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08/09/2011

Oh Marx, on pense encore à toi !

Dans la partie est de Berlin, il y a une statue de deux personnages historiques, que peu de personnes vont voir ou photographient.  Il s’agit d’une statue de Marx et d’Engels, les anciens comparses et héros de la DDR.  On les a laissés là pour compte, un souvenir d’une époque révolue à jamais.

 

Je n’ai jamais été un fan de Marx.  Comment aurais-je pu l’être alors que vers la fin des années 60 je commençai à travailler dans une boîte d’import-export à Bruxelles, dont les patrons étaient des Juifs originaires de Pologne.   Bon, c’est vrai, on peut être juif d’origine polonaise et aimer la Russie ou son avatar du 20e siècle, l’URSS.  J’avais aussi un collègue juif d’origine roumaine.  Des gens qui, d’emblée, m’ont parlé de la Russie, des Soviétiques et pas en termes laudatifs comme on s’en doute.  Parce qu’ils avaient côtoyé des Soviétiques du temps de la guerre ou lors de la libération ou, pis, connu la glorieuse époque communiste en tant que fourmis ouvrières prisonnières d’un système ayant érigé l’ « Homme Nouveau » aux rangs d’emblème et symbole du progrès et qui, simultanément, fit de centaines de millions de personnes des habitants d’un vaste goulag où idées, expression, liberté, étaient réduits à leur plus simple commun dénominateur.

 

Lorsque je me rendis en URSS en voyage en 1970, j’étais franchement anticommuniste.  Je n’étais pas le seul car le groupe de voyageurs avertis dont je faisais partie passa des soirées animées à discuter de tous les torts du système soviétique.  Que le KGB nous eût écoutés quand nous mangions et discutions des heures le soir, ne changea rien à cet engouement qui nous saisit à proclamer notre anticommunisme dans le pays même des Soviets.

 

Je commençai aussi, après mon retour, et ayant décidé d’apprendre le russe « pour lire Tolstoï dans l’original » (ce que je réussis, finalement, mais non sans efforts), à me documenter sur cette époque stalinienne.  J’engloutis des tonnes de livres dans toutes les langues, je profitai des conversations avec l’un de mes patrons connaissant bien la Yougoslavie et mon collègue d’origine roumaine pour me rendre compte du caractère résolument fallacieux de ces soi-disant pays « opposés à l’URSS », tels qu’on décrivait au début des années 70 les régimes de Tito et de Ceauşescu. Et je m’amusais déjà à cette époque lorsque je lisais des critiques sérieux parler en termes glorieux de ces pays certes d’obédience communiste mais qui osaient s’opposer au Comecon et n’acceptaient pas de se laisser dicter la loi par le Kremlin.

 

Mon collègue roumain, dans ce pays que vantaient certains intellectuels de chez nous, m’avait raconté qu’à Bucarest, quand il devait avoir une conversation avec son épouse, que les organes de sécurité n’étaient pas censés écouter, ils se rendaient sur le seuil de la douche qu’ils actionnaient à grands jets, pour oser enfin se parler en toute sécurité.  Et que dès que la sonnette de la porte d’entrée de leur appartement retentissait après 22.00 heures, ils avaient la peur que les Organes soient venus les arrêter.  Durant les années 60, en Roumanie, il y avait le « crime économique » ; toute personne travaillant pour l’État et lui faisant perdre 100.000 lei (soit deux cent mille francs belges à l’époque, au cours tronqué) risquait sa tête.  Littéralement.  Mon patron d’origine polonaise, s’était déjà inquiété, au début des années 70, de la disparition d’un ami belge  à lui, connaisseur de la Yougoslavie et qui y était très souvent allé pour affaires.  Une disparition non élucidée mais qui laissait à penser que pour un motif ou l’autre, les services secrets yougoslaves l’avaient fait disparaître, peut-être avait-il payé des bakchichs à une mauvaise personne ou pas assez ou snobé une personne influente ?  Car, tous ces pays de l’est étaient, à l’époque, pourris et corrompus jusqu’à la moelle.

 

Et, maintenant, 40/50 ans plus tard, après avoir entre-temps englouti à nouveau des tonnes de documentation sur les crimes staliniens, sur sa paranoïa, sur les suiveurs enthousiastes, sur tous ces criminels qui ensanglantèrent l’histoire de l’URSS et des pays-satellites sous leur domination, ne voilà-t-il pas que je me prends de nostalgie pour Marx et certaines de ses doctrines.

