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14/01/2017

UNE CONJUGRATION D'IMBÉCILES

UNE CONJURATION D’IMBÉCILES

 

Dans une émission récente de Myriam Leroy {‘Coupé au montage’}, lors d’une interview de Thomas Gunzig, la présentatrice de l’émission mentionna à juste titre le destin tragique de John Kennedy Toole, auteur du superbe roman «A Confederacy of Dunces» {que, personnellement, j’aurais traduit par ‘Une confédération de cancres’ au lieu du titre ci-dessus repris dans l’émission}. Alors qu’une trentaine de maisons d’édition l’avaient refusé, il se suicida par désespoir, à l’aube de la trentaine à peine. Et, son roman fut publié à titre posthume – grâce à sa mère – et il obtint le Pulitzer.

 

Comment ne pas penser à cette confédération de cancres quand on voit le président-élu américain et l’équipe de nitwits (crétins) sur le plan de l’expérience politique nationale autant qu’internationale qu’il a désignée. Même si la majorité des personnes choisies par Trump a excellé dans les affaires ou dans le domaine militaire, on peut difficilement les qualifier de génies ou même d’intelligence hors normes. Mais, quand on voit dans le passé américain des présidents qui eurent nom Truman, Eisenhower, Nixon, Reagan, Bush Jr., on peut dire sans hésiter un seul instant qu’accéder à la fonction suprême de l’état américain n’est pas un gage d’excellence sur le plan intellectuel. Et, on peut se demander pourquoi c’est souvent du côté démocrate que penchait la balance d’excellence intellectuelle, surtout quand on aligne quelques noms tels John F. Kennedy, Jimmy Carter (ingénieur nucléaire), Bill Clinton et Barack Obama.

 

Prenons en premier lieu le President-elect. L’actrice Meryl Streep le critique en public. Il tweete la même nuit qu’elle est surévaluée. Lui qui, le vendredi 20 janvier 2017 {une date qui vivra éternellement en infamie, pour paraphraser F.D. Roosevelt} va devoir jurer sur la Bible de respecter la Constitution des Etats-Unis. Sait-il, Trump, que l’amendement 1er (partie intégrante de la Constitution établissant les droits individuels des citoyens, intitulée Bill of Rights – Loi des Droits – et approuvée par les 12 états constitutifs de 1789 à 1939} garantit qu’on ne puisse abréger la liberté d’opinion ou de la presse. A-t-on déjà vu un (futur) président d’un état démocratique et respectueux de la défense des droits de ses concitoyens qui critique par voie publique une personne individuelle qui n’est pas d’accord avec lui ou sa politique ? Oui, Sarkozy avec le «casse-toi pauvre con», ou De Gaulle qui traitait la jeunesse contestatrice de «chienlit».

 

Quand, lors de son unique conférence de presse en début de semaine, un journaliste de CNN a voulu poser une question, Trump a répondu Not You ! {j’ai revu le passage hier lors de l’émission de Christiane Amanpour, sur CNN}.

 

Pourquoi refuser une question de CNN? Parce que CNN répand des fake news (informations délibérément erronées). Parce que le journaliste en question voulait poser une question au sujet du rapport de 35 pages comprenant des informations hot et de nature méchamment personnelles recueillies par le FSB à Moscou alors que l’homme d’affaires Trump s’y trouvait en 2013. Et, là aussi, nos médias ont été insuffisants tout comme Trump qui a tout de suite déclaré que c’était a disgrace (une honte) que les services de renseignements américains établissent de tels documents, totalement inventés. Et il fit la célèbre analogie avec l’Allemagne nazie. Trump erre et nos journaux télévisés également. En fait, ce rapport a été établi par un ex-agent du MI6 qui a eu des conversations avec des personnes en Russie qui ont fait état de faits incriminant Trump et le rendant susceptible de chantage lorsqu’il sera président. Une phrase qui apparaissait souvent sur écran mais non commentée faisait état de «perverted sexual acts» et de films de Trump dans sa chambre avec des prostituées. Le correspondant de la BBC à Washington, Paul Wood, aurait indiqué sur son blog personnel avoir reçu de plusieurs sources de la CIA {et avec un plaisir évident de leur part} des informations que des vidéos au sujet de Trump circuleraient, non seulement des sex tapes mais aussi certaines où on lui demandait de devenir espion pour la Russie contre avantages économiques. Sans avoir vu quoi que ce soit, la BBC ne diffusa jamais cette information {cette dernière information, cf. article dans De Standaard du 13-01-2017}. Ce que les services de renseignements américains ont réalisé en réalité – le FBI en fait -, c’est de mettre la main sur une copie du rapport de 35 pages et d’en dresser un synopsis de 2 pages, remis aux présidents Obama et à Trump. Comme le disait hier soir un ancien agent haut placé de la CIA à Amanpour {CNN}, c’est au FBI ou à la CIA qu’il conviendra d’examiner s’il y a une part de vérité dans ce rapport établi par quelqu’un qui n’a pas nécessairement eu accès au(x) dossier(s) mais relate des ouï-dire. Car, la question qui se pose en fait, c’est que s’il est avéré que Trump ait été filmé en pleine action avec des prostituées, la Russie peut exercer un chantage sur lui sous sa présidence et, ainsi, l’amadouer dans le sens du poil russe. N’oublions pas que l’URSS avait de longue date un dossier sur l’ancien secrétaire général de l’ONU Waldheim au sujet de certains faits de massacres et déportations nazis en Grèce durant lesquels il avait été présent en tant qu’officier de la Wehrmacht, mais qu’elle ne l’a jamais divulgué, on peut supposer qu’en retour, le secrétaire général avait à cœur de ne pas trop embêter les Soviétiques.

