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22/10/2017

LYNCHAGES MÉDIATIQUES VERSUS VULGARITÉ

LYNCHAGES MÉDIATIQUES VERSUS VULGARITÉ

 

Je me demande souvent ce que les gens trouvent encore à l’émission ONPC de Ruquier. Il s’agit d’une forme de divertissement aux prétentions culturelles dont – outre les audiences – le but principal ne serait pas d’enrichir les téléspectateurs de brins de culture voire d’informations nécessaires, mais plutôt de les faire sourire, rire ou s’esclaffer. Une évidence se dégage de plus en plus, il s’agit là d’une forme moderne de combats de gladiateurs dans cette arène qu’offre l’écran. De lynchages médiatiques bien plus que d’un enrichissement culturel, social voire politique.

 

Car, outre Ruquier qui demeure tout le temps d’une politesse et d’un respect à l’égard des invités, exquis, il y a maintenant Yann Moix et Christine Angot {avant il y eut les snipers, etc.}, ces commentateurs politico-sociaux, écrivains et dotés d’une culture française {mais je doute qu’elle fût cosmopolite ou qu’elle s’étendît par exemple à l’opéra, au classique, au jazz, à la peinture, etc.}, et dont l’objectif est de démolir les invités. Il y a évidemment des intouchables, des personnalités du spectacle, des lettres ou de la chanson, qu’on respecte trop pour s’y attaquer, parce qu’on a la larme à l’œil rien qu’à les voir en personne devant soi, même si on est le destructeur de service. Heureusement, il y a tous les autres, proies faciles, malléables, ceux ou celles qui ont accouché d’un opus écrit, jouent dans un film ou une pièce de théâtre, les politiciens ou personnes au pouvoir ou faiseurs d’opinions qui daignent venir se montrer dans l’arène du samedi soir pour y combattre à la vie à la mort devant un public qui ne se lasse de ces ‘panem et circem’.

 

Quand on entend un invité s’exprimer sur un sujet, on voit déjà Angot et Moix qui ne se tiennent plus. C’est caractéristique de leur langage corporel, il suffit de les examiner. Leurs regards ont déjà – avant même qu’ils ne posent leurs premières questions pour démolir l’invité vite fait bien fait – cette fixité qu’on voit chez des hyènes guettant leur proie dans des documentaires animaliers. Il y a un brillant dans leur regard, une salivation intellectuelle, une animation animalesque qui ne trompent pas. Ensuite, séparément mais d’une union de pensée délétère voire méphitique, on se jette sur la proie qu’est l’invité {qui, lui, cherche un coup de pub bienvenu pour son action gouvernementale, ses idées philosophiques ou de shaman, son livre, son disque, son film, sa pièce de théâtre…}. Dans un livre qui contient peut-être 400 voire 600.000 caractère, on  relève LA phrase, on la dissèque, on l’étale sur le plateau et on demande une justification avec force, véhémence parfois agressivité car justement cette phrase à la page 299 n’est-elle pas en contradiction de ce qui est écrit à la 121?  Les Flamands ont une expression très amusante à cet égard, que j’ai apprise d’une collègue jadis: «mierenneukerij», c’est-à-dire ‘fornication de fourmis’. C’est-à-dire passer son temps à des c…

 

J’ai vu récemment à l’émission 28 minutes sur Arte, un écrivain et académicien qui fête ses 99 ans aujourd’hui. Quelle culture, quelle sagesse et quelle modestie chez cet homme.  J’ai vu quelques fois également par le passé Jean d’Ormesson que je n’appréciais pas à cause de sa croyance.  Pourtant, j’ai changé d’avis à son sujet. C’est un très grand homme, un sage.  Que représentent Moix et Angot à leur côté?  On a l’impression que ce qui prime principalement chez eux deux {mais aussi chez les De Burchgraeve, Salamé, Zemmour d’antan}, c’est de se faire valoir, de se montrer brillants, de montrer qu’on peut casser les reins de ces invités à la noix incapables de se dépêtrer des filets qu’ils leur ont si miséricordieusement tendus pour qu’ils s’y vautrent et y meurent, télé-visuellement parlant. Et beaucoup de téléspectateurs auront une idée tout à fait fausse de l’invité, se disant ‘tu as vu comme il l’a enfoncé, le Moix, à tel point qu’il ne savait plus quoi répondre, quel imbécile ce x...