 

Il faut être clair.  Marx a été trahi par les dirigeants soviétiques, chinois, coréens, vietnamiens, qui se sont accaparé son œuvre pour la désagréger et la transformer en un processus totalitaire, criminel, sanguinaire, mettant en exergue le culte de la personnalité.  Et quelles personnalités, s’il vous plaît. ! Staline, un soûlard parano aux entournures, souffrant d’un énorme sentiment d’infériorité et qui se paya la tête de tous ceux qui d’une façon ou d’une autre s’étaient un jour moqué de lui, l’avaient critiqué en public ou en privé, ou, pire, auraient été capables, susceptibles, de le faire ou de lui projeter de l’ombre sur l’une ou l’autre partie du corps, ou constitué un obstacle à son génie.  Mao, lui, était de la même fibre, sauf qu’il aimait les petites filles, semble-t-il, ces ravissantes donzelles agitant le Petit Livre Rouge, et qui durent être bien étonnées de se voir troussées par un pépé peu bellâtre.  Ne parlons pas des Khmers rouges, des « dirigeants » de la Corée du Nord ou des dirigeants vietnamiens.  Hô Chi Minh était cultivé et très intelligent.  Pourtant, il n’hésita jamais à faire de son pays un vaste goulag et de ses habitants du Nord, de la chair à canon, sacrifiant des centaines de milliers de vies humaines, pour que la fin justifiât les moyens.

 

Mais, après la chute du Mur de Berlin et la faillite du système communiste en URSS, une doctrine pourrie dans son noyau même, une théorie qu’on avait travestie jusqu’à ne plus la reconnaître, disparurent en même temps.  Et dans nos pays occidentaux, capitalistes, on se gaussa de la chute du communisme qu’on attribua, soit à l’action bénéfique du Pape Jean-Paul II commencée alors qu’il était prélat de Pologne et activiste antisoviétique, de même qu’à l’intelligence avec laquelle le Président américain Reagan avait mené ce combat héroïque pour faire tomber l’ennemi héréditaire.

 

Ce que certains des commentateurs qui ajoutèrent leurs propres idées à ces théories sur la chute du communisme oublièrent de mentionner, c’était que si le Mur de Berlin était tombé, ce n’était pas tellement à cause des manifestations populaires comme celle du lundi organisée à Leipzig, mais bien plus prosaïquement parce que la DDR était sur le point de tomber en cessation de paiement et que le grand frère soviétique n’avait pas plus les moyens de renflouer les caisses de la Stasi que ses propres caisses.  Et, peu de temps après, Gorbatchev dut s’avouer vaincu lorsqu’il constata que les caisses de l’URSS étaient vides.

 

Ce qui fait que dans certains esprits simplistes si le communisme est tombé c’est la preuve que le capitalisme est le meilleur système et que Marx et ses suiveurs avaient tort.

 

Pourtant, sans être un nostalgique de Marx ou de l’URSS, encore moins du Petit Livre Rouge, je persiste à croire que cette doctrine qu’a énoncée Marx et qui nous a été léguée, intellectuellement, sous le nom collectif de « communisme », si elle avait été appliquée avec parcimonie, humanité, intelligence, empathie humaine, avec ce respect pour l’Homme et la personne humaine qu’on aurait été en droit d’attendre d’une théorie censée défendre les intérêts des travailleurs du monde entier, elle aurait pu constituer un rempart utile autant que nécessaire contre le capitalisme sauvage tel qu’il s’installe de plus en plus confortablement dans la jungle financière et économique de la plupart des pays industrialisés, menaçant, par son emprise létale, les pays en voie de développement.

 

Certains chiffres sont connus : 15 % de personnes vivant sous le seuil de pauvreté en Belgique et dans certains autres pays industrialisés de l’Europe de l’Ouest.  Près de 4 000 d’enfants qui meurent chaque jour dans les pays en voie de développement, du choléra, de la malaria, de fièvres et d’autres maladies infantiles qui ne sont pas encore éradiquées car il est bien plus facile pour les capitalistes de patrons de faire du pognon que de penser à combattre les fléaux de la Terre. Des millions de familles, de par le monde, vivent avec l’équivalent d’un euro par jour.  Faisant des traductions à titre bénévole pour MSF, je suis tombé récemment sur un texte qui parlait de familles en Somalie vivant dans des lieux sans puits ni sources d’eau potable.  Et quand le camion d’approvisionnement d’eau faisait défaut ou que la citerne collective était vide, eh bien, des femmes et des hommes, parfois des enfants, se mettaient en marche pour aller chercher de l’eau potable.  Un aller-retour qui leur prenait 24 heures !