 

Néanmoins, que ces infos originaires de Russie soient justes ou fausses, en totalité ou en partie, ce qui est une honte pour un président élu et totalement disgracieux, c’est la réaction peu mesurée, totalement viscérale, peu respectueuse, de Trump, empêchant un journaliste d’exercer son droit constitutionnel, rabaissant les propres services de sécurité et de renseignements américains dont il sera le patron dans 6 jours. Cet ancien haut placé de la CIA disait d’ailleurs que l’ambiance y était actuellement tellement mauvaise – puisque ces agents ne se sentent ni soutenus ni appréciés par celui qui va les commander – que beaucoup partent ou comme il le dit de manière amusante «they polish their résumé» (ils revoient en améliorant leur curriculum vitæ)!

 

On vient aussi d’apprendre qu’Ivanka, après une réunion au plus haut niveau {je crois avec le 1er Ministre japonais Abe} avait, par la suite, envoyé un email aux journalistes présents, proposant un bracelet – comme celui qu’elle portait ce jour-là et dûment photographié et filmé -, au prix de 10.800 dollars. Trump, lui, a récemment tweeté à ses dizaines de millions de followers pour leur conseiller d’acheter des produits commerciaux d’une dame – patronne d’entreprise – qui avait royalement contribué à sa campagne électorale. Comme quoi, d’un point de vue éthique et moral, Trump ne fera aucune différence entre ce qui est susceptible de faire rentrer de l’argent dans les caisses de ses entreprises ou celles de ceux qui l’ont soutenu sur le plan politique, et la défense des intérêts de l’état américain, qui devrait dorénavant constituer son unique préoccupation et activité. Que sa fille et son beau-fils auront leur bureau et/ou entrées à la Maison Blanche est, d’un point de vue éthique, également condamnable, étant donné que tous deux sont (ont été) au plus haut niveau d’entreprises immobilières et n’ont pas encore déclaré de manière nette et convaincante mettre dans un trust fund (fonds, en fidéicommis) leurs intérêts de parts et de capitaux. Comme Trump lui-même en premier lieu, par ailleurs.

 

Trump n’est nullement un cancre dans tous les domaines puisqu’il a bâti un empire immobilier, a perdu des fortunes et les a refaites. Il faut un certain flair des affaires pour cela. Mais, j’ai côtoyé une partie de ma première carrière des hommes et les intellectuels s’ils ne sont pas inexistants sont plutôt rares. N’a-t-on pas rapporté que le beau-fils de Trump, s’il a bien étudié à Harvard, ce n’était pas tellement en fonction des cotes antérieures obtenues et fournies, mais d’un don du père de 2 millions de dollars à l’université {cf. un article de De Standaard, de cette semaine}.