 

Ouais, mierenneukerij de salon pour bobos et gauchistes de salon alors que dans le monde, on crève par centaines et milliers, à la suite d’attentats, de maladies débilitantes, du sida, ou par meurtres {USA, Brésil, etc.}. J’ai vu récemment sur une chaîne hollandaise une émission de reportage d’Eva Jinek {présentatrice star d’un talk show} qui s’est rendue dans son Amérique natale pour savoir ce que les gens pensaient maintenant de Trump. On y voyait une journée où médecins et dentistes soignaient gratuitement des milliers d’Américains démunis d’argent ou de couverture d’assurance-maladie. Des milliers! Et, courantes étaient les extractions de toutes les dents de personnes et de fourniture le jour même d’un dentier complet. Une bénévole qui participe chaque année à ce genre de jamboree médico/dentaire, a dit que quand on voit ce genre de choses, on se rend compte que pour certaines couches de la population les plus démunies, les absents du Rêve américain, les USA sont au niveau d’un pays du Tiers Monde. Mais, évidemment, chez nous, un Pirette se serait gaussé de ce genre de situations cocasses et aurait entraîné ses téléspectateurs à rire du malheur d’autrui. Car faire la file des heures pour se faire arracher toutes les dents et attendre des heures un dentier, ça doit être comique. Et, de l’autre côté de ce mur qui sépare la culture voire l’information utile et nécessaire du simple divertissement, il y a des émissions comme celle d’Hanouna ou Le Grand Cactus qui, elles, se distinguent par la vulgarité des saillies et, je l’avoue franchement, du niveau de gosses de 12 ans et pas spécialement futés.

 

Vendredi dernier, en zappant, je suis tombé sur une imitation par Gerra de Céline Dion. D’une vulgarité crasse, ne s’attaquant qu’au bas-ventre, se jouant de sa situation personnelle, de son veuvage, de ses enfants. Lors d’une émission de Drucker qu’on dit si respectueux des autres. Céline Dion n’est pas une idole pour moi ; mais en ces temps où on parle tant d’un Weinstein aux USA et des prédateurs sexuels, ne serait-il pas temps de s’intéresser à des comiques tout aussi prédateurs qui ne trouvent rien de mieux que de s’attaquer à la personnalité d’une vedette plutôt qu’à ses œuvres et/ou interprétations/discours, actes politiques. Beaucoup de comiques sont pareils, incapables d’élever le niveau de leurs saillies, visant le plus bas commun dénominateur, c’est-à-dire le niveau des rigoles, des caniveaux et des canalisations d’évacuation de matières fécales. Je connais et apprécie les spectacles d’un comique flamand, Wim Helsen. Il utilise généralement plusieurs types de narration pour faire rire: des passages emplis de poésie voire de tristesse formidablement expressifs, des passages d’une incroyable vulgarité, d’autres où il pète visiblement les plombs et apparaît tel un fou dangereux. La vulgarité qui n’est pas l’essentiel de ses spectacles est l’une des méthodes qu’il emploie. L’UNE PAS LA SEULE ! J’ai l’impression que dans notre paysage audiovisuel francophone et francophile, il n’y a plus aucune créativité, on en revient à ce type de blagues éculées qui ne me faisaient même plus rire à 15 ans {et que j’ai encore entendu à l’armée et dans l’administration ou chez certaines connaissances}.

 

Vivre n’est pas toujours gai, le monde n’est pas toujours gai. Je comprends que nombre de personnes travaillant encore souhaitent le soir se divertir en regardant des émissions qui n’abusent pas trop des neurones. Pourtant, du temps où je travaillais, le soir ou le weekend, je n’aurais jamais regardé Le Grand Cactus, Hanouna voire Joëlle Scoriels, de peur de m’appauvrir intellectuellement et de peur qu’une telle accoutumance, à moyen ou court termes, me ferait perdre les acquis d’une culture cosmopolite de plus d’un demi-siècle.

