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12/06/2011

Nation et univers concentrationnaire

Dans la 3e partie de l’« Archipel du Goulag », Soljenitsyne introduit une parodie pseudo-scientifique sous le titre d’ « essai ethnographique », soi-disant rédigée par Fan Fanych, tendant à prouver que les zeks (prisonniers) du goulag formaient une seule nation.  Origine commune des prisonniers astreints à des travaux d’ordre économique (prolétaire, comme il se devait), valeurs communes (communistes, cela allait de soi), langue commune, identité de conditions d’arrestation, d’interrogatoires, de détention, d’esclavage, bref de destin.

 

Évidemment, il y avait là une sérieuse dose d’humour de la part de Soljenitsyne parce que le terme « nation », selon la définition 2 du « Petit Robert », se caractérise par la prise de « conscience de son unité » et de la « volonté de vivre en commun ».  Or, et l’auteur le met bien en évidence, le goulag c’était le dernier cercle de l’enfer où tout homme était un loup pour l’homme et où régnait suprême la survie personnelle et, partant, l’égoïsme animal le plus abject.

 

Et, si – abstraction faite de la solution finale et des exterminations immédiates -, on devait jamais extrapoler cette notion pseudo-scientifique de « nation » aux prisonniers des camps de la mort nazis, à ceux qui furent conservés en vie afin de faire tourner les rouages d’une production industrielle-militaire de plus en plus exsangue, à quelles conclusions arriverions-nous ?

 

La littérature spécialisée ne laisse aucun doute à ce sujet.  Les esclaves du régime nazi ne formèrent jamais une nation unique au sens où l’entend – par dérision – Soljenitsyne.  Au contraire, dans ce qui fut le prototype du camp d’exploitation d’esclaves, Birkenau, on retrouvait une vingtaine de nationalités différentes d’hommes et de femmes astreints à travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive.  Hormis les Juifs, les prisonniers issus de certains pays plutôt homogènes des points de vue de la langue et de la culture (Soviétiques, Polonais, Tchèques, Allemands) avaient quelquefois tendance à pratiquer une certaine forme de solidarité humaine à l’égard de leurs propres concitoyens.  Mais là aussi il y avait des limites.  Par exemple, à Birkenau justement, quand les « politiques » réussirent finalement à avoir accès à des postes de « proéminence », après avoir supplanté les détenus de droit commun (les « verts », comme on les appelait), souvent les petits gestes qui pouvaient sauver une vie humaine furent en priorité adressés à des camarades communistes ou parfois apolitiques mais appartenant à des cellules de résistance clandestine au nazisme.  Et, de nombreux témoignages concordent à ce sujet, les Polonais et les Tchèques en voulaient aux Français, leur reprochant de les avoir lâchés avant la guerre.  À Mauthausen où de nombreux Espagnols, anciens combattants « rouges » de la guerre civile espagnole avaient été incarcérés, ceux-ci avaient également très peu d’estime pour les Français, pour les mêmes raisons historiques.  Quant aux Belges, Flamands et francophones formaient des groupes distincts aux intérêts personnels parfois opposés.

 

Pour les Juifs n’ayant pas été sélectionnés pour la chambre à gaz ou la mort par balle, on aurait pu croire qu’ils auraient formé une seule nation unie contre le nazisme en vertu de leur identité de langue et d’histoire.  Hélas, il faut déchanter.  Il y avait de telles différences sociales et culturelles entre les Juifs issus des « shtetlach» (pluriel de « shtetl », petit village d’Europe de l’Est peuplé surtout de Juifs ashkenazim)  paupérisés et ceux en provenance de pays mieux nantis (France, Pays-Bas, Allemagne) qu’aucune véritable solidarité ne se développa jamais entre ceux qui pourtant durent partager un sort et des conditions de détention effroyablement identiques.  Et, les témoignages concordent également, quand des Juifs originaires de pays « riches » étaient envoyés dans des ghettos comme par exemple Riga ou Kaunas en Union soviétique, ils mouraient bien plus rapidement que leurs équivalents juifs lettons ou lituaniens d’origine.

 

Les meilleurs exemples, dès lors, de ce qui put – durant la Deuxième guerre mondiale – constituer une « nation », ce furent ces magnifiques cas de résistance qui se produisirent dans les pays de l’Est sous occupation nazie.  Dans le camp d’extermination de Sobibor où une révolte aboutit à la fuite de centaines de prisonniers ; à Birkenau où une révolte d’un « Sonderkommando » fut matée par le sang mais réussit à détruire certains fours crématoires en octobre 1944.  À Varsovie en avril/mai 1943.  Il y eut également d’autres révoltes dans des ghettos d’Union Soviétique.  Il y eut l’exemple remarquable des frères Bielski en Biélorussie, qui formèrent un groupe de partisans dans les forêts, un groupe qui finalement comprit et sauva un millier de civils juifs.

 

Qu’est-ce qui fait donc une nation ?  Disons l’identité de culture ou de langue, un passé commun et la volonté sinon de continuer à vivre ensemble à tout le moins celle de s’unir pour une ou des actions en commun, éphémères ou durables.  Et, dans ce sens restrictif, il y eut effectivement des nations au sein de ces effroyables univers concentrationnaires sous égide nazie.  Néanmoins, chaque fois ces entités puisèrent leurs forces dans une foi, une vision d’avenir ou de survie, communes et dans une volonté inébranlable de réaliser l’objectif quel qu’en fût le coût humain.

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