 

Mais, ce qui me frappe en premier lieu quand je l’écoute en anglais, Trump, c’est que son vocabulaire est étonnamment limité, je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche un mot sophistiqué, littéraire ou qui approcherait un tant soi peu de l’excellence d’un Obama. Le langage de Trump est basique, construit de petites phrases comme si, du point de vue cognitif, sa capacité d’expression verbale était restée coincée à celle d’un enfant de 10-12 ans. Ce qui frappe en deuxième lieu, c’est sa vulgarité. Il arbore en permanence et surtout confronté à des journalistes ou des opposants, un sneer autour des lèvres (ricaner, sourire d’un air méprisant), un air de supériorité bâti sur son compte en banque mais certainement pas sur ses prouesses neuronales. Et, en troisième lieu et ce qui est fondamental pour quelqu’un qui bientôt va être président, c’est son manque de respect pour ceux qui divergent d’opinion. Le président US est le président de tous les Américains, même de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Le plus intelligent, quand quelqu’un fait une déclaration publique critique à son égard – ce qui est un droit constitutionnel -, pour un président, c’est de se placer au-dessus de la masse et de garder un silence présidentiel de réserve. Prenons par exemple quelqu’un comme Bush Jr., un président que je n’aimais pas. Il faut tout de même constater qu’il n’a jamais critiqué son successeur Obama en public et que lui, Bush, n’était pas raciste. Prenons l’équipe de Trump maintenant, une femme (milliardaire), un Noir (candidat à la présidence déçu), et le reste des milliardaires ou d’ex-généraux. Le Noir, je pesne parce qu’il faut toujours un Oncle Tom pour faire bien. J’ai vu récemment en direct sur CNN une partie des questions posées à la Commission du Sénat chargée d’interroger les candidats à des postes ministériels, et, notamment Jeff Sessions, futur ministre de la Justice. L’homme qui, quand il était procureur traitait de boy un Noir, collaborateur et diplômé en droit. Ses réponses étaient d’un niveau lamentable. On voyait vraiment ses neurones travailler alors qu’il luttait pour ne pas dévoiler certaines de ses convictions intimes susceptibles de heurter même certains Républicains. Et, quand une sénatrice lui posa la question de savoir pourquoi il avait gardé une plaquette d’honneur offerte par le Ku Klux Klan, deux Républicains intervinrent pour dire que tous les sénateurs recevaient de telles marques d’honneur et s’il fallait toutes les examiner et les trier…

 

Ce que personne n’ose dire ou même penser, c’est que ce Trump dont les doigts sont très agiles pour composer un tweet {du point de vue intellectuel, 140 caractères, c’est à son niveau}, ce seront ces mêmes doigts qui disposeront de l’accès aux codes nucléaires susceptibles de déclencher Armageddon. Et, si une nuit, par erreur ou dans un délire d’extase sexuelle mémorielle, repensant au bon vieux temps quand il n’y avait ni services de renseignements ni journalistes embêtants, il poussait sur le mauvais bouton send et envoyait des missiles nucléaires sur Moscou et Saint-Pétersbourg plutôt qu’un tweet à ses dizaines de millions de crétins de followers…

 

Ça serait au moins bidonnant…

29/12/2016

TOUT EST QUESTION DE STYLES

TOUT EST QUESTION DE STYLES

 

Le style en chansons ou littéraire, c’est comme les gens, y en a autant que de monde sur la planète. Allons-y pour un exercice avec, à l’entame, la première phrase d’«Aurélien», de Louis Aragon : "La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide." Un roman qui met en exergue son ancien ami Pierre Drieu la Rochelle, un croquis peu flatteur après la fin de leur amitié.

 

Voyons donc ce que cela donnerait en partant des styles les plus basiques et en allant vers l’inévitable sophistication.

 

Tweet de Trump :

Cette sale bonne femme, Bérénice, est LAIDE…aucun doute à ce sujet.

 

Les Beatles :

Béréniche, my biche,

Yeah, yeah, yeah,

Come along,

you’ll get strong,

yeah, yeah, yeah,

with your cow face

I cannot replace,

Yeah, yeah, yeah.

 

 

Rap français :

La meuf Bero,

J’la kiffe pô,

Sa trogne mochtingue,

Auré se la baltringue.

 

Renaud :

Bérénice sur le quai,

Marchait, marchait,

Et Aurélien suivait,

Suivait,

Bérénice repoussoir

Et Aurélien s’est fait avoir.

 

Dylan, Prix Nobel de Littérature :

Bérénice, her hair

Blowin’ in the wind,

Hidin’ her ugly face,

No matter, Aurélien,

Your answer is also

Blowin’ in the wind.