 

Je dirais simplement, regarder des bêtises à la télé rend bête. S’amuser des combats de gladiateurs que mènent Moix et Angot ne rend pas intelligent, mais prouve s’il le faut qu’il y a en nous ce que les Allemands qualifient de Schadenfreude, c’est-à-dire d’éprouver de la joie sadique au désarroi/embarras/malheur des autres.

 

Moi, j’ai entamé une seule fois un roman d’Angot. J’ai abandonné à la 2ème page, à cause de son style, pourtant je connais et apprécie Joyce, Proust, Beckett, Sarraute, Camus, Sartre, Céline, etc. Mais son style ne passait pas, il me rebutait. Pourtant, je ne vais pas la démolir en tant qu’écrivain, mais son style sur le plateau de l’émission de Ruquier a plus de la prédatrice que de la critique neutre et érudite. On dirait une petite fouine qui fouine partout pour pouvoir montrer qu’elle est la meilleure. Idem pour Moix mais avec, chez lui, bien plus d’érudition francophone et francophile et une manière de parler bien plus agréable pour celui qui aime la langue française.

 

On dit que le QI des jeunes ne fait qu’augmenter. Je leur promets beaucoup de plaisir quand ils auront regardé durant des décennies des émissions du genre de ONPC, Touche pas à mon Poste, Le Grand cactus, etc.

02/10/2017

Être historien n'est pas une garantie d'érudition

ÊTRE HISTORIEN N’EST PAS UNE GARANTIE D’ÉRUDITION

 

Dans De Standaard du 28 septembre 2017, l’historien flamand Bruno De Wever soutient à juste titre que nous devrions être à tout le moins aussi sévères dans notre opinion pour les Belges qui combattirent dans la Waffen SS sur le front de l’Est que pour les Djihadistes actuels combattant pour Daesh {cf. son article "Jihadi’s van eigen bodem" – ‘des Djihadistes de notre porpre sol’}. L’article est bien étayé. Remarquable en soi puisqu’il vise avant tout des lecteurs flamands, souvent accusés par les francophones – à tort ou à raison – de vouloir blanchir {en néerlandais, on appelle les collabos zwarten – des noirs} voire exonérer ceux qui endossèrent l’uniforme de la SS pour aller combattre le bolchevisme.

 

Je n’ai pourtant pas aimé l’une des deux dernières phrases de son plaidoyer pour une égalité de traitement entre Djihadistes et SS belges: «Chaque combattant flamand du front de l’est n’est pas un meurtrier impitoyable.» Pourtant, en tant qu’historien s’intéressant à la Seconde guerre mondiale, on aurait pu s’attendre de la part de Bruno De Wever à une plus grande rigueur voire connaissance historique. Rappelons que les Waffen SS étaient, des points de vue organisationnel et militaire, placés sous l’autorité et le commandement de la Wehrmacht, tandis que les unités mobiles de tueries de masse, responsables de la majorité des massacres à l’Est {Einsatzgruppen et escadrons policiers} dépendaient de la SD, soit d’Heydrich ensuite d’Himmler. Théoriquement donc, les soldats des Waffen SS n’eurent rien à voir avec de quelconques crimes de guerre ou contre l’humanité.

 

Et cette lutte contre le bolchevisme était absurde puisque, quels furent ces jeunes partis sur le front de l’Est qui, alors, avaient entendu parler de l’ampleur des crimes commis par Staline et les dirigeants du NKVD et qui connurent leur apogée dans les procès des années 37/38? Cet engouement pour combattre les Rouges ressortissait plutôt à une croisade de croyants contre les athées communistes.

 

L’idée que tout combattant des Waffen SS issu de l’Europe de l’Ouest fut non coupable de crimes, c’est tout autant une théorie un tant soit peu révisionniste qu’une absurdité, compte tenu du poids historiques d’études allemandes remontant à la fin des années 80 et que tout historien actuel, de renom ou autre, devrait connaître, ou, à tout le moins, en faire état.

 

Premièrement, la SS dans sa totalité fut déclarée criminelle par la Cour durant les procès de Nürnberg de 1945/1946. On sait qu’il y eut des tentatives pour exonérer de cette appellation de ‘criminels’ justement les hommes engagés dans les Waffen SS originaires d’Europe {le Sénat américain notamment exonéra de cette appellation les engagés des pays baltes}.