 

On connaissait les termes de « global village », de « délocalisation », etc.  Cela n’aurait pas prêté à conséquences si depuis les crises successives (immobilière, bancaire, économique et maintenant des dettes d’états…), on n’avait assisté à une fameuse pagaille sur les marchés boursiers et des affaires.  Encore toujours et un peu partout dans le monde, on ne parle que de « croissance », ayant même créé ce néologisme amusant « la croissance négative ».  Cette « croissance » constitue encore l’axiome sur lequel notre civilisation moderne est articulée.  Et, compte tenu de cet axiome et des conditions économiques qui vont en se dégradant, on en est arrivé maintenant à prôner de travailler plus longtemps, d’allonger la durée de la carrière.  Pour maintenir la croissance et combattre efficacement le surendettement des états.

 

Amusant, également, lorsque l’on sait qu’il y a vingt ans, on parlait de civilisation des loisirs et qu’on trouvait (à la suite des révolutions estudiantines de 1968) que l’homme devait chercher d’autres formes d’épanouissement personnel que par et via le travail.  On attendait de l’homme moderne qu’il devînt un homme cultivé, un homme pratiquant des sports, un homme visitant des pays non pas uniquement pour leurs plages et leurs bistrots ; on attendait des familles qu’elles passent plus de temps avec leurs enfants et petits-enfants.  Vivre pour soi et en dehors du temps de travail n’était pas du tout considéré comme une tare.  On disait que ce serait un bienfait.

 

Maintenant, en arrière toute !

 

Car, nous vivons trop longtemps !  Nous profitons bien trop de nos pensions !  Nous sommes tous coupables de cette longévité qu’aimeraient avoir ces enfants d’Afrique et d’Asie condamnés à mort à court terme, ou ces malades du sida dans ces mêmes contrées pestiférées.

 

Dorénavant, on terminera ses études supérieures ou les professionnelles, ou, simplement, les humanités, on s’embarquera dans cette merveilleuse aventure de l’emploi.  Oubliés les termes « stable », « contrat à durée indéterminée », « emploi pour la vie ».  On se battra éternellement pour garder son emploi, comme des cobayes d’un vaste laboratoire darwinien établi à échelle mondiale.  On trimera comme des bêtes jusqu’à 67-70 ans (et dans vingt ans peut-être bien même 75 ans !).  Pis, si tout va bien et si la santé n’aura pas été trop abimée par ces années de galère, on vivotera vite fait bien fait quelques années au plus à essayer de se retaper un moral et une santé déficiente.  Et, comme dans ce capitalisme sauvage actuel et surtout pour le privé, les gens n’osent plus être malades de peur de se faire virer, on en profitera pour ne plus rien faire dès qu’on aura franchi le seuil fatidique de la « pension ».  Il ne sera pas question de se cultiver ou de s’appliquer à des activités cérébrales quelconques, on aura déjà bien donné du temps de la carrière.

 

Et, dans nos pays, comme il n’y a plus de contrepoids au capitalisme sauvage et qu’on n’a pas éduqués les ouvriers d’une façon positive, on recourt inévitablement à la grève tous azimuts pour n’importe quel motif.  On tire sur les vitres d’un bus : grève.  On licencie une personne en droit : grève.  La firme ne marche plus bien : on fait la grève question de l’enfoncer définitivement.  On a trop de travail (aéroport de Zaventem, pour les bagagistes) : grève ! Il aurait été plus simple, bien plus évident, dans nos pays, de lutter pour la participation des travailleurs dans les entreprises via les conseils d’administration, comme cela a été fait en Allemagne et, dans une faible mesure, en France.  Mais voilà, les syndicats qui détiennent un monopole de fait, n’auraient pas souhaité qu’on en vienne à mettre sur le même pied patrons et employés, sans les inclure.  Ils ont toujours voulu maintenir les ouvriers dans un état d’abêtissement afin qu’eux, les syndicalistes, les activistes, conservent leur mainmise sur le prolétariat.  Et, former les ouvriers de telle façon qu’ils puissent eux-mêmes discuter sur un pied d’égalité avec les patrons, vous voulez rire !  Syndicats et Soviet = même combat !

 

Donc, la mentalité des patrons rétrograde vers celle qui tenait le haut du pavé à la fin du 19e siècle, faisant glisser des millions de personnes vers la pauvreté, tandis que celle des travailleurs est toujours restée coincée à cette même époque sans bénéficier du Siècle des Lumières.

 

On a souvent chiffré les morts que le communisme a causés.  A-t-on jamais chiffré les millions de vies perdues que le capitalisme sauvage a causées ?

 

Oui, Marx, je pense encore à toi, et j’estime qu’il est grand temps qu’on passe à la version « Le Capital » 2.0.

 

Quelle est l’âme charitable qui s’attellera à réactualiser ces vieux textes de Marx et, à la lumière des crises qui nous hantent depuis 2008, proposer une version plus humaine, plus respectueuse des droits de l’homme, des droits à l’expression (en ce y compris celles des masses laborieuses sans le biais de leurs syndicats) ?

 

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