 

L’écrivain anar Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, etc.) :

Ça s’est passé comme ça. Dans un boui-boui près de Clichy, elle y était la Bérénice. Dans un coin. Accoudée au mur. Nonchalante. Avec une tronche de demeurée. Aurélien entra, s’arrêta. La reluqua une bonne fois. Moche, se dit-il. Pas possible. Il commanda un pernod. Et n’y pensa plus. La Bérénice l’avait aperçu à travers ces volutes épaisses de clopes à deux sous. Kif-kif, rien à cirer. Autant l’approcher, ce mecton pas mal. Et lui causer.

 

Nathalie Sarraute  (mais cela vaut aussi pour le Prix Nobel Modiano, ave, lui, quelques mots en plus par-ci, par-là):

Bérénice dans un coin. Silencieuse. Entra Aurélien. Qui l’a vit. La regarda. La trouva moche. L’oublia du coup.

 

Grand Corps Malade :

Un soir d’été, alors que je kiffais la brise,

Je la vis, Bérénice, simple méprise

D’un cerveau déconnecté,

Mais quand je l’appâtai

D’un regard volontairement froid,

Tout en me maintenant bien droit,

Je vis qu’elle était franchement laide,

Et ainsi, semblable à un gai intermède,

Je lui tournai le dos ;

L’abandonnai à son huis-clos.

 

L’académicien Jean :

Bérénice, arrière-arrière-petite-nièce du Duc d’Ormesson, enrobée d’un agréable taffetas et dont la coiffure voltigeait en espiègles boucles autour de ses délicieuses et minuscules oreilles, lui chatouillant l’orée des épaules, trônait du haut de sa laideur un rien champêtre qui dominait la pièce où survint soudain Aurélien, chantre chatouillant volontiers une lyre de lui seul connue. Le poète en herbe regarda cette femme flottant sur son impression rétinienne telle une apparition d’un au-delà bien terrestre quoique funeste et, de son regard un rien myope, il distingua une élégante forme de laideur et se demanda, un instant de désarroi, quel nom elle aurait pu arborer.

 

Le non-prix Nobel et non Académicien Proust :

Alors même qu’une somnolente léthargie nocturne me dardait ses flèches acérées d’embruns oniriques, je la vis en rêve pourpre Bérénice, qui m’appelait d’un au-delà que nulle pensée consciente n’aurait pu me faire franchir (et qui étais-je, moi, Aurélien, scribe sans gloire qui annotait à longueur de journée et de nuit enfiévrée de longues mains dimorphes ce qu’un cerveau exalté lui dictait par monts et par vaux), d’une distance telle que même en rêve je n’aurais pu la rejoindre, encore moins poser une de mes phalanges démesurées par l’écriture sur l’une de ses paupières qu’elle avait lourdes, presque équines, ou effleurer sa lèvre supérieure qu’une puissante morgue relevait tel un défi qu’elle m’aurait lancé, moi qui la vis ainsi en songe et la trouvai plutôt revêche avec cette face empâtée qui, déjà et non pour l’éternité, présentait l’hideuse image du poids des anniversaires que les doigts des deux mains ne suffisent plus à recenser…

 

A la manière du monologue de Molly Bloom {Ulysse, James Joyce)

…Bérénice elle encore une fois apparaissait tel un archange qu’un démiurge impotent aurait tenté de créer sans y réussir Bérénice dont les formes affriolantes auraient excité un Aurélien entrant dans la pièce et l’apercevant aussitôt tous les sens en alerte sauf qu’Aurélien vit qu’elle était moche d’une mocheté qui’ n’empêchait pas de rêver et même de rêver se l’approprier si les circonstances le voulaient et les circonstances le voulaient-elles car Aurélien décida de se rapprocher d’elle qui l’aspirait tel un aimant attisant en lui ce qu’un vide ne parvenait pas à combler mais que cette vision presque féérique d’une femme laide mais aux formes sculpturales suggérait en termes non uniquement oniriques mais drapés déjà d’une sérieuse dose d’érotisme surtout qu’il avait sagement décidé d’ignorer cette face grossière et de concentrer sa libido sur ce qui était situé en dessous de ce cou longiligne qui était également vilain toutefois Aurélien n’en était plus au stade du choix surtout quand le choix s’imposait à lui par la force des choses et ainsi sans plus attendre il s’approcha d’elle à la toucher et quand une main indolente vint se poser sur une épaule en attente il avait déjà oublié sa première impression de laideur de cette nana pour savourer d’avance le fruit d’une passion que la raison lui interdisait mais qu’une libido resplendissante lui autorisait sans limite…

21/12/2016

BERLIN

BERLIN

 

L’attentat de lundi au marché de Noël près de la Gedächtniskirche dans la partie de Berlin communément appelée Berlin-Ouest, provoque en moi beaucoup de remous et ravive les souvenirs, bons à très bons dans l’ensemble puisque j’aime beaucoup Berlin.