 

Deuxièmement, il existe une abondante documentation d’origine allemande[1] qui détaille de manière historiquement scrupuleuse l’ampleur des crimes de guerre et de génocide commis, notamment sur le territoire élargi de l’URSS, durant le conflit. Il est question (1) du traitement volontairement inhumain et dégradant infligé par la Wehrmacht aux prisonniers de guerre soviétiques {on estime à entre 1 million et demi et 2 millions sur 5,5 millions au total, le nombre de décès de prisonniers soviétiques, par gazages, balles, mauvais traitements, maladies, dépérissement, maltraitance, famine}, (2) des tueries par balles ou pendaison de partisans ou de soi-disant partisans, (3) de vols, rapines, appropriations, illégaux, de biens privés, (4) de massacres commis de manière indiscriminée de civils, voire leur utilisation comme boucliers ou démineurs forcés, à grande échelle {cf. le livre de Paul Kohl, ‘Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei}, (4) la politique de la terre brûlée qu’utilisa l’armée allemande lors de ses retraits de territoires occupés, à partir de 1943, (5) l’expropriation à très grande échelle des ressources agroalimentaires dans les territoires occupés ce qu’un historien a qualifié de «zones nues», c’est-à-dire sans plus aucunes ressources.  Et, (6), n’oublions pas qu’outre les cas connus où des troupes de la Wehrmacht commirent des massacres de Juifs, la Wehrmacht assura le rassemblement, le convoyage, la garde et le transport de nombre de communautés juives vouées à l’extermination. Et, (7) des soldats assistèrent souvent en spectateurs à des pogroms {exemple Kaunas/Lituanie fin juin 1941}, ou à des exécutions de Juifs par des Einsatzgruppen. Beaucoup de photos et de preuves de ces crimes furent retrouvés sur des soldats allemands ou portant cet uniforme morts ou faits prisonniers.  Donc, le ‘wir haben es nicht gewusst’ n’existait en réalité pour aucun soldat sur le front de l’Est. Tous, soldats de la Wehrmacht et des SS, savaient.

 

Et, direz-vous, mais ces Belges sous uniforme de Waffen SS n’eurent rien à voir avec ces crimes!

 

Il est difficile de croire que quand d’abondants ouvrages historiques allemands dépeignent l’armée allemande – la Wehrmacht – comme une armée ayant commis nombre de crimes de guerre et de génocide sur le territoire de l’URSS {Paul Kohl dit dans son introduction que 1700 villes soviétiques furent bombardées et 70.000 villages détruits. 70.000!}, que les combattants des Waffen SS auraient, eux, respecté les propriétés privées, les vies humaines, et fait preuve de mansuétude à l’égard des prisonniers de guerre, des commissaires politiques voire des apparatchiki. De plus, troisièmement, ce support militaire non négligeable que constituèrent les troupes de Waffen SS issues des peuples de l’Europe occidentale {compte tenu de leur ténacité au combat, zèle et loyauté}, étaient au service d’un régime ayant pour objectif politique et militaire non pas la libération de peuples du joug du bolchevisme, mais, au contraire, d’une idéologie fondée sur l’asservissement des peuplades slaves jugées Untermenschen, voire de leur anéantissement. ‘Ausrottung’ était le terme qu’utilisait Hitler, c’est-à-dire ‘extermination’; beaucoup d’historiens et non des moindres parlent du front de l’Est comme une guerre d’extermination. À laquelle contribuèrent sur le plan miliaire tous ces volontaires des Waffen SS.

 

Et, quatrièmement, il faut savoir que cette ténacité au combat, ce zèle, cette loyauté, dont firent preuve les combattants des Waffen SS sur le front de l’Est {on loue souvent, sur le strict plan militaire, le zèle et l’abnégation dont firent preuve les engagés français, wallons, lettons et estoniens, dans leur sacrifice inutile}, prolongèrent inutilement une guerre dont l’un des objectifs idéologiques et aspects les plus horribles était qu’elle servait de coulisse au génocide des Juifs, des Roms, de l’intelligentsia, notamment en Pologne et en URSS. Entre mai et octobre 1944, près d’un demi-million de Juifs hongrois fut déporté à Auschwitz pour y être gazé et brûlé.  Grâce aussi à cette fougue, cette ténacité, dont firent preuvent tous ces combattants SS du bochevisme.

