put venir me libérer.

 

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Je dirais pour conclure que je pense sincèrement que notre liberté absolue est limitée car trop contingentée par notre physique, nos acquis et défauts génétiques, éducationnels, notre expérience, notre mental et les contraintes névrotiques qui peuvent éventuellement y être associées.  Un seul exemple personnel encore.  Quand je vais au restaurant, je choisis des plats en fonction des critères suivants : je n’aime pas beaucoup la viande et certainement jamais saignante, je dois tenir compte de l’état de faiblesse relative de mon foie et de mes intestins, de mes dégoûts naturels pour certaines choses (abats, compléments lactés, etc.), de mon acidité d’estomac et du reflux gastrique auquel je suis exposé, de mon état physique du moment.

 

Suis-je libre ?

 

Un peu, très peu.

 

Certains diront peut-être que je me laisse trop guider par mon intellect, que je raisonne trop.  C’est vrai, quand je vais au restaurant et que je conduis, je me contrains à ne pas dépasser la limite légale d’alcoolémie, pas par respect des lois, tout simplement car je ne veux pas me voir retirer mon permis de conduire.  Je devrais peut-être me laisser aller.  Facile à dire.  Dès l’âge de 4 ans, j’ai dû intervenir pour épargner des coups à ma mère, apprendre à jauger mon père afin de voir quand et comment il exploserait.  Cela a fait de moi un être réfléchi, un brin calculateur, envisageant l’avenir et les conséquences possibles.  Il m’a fallu des décennies pour perdre ma méfiance acquise et me sentir à l’abri de la terreur d’être confronté à l’agressivité de mon père.

 

J’envie parfois ceux qui se permettent tout sans réfléchir, bouffer comme des ogres, boire comme des trous sans fond, conduire comme des écervelés,  Mais, d’autre part, leur nature dissolue ne les a-t-il pas déterminés à agir de la sorte, comme des animaux dépourvus de toute raison, pratiquant le « carpe diem » sans jamais réfléchir aux conséquences pour eux-mêmes et leurs proches.

 

Et ce serait là peut-être le lien déterminant essentiel : celui qui nous unit aux autres, famille, proches, amis.  Ce lien qui fait de nous un animal de société, à l’écoute des autres, prêt à aider, prêt à aimer, prêt à être aimé, sans calcul, contrepartie, exigences…

 

10:55 Publié dans Autres, Perso | Lien permanent | Commentaires (0)

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