 

Berlin est une de mes villes préférées dans le monde et certainement en Europe. Pas pour et par sa beauté. Non, Berlin reste pour moi un pôle d’attraction car j’y suis allé pour la première fois en 1972, en voiture, après avoir traversé l’Allemagne de l’Est {une expérience unique mais angoissante à l’époque}. Ensuite, j’y suis retourné en city trips à 6 reprises et une autre fois, ce fut une excursion d’un jour en avion au départ de Zaventem, atterrissage à Tempelhof en plein centre de la ville, et retour par le dernier vol du soir. En 1993 – la 1ère fois que j’y retournai après la chute du Mur - quand on prenait le métro, on pouvait reconnaître d’un simple regard les habitants de Berlin Est à leurs vêtements aux couleurs fades et passées, à leur tenue physique un rien rabougrie, à leur relative méfiance non encore disparue.

 

Depuis 1993, je logeai généralement dans la partie est de la ville, la plus intéressante du point de vue architectural, la plus exciting également pour s’y promener et y flâner, loin de l’exubérance bling-bling du Kurfürstendam et de ses immenses boutiques pour touristes peu curieux ou peu amateurs d’art. La richesse en terme de musées, de beaux bâtiments, d’endroits charmants, était à l’est. Je me souviens des petits-déjeuners dans la grande salle du Hilton donnant sur Gendarmenplatz, alors que je dégustais une omelette qui avait été préparée devant moi en regardant le Dom à la merveilleuse coupole, et, certainement, très tôt le matin alors qu’elle était parfaitement illuminée et transmettait ses lueurs bleutées et dorées à la hauteur de mon omelette. Cette place était d’ailleurs d’une beauté transcendante. Un peu plus loin, il y avait l’université, Unter den Linden et le Deutsche Oper où mon épouse et moi allâmes voir un soir l’Or du Rhin de Wagner, dirigé par Daniel Barenboim, le chouchou de l’endroit et, ce soir-là {nous étions au premier rang, places de dernière minute que ne voudrait aucun véritable aficionado d’opéra mais dont nous nous contentâmes}, nous pûmes constater qu’il portait des baskets de couleur verte aux pieds, le maestro, le reste de son habillement étant l’habit de soirée traditionnel. En face de l’opéra, il y a – dans ce bâtiment qu’on appelle die Wache {la garde} - une fantastique Pietà sculptée par Käthe Kollwitz, Berlinoise d’adoption, et la mère qui tient l’enfant a tout de la physionomie de cette incomparable artiste. Un musée Berlin-ouest porte son nom, non loin de l’église du souvenir où eut lieu l’attentat. On peut d’ailleurs admirer une autre des créations sculpturales de Kollwitz au cimetière de guerre allemand à Vladslo (Belgique), où elle sculpta un couple éploré, agenouillé, face à la tombe où git leur fils Peter, soldat allemand engagé volontaire et qui périt devant Ypres en octobre 1914 lors du fameux massacre de soldats allemands appelé «le jour des étudiants», fauchés à la mitrailleuse par les Britanniques défendant les environs de la ville flamande assiégée.

 

Certains des musées de Berlin recèlent parmi les plus grandes et intéressantes collections au monde, surtout dans le domaine de l’archéologie, de l’art égyptien {cf. le buste de Néfertiti} ou de celui que produisirent les expressionnistes allemands {Grosz, Dix, Beckmann, etc.}. Nous eûmes aussi la chance de voir l’ourson Knut au zoo belinois, que sa mère avait rejeté et qui fut soigné au biberon tout d’abord par son soigneur. Et, plus tard, quand Knut mourut de manière inexpliquée, son fidèle soigneur se suicida un jour, merveilleuse et attristante histoire de l’amour qu’un être humain peut vouer à un animal, fût-il captif.