 

Mon opinion personnelle, fondée sur de solides textes historiques, c’est que tout combattant des Waffen SS, issu de notre pays tout comme d’autres pays d’Europe occidentale, même s’il n’a pas personnellement commis de crime de guerre ou contre l’humanité, est coupable de participation à une organisation criminelle {le nazisme}, un mouvement dont le but ultime était la suppression des Untermenschen, l’asservissement de strates entières de populations (Ukraine, Biélorussie, Pologne, Russie, etc.), un mouvement qui se servit de ses serviteurs zélés, Wehrmacht, Sicherheitsdienst, services de police, Gestapo, SS Totenkopfverbände et Waffen SS, pour échafauder une ampleur de crimes de guerre et contre l’humanité comme jamais auparavant nos sociétés ne les connurent.

 

Chaque combattant belge sous uniforme SS fut un maillon, un rouage, d’une machinerie d’état d’exécution de personnes jugées inférieures et, à ce titre et sans procès, vouées à la mort.

 

 

 

[1] Notamment, mais il y en a de plus abondantes, je citerais ces études uniquement allemandes:

(1) «The German Army and Genocide – Crimes Against War Prisoners, Jews and Other Civilians, 1939-1944», edited by the Hamburg Institute for Social Research

(2) «Der Krieg der deutschen Wehrmacht und der Polizei 1941-1944» par Paul Kohl, Geschichte Fischer

(3) «Les crimes de la Wehrmacht» par Wolfram Wette, Editions Perrin

04/09/2017

GÉANTS ET NAINS

GÉANTS ET NAINS

 

Est-ce le fait de vieillir mais je constate que de plus en plus fréquemment je recours à de la musique {jazz surtout mais également opéra} d’il y a un demi-siècle ou plus et que, également, de plus en plus fréquemment, je relis d’anciens auteurs qui ont bercé mes années formatives quand j’avais l’esprit aiguisé à la recherche de qualités littéraires {mais aussi musicales, mes deux centres de prédilection}, quête de qualité que je n’ai – hélas – jamais abandonnée mais qui, avec beaucoup de productions de musique et de ‘lettres’ contemporaines {lisez de maintenant: années 2000-2017}, me laisse sur ma faim.

 

Je vais prendre quelques exemples, littéraires pour commencer. Dans le dernier "Femmes d’aujourd’hui", on parle évidemment du nouvel opus de rentrée ‘littéraire’ d’Amélie Nothomb, et pour appâter les papilles littéraires, on cite quelques phrases de son nouveau roman, comme par exemple «Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférente. À Paris, elle serait passée inaperçue, mais elle habitait une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue. Elle avait toujours vécu là, tout le monde la connaissait. Marie avait 19 ans, son heure était venue.»

 

C’est évident. Phrases courtes, très compréhensibles, pas un mot superfétatoire ou qui requerrait un froncement de neurones. Un style comme quand on lit un article dans une revue pas trop complexe ni susceptible de fatiguer un cerveau en standby. Je l’ai lue jadis, et serais incapable de me remémorer quoi que ce soit ni même l’intrigue. Tout comme avec le Nobel, Patrick Modiano. Je l’avais lu, sans plaisir surtout à cause du manque de raffinement de son style et d’approfondissement des personnages. Après l’annonce de son Nobel, j’en ai racheté un, que j’ai abandonné après 39 pages d’un ennui colossal. Alors que je me souviens encore toujours de l’impression de ma première lecture de Dos Passos {Manhattan Transfert} en 1960 !

 

Comparons à Proust pour commencer, pris presque au hasard {‘Sodome et Gomorrhe, II, I’, page 108 du tome III de l’édition de la Pléiade}: «À partir d’un certain degré d’affaiblissement, qu’il soit causé par l’âge ou la maladie, tout plaisir pris aux dépens du sommeil, en dehors des habitudes, tout dérèglement, devient un ennui. Le causeur continue à parler par politesse, par excitation, mais il sait que l’heure où il aurait encore pu s’endormir est déjà passée, et il sait aussi les reproches qu’il s’adressera au cours de l’insomnie et de la fatigue qui vont suivre.». Phrases longues évidemment, qui, actuellement, fatigueraient très vitre le lecteur moyen ayant grandi avec Nothomb et consorts.  Je relis aussi en ce moment Pierre Drieu La Rochelle qui avait un certain talent dans les descriptions cyniques qu’il écrivait à propos de certains de ses personnages, comme par exemple: «Elle me dit bonjour du bout de ses longues dents encore belles {le narrateur parle de Mme Pragen, dont il est le secrétaire, venue à Charleroi avec lui, l’ancien soldat, en espérant y retrouver l’endroit où son fils a été tué lors des premiers accrochages avec les Allemands en août 14}, avec sa politesse affectée qui m’humiliait si bien. Sa voix était cassée comme sa démarche; et pourtant une surprenante énergie s’y faisait sentir. Avec ce gémissement dont depuis quatre ans elle avait fait sa raison d’être, elle s’installa dans le coin que je lui avais préparé. Elle vit avec plaisir qu’il y avait deux autres personnes, qui aussitôt paraissaient ébahies; elle aurait des auditeurs.» {‘La Comédie de Charleroi’, page 24, Gallimard, édition de 1982}.  Je relis également le livre qu’écrivit Ernst Jünger à propos de son expérience en France et en Belgique durant la Première guerre mondiale {Orages d’Acier}, dont voici une description prégnante d’une tranchée par exemple: «Les corps de nos camarades abattus reposaient autour de nous, dans les talus de glaise amoncelée; pas de pied de terre où ne se fût joué un drame, pas une traverse derrière laquelle ne fût embusqué le destin, jour et nuit, prêt à cueillir au hasard une victime. Et pourtant, nous ressentions tous un attachement profond pour notre secteur; nous y étions fortement enracinés. Nous le connaissions tel qu’il s’étirait, ruban noir, à travers la campagne enneigée, ou quand les friches en fleur d’alentour l’inondaient, à l’heure du midi, de parfums qui nous montaient à la tête, ou quand la pleine lune tissait ses pâleurs funèbres autour de ses recoins obscurs, où des bandes de rats sifflants, menaient leur sabbat.» {page 70 de la version poche par Christian Bourgois, de 1970}.  Je lis également un ouvrage intitulé ‘Du Fond de l’Abime, Seigneur…’, le récit d’iune survivante de Birkenau dont une des toutes premières phrases {par Zofia Kossak, éditions Albin Michel, 1951, page 7} fait preuve d’une prégnance aux antipodes de la vacuité de la Nothomb et d’autres auteurs de ce nouvel acabit et standard littéraire: «Celles qui avaient sur la conscience de lourds péchés politiques et qui, torturées à maintes reprises, n’attendaient que la mort, ne se possédaient plus de joie. Combien de fois, en pensées, ne s’étaient-elles pas déjà vu conduire vers les ruines du ghetto, avec du plâtre plein la bouche, ce plâtre qui devait étouffer leurs derniers cris de révolte et de liberté! Pour elles, ce départ en convoi signifiait un sursis de quelques semaines, de quelques mois peut-être. Du moment que ce n’était pas le pied d’un mur, la destination n’avait que peu d’importance.»

 

Ceci, c’est toute la différence entre grandeur de ton, de propos nimbés d’une éloquence et pertinence littéraires du meilleur aloi et le propos d’une femme – Amélie Nothomb – qui en fait n’écrit pas mal du tout, mais dont les thèmes et propos de salon sont éphémères, superficiels et n’arriveront jamais à aucune pérennité littéraire. Car son talent est celui d’une amuseuse et non d’une créatrice pérenne.

 

Prenons par exemple deux auteurs modernes dans deux pays diamétralement opposés du point de vue littéraire, que je vénère et qui, eux, par leur talent, leur inventivité parfois proche du délire le plus fou, osent aborder des thèmes tabous, qu’ils traitent d’une manière moderne et non-orthodoxe, tellement ahurissante, qu’on en conserve une impression pérenne, ce qui est le propre des géants en art par rapport aux nains.

 

Il y a tout d’abord l’Écossais Irvine Welsh. J’ai pratiquement tout lu de lui et en original, ce qui n’est pas évident puisque, souvent, les conversations des ses personnages sont en retranscription de la langue et argot écossais. Tout le monde connaît son Trainspotting et les nombreuses suites ou variations sur ce thème, mettant en scène la jeunesse violente, accro et en manque, de Glasgow ou d’autres cités de cette région mal connue mais qui mérite le détour. Récemment, j’ai lu dans son recueil de nouvelles Ecstasy, une nouvelle mettant en scène notamment des victimes de la Thalidomide et qui rêvent de vengeance contre les scientifiques responsables de ce désastre, mais ces victimes vivent elles aussi dans ce monde de déglingue, de drogues et d’appétits physiques que connaissent bien les lecteurs de cet auteur.  C’est là ahurissamment bien fignolé; on y reconnaît tout ce qui distingue ce très grand écrivain, c’est-à-dire: connaissance du terrain et du sujet de la drogue, du binge drinking et de la fornication. C’est un monde que certains bourges qualifieraient de quart monde, mais, également (et c’est ce que j’aime chez Drieu et Proust, voire Burgess), ce talent inné pour raconter des trucs pas possibles se mâtine d’une solide dose d’humour et de cynisme fondamentaux, bien loin des parures et dorures dont des auteurs de la trempe de Nothomb nous régalent, question de ne pas vexer ou déranger le bourge.

 

En Flandres, il y a le jeune Dimitri Verhulst que le public francophone a découvert via ‘La Merditude des Choses’. Le premier petit roman que j’avais lu de lui était extraordinaire. Le narrateur était en voiture avec un handicapé à ses côtés et j’ai rarement lu en quelques pages à peine autant de choses politiquement et socialement incorrectes à l’égard des handicapés, assenées à grosses louches lourdaudes et parfois vulgaires. Mais, finalement, on se rend compte que, dans ces avalanches d’injures, de mots d’esprit douteux ou de mauvais goût, se niche une énorme tendresse du narrateur puisque, finalement, on apprend que ce handicapé est somme toute son propre fils, qu’il avait décidé de tuer pour lui épargner un avenir douteux. Récemment, j’ai lu deux autres petites nouvelles de Verhulst dans l’ouvrage intitulé Kaddish voor een Kut. Si la première met en scène la cérémonie religieuse d’une jeune fille placée en institution pour enfants abandonnés et qui s’est suicidée, la seconde et les réactions cyniques, désabusées et politiquement incorrectes du narrateur et ancien compagnon d’institution de la suicidée, l’autre nouvelle De Aankomst in de Bleke Morgen est encore plus délirante, stylistiquement et thématiquement parlant, puisque l’auteur décrit via des interrogatoires et des monologues le récit disjoncté et aberrant d’un couple de losers qui a tué ses deux enfants et d’une manière atroce. Pour leur bien.  Je ne vais pas citer d’extraits, mais du point de vue purement stylistique et effectif, Verhulst personnifie ici le génie du mal, mais, entendons-nous, il décrit des choses inhumaines, atroces, et le fait avec ce soin pour les détails scabreux et nauséabonds, comme quelqu’un qui au fond est doté d’une sensibilité extra ordinaire et qui n’a pas trouvé d’autre moyen pour transmettre son désarroi métaphysique que le coup de poing.  J’ai retrouvé ce cynisme et ces descriptions décapantes dans le premier tome de Vernon Subutex de Despentes, une femme très politiquement incorrecte à tous les niveaux, mais que j’apprécie. Une femme dont le roman Baise-moi sonnait également comme un coup de poing d’une personne sensible fustigeant l’univers des hommes et la désensibilisation progressive de deux femmes poussées à commettre des meurtres.

 

En musique, cela fait des années que j’écris une biographie de Coltrane centrée sur ce qu’il enregistra de fin 1955 à avril 1967, quelques mois avant sa mort. Quand j’entends ou réécoute certaines de ses œuvres {j’ai 150 CD de lui}, je me dis qu’il y a eu des morceaux, des passages de solos, des compositions, qui sont entrées de plain-pied dans l’histoire du jazz.

Il y a quelques années, j’ai vu en concert le multi-instrumentiste James Carter, fantastique du point de vue technique et vélocité de propos. J’ai acheté un de ses disques et, malheureusement, ce Carter est un nain comparé à Coltrane ou Miles Davis ou Louis Armstrong. Pas une seule seconde du CD ne me reste collée aux méninges, pas une seule phrase musicalement correcte, susceptible d’atteindre la grandeur. La technique ne compense pas l’indigence. On aligne des notes et on le fait plus vite que n’importe qui, mais rien ne vaut par exemple aucun des solos que prit Coltrane dans le disque «Interstellar Space», un duo saxophone ténor/batterie, ou les solos qu’il prit de même que Pharoah Sanders dans les morceaux Naima et My Favorite Things au Village Vanguard en mai 1965. OU celui de 15 minutes qu’il joua en trio au Village Vanguard dans Chasin’ the Trane en novembre 1961. La même chose vaut pour Wynton Marsalis, dont la technique à la trompette est ahurissante mais qui n’a pas encore joué d’œuvre aussi prégnante que Naima, My Favorite Things, A Love Supreme ou jamais joué une solo équivalent à l’une des 20 versions que réalisa Coltrane du morceau I Want to Talk About You, ou égalant le solo époustouflant de Parker dans Koko, voire cette fulgurante accélération de tempo {entre 00 :30 et 00 :37} pour la version en orchestre de Stardust par Louis Armstrong, a long long time ago.

 

Récemment, j’écoutais The Creator Has a Master Plan qu’enregistra Pharoah Sanders en 1969. Quel jazzman contemporain a jamais su atteindre ce niveau extraordinaire de transmission d’émotion et de joie d’écoute comme le fit alors Sanders?  Prenons Charlie Haden qui, un an plus tard, enregistra avec le Liberation Music Orchestra une suite dédiée aux airs et à la tragédie de la guerre civile espagnole. A-t-on jamais réussi, à de rares exceptions près - et j’en connais quelques-unes –, à refaire de telles œuvres thématiques d’une telle densité et pertinence musicale?

 

Comme en littérature, les jazzmen de maintenant ont tendance à ne pas trop déranger, à brosser dans le sens du poil, à ne pas sortir d’une orthodoxie de très bon aloi; toutefois, ils ont oublié que c’est justement par l’exception et les entorses aux règles que les grands jazzmen sont parvenus à faire avancer cette forme d’art à l’apogée incontestable qu’elle connut à l’aurore de sixties et seventies. Quand, actuellement, on écrit des romans comme si on composait une dissertation bien fignolée pour ne pas perturber ce bon vieux professeur, le résultat c’est qu’il y a des ventes et des rentrées de trésorerie sonnantes et trébuchantes, mais peut-on parler de littérature, de ‘lettres’?

 

Hier, Roswell Rudd, un tromboniste né en 1935 et contemporain de Coltrane, praticien du Free Jazz, partagea sur ma page Facebook une vidéo de tap dancing par de jeunes Noirs, dans laquelle il jouait du trombone, à 82 ans! Le Dictionnaire du jazz {Robert Laffont 1994} indique «Primitif, voire archaïque par son goût des vocalisations que permet le trombone (…), il met en question la notion de mauvais goût face à la pureté (...) Mais, sous-employé et sous-enregistré dès la fin des années 60, son talent ne sera jamais vraiment reconnu ni suffisamment illustré phonographiquement.»  Compréhensible dans un monde où les bourgeois font la loi et le business.

 

Je vieillis certes. Mais, ce qui me stupéfie, c’est de voir combien un esprit d’embourgeoisement généralisé s’est emparé de nombre d’écrivains et de jazzmen de maintenant. Et, je ne parle même pas de ces engouements sidérants qu’éprouvent certains en France ou chez nous pour des Renaud, Maé, Doré, dont les prouesses vocales me feraient penser aux gémissements décrits par Drieu. Pour moi qui suis un inconditionnel de Callas, des chanteurs d’opéras de Wagner, Puccini, entre autres, entendre ces voix de crécelles, ces timbres efféminés, ce manque de prosodie vocale, ce manque de technique vocale de base, m’ahurit. Et, le pire, c’est que ce sont ces nains vocaux qui créent ce que sont maintenant des standards de technique vocale!

 

Finalement, je me dis que vieillir ce n’est pas nécessairement retourner vers le passé, plutôt profiter de sa propre culture de plus d’un demi-siècle pour séparer géants et nains, nectars et navets, talent et indigence, business et art.