 

Les marchés de Noël de Berlin sont aussi chers à mon cœur. Celui que j’aimais surtout était justement située près du Deutsche Oper – Unten den Linden. Un marché de Noël en Allemagne, c’est d’ailleurs une tout autre atmosphère qu’en Belgique ou en France. C’est féérique, les gens y sont exubérants, de bonnes humeur et composition, gais, extravertis. Ils boivent mais qualitativement plutôt que quantitativement. Ah, ce Glühwein avec un Schuss d’Amaretto! Découvrir les enfants et petits-enfants du régime hitlérien, à deux pas de l’endroit où les nazis commirent leur premier autodafé {on peut voir une plaque commémorative au sol, sur la droite de l’opéra quand on regarde sa façade, en face de l’université} fait réfléchir. On sait que les Berlinois n’ont jamais été parmi les plus fascistes ni les plus nazis de la nation allemande, on sait que les Berlinois sont presque une race à part, ni proches de l’austérité et de la sécheresse protestante des populations du nord, ni proches de la mentalité paysanne, extravertie mais aussi raciste de la Bavière, mais quand on sait observer et bien observer, on réalise le chemin qu’ont parcouru la nation et la démocratie allemandes depuis Adenauer et le rétablissement d’un régime non seulement démocratique mais qui eut à cœur de restaurer l’image d’une Allemagne digne d’être partenaire dans une Europe renaissant des cendres, des larmes et du sang qu’elle avait elle-même disséminés dans les pays par elle conquis.

 

Le marché de Noël où a eu lieu l’attentat, nous le connaissions également, c’était un quartier de restaurants, de librairies, de galeries, c’était la station de métro avant le zoo, l’un des plus anciens et beaux d’Europe, où nous vîmes nos premiers pandas.

 

Un jour, nous prîmes le métro vers le nord et allâmes visiter le camp de concentration de Sachsenhausen. L’un des plus durs parmi les premiers camps de concentration. Passée l’entrée où est aussi inscrit «Arbeit macht frei», une cour circulaire. Dans cette cour depuis tôt le matin jusqu’à l’obscurité, des détenus – qu’on appelait le Schuhkommando {commando des chaussures} - marchaient en rond, sans arrêt, sans pause sauf celle du midi pour avaler en vitesse une soupe claire; ils marchaient toute la journée sous les regards meurtriers, les coups, la schlague des SS, usant des chaussures de marche ou des bottes neuves destinées aux soldats de la Wehrmacht et de la SS et qu’ils devaient assouplir. Oui, le travail rendait l’homme libre à Sachsenhausen. Quand on pense au nombre de morts que cette absurdité kafkaïenne mais au faciès nazi a suscité, on en reste baba devant une telle horreur. Dans un autre domaine, nous avons un jour vu à Berlin, une exposition Dali qui était tout bonnement extraordinaire, dans le quartier de Charlottenburg, là où se situe aussi le très célèbre musée égyptien. Et, nous avons vu les endroits où les nazis vécurent, travaillèrent, torturèrent, l’exposition permanente antifasciste «Topographie de la Terreur» sur les lieux même du QG de la Gestapo, l’endroit désertique où il y avait le Bunker d’Hitler, et l’affreux bâtiment du Ministère de l’Armée de l’Air où Goering avait son QG. Nous avons vu l’érection lente mais certaine du Mémorial aux victimes juives de la Shoah à Berlin, un espace assez vaste de pierres disparates {pour les Juifs, laisser des pierres sur des tombes est un signe de deuil}. Nous avons connu l’époque où des centaines de grues se faisaient concurrence du côté de la Potsdamerplatz afin d’y bâtir un des centres hypermodernes de la ville, merveilles architecturales au pied de laquelle il y avait un autre marché de Noël.

 

Un de mes quartiers favoris à Berlin c’est le quartier Nikolai, un petit bijou, entièrement restauré et de très bon goût architectural, avec un restaurant que nous connaissions bien où nous mangions des Berliner Buletten arrosées d’une Berliner Weisse, autre spécialité de bière locale. Il y avait aussi cette très belle statue de Saint-Georges et c’est surtout la tête du cheval qu’il chevauche qui m’a frappé par sa beauté intemporelle, surtout le soir quand la densité de touristes y était moindre.

 

Berlin, un de ces endroits du monde dont j’ai la nostalgie quand j’en vois un reportage ou des photos ou que je regarde les photos que nous y avons prises. Tant de bons moments, de bons souvenirs et une population qui n’avait rien à voir avec le nazisme, le communisme ni le racisme. Une population qui aimait rire, sortir, faire la fête, jouir calmement d’un marché de Noël, terni par une nouvelle horreur imbécile et primaire.

 

Berlin, si ne je dis pas bêtement comme certains qui n’y sont jamais allés ‘Ich bin in Berliner’, mon cœur saigne car je connais cette ville, je l’aime, je connais ses habitants, ils sont